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Christian Bouchet  : 

Isocrate, le Panathénaïque : une apologie magistrale

Résumé

Le Panathénaïque est souvent considéré comme un discours complexe, voire d’interprétation difficile. Composé entre 342 et 339, ce texte est-il en lien direct avec l’actualité athénienne et macédonienne comme l’avait été le Philippe en 346 ? Il semble que l’actualité soit surtout celle d’Isocrate lui-même, qui souhaite, devant ses disciples et en réponse à l’Académie, prouver qu’il est un maître de premier plan. La structure de son ultime discours, en forme tout à la fois d’apologie, de démonstration et de dialogue (supposé), entre oralité et écriture, illustre le talent du vieil Athénien.

Abstract

The Panathenaicus is used to be regarded as a complicated discourse and hard to analyse. As Isocrates wrote it between 342 and 339, is there a straight link with the Macedonian and Athenian current affairs as we find it in the Philip of 346? In fact, Isocrates was, at that time, trying to prove for his disciples and the Platonician Academy how significant he was. His last speech is a three shaped structure: an apologia, a demonstration and an assumed dialogue between orality and writing, and it sheds light on the old Athenian’s talent.

Index

Mots-clés : Athènes , discours, écrit, Isocrate, oral, rhétorique et histoire grecques

Keywords : Athens , discourse, Greek rhetoric and history, Isocrates, orality, writing

Géographique : Grèce ancienne

Chronologique : IVe siècle av. J.-C.

Plan

Texte intégral

1Le Panathénaïque est le dernier grand discours d’Isocrate. Composé entre 342 et 339, il est censé célébrer les mérites et la grandeur d’Athènes et le titre donné à ce discours XII est en lien plus ou moins clair avec les Panathénées1. La première difficulté qui surgit est alors la distance vite établie dans le texte entre ce thème annoncé, proprement athénien, et les développements plus personnels et pédagogiques qui définissent plutôt cette composition. Une deuxième difficulté relève du choix même de vanter, entre 342 et 339, les bienfaits accomplis par les Athéniens à l’égard des Grecs comparés aux méfaits des Spartiates (§ 24), alors que l’actualité à la fois diplomatique et guerrière de ces années risque bien de reléguer le discours à l’état de spéculations déphasées. Si rapport il y a avec une actualité, il faut plutôt le chercher du côté de l’activité pédagogique et philosophique. Isocrate est un maître, qui doit à la fois se faire reconnaître comme tel et résister aux attaques de certains « intellectuels », notamment issus de l’Académie platonicienne. Une telle approche peut lever la troisième difficulté, majeure, de ce discours, à savoir celle de sa composition, de sa structure stylistique, de sa forme dialoguée ou prétendue telle. On le voit d’emblée, le Panathénaïque n’est pas de lecture facile, si, comme le déclare le disciple laconisant (§ 246), on veut l’examiner attentivement. Dans tous les cas, une confrontation avec les autres discours d’Isocrate ainsi qu’avec les productions athéniennes contemporaines ou quasiment est nécessaire pour une meilleure définition de la nature, de l’originalité et de la portée du Panathénaïque. On pensera en particulier, pour Isocrate, au Panégyrique en 380, à l’Aréopagitique peut-être en 358, au Sur l’échange en 353 et au Philippe en 346. Pour les autres auteurs, on se reportera à la Constitution des Lacédémoniens de Xénophon, à différents dialogues de Platon, dont les Lois en 348, à Speusippe, auteur d’une lettre assassine en 342, ou encore à Aristote, qui n’avait pas encore fondé le Lycée en 339, mais qui a pu représenter un adversaire pour Isocrate en 343/342.

Un discours en lien avec l’actualité des années 342-339 ?

2Le premier point à examiner est celui du rapport existant ou non entre le Panathénaïque et l’actualité2 de la fin des années 340. Trois éléments au moins sont notables, d’abord la question macédonienne, puis la situation de Sparte et de Thèbes, enfin la position personnelle d’Isocrate.

La Macédoine

3Depuis son accession au trône de Macédoine, en 359, Philippe II détermine à lui seul la politique extérieure de la plupart des cités grecques, à commencer par Athènes. Il suffit de rappeler la question d’Amphipolis et la paix dite de Philocrate conclue en 346, il suffit aussi de mentionner qu’à partir de cette même année 346 Philippe contrôle le conseil de l’amphictionie pyléo-delphique ; le roi de Macédoine s’est dès lors immiscé dans les affaires grecques. Isocrate lui a adressé une « lettre ouverte », le Philippe, en 346, pour lui conseiller de réconcilier les cités grecques et de partir en guerre contre les Perses ; manière prudente de dissuader Philippe de s’attaquer aux Grecs eux-mêmes3. Or, la situation4 s’est de nouveau vite tendue entre Athènes et la Macédoine, et la guerre est déclarée en 340. Au moment même où Démosthène prononce ses dernières harangues contre Philippe, notamment la troisième Philippique en 341, quand Athènes risque de vaciller, Isocrate, lui, ne dit mot de cette actualité et choisit de célébrer les mérites de sa cité. Préfère-t-il ignorer la question macédonienne et faire, à sa manière, acte de patriotisme en vantant Athènes ? Philipe est en effet absent du Panathénaïque, et nous ne saurions déceler dans la digression consacrée à Agamemnon (§ 74-83) une allusion au roi macédonien, contrairement par exemple à la thèse d’Agostino Masaracchia, qui voit là un discours politique, en cohérence avec les autres textes d’Isocrate5. Des éléments font certes penser au programme du Philippe (réconciliation des cités grecques, vaste expédition contre les barbares, désignation d’un hégémon pour les Grecs), mais on les avait dès le Panégyrique. Ils ne sont ainsi pas forcément liés à Philippe. Certes, au § 77 du Panathénaïque, on pourrait comprendre qu’Isocrate songe à Philippe lorsqu’il déclare qu’il ne faut pas se lancer dans des entreprises démesurées. En effet, la même idée figurait déjà dans la Lettre II adressée à Philippe en 344 quand, au § 11, il écrivait qu’Agamemnon avait refusé d’entreprendre des guerres obscures et difficiles. Cependant, même s’il fallait admettre un rapport direct entre ce passage du Panathénaïque et la situation de Philippe, non seulement ce serait bien peu comparé à la longueur du discours, mais encore on s’aperçoit que, dans les deux passages mentionnés, la question est encore une fois la grande guerre à engager contre les barbares, un thème permanent chez Isocrate et qui va au-delà d’un simple rapprochement avec Philippe. Nous aurions donc là un discours hors-temps, très éloigné du Philippe de 346 et des deux lettres adressées à ce même roi en 344 et 338 (Lettres II et III).

Sparte et Thèbes

4Il est assez surprenant de lire une critique aussi féroce de Sparte chez Isocrate dans les années 340, surtout après le Philippe de 346 où il était question d’union des cités grecques. Qu’il ait dénoncé les excès et la pléonexia des Lacédémoniens au moment où Athènes et Sparte se disputaient une nouvelle hégémonie, qu’il ait ainsi considéré en 380, dans le Panégyrique, que le commandement grec devait être partagé entre les deux cités, mais avec un avantage donné à Athènes6, était alors tout à fait logique et attendu au regard des événements. Au contraire on pourra s’étonner de voir Isocrate attaquer dans le Panathénaïque la politique tant intérieure qu’extérieure des Spartiates, au moment où leur cité, après les incursions et victoires thébaines7 dans le Péloponnèse, n’a plus la capacité militaire, ni surtout démographique, de s’imposer en Grèce. Isocrate, qui avait pu vanter les mérites des rois de Sparte dans le Sur la paix (§ 142-143), n’hésite plus quelques années plus tard à dénoncer avec force et peut-être excès les mauvaises pratiques spartiates éducatives (§ 181, avec une allusion à la cryptie) ou morales (§ 186-188, où il condamne la pléonexia). Le discours (§ 103-107) se fait véritable réquisitoire contre la politique spartiate à l’égard d’Artaxerxès II et contre le traité d’Antalcidas ou paix du Roi de 386, qui a livré aux Perses les Grecs d’Asie. Et la comparaison, outil rhétorique visant à mieux faire l’éloge de l’une aux dépens de l’autre, une comparaison longtemps et visiblement8 bâtie sur les deux termes Athènes/Sparte, où abondent les antithèses, se mue en une comparaison à trois, Athéniens-Spartiates-barbares, ces derniers pouvant être jugés les pires de tous en matière d’invention et se savoir (§ 208). De telles attaques, souvent non fondées (ne serait-ce qu’à propos de la culture spartiate9) n’ont guère leur place dans les années 342-339 et elles n’inscrivent donc pas le discours dans une actualité essentielle. Elles pourraient toutefois répondre au désir d’Isocrate de plaire au public athénien, pour qui, dans la tradition par exemple de l’Andromaque d’Euripide10, Sparte reste la cité rivale, celle que les Athéniens ou leurs pères ont affrontée durant la guerre du Péloponnèse. Elles pourraient aussi viser à présenter Athènes comme la seule ou première interlocutrice de Philippe II en Grèce.

5Quant aux Thébains, ils n’ont jamais eu la sympathie d’Isocrate et il n’est qu’à relire le Plataïque daté de 372-371 pour s’en convaincre. Or, et c’est là sans doute un des rares éléments d’actualité, un passage du Panathénaïque (§ 168-174) propose des Thébains une image nettement moins négative. Il s’agit de l’épisode d’Adraste, ce roi d’Argos en guerre contre Thèbes et qui, selon le mythe, voulut ramener chez lui le corps de son propre gendre, Polynice, le fils d’Œdipe. Après le refus des Thébains et de Créon en particulier, qui fit massacrer une grande partie des hommes d’Adraste, celui-ci demanda aux Athéniens d’intercéder auprès des Thébains pour que les corps des Argiens soient relevés et inhumés ; ce que les Thébains acceptèrent selon la version du Panathénaïque (§ 171). Isocrate n’esquive pas le problème de la contradiction avec la tradition qu’il avait lui-même suivie dans le Panégyrique (§ 54-65), et où il était question d’une intervention armée et victorieuse des Athéniens conduits par Thésée pour relever les corps des combattants11. Son discours de 380 était digne et utile, car il montrait la supériorité militaire d’Athènes par rapport à une Thèbes désireuse de s’imposer en Grèce. En 342-339, Isocrate ménage clairement les Thébains en choisissant la version diplomatique de l’épisode. Il se peut qu’Isocrate ait alors préféré ne pas gêner les négociations de rapprochement entre Athènes et Thèbes. On aurait là un développement de circonstance, qui correspondrait à cette εὐκαιρία, à ce moment opportun (§ 34)12, en proposant une version du mythe conforme à la situation diplomatique. Il resterait toutefois à savoir si la rédaction de ce développement consacré à Adraste a été contemporaine de ces manœuvres diplomatiques, qui n’ont vraiment abouti qu’en 339, avec une ambassade dans laquelle figurait notamment Démosthène13. L’idée était en tout cas certainement dans l’air avant qu’Isocrate n’eût terminé son discours. Ce point, la question thébaine, serait ainsi l’une des seules fenêtres ouvertes sur l’actualité athénienne et grecque. Au contraire, l’actualité d’Isocrate lui-même est bien plus présente dans le discours.

Rapports personnels avec les « intellectuels »

6Le premier d’entre ces intellectuels, philosophes et historiens, que l’on peut rapprocher d’Isocrate est certainement son contemporain et compatriote Xénophon. Bien des éléments distinguent la carrière de l’un et de l’autre, mais la même attention à la situation militaire et économique d’Athènes ainsi qu’à la politique spartiate les réunit. C’est ainsi que Xénophon est l’auteur, vers 378, d’une étude de la Constitution des Lacédémoniens, laquelle contient un éloge appuyé de l’œuvre de Lycurgue et, dans le chapitre XIV, une critique de la Sparte du IVe s., qui aurait trahi ses propres idéaux14.

7Le deuxième intellectuel à considérer ici est Platon, qui avait ouvert à Athènes son école, l’Académie, dans les années 380, peu après qu’Isocrate eut ouvert la sienne15. Dès le départ donc, Platon et Isocrate font figure de rivaux, et même d’adversaires si l’on pense que les deux hommes ont eu une approche et une définition très différentes de la philosophie. Au-delà du seul Platon, dans le Panathénaïque (§ 18), Isocrate dénonce tous ces « sophistes ridicules » (ἀγελαίων σοφιστῶν), qu’il avait déjà attaqués dans le Contre les sophistes en 39116. Quelques passages de ce même Panathénaïque font écho aux mauvaises relations avec Platon et à une opposition qui survit à la disparition de ce dernier en 347. Par exemple, aux § 117-118, on lit que, pour une cité digne et puissante, il vaut mieux commettre l’injustice plutôt que de la subir, ultime argument en faveur de la politique extérieure athénienne. Or on sait que Platon, quant à lui, dans le Gorgias, rédigé vers 387, avait fait dire le contraire à Socrate face à Polos17 : rien n’est pire que de commettre l’injustice. Il est alors légitime de voir Platon inclus dans ce groupe d’individus qui se prétendent sages (τῶν προσποιουμένων εἶναι σοφῶν) prêts à choisir de subir l’injustice. Nous pourrions également évoquer la structure même du Panathénaïque, en forme de dialogue (cf. infra) pour la rapprocher des textes platoniciens, et en l’occurrence des Lois, parues quelques années seulement avant le discours d’Isocrate et où dialoguent un Spartiate, un Crétois et un Athénien, et dans lesquelles la question de l’éducation est essentielle.

8Un troisième nom à mentionner est celui de Speusippe, qui avait succédé à son oncle, Platon, à la tête de l’Académie en 347. Il est aussi l’auteur d’une Lettre à Philippe datée de 343/342, autrement dit contemporaine du début de la rédaction du Panathénaïque. En bon flatteur du roi de Macédoine, il déplore les insuffisances, maladresses et le ton trop peu élogieux du discours le Philippe d’Isocrate18. Ce dernier cherche-t-il alors à régler ses comptes avec Speusippe, surtout à un moment où c’est un ancien disciple de l’Académie, le futur directeur du Lycée à partir de 335, Aristote, qui est nommé précepteur du fils de Philippe, Alexandre ? Ce choix a pu décevoir Isocrate, qui s’était considéré comme le conseiller politique de Philippe en 346, un rôle qui est en 342 assumé par Aristote19. Le Panathénaïque pourrait ainsi en un sens et en partie constituer une réplique à Aristote, une manière de montrer que son auteur peut aussi bien que lui et à sa manière traiter des constitutions politiques, spartiates en l’occurrence. De fait, dans la Politique livre II chap. VI, Aristote décrit en la critiquant la constitution de Sparte. Il resterait cependant à savoir à quelle date ce texte a été rédigé. Est-ce bien avant 339 pour qu’Isocrate le connaisse à Athènes ? Est-ce dès le moment où Aristote a quitté l’Académie, à la mort de Platon, en 348/7 ? Rien n’est sûr, et nous nous en tiendrons donc ici à l’idée d’une concurrence surgie et entretenue avec Platon d’abord, puis avec Aristote.

Une apologie testamentaire

9Si l’actualité personnelle plutôt que politique ou guerrière intéresse davantage Isocrate dans la composition du Panathénaïque, c’est sans doute parce que ce discours constitue une espèce d’apologie ou « auto-apologie20 » testamentaire. Il est patent qu’Isocrate est partout présent dans son texte, tant dans l’énonciation que dans le fond même du discours, ce qui rappelle le Sur l’échange. À l’exception – et encore – des interventions du disciple laconisant, c’est constamment le « je » qui s’exprime ; c’est la voix d’un vieil homme, d’un vieux maître qui, dès le début (§ 7-11) n’hésite pas à évoquer sa propre santé, définie comme bonne ici (d’ailleurs il survit à ce mal qui l’a touché fin 342), et qui traite de sa propre nature (trop faible pour parler à la tribune). On a là un long passage consacré à la personne même de l’auteur, en forme de confession et de testament, et qui se clôt par un décasyllabe, rythme assez fréquent chez Isocrate : Ὥν οὐδέν ἡμῖν ἀποβέβηκεν, 12. Dans un discours qui s’annonce comme un plaidoyer pro domo (§ 5-6), Isocrate se plaint de ne pas avoir obtenu la reconnaissance méritée, cela à cause de ses ennemis, et ce point lui permet de se poser en victime. C’est là un moyen rhétorique de s’attirer la bienveillance ou la sympathie du lecteur ou de l’auditeur21. Et cette idée est magistralement servie par une comparaison avec Agamemnon. Il faut certainement, dans l’excursus (§ 72-87) qui est consacré à ce héros, lire un éloge d’Isocrate lui-même22. Les deux hommes se ressemblent (τῷ ταὐτονμοί, 75) ; aucun des deux n’a obtenu la gloire méritée (avec une légère variation dans l’expression : τῆς δόξηςςξιός εἰμι pour Isocrate (§ 21), et τῆς δόξηςς προσκε τυχεν αὐτόν pour Agamemnon (§ 75). La reprise de cette même idée au § 78 révèle un vrai souci pour Isocrate. Que ce soit dans le mythe ou dans la réalité du IVe s., tous les deux ont eu la même volonté d’unir les Grecs et de les voir combattre les barbares (§ 77), même si nous ne devons pas considérer les Troyens homériques comme des barbares. Enfin, quand Isocrate valorise, non pas la force physique d’Agamemnon, mais des qualités comme l’intelligence ou la pensée (§ 82), il est clair que c’est son propre portrait qui se dessine ici, le portrait d’un esprit censément supérieur.

10Au soir de sa vie23, Isocrate use alors de deux procédés pour affirmer son excellence auprès de ses disciples et par rapport à l’Académie. Il s’agit d’abord de la reprise de son programme politique ainsi que philosophique et de la maîtrise du discours. Depuis au moins 380, Isocrate plaide pour la grandeur athénienne, ainsi que pour une union des cités grecques en vue d’une expédition panhellénique tournée contre les Perses ou encore d’une colonisation de territoires asiatiques. Rien ou presque n’a changé en 342-339. Le Panathénaïque est bien un éloge de la cité, d’une Athènes relativement affaiblie en 342, mais dont le prestige doit l’emporter sur celui de Sparte. Sans vouloir ici reprendre tous les éléments de l’éloge d’Athènes, qui avait autrefois une constitution remarquable, une forme de démocratie aristocratique (§ 131-150), si remarquable que Lycurgue de Sparte s’en serait inspiré (§ 153), je m’en tiendrai à la manière dont la rhétorique d’Isocrate cherche à minimiser les torts de la politique extérieure d’Athènes, notamment dans les paragraphes 62-89. Le passage commence avec une longue anticipation donnant la parole aux détracteurs de l’hégémonie athénienne organisée avec la ligue de Délos en 478. À partir de là, Isocrate s’exprime pour s’opposer (Ἐγδέ, § 64) et avec l’intention, à défaut de les nier, de faire passer les fautes ou crimes commis par les Athéniens à l’égard de leurs alliés pour de simples fausses notes (πεπλημμέληκεν24). L’expression περὶ οὐδὲν πποτε τὸ κοινὸνμῶν πεπλημμέληκεν est directement inspirée du § 16 de la Lettre II À Philippe : οὐδὲν πποτε πόλιςμῶν πεπλημμέληκεν. On notera cependant que, dans la formule du Panathénaïque, Isocrate s’abstient de désigner Athènes par πόλις, lui préférant le terme τὸ κοινὸν. Est-ce une façon subtile de détourner la faute de la polis, qu’il faut défendre, pour l’attribuer à la communauté, à l’État ? Ensuite, sans contredire là non plus les torts d’Athènes, il mesure leur gravité en regard de ceux commis par les Spartiates (§ 65-72), et le procédé de la comparaison, qui vaut pour l’éloge, prévaut ici dans l’apologie d’Athènes. De plus, quand Isocrate finit par se résoudre (§ 70) à reconnaître des fautes athéniennes (ἐξαμαρτεῖν), c’est pour les minorer immédiatement en fonction de la petitesse des territoires concernés (νησύδρια). La même technique est utilisée au § 89, où il est question de nouveau de petites villes ou petites îles comme Mélos. Les fautes athéniennes n’y sont reconnues que dans une formulation négative et sans la mention de l’auteur des crimes (οὐχ ὡς οὐχ ἡμαρτημένων τούτων), ce qui est assez remarquable quand on sait grâce à Thucydide25 la tragédie, non plus mythique mais tout à fait historique, qu’a pu constituer l’épisode mélien en 416.

11Le second procédé est la réaffirmation de ses préoccupations « philosophiques » ou morales. Dès le début du discours (§ 26-32), Isocrate définit ce qu’est pour lui l’homme bien éduqué et vertueux. Une bonne éducation telle qu’il la pratique – un sujet largement traité dans le Sur l’échange fait que l’on a une opinion (δόξα) conforme aux circonstances et un esprit pratique, que l’on se montre courtois et juste, que l’on est tempérant et digne, enfin que l’on ne s’enorgueillit pas de ses propres succès.

12Au total, nous avons dans le Panathénaïque une première difficulté liée à la double nature même du texte. Le discours peut d’un côté appartenir au genre épidictique, puisqu’il vise à chanter les mérites supérieurs d’Athènes. Le verbe ἐπιδείκνυναι apparaît 27 fois (il figure à deux reprises dans le seul § 123), à quoi il faut ajouter 4 occurrences de ὑποδείκνυναι (§ 78, 159, 166, 170), et 3 du substantif ἐπίδειξις (§ 233, 254, 271). En cela, le Panathénaïque peut être proche de l’oraison funèbre, surtout lorsqu’il est question de l’autochtonie athénienne (§ 124), et il peut donc sonner en écho lointain à la première partie du Panégyrique (§ 20-128). D’un autre côté cependant, le discours peut se situer à un tout autre niveau. En effet, comme en une ultime pirouette, à la fin du Panathénaïque (§ 271), Isocrate relègue à un second rang les discours épidictiques ou d’apparat. Son œuvre vise à un enseignement et traite de l’art oratoire, elle recherche la vérité, une ἀληθεία supérieure à la doxa influençable des auditeurs.

13La deuxième difficulté a trait à la forme dialoguée du discours.

Un discours d’école en forme de dialogue ?

La construction du discours

14Souvent regardé comme mal construit, voire incohérent, par la communauté savante26, le Panathénaïque pourrait aussi être qualifié de discours tout à fait structuré. En admettant la difficulté qu’un lecteur attentif ne manquera pas de rencontrer (§ 264), Isocrate donne quelques indications quant à la composition du discours. Certes la forme du seul prologue pourrait passer pour décousue dans la mesure où il est difficile d’en déterminer la fin. Est-ce au § 35, ou bien au § 39 ou encore au § 42 ? On notera cependant que ce flottement n’est pas un cas unique chez Isocrate, et on le trouvait déjà par exemple dans le Sur la Paix en 355, avec un exorde en deux temps (§ 18 et 41). Ailleurs dans le Panathénaïque, le souci de la cohérence amène son auteur à justifier les développements à venir, comme par exemple aux § 24-25. Et s’il lui arrive de sortir du cadre fixé, il s’en désole aussitôt et demande l’indulgence pour son grand âge (§ 88). De fait, la cohérence est parfaitement visible dans la composition en boucle de l’œuvre27 : les derniers paragraphes (§ 270-272) répondent aux premiers (§ 1-4), en reprenant deux éléments, à la fois l’âge de l’auteur et le type de discours. Quant à la fameuse interruption de l’écriture durant trois ans, entre la fin 342 et 339, il ne s’agit sans doute pas d’une véritable rupture qu’aurait provoquée un renoncement au projet. Anthony Natoli, contre la plupart des traducteurs28 et commentateurs, a considéré que le texte Ἤδη δʹἀπειρηκότος καὶ διὰ τὴν νόσον καὶ τὸ γῆρας (§ 268) signifiait qu’Isocrate était épuisé par la maladie et par la vieillesse, mais qu’il n’avait pas renoncé pour autant29. Il y aurait bel et bien un continuum dans la rédaction. Il me semble difficile de trancher entre cette interprétation et celle qui voit là une rupture dans l’écriture. Il serait prudent de comprendre qu’Isocrate a pu être tenté d’abandonner, mais qu’il ne l’a pas fait. Le sens pourrait ainsi être le suivant : je me trouvais déjà dans la situation d’abandonner lorsque mes amis m’ont prié de terminer le discours, ce qui est une manière pour Isocrate de montrer l’intérêt suscité par ses travaux en cours. Enfin, Isocrate livre au terme du discours un indice de taille quant à sa composition générale : sur les conseils du disciple laconisant (§ 262), le discours publié comprendrait les propos du maître, augmentés du dialogue avec ce même disciple (Προσγράψαντα πάσας τὰς διατριβάς), comme aujourd’hui il nous arrive de publier le texte d’une communication suivie des remarques et échanges qu’elle a suscités. Ce dernier point nous conduit à définir ou redéfinir ce qui s’apparente à un dialogue.

La question du dialogue isocratique

15Le Panathénaïque est dans sa première partie un récit démonstratif, puis, dans la seconde, un dialogue instauré par le maître avec ses disciples, dont l’un d’ailleurs est directement sollicité. Ces deux temps peuvent distinguer à eux seuls ce discours et les dialogues socratiques ou non, aussi bien ceux de Platon que le Hiéron composé par Xénophon sans doute vers 35830, et dans lequel le tyran Hiéron et le poète Simonide se répondent l’un l’autre. Dans le dernier quart du discours d’Isocrate entre en scène un (ancien ?31) disciple dont nous ne connaissons que son penchant pour Sparte. Il s’agit certainement d’un disciple fictif, peut-être athénien ou non (il parle de « notre cité », § 236, « notre pays » § 238, mais aussi de « votre cité », § 237 et 24832). La traduction de ἐν ὀλιγαρχίᾳ (§ 200) proposée par Émile Brémond indique que le disciple est l’un de « ceux qui avaient participé aux affaires publiques sous l’oligarchie ». S’il s’agit bien de l’oligarchie, ce ne peut être que celle de 403, ce qui fait que le disciple aurait alors 80 ans au moins en 339 (et encore plus s’il était question de l’oligarchie de 411). C’est possible, mais peu assuré. En fait, le texte d’Isocrate signifierait plutôt « sous une oligarchie », comme le suggère l’absence de déterminant dans le texte grec33.

16Ce disciple intervient à trois reprises : d’abord, ses propos sont rapportés par le maître (§ 202) ; puis il s’exprime directement pour répliquer (§ 215-217) ; enfin, il expose longuement son avis sur le discours du maître et sur Sparte (§ 235-263). On peut se demander encore aujourd’hui pour quelle raison Isocrate a introduit ce dialogue. Est-ce vraiment afin de rééquilibrer son discours, trop violemment anti-spartiate, ce dont il s’afflige lui-même (§ 232 et 235) ? L’intervention du disciple marquerait alors le début de la seconde partie du Panathénaïque (§ 200), une partie élogieuse pour Sparte et qui aurait pu être rédigée en 33934. Or, il n’est pas sûr du tout qu’Isocrate ait, même alors, souhaité louer Sparte. D’abord, on le voit bien dans les § 203-214 : lorsqu’il expose sa position après avoir présenté les réflexions du disciple, Isocrate porte une nouvelle attaque contre Sparte, notamment à propos de l’éducation. Ensuite, à la fin du discours, Isocrate ne souscrit pas aux commentaires et avis de son disciple et il le montre par un silence manifeste (§ 265). Ce silence est un indice de la supériorité du maître : il n’a écouté le disciple que pour le tester, peu importe le fond de sa pensée. Et il l’avoue à travers une remarque du disciple (§ 236). Le véritable motif du discours d’après ce dernier serait un jeu rhétorique, un exercice d’école, dans lequel triompherait le maître, applaudi par ses disciples (§ 229) et