Loxias | Loxias 7 (déc. 2004) Programme d'agrégation 2005 |  Littérature comparée 

Odile Gannier  : 

« Dérive au bout de la nuit »

Résumé

Le voyage suppose un désir de départ, un itinéraire ou, pour le moins, un but. Il donne au voyageur le loisir d’observer et de s’enrichir de ses expériences, ou le fait progresser dans la connaissance de lui-même. À son retour, sa vie est feuilletée de visions nouvelles.
Or, le Voyage au bout de la nuit est révélateur : le voyage s’affiche dans le titre et dans la structure, et de nombreuses remarques rappellent la cohérence thématique du roman. Mais cela n’efface pas l’impression que dégage le texte : aussi l’idée de « dérive » est-elle plus adéquate, comme la déviation subie par un navire par rapport à la direction qu’il s’était fixée, sous l’effet de circonstances irrésistibles. Le lecteur ne saurait y trouver la texture particulière des récits de voyage, notamment leur liberté et leur ouverture : aucun des buts généralement assignés au voyage ne guide Bardamu : ni la curiosité (ce qui signifie ni tourisme, ni exploration) ; ni le désir de dépaysement ; ni la volonté de décrire ou de dénoncer. Ce voyage se trouve donc décalé par rapport aux autres types de voyages de son époque, par sa forme et par son allure désabusée.

Index

Mots-clés : Céline , récit de voyage, Voyage au bout de la nuit

Plan

Texte intégral

1Le voyage suppose un désir de départ, un itinéraire ne serait-ce qu’approximatif ou, pour le moins, un but au déplacement. Selon les cas, il donne au voyageur le loisir d’observer et de s’enrichir de ses expériences, ou le fait progresser dans la connaissance de lui-même. À son retour, sa vie est feuilletée de visions nouvelles et de gestes glanés dans le dépaysement, même s’il rentre prudemment « vivre entre ses parents le reste de [s]on âge ».

2À ce titre, le Voyage au bout de la nuit est révélateur : le voyage s’affiche dans le titre, comme une sorte de redondance, comme, enfant, l’on étrenne un cahier en calligraphiant « cahier » sur la page de garde, comme pour se conforter dans la typologie paratextuelle qui justifie aussi de sous-titrer « roman » un texte peut-être difficilement classable. L’ensemble du Voyage au bout de la nuit se structure aussi comme un voyage, ou une succession de déplacements, et de nombreuses remarques au fil du texte rappellent la cohérence thématique du roman. Mais ces efforts tentent vainement d’effacer l’impression que dégage le texte : ces voyages ne sont pas orientés vers un but, ne suivent pas d’itinéraire, ne se laissent même pas aller à la fantaisie vagabonde d’un voyageur dont le temps n’est pas compté. Aussi l’idée de « dérive » est-elle plus propre à décrire son mode de voyage, la déviation subie par un navire par rapport à la direction qu’il s’était fixée, sous l’effet des vents, des courants, bref de circonstances irrésistibles : Bardamu dérape, au sens propre, (comme on dit d’une ancre qui glisse sournoisement sur le fond) et tente mollement de rattraper des situations mal engagées. Dans toutes ses œuvres, Céline évoque un déplacement, d’une manière ou d’une autre, un ballottement :

Voyage au bout de la nuit donnait à cette errance, à l’échelle du roman tout entier, l’allure, sinon toujours d’un choix, du moins d’un mouvement accompli en connaissance de cause. Par la suite, comme le marque la formule promue au rang de titre, le voyage sera plutôt un ballottement, d’un abri, d’une ville, d’un pays à l’autre. Mais toujours avec cette même association, d’enregistrement vengeur du réel et de quête d’un imaginaire aiguillonné par la mort, qui définit l’expérience célinienne du voyage1.

3Le lecteur ne saurait trouver dans le Voyage au bout de la nuit la texture particulière des récits de voyage, notamment leur liberté et leur ouverture : en fait rien ne guide Bardamu dans le voyage, aucun des buts généralement assignés au voyage : ni désir de voir du pays, ni intérêt pour d’autres cultures, ni curiosité – ce qui signifie ni tourisme, ni exploration ; ni désir de dépaysement ; ni volonté, enfin, de dénonciation, par la vertu du regard neuf sur les choses. Ce voyage se trouve donc décalé par rapport aux autres types de voyages de son époque, par sa forme et par son allure désabusée.

Le voyage dans le voyage

4La période de l’après-guerre est particulièrement concernée par l’idée du voyage. Loin de soulager les tensions et de laisser reprendre une vie « facile », la fin de la 1ère guerre mondiale a laissé beaucoup d’amertume, beaucoup de morts ; ceux qui sont revenus sont déboussolés. Ses Lettres d’Afrique le prouvent :

Presque tous ceux avec lesquels je suis parti en campagne, sont tués, les rares qui subsistent sont irrémédiablement infirmes, enfin quelques autres comme moi errent un peu partout, à la recherche d’un repos et d’un oubli, que l’on ne trouve pas2.

5L’expérience de la guerre est le traumatisme initial, qui dessille les yeux du jeune homme qu’est Céline-Destouches sur le monde3. Elle lui ôte toute envie de se soumettre :

C’est pourquoi je parcours et parcourrai encore le monde, dans des occupations fantaisistes, c’est pourquoi aussi beaucoup d’autres qui ont vu nous joindront. C’est pourquoi le régiment des dévoyés et des errants se renforcera de nombreuses unités, transfert fatal de la désillusion, bouée d’amour-propre, rempart contre la servitude qui avilit et dégrade, mais contre qui personne ne proteste, parce qu’elle n’a que notre cerveau comme spectateur4.

6En ce sens, la mise en marche initiale est dictée par le désespoir mais aussi par le goût de la liberté et de l’indépendance, le mépris pour la vie bourgeoise. Il se trouve que l’expérience de Louis-Ferdinand Destouches est corroborée par Paul Morand dans Le Voyage :

Il semble que les dernières guerres aient mis en branle l’humanité, exaspéré jusqu’à la frénésie le besoin de voyage et l’ait étendu aux confins de la terre5.

7Le contexte de l’après-guerre se trouve donc naturellement favorable pour cette mise en abyme du voyage dans le Voyage au bout de la nuit.

8Le voyage est bien un thème central de l’œuvre, ne serait-ce que parce qu’il figure comme premier mot du titre, ce qui conditionne une lecture du titre comme programmatique, habitué qu’est le lecteur à découvrir, sous le titre Voyage à tel ou tel pays, la relation d’un voyage réel – ou fictif, mais dans la forme convenue –, avec un narrateur-voyageur, un itinéraire plus ou moins précis selon les cas, des pays découverts, des rencontres, des impressions, un retour au lieu de départ6… Or dans le cas de Céline, le Voyage « au bout de la nuit » ne saurait constituer une véritable destination géographique, et il s’apparenterait donc dans cette mesure au « voyage sentimental », qui raconte des impressions de voyage, de manière un peu floue, détachées des détails contingents et excluant toute description systématique et érudite… n’était ce dégoût désabusé et fort peu « sentimental » de ses pérégrinations.

9Cependant, la dénomination de « voyage » justifie la structure d’ensemble : le premier chapitre s’ouvre à un point de départ (une terrasse de café, place Clichy, « cliché » de Paris ?) et s’achève fort près de là, moyennant pratiquement un retour au point de départ (une buvette en vue de Paris, au bord de la Seine), après une longue errance, à travers la France, l’Afrique, l’Amérique du Nord, puis à nouveau la France. Ce voyage correspond en outre à un désir expressément exprimé du personnage : voyager, partir, bouger, quitter… Ce champ lexical du déplacement est très largement illustré : le verbe « arriver » présente 282 occurrences, « partir » 198, le champ du voyage en général (y compris en bateau) s’élève à plus de 1100 mots7.

10Formellement, le voyage est aussi inscrit dès l’épigraphe :

Notre vie est un voyage/ dans l’hiver et dans la Nuit, / Nous cherchons notre passage / Dans le Ciel où rien ne luit.

11Le roman se trouve non pas éclairé mais obscurci par ce patronage des « Gardes Suisses », randonneurs obscurs, mercenaires désabusés. Le prologue, évidemment, renforce ce premier conditionnement :

Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.
Il va de la vie à la mort.

12Il n’est pas nécessaire d’atteindre la fin de premier chapitre pour assister au départ, sur un coup de tête, de Bardamu, qui s’engage dans l’armée à l’étourdie. Dès lors en effet, il n’arrêtera plus.

13La pure appétence de mouvement l’emportant d’ailleurs de loin sur tout désir d’une destination nouvelle. Il semblerait que pour Bardamu, le voyage permette de mettre à l’épreuve une théorie : il s’agit de mettre en évidence la misère universelle, la petitesse mesquine de l’espèce humaine, la déchéance comme caractéristique première de l’humanité - la misère de l’homme définitivement sans Dieu. Où qu’il aille, Bardamu ne rencontre que pauvreté matérielle et morale. Dans ces conditions, il est normal qu’il ne s’intègre nulle part, reparte toujours plus loin, ne puisse se fixer.

14En effet l’un des aphorismes de Bardamu, justifiant ses départs répétés, est que :

À mesure qu’on reste dans un endroit, les choses et les gens se débraillent, pourrissent et se mettent à puer tout exprès pour vous. (2758)

15De nombreux aphorismes sur le voyage parsèment le roman : « le voyage c’est la recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillons… » (214), « C’est le voyageur solitaire qui va le plus loin… » (235), « Je partirais sans laisser de trace ni d’adresse. Quand la bête à misère, puante, vous traque, pourquoi discuter ? C’est rien dire et puis foutre le camp qu’est malin. » (346). Cette manie du déplacement est donc justifiée par un système de sentences insérées dans la trame du roman, sentences de forme très variée, tantôt très familières et oralisées, tantôt au contraire littérarisées : « C’est cela l’exil, l’étranger, cette inexorable observation de l’existence telle qu’elle est vraiment pendant ces quelques heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes, du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti. » (214)

16D’un point de vue thématique, ce feuilletage de remarques incidentes mais concordantes entretient l’impression de vagabondage généralisé. Une variante du mouvement perpétuel, en effet, semble agiter les personnages, dans toutes les couches de la société (à peu d’exceptions près) : Robinson, dont le nom semble peut-être le prédisposer à avoir la « bougeotte », comme le héros de Defoe, qui n’arrive quelque part que pour repartir, s’installant précairement ici ou là9. D’ailleurs l’autre héros romanesque doté de ce nom de Robinson est le compagnon français de Karl Rossman dans l’Amérique de Kafka : ces émigrants connaissent aussi l’errance et les expédients. Robinson est aussi, et il s’en flatte, un voyageur : « j’ai voyagé moi quand même ! » (453) Et c’est en effet l’impression qu’il produit : « N’est-il pas repris par ce goût funeste pour les escapades, ce goût de dévoyé10 que vous lui connûtes en d’autres temps ?… » (444). Parapine est un émigré, Sophie la Slovaque semble de passage dans leur univers de « croupissants abandons » (473), avec sa « démarche des grands êtres d’avenir que la vie porte ambitieuse et légère encore vers de nouvelles façons d’aventures. » (473)

17Partir devient la solution apparente aux problèmes immédiats de l’existence : partir c’est s’échapper. D’Afrique : « Il n’était que temps de foutre mon camp dare-dare. » (176) ou d’ailleurs : « N’empêche que j’ai filé bien en douce de mon entresol à Rancy. » (346-347) « j’ai fait comme toi t’avais fait, un petit paquet, et je me suis tiré en douce… » (457) S’évader ? « Chacun possède ses raisons pour s’évader de sa misère intime et chacun de nous pour y parvenir emprunte aux circonstances quelque ingénieux chemin. » (426) Bardamu quitte la France pour échapper à la guerre, Baryton s’échappe de sa clinique pour partir à l’aventure, Robinson repart de Toulouse après l’assassinat de la vieille Henrouille, comme il avait quitté Paris après son « accident », comme il avait filé discrètement de son comptoir d’Afrique et du Front, comme il avait fui l’Amérique, où les émigrants ne trouvent pas la richesse mais une vie souterraine et marginale, un statut d’esclave dans la prétendue prospérité américaine : au pays de la « vie future11 », les travailleurs de nuit, déphasés, vivent quand les autres se reposent et sont épuisés quand les autres gagnent de l’argent ou s’amusent : le voyage ne leur aura apporté ni la fortune ni la gloire. Robinson affirme encore la nécessité de s’en aller lorsque la situation est pour lui sans issue (au pied du mur, obligé de s’installer définitivement dans une vie sédentaire et petite-bourgeoise avec Madelon). La seule solution est de laisser Madelon chez sa mère, à s’occuper du caveau plein de momies (lieu où par excellence on s’enterre), tandis que lui les débarrasserait de sa présence :

« j’irais faire un tour, voyager tout seul, revoir un peu de pays…
« T’iras avec moi, qu’elle a protesté alors…Je suis ta fiancée n’est-ce pas ? T’iras avec moi, Léon, ou t’iras pas du tout !… Et puis d’abord qu’elle insistait, t’es pas encore assez guéri…
– Si que je suis guéri et que j’irai tout seul ! que je répondais moi… On n’en sortait pas. (453)

18Alors il fait son paquet et file en douce. Mais le départ n’est jamais une solution définitive : Parapine, l’expatrié est finalement chassé de son institut parce qu’il rôde devant le lycée de jeunes filles avant de trouver une paix relative « d’avoir choisi la route du silence » (427) ; les coloniaux qui sont partis avec des rêves d’enrichissement rapide en Afrique en sont aussi pour leurs frais. Quant à Madelon, après bien des aventures, et le meurtre de Robinson, « elle a dégringolé le remblai à pic. Elle a filé dans la nuit du champ en plein par la boue. » (495)

19En ce qui concerne Bardamu, la situation se complique. Son nom, d’abord, peut se lire comme « barda-mu », comme le nom de qui traînerait dans la vie ses impedimenta. Son agitation est frénétique, et par tous les moyens : on le voit à pied, à cheval, en bateau sur l’Amiral Bragueton, le Papaoutah (147), « bien tassé dans le fond d’un tronc d’arbre » (160), en galère sur l’Infanta Combitta (183), porté en civière (179), dans le métro new-yorkais, en voiture (218-219), (en Amérique, il est même brièvement engagé chez Ford dans la chaîne de fabrication de voitures), en tramway (232-233), en train, en péniche, en taxi. De ce point de vue, on croirait le Tour du monde en 80 jours… Il passe son temps à partir, à quitter le cadre où il avait, un temps, pris ses repères : quand il s’engage, il quitte la place Clichy, puis se perd dans les ruelles de plus en plus désertes. À la guerre, il se promène surtout la nuit, lorsque l’obscurité empêche toute orientation. Bref, il « vadrouille ».

Depuis longtemps je n’avais pas été seul. Il me sembla du coup partir en voyage. Mais la délivrance était fictive. (36)

20Il s’en sort avec une blessure et s’éloigne du front ; il quitte ensuite Paris :

je n’avais envie moi que de m’en aller, mais comme on doit toujours avoir l’air utile quand on est pas riche et comme d’autre part je n’en finissais pas avec mes études, ça ne pouvait pas durer. Je n’avais pas assez d’argent non plus pour aller en Amérique. « Va pour l’Afrique ! » que j’ai dit alors et je me suis laissé pousser vers les Tropiques…(110) 

21L’objectif du voyage n’est pas véritablement d’aller en Afrique, mais d’échapper au danger le plus pressant, la guerre et la misère. Le poste lucratif qu’on lui proposait se révèle n’être qu’un leurre, mais pour finir il s’en échappe sans autre dommage que le paludisme ; emporté malade et presque inconscient, il est mis sur une galère en partance pour l’Amérique ; il pense y faire fortune, mais finalement s’aperçoit que la prospérité de l’Amérique vers 1930 ne le nourrira pas plus que Robinson ; il rentre, pensant opportun de finir ses études et être médecin, mais arrive à peine « s’installer » comme médecin, habitant un entresol à Rancy : il est plutôt fiché comme tel par la police12. Mais il doit s’avouer que la pratique de ce métier en libéral n’est pas propre à l’épanouir, d’autant qu’il exerce dans les absences des autres, la nuit, le dimanche, visitant ses malades à pied ; après quelques errances, il trouve un ultime refuge à Vigny, où il s’accroche curieusement comme une huître à son rocher, mais il est rattrapé par ses anciennes connaissances, qui le replongent dans la « galère »13.

Ils se perdaient finalement comme moi dans la nuit, noirs et mous. On n’était même plus forcé de les reconnaître les passants. Pourtant ça m’aurait plu de les arrêter dans leur vague déambulage, une petite seconde, rien que le temps de leur dire, une bonne fois, que moi, je m’en allais me perdre au diable, que je partais, mais si loin, que je les emmerdais bien et qu’ils ne pouvaient plus rien me faire ni les uns ni les autres, rien tenter… (337)

22Un parallèle se dessine entre sa vie et l’itinéraire de Semmelweis, dont la biographie avait constitué la thèse de médecine de Louis Destouches : l’obscurité poursuivit ce malheureux défenseur de la prophylaxie, qui avait trouvé le moyen de combattre la fièvre puerpérale et qui se heurta à l’obscurantisme et à la bêtise arrogante des obstétriciens de son époque. Sa mort ressemble fort à celle que Bardamu redoute pour Robinson : ce médecin finit à l’asile de fous (comme malade), et mourut de septicémie. Sa vie est aussi décrite comme un long chemin semé d’embûches, et jusqu’à son agonie.

Les progrès de l’infection furent assez lents, assez minutieux pour qu’aucune bataille ne lui fût épargnée sur la route du repos14.

23En tout cas, son tempérament est définitivement corrompu : « j’aimais encore mieux mon vice, cette envie de m’enfuir de partout, à la recherche de je ne sais quoi, par un sot orgueil sans doute, par conviction d’une espèce de supériorité. » (229) Sa lucidité désabusée remplace l’identification exacte de ses sentiments ou de ses malaises. « J’avais tout perdu décidément au cours de la route » (497) Le sentiment qu’il inspire est d’ailleurs bien celui d’un éternel déserteur : « Il fait du mal et il s’en va » (409), déclare Madelon. La vieille Henrouille, enfin, est supposée avoir perdu la tête ; pourtant, à côté d’elle, Bardamu reste modeste : « Et moi, qui courais après la mienne et tout autour du monde encore. » (255). Quoi d’étonnant puisqu’on lit dans les Lettres d’Afrique : « Et puis je ne suis pas fâché de changer de paysage – J’ai la bougeotte15. »

La dérive

24Le Voyage raconte bien un parcours « de la vie à la mort » : sa composition fait de l’ensemble, en toile de fond, une vaste méditation, certes classique, sur le triste voyage qu’est la vie humaine. Le regard que Bardamu jette sur sa propre vie lui montre le chemin parcouru, dans ce système métaphorique – devenu presque un cliché – de la vie comme voyage.

Ah ! si je l’avais rencontrée plus tôt, Molly, quand il était encore temps de prendre une route au lieu d’une autre ! […] Moi j’étais parti dans une direction d’inquiétude. On prend doucement son rôle et son destin au sérieux sans s’en rendre bien compte et puis quand on se retourne il est bien trop tard pour en changer. (22916)

25« Qu’allait-il faire dans cette galère ? » Cette métaphore illustre la route fangeuse dans laquelle ils sont tous allés s’embourber, ou le radeau perdu : « C’est en douce qu’ils voyagent sur la vie d’un jour à l’autre sans se faire remarquer, dans l’hôtel comme dans un bateau qui serait pourri un peu et puis plein de trous et qu’on le saurait. » (358) Le Stand des nations semble encore un navire prêt à mettre les voiles :

Nous nous arrêtâmes auprès de la dernière [tente], celle qui s’inclinait plus que les autres et tanguait sur ses poteaux, dans le vent, comme un bateau, voiles folles, prêt à rompre sa dernière corde. Elle vacillait, sa toile du milieu secouait dans le vent montant, secouait vers le ciel, au-dessus du toit. (58)

26C’est évidemment un leurre. L’ultime navire qui accueille la petite troupe dans sa dernière expédition est la Belle France (481-482) : bateau de carton-pâte, sur la fête foraine, il sert de décor à une photographie collective fort inattendue, qui fixe, presque contre leur gré, le dernier état de leur groupe, bien « moche », avant le naufrage. Au sens propre, ils se font prendre, fixant le constat extérieur et intérieur de la laideur. Les fausses ceintures de sauvetage montrent bien qu’il n’y a plus rien à faire pour sauver la situation de la catastrophe finale17.

27Le voyage vu comme aventure métaphysique est une métaphore essentielle dans l’œuvre de Céline : structurante et généralisée à presque tous les personnages, cette image représente la voie individuelle du destin: on ne part que seul, on est seul dans la nuit et dans le voyage. La nuit accompagne, autre métaphore du destin, les aventures de Bardamu18. Et même lorsque les Henrouille, Robinson, Bardamu, le curé Protiste se retrouvent complices d’une tentative d’assassinat, l’aventure est encore métaphysique, car chacun doit se perdre dans la nuit à son tour, comme une armée en déroute :

Il venait nous retrouver dans la nuit (339)
On était maintenant du même voyage. Il apprendrait à marcher dans la nuit le curé, comme nous, comme les autres. (340)
Plus de route ni de lumière là où nous en étions. (340)
Il en zigzaguait de frousse. (343)
Il pleurait. Il était arrivé au bout lui aussi. On ne pouvait plus rien lui dire. Il y a un moment où on est tout seul quand on est arrivé au bout de tout ce qui peut vous arriver. C’est le bout du monde. Le chagrin lui-même, le vôtre, ne vous répond plus rien et il faut revenir en arrière alors, parmi les hommes, n’importe lesquels. (328)
Il faut alors continuer sa route tout seul, dans la nuit (378)
J’étais arrivé plus loin qu’elle dans la nuit à présent (462)

28Face à cette évidence de la faiblesse de l’homme dans un monde sans lumière, car « la vie c’est ça, un bout de lumière qui finit dans la nuit » (340), le discours que tient Bardamu à Baryton à propos du voyage, sur un ton manifestement ampoulé, rhétorique, en rupture avec sa parlure ordinaire, est, lui, tout à fait convenu, ce qui le rend incongru dans l’économie du roman :

Peut-être qu’après avoir goûté d’une autre vie… Plus agrémentée, moins banalement méthodique que celle que nous menons ici, peut-être nous reviendrez-vous, tout simplement, content de votre voyage, blasé des imprévus ?… Vous reprendrez alors, tout naturellement votre place à notre tête… Fier de vos acquis récents… Renouvelé en somme, et sans doute désormais tout à fait indulgent et consentant aux monotonies quotidiennes de notre besogneuse routine… Vieilli enfin ! (439)

29Les points de suspension sont autant de discours potentiels sur les bienfaits convenus du voyage. La réponse de Baryton est digne en revanche de Bardamu, dans une sorte d’échange des rôles :

Je veux, Ferdinand, essayer d’aller me perdre l’âme comme on veut perdre son chien galeux, son chien qui pue, bien loin, le compagnon qui vous dégoûte, avant de mourir… (439)

30De fait, Baryton ne revint pas. Bardamu prend sa place parmi les fous, ce qui semble illustrer l’une de ses maximes :

Un fou, ce n’est que les idées ordinaires d’un homme mais bien enfermées dans une tête. Le monde n’y passe pas à travers sa tête et ça suffit. Ça devient comme un lac sans rivière une tête fermée, une infection. (416)

31Le voyage serait donc plutôt sain puisqu’il pourrait permettre d’irriguer les esprits : si l’on s’arrête, on moisit sur place. Cette philosophie semble en effet être illustrée par les personnages. En général donc, rester trop longtemps à un endroit est néfaste.

En somme, c’est le petit délai où on est inconnu dans chaque endroit nouveau qu’est le plus agréable. Après, c’est la même vacherie qui recommence. C’est leur nature. Le tout c’est de ne pas attendre trop longtemps qu’ils aient bien appris votre faiblesse les copains. Il faut écraser les punaises avant qu’elles aient retrouvé leurs fentes. Pas vrai ? (346)

32Le problème de Bardamu est hélas sa tendance à se fourvoyer. Il prend ses marques au début, prend quelques décisions de départ, et peu à peu, sa trajectoire est déviée, et il doit improviser devant l’échec de ses intentions : l’angle de la dérive est un abîme de noirceur et de pessimisme : car rien au départ n’était spécialement catastrophique, et si l’on y regarde de près, aucune conséquence n’est, non plus absolument catastrophique : mais il prend, dès le premier chapitre, par naïveté et bravade, une mauvaise voie, au moment de suivre le régiment il ne saisit pas que ce chemin l’entraîne vers l’impasse et le naufrage. En effet, le Rattenfänger qu’est le colonel recruteur l’attire par l’illusion : les repères qu’il croyait fiables sont fallacieux et l’induisent en erreur, ou plutôt lui montrent combien il a dévié, combien il n’est plus, lui, en accord avec les repères qu’il s’était fixés. Chacune de ses étapes suit le même processus : aller se « refaire » aux colonies, tenter la fortune en Amérique, s’installer comme médecin…

33Sa dérive à lui consiste à voyager à reculons, sans désir d’aller vers l’avant. « Pour ces gens-là je me glissais dans l’inconnu comme dans un grand tunnel sans fin. » (347) Disons le mot : Bardamu est un « zonard ». Ce terme dérivé est peut-être anachronique19 mais la « zone » est en effet employée absolument à l’époque de Céline au sens de « désignation elliptique de "zone militaire fortifiée" », « faubourgs misérables qui se sont constitués (malgré la loi) sur les terrains des anciennes fortifications de Paris »20. « Comme malades c’étaient plutôt des gens de la zone que j’avais, de cette espèce de village qui n’arrive jamais à se dégager tout à fait de la boue, coincé dans les ordures et bordé de sentiers où les petites filles trop éveillées et morveuses, le long des palissades, fuient l’école pour attraper d’un satyre à l’autre vingt sous, des frites et la blennorragie. Pays de cinéma d’avant-garde où les linges sales empoisonnent les arbres et toutes les salades ruissellent d’urine les samedis soir » (333).

34Dans un pareil décor, ou ailleurs, ses déplacements sont toujours effectués en aveugle : nulle part le voyage offre matière à description d’un paysage, pour lequel quelques étapes, seulement, suscitent une évocation plus précise, comme l’Afrique. En effet, ses voyages sont indissolublement liés à la nuit, c’est-à-dire l’absence de direction possible ; on ne peut s’orienter, on traîne, on zigzague… La « promenade » est le moment de loisir où cette errance se manifeste « gratuitement » :

Avec nous autres il avait donc échoué là (63).
De bistrots en bastions, de mominettes en café crème, nous partîmes donc à six au hasard des mauvaises directions… (84-85).
Avec ma mère, nous fîmes un grand tour dans les rues proches de l’hôpital, une après-midi, à marcher en traînant dans les ébauches des rues qu’il y a par là… (95)
Comme si j’avais su où j’allais, j’ai eu l’air de choisir encore et j’ai changé de route, j’ai pris sur ma droite une autre rue, plus éclairée, « Broadway » qu’elle s’appelait. (192)
Moi aussi j’ai été me traîner vers les lumières… (201)
À la sortie du cinéma je montais dans un tramway, par-ci par-là, et j’excursionnais dans la nuit (232)
Et ailleurs vous ne pourrez plus vous promener comme ici à rêvasser pendant des nuits et des nuits… Comme vous aimez tant à le faire… (235)
On dirait qu’on fait le tour de la nuit même, tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière pour arriver aux fortifications. (290)
… me voici déambulant à travers les rues (382)
j’ai déambulé plutôt de droite et de gauche tout le long de la route (500)

35Le terme le plus représentatif est peut-être le mot « vadrouille » (ou le verbe « vadrouiller »), de forme familière et péjorative, qui exclut formellement un but précis : « l’occasion d’une vadrouille » (246), « À vadrouiller dans le brouillard et dans la plainte ! » (363), « À vadrouiller ainsi, j’ai fini par le perdre… » (371) ; les groupes d’aliénés poursuivent dans le parc « leurs vadrouilles interminables » (417), « Baryton nous avait plaqués tous pour s’en aller vadrouiller dans les Septentrions » (442), « Te voilà encore en vadrouille alors ? » (446) demande Bardamu à Robinson. L’absence de Baryton devient aussi une charge pour tous : « On espérait que ça serait bientôt qu’il aurait de vadrouiller pour le reprendre son bazar et s’en occuper lui-même. » (446). La vadrouille devient un déplacement aléatoire, zigzaguant et privé de sens mais répondant à une pulsion irrépressible, celle du chien qui divague au petit trot et le nez au sol, sans les affres métaphysiques plus nobles de l’errance. Même les pensées suivent cette voie : « Les miennes d’idées elles vadrouillaient plutôt dans ma tête avec plein d’espace entre… » (501). La vadrouille n’est cependant pas sans conséquences sur l’intégrité de ceux qui errent et risquent de se perdre sans retour : « Je n’y voyais plus guère d’inconvénients à ce qu’on aille tous ensemble se vadrouiller de plus en plus loin dans la nuit » (331).

36Les variantes de la promenade sont aussi la patrouille ou les manœuvres : la guerre est l’occasion d’un grand déplacement de population. Les hommes au front se « promènent », dans le sens où ils vont et viennent sans but réel concerté. Sur arrière-plan de la guerre, les « éclaireurs » patrouillent absurdement dans la nuit où ils se glissent à l’aveuglette. À l’inverse, déserter, comme le fait Robinson, n’est pas voyager car on ne sait pas toujours d’où l’on part mais on ne sait jamais où l’on va, et cette destination même importe peu pourvu qu’on mette entre soi et le théâtre des combats une distance suffisante.

37À partir d’un certain moment, pourtant, la « vadrouille » cesse. Y a-t-il vraiment un point d’aboutissement de ces voyages minuscules ?

T’en as pas encore assez des trucs et des machins ? T’en veux donc encore des voyages ? (233)
Mon trimbalage à moi, il était bien fini. À d’autres ! Le monde était refermé ! Au bout qu’on était arrivés nous autres ! (500)
À force d’être poussé comme ça dans la nuit, on doit finir tout de même par aboutir quelque part, que je me disais. C’est la consolation. (220)

38Mais c’est plutôt l’épuisement qui impose cet arrêt. Lorsque, à Vigny où elle le poursuit, Bardamu conseille à Robinson de repartir pour éviter les harcèlements de Madelon, avec ces conseils : « On te donnera un peu d’argent et alors bon voyage !… », cette solution ne lui sourit plus : « Il voulait plus s’en aller. Il était fatigué en somme des balades. « Je veux pas aller plus loin… qu’il répétait… T’auras beau dire… T’auras beau faire… Je m’en irai plus… » (468) Comme pour Robinson, il arrive pour Bardamu le moment où il doute de pouvoir encore aller plus loin :

moi, tout mariole que je pouvais paraître, je n’avais peut-être plus assez de force non plus, je le sentais bien, pour aller encore loin, moi, comme ça, tout seul. (463)

39Les « vadrouilleurs » doivent faire une longue expérience, qui devient une espèce de rite d’initiation, pour se rendre compte de la vanité de leurs efforts.

40On ne peut aller ni bien loin ni bien vite, de toutes manières : « Bardamu n’est plus l’exemple de la force et de la stabilité dans un monde en déroute, c’est Ferdinand-rat zigzaguant entre des mâchoires ont on perçoit le claquement. »21 L’explication de cette déroute, de cette débandade obscure est à chercher dans la misère profonde de l’homme, qui, pour aller au bout du monde, doit se contenter d’une pauvre enveloppe :

Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné. (418)

41À courir derrière l’idéal, le boiteux obscur a échoué d’avance.

L’inanité des voyages

42La seule métaphore heureuse du navire désigne le voyage des sens que permettent les jolies filles à Bardamu le coureur : le corps somptueux de Sophie « trois-mâts d’allégresse tendre, en route pour l’Infini » (472-73), à la « démarche ailée » est décrit selon le « code symbolique » de Destouches lui-même pour ses conquêtes22. Les danseuses du Tarapout continuent de se tortiller avec obstination, avec

cette continuité intransigeante qu’ont les bateaux en route, les étraves, dans leur labeur infini au long des océans… (356)

43L’ultime occurrence d’un navire accompagne pourtant la tentation du sabordage final : devant le canal, Bardamu imagine et appelle de ses vœux le grand nettoyage, avec inondation, déluge, grande marée qui emmène tout sur son passage.

44Car telle devient, peu à peu, l’allure des aventures : devant la désolation générale, il faut en finir. Le récit des voyages est progressivement escamoté. Si quatorze pages décrivent la traversée vers l’Afrique, longue, chaude et pénible, le voyage se morcelle de plus en plus jusqu’à l’arrivée dans son comptoir en pleine jungle. La traversée est plus brièvement traitée vers l’Amérique : censée durer « des semaines et des semaines », elle n’occupe qu’une page. Lorsque, enfin, Bardamu décide repartir en France, il monte dans le train à Detroit et il refait surface place Clichy, après une ellipse complète du voyage vers l’Europe. Le retour vers la France constitue d’ailleurs un tournant narratif, à peu près à la moitié du roman : c’est la dernière traversée du commerce triangulaire, après le trajet France-Afrique et Afrique-Amérique. Après ce grand triangle, qui avait été précédé d’une boucle vers le front des Ardennes, les déplacements seront de bien moindre ampleur : Paris, la banlieue, Toulouse, et retour à la région parisienne avec l’installation à Vigny. Si l’on observe son itinéraire, on voit se dessiner des cercles concentriques, une spirale qui remonte au moins deux fois vers le Nord-Ouest23, avec pour centre la place Clichy, lieu de ralliement, dont il trouve une carte postale jusqu’au fin fond de la jungle africaine. À son retour à Paris, « J’ai tourné encore pendant des semaines et des mois tout autour de la place Clichy, d’où j’étais parti » (237). Finalement, le voyage se résume à des gesticulations presque immobiles, des chemins qui tournent en rond. L’espace se réduit progressivement. Pour finir, « On abrège… On renonce… […] Il suffit désormais de bouffer un peu, de se faire un peu de chaleur et de dormir le plus qu’on peut sur le chemin de rien du tout. » (458)

45Quoi qu’il en soit, les voyages évoqués dans le Voyage au bout de la nuit ne répondent à aucune des raisons ordinaires de voyager.

46Bardamu ne fait preuve pas d’une grande curiosité, il ne recherche pas la sagesse du voyageur. Bardamu est un être de peu de mémoire : il ne s’appuie pas, ou guère, sur ses observations ou ses expériences pour améliorer sa situation ou résoudre un problème. Ce qu’il a connu en Afrique ne semble guère l’éclairer en Amérique, et son retour en France n’est pas facilité par la richesse de ses découvertes américaines : « ce n’est pas le tout d’être rentré de l’Autre Monde ! On retrouve le fil des jours comme on l’a laissé à traîner par ici, poisseux, précaire. Il vous attend. » (237) Les escales sont donc des épisodes interjetés dans le fil d’une vie engluée dans le destin et le lieu originel, qui deviennent autant de bourbiers dont il est difficile de s’extraire : il ne s’agit pas d’un voyage mais d’une succession d’étapes reliées par un court chemin et beaucoup de vadrouille.

47Ce voyage exclut aussi l’idée de tourisme. L’Amiral Bragueton, le Papaoutah sont deux navires plus vieux et poussifs l’un que l’autre : il ne s’agit jamais d’y goûter les joies oisives de la croisière, mais, comme les noms proches de la grivoiserie semblent inciter à le penser, les instruments de la déconfiture du voyageur. De toutes façons, la Nef des fous ne va nulle part. Bardamu ne voyage pas comme un touriste « normal » car s’il va d’une place à l’autre, le déplacement semble généralement utilitaire, et il ne projette aucunement la visite de lieux touristiques : tous les endroits où il se rend sont pareillement gris et d’une terrible banalité. La place Clichy n’a rien d’un haut-lieu historique ou pittoresque ; par définition, la banlieue, Rancy ou Vigny, n’attire pas les touristes ; à Toulouse, les hauts-lieux que fréquente Bardamu sont des catacombes ; les Ardennes n’attirent pas non plus les visites, sans compter qu’il ne connaît le nom d’aucun des villages qu’il traverse, à part Noirceur-sur-la-Lys, et qu’il y prospecte dans l’obscurité, « éclaireur » paradoxal ; l’Afrique centrale et la brousse, les bas-fonds de New-York, rien de tout cela ne se signale à l’attention du voyageur ordinaire. Quand il se trouve dans des lieux touristiques, c’est complètement par hasard. Morand le voyageur, à l’inverse, découvre New York le guide à la main, et affirme :

Même à ceux qui ne connaissent pas New York, deux noms sont familiers : l’un est Manhattan, l’autre est Broadway. Or, si Manhattan, c’est New York proprement dit, le cœur de Manhattan, c’est Broadway24.

48Céline joue le naïf qui tombe par hasard sur les curiosités :

Comme si j’avais su où j’allais, j’ai eu l’air de choisir encore et j’ai changé de route, j’ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, « Broadway » qu’elle s’appelait. Le nom je l’ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous on avançait dans la lueur d’en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un mélange de coton sale. […] C’était le quartier précieux, qu’on m’a expliqué plus tard, le quartier pour l’or : Manhattan. (193)

49Sa vision de l’Amérique, en 1925, est celle des émigrants et non celle des voyageurs. Nuance. Sa première vision de New York, ne reflète une impression personnelle et de l’admiration pour une ville à l’architecture radicalement différente, comme celle de Morand qui raconte « je conserve un souvenir lumineux et fortifiant de la pyramide à degrés du Banker’s Trust […] », et face aux gratte-ciels : « Je ne leur trouve pas seulement une beauté décorative : ils me donnent une satisfaction profonde »25; la perception de Céline est goguenarde et collective, sur fond de plaisanterie grivoise. Que l’on compare aussi la description nuancée de Morand :

Cet après-midi, ce n’était plus cette brume de chaleur mauve qui jusqu’au dernier moment, un matin de juillet 1925, m’avait caché, puis révélé soudain ce New York que j’attendais depuis des heures du haut du pont du Majestic ; c’était un de ces brouillards d’hiver, stagnant, très gris, non pas suspendu mais couché à plat sur l’eau. Flots verts, ponctués des blancs délicats d’une aile de mouette, d’une fumée, d’une voile, relevés de la touche d’une crête d’écume, tandis que, plus loin, les docks noirs apparaissent, soulignés lourdement, et que le rouge violent de la cheminée d’un paquebot vient redonner soudain du ton à ce paysage décoloré. 26

50et celle de Céline :

Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous… […] à travers une grosse brume grise et rose […]. Notre galère tenait son mince sillon juste au ras des jetées, là où venait finir une eau caca, toute barbotante d’une kyrielle de petits bachots et remorqueurs avides et cornards. (184)

51Le même tableau est traité avec des tonalités différentes – pour Céline plus dans le ton de Federico García Lorca dans Poeta en Nueva York (impressions d’un voyage aux États-Unis en 1929-1930) :

La aurora de Nueva York tiene
cuatro columnas de cieno
y un huracán de negras palomas
que chapotean las aguas podridas

L’aurore de New York
a quatre colonnes de fange
et un ouragan de noires colombes
qui barbotent dans les eaux pourries27.

52Bardamu ne semble pas très touché par la poésie du voyage, qui ne lui inspire pas d’admirations conformes aux attentes. La statue de la Liberté, emblème de New York, ne remporte pas le succès escompté : Karl Rossmann dans l’Amérique de Kafka, voyait quant à lui la statue de la liberté avec un glaive. Cette vision est d’une symbolique plus agressive que libératrice. Morand, dans New York, en fait une description presque burlesque : « cette dame enceinte, dans sa robe de chambre à plis de bronze, un bougeoir à la main, c’est La Liberté éclairant le Monde… »28. Mais Bardamu, lui, ne voit pas même pas la statue de la liberté : le seul qui prononce le nom de « Liberté » est le domestique noir de Lola qui bricole des bombes dans son arrière-cuisine : « Libertà ! Libertà ! vociférait-il jovialement. » (217)

53Il n’espère même pas sérieusement faire fortune, ce qui pourrait être un motif de départ :

Pour un paquet de lames « Pilett » j’allais trafiquer avec eux des ivoires longs comme ça, des oiseaux flamboyants, des esclaves mineures. C’était promis. La vie quoi ! Rien de commun avec cette Afrique décortiquée des agences et des monuments, des chemins de fer et des nougats. Ah non ! Nous allions tous la voir dans son jus, la vraie Afrique ! (112)

54La tiédeur de son engagement est déjà celle de son départ :

On m’avait donc embarqué là-dessus, pour que j’essaye de me refaire aux Colonies. Ils y tenaient ceux qui me voulaient du bien, à ce que je fasse fortune. Je n’avais envie moi que de m’en aller… (111)

55Le récit de ses voyages n’est pas non plus guidé par le désir de faire école, de montrer la voie : comme Morand, cette fois de retour de Tombouctou :

Ces notes d’un voyage africain, je les avais prises au jour le jour, sans songer à les publier. […] j’ai pensé que ce que je venais d’entreprendre en Afrique occidentale française constituait en quelque sorte un itinéraire-type. Persuadé que le tourisme va, d’ici peu d’années, se développer en AOF, il m’a semblé que ces notes pourraient, en l’absence d’un guide africain, servir utilement à des gens qui ne sont ni commerçants, ni fonctionnaires, ni colporteurs, ni chasseurs d’ivoire, ni soldats… rien que des amateurs de voyages. […] À qui suivra le parcours tracé, je promets des joies neuves29.

56À l’évidence, le parcours de Bardamu n’est pas de ceux-là : ceux à qui viendrait l’idée désastreuse de se hasarder dans cette « galère » (comme celle qui l’amène de l’Afrique à l’Amérique), sont vigoureusement mis en garde : le climat est malsain, les compagnons forcés du système colonial sont de tristes individus, les Africains de pauvres diables.

57Cependant, à aucun moment Bardamu n’affiche sa volonté de rendre compte de son voyage, à la différence d’André Gide, dans son Voyage au Congo, ou dans Retour du Tchad : pour alerter l’opinion européenne sur la situation coloniale. Il ne se sent manifestement as investi de cette mission. Raconter des anecdotes est probablement l’essentiel de son discours mais ces récits n’apparaissent que sous forme de compte rendu de discours.

58Pourtant, Bardamu, parfois, raconte ses aventures, comme avec Parapine :

Puisqu’on était heureux l’un et l’autre de se retrouver on s’est mis à parler rien que pour le plaisir de se dire des fantaisies et d’abord sur les voyages qu’on avait faits l’un et l’autre et enfin sur Napoléon, comme ça, qui est survenu à propos de Moncey sur la Place Clichy dans le courant de la conversation. (352)

59Le récit des anciens voyages est ainsi l’un des points communs avec ses anciens compagnons. Robinson est le double voyageur de Bardamu. Raconter ses aventures est une façon de se faire valoir auprès des filles, la fiancée de Robinson au premier chef :

Elle devait s’ennuyer ferme à Toulouse. Les occasions y étaient rares de rencontrer un garçon qui avait autant voyagé que Robinson. Il en savait lui des histoires ! Des vraies et des moins vraies aussi. Il leur avait déjà parlé d’ailleurs longuement de l’Amérique et des Tropiques. C’était parfait.
J’y avais été aussi moi en Amérique et aux Tropiques. J’en savais moi aussi des histoires. Je me proposais d’en raconter. C’est même à force de voyager ensemble avec Robinson qu’on était devenus amis. (388-389)

60Ce que Robinson explique un peu différemment :

… On s’est rencontrés d’abord au hasard dans les voyages… Lui c’est un type qui aime à voir des pays… Moi aussi, dans un sens, alors c’est comme si on avait fait route ensemble depuis longtemps… Tu comprends ?… » Il ramenait ainsi notre vie à de moindres banalités. (411)

61Devant un auditoire captif, au déjeuner de l’asile, raconte ses aventures, nouvel Ulysse devant un Alkinoos méconnaissable :

Nos récits de voyage l’enchantaient par contre. On ne lui en donnait jamais assez. […] Toutes mes pérégrinations y passèrent, longuement relatées, arrangées évidemment, rendues littéraires comme il faut, plaisantes. […] Au récit de mes voyages Baryton éprouvait non seulement un émoi romanesque, mais encore le sentiment de réaliser des économies. « Quand on vous a entendu, on n’a plus besoin d’aller les voir, ces pays-là, tellement vous les racontez bien Ferdinand ! » (416-417)

62Ainsi le récit des voyages est-il toujours associé chez Bardamu au mensonge indifférent, « histoire de causer ». Il a encore assez de distance pour écouter ébahi les mensonges des autres, comme les histoires très prétentieuses de Robinson aux occupants de la péniche, à qui il raconte son passé fictif d’Ingénieur Agronome de la Compagnie Pordurière : « Un colonial, deux coloniaux. » (404) « il m’agaçait et me peinait même à divaguer de la sorte » (404). Les « divagations » et déplacements erratiques ou clandestins, en grandeur réelle, ne sont plus que du délire qui n’intéresse guère de monde.

63Mais cette utilisation pragmatique de ses aventures connaît aussi ses limites :

Stimulé par l’ennui j’avais fini par lui raconter à Baryton beaucoup plus d’aventures encore que tous mes voyages n’en avaient jamais comporté, j’étais épuisé ! (431)

64Autrement dit, ses voyages rétrécissent, se vident de toute substance, et se réduisent à de simples sujets de conversation destinés, sans illusion, à se valoriser, par le mensonge si nécessaire. Mais le récit des voyages lui-même est déconsidéré dans le même mouvement.

Noé gâteux et son remorqueur

65Ainsi, le voyage est au cœur du roman célinien, par la forme, par la thématique, par la symbolique. « On se méfie de ce qui vient par les routes, on a raison. » (445) Et pourtant, tout le Voyage montre que la sédentarité pourrit les sociétés. Mais en même temps, Céline dégonfle le mythe du « grand voyage » : ce ne sont, somme toute, que des agitations vaines, inutiles à ceux qui cherchent des solutions, impuissantes à donner de l’intelligence et de l’humanité, ce qui expose au grand jour la dérision de toute forme de voyage. Leur récit n’est que rodomontades. Si l’on considère que la succession des aventures de Bardamu ajoute une voix au concert picaresque, il montre en effet que la suite des voyages qui en fait le fond n’est pas en elle-même digne d’intérêt : le voyageur désabusé subit ces voyages, ces fuites, forcé par la nécessité, contraint d’aller de l’avant sans en avoir jamais le projet. L’édification du héros est toute relative, dans les quelques réflexions où il tire des conclusions présentes sur son histoire : à travers des assertions contradictoires, la seule impression qui se dégage est « vanitas vanitatum ». Le voyage est une aporie. Après la fin des grands voyages, les vadrouilles cessent elles aussi, ne restent que de petites divagations sans histoire. Plus rien ne vaut la peine. La seule sortie qui garde encore un peu de panache est celle de Noé, mais un Noé singulier, un « Noé gâteux » (175) avec un remorqueur qui siffle la fin, fatigué de recommencer, appelant de ses vœux le déluge final, dans lequel cette fois il se perdrait aussi, lui et tout le reste, une bonne fois pour toutes, et … « qu’on n’en parle plus. »

Notes de bas de page numériques

1 Henri Godard, « Céline et le mythe du voyage », L’Occhio del viaggiatore. Scrittori francesi degli anni trenta, sous la dir. de Sandra Teroni, Firenze, Olschki, 1986, p. 98.

2 Céline, Lettres d’Afrique, Paris, Gallimard, p. 60-61.

3 Et le rend invalide à 70 %, ce qui ne l’empêchera pourtant pas de voyager.

4 Céline, Lettres d’Afrique, p. 63.

5 Morand, Le Voyage, Ed du Rocher/ Pocket, 1994, p. 29.

6 On nous permettra de renvoyer sur ce point à notre étude, La Littérature de voyage, Paris, Ellipses, 2001, p. 40-44.

7 D’après les relevés de Hubert de Phalèse, Guide de Voyage au bout de la nuit, à travers les nouvelles technologies, Nizet, 1993, coll. Cap Agrég.

8 Toutes les références renvoient à l’édition Folio n°28 ou Folioplus n°17.

9 La lecture in extenso du 1er et du 2e livre des aventures de Robinson Crusoé suffisent à nous en convaincre : à part sur son île, sur laquelle il est retenu, mais où il s’active comme une fourni, il ne peut rester en place.

10 Nous soulignons.

11 Peinte par Georges Duhamel dans les contemporaines Scènes de la vie future en 1930 (Mercure de France).

12 Dans son cas le terme consacré est particulièrement incongru et, d’ailleurs, il ne fait rien de cette sorte : « ayant posé ma plaque à ma porte, j’attendis. » (Voyage au bout de la nuit, p. 237).

13 La « transposition misérabiliste » ajoute probablement à la thèse d’une lecture picaresque du Voyage. Nous empruntons la formule à Philippe Alméras (Voyager avec Céline, p. 186. Cependant, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce livre est une autobiographie de ce critique, et ne traite pas du thème du voyage chez Céline).

14 Céline, Semmelweis, Gallimard, L’Imaginaire, 1999, p. 99. Nous soulignons.

15 Céline, Lettres d’Afrique, p. 41.

16 Nous soulignons.

17 « Les réminiscences aux navigations symboliques ne sont donc accueillies par Céline que pour assurer la contre-ton qui lui est nécessaire à signifier l’aporie spirituelle de son voyage à lui » explique Danielle Racelle-Latin, « Symbole et métaphore idéologiques », Actes du colloque d’Oxford, 1975, Australian Journal of French Studies, vol. XIII n°1-2, janvier-août 1976, Monash University, University of Melbourne, p. 91.

18 Le mot « nuit » présente 180 occurrences.

19 Au début du XXe siècle on aurait dit « zonier ».

20 Citations de Giraudoux, dans le dictionnaire Petit Robert.

21 Philippe Alméras, « L’Amérique femelle ou les enfants de Colomb », colloque d’Oxford (v. note 17), p. 99.

22 Il explicite ce code dans les lettres à Henri Mahé : les jeunes filles prometteuses sont désignées comme de « petits cotres » ; lorsqu’elles sont avec leur mère, ce sont de « belles bailles », les jeunes filles sont des « goélettes », et lorsqu’elles remplissent exactement les canons de la beauté célinienne, vingt ans et de longues jambes, elles ont droit à l’appellation de « trois-mâts » (Vitoux, Céline, Belfond, p. 80).

23 On peut supposer que les villes de banlieue se situent plutôt vers le nord-ouest, si l’on considère La Garenne-Rancy comme rimant avec Clichy, et Vigny près d’Asnières et de Passy (423). Ce schéma, dans son début, est aussi proposé, en comparaison avec l’itinéraire de l’Église, par Albert Chesneau, La Langue sauvage de Louis-Ferdinand Céline, thèse Paris III, 1972, Lille, Atelier de reproduction des thèses, 1974, p. 362.

24 Morand, New York, Bouquins Laffont, p. 228.

25 Morand, New York, p. 223.

26 Morand, New York, p. 223.

27 Federico García Lorca, Poeta en Nueva York, « La Aurora » [1929-1930, publication posthume en 1940], Poète à New York, « L’aurore », tr. André Belamich, Paris, Gallimard, 1981, « Bibliothèque de la Pléiade », v. 1-4.

28 Morand, New York, p. 225. 

29 Morand, Paris-Tombouctou, Avant-propos, Bouquins Laffont, p. 11.

Pour citer cet article

Odile Gannier, « « Dérive au bout de la nuit » », paru dans Loxias, Loxias 7 (déc. 2004), mis en ligne le 15 décembre 2004, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=93.


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Odile Gannier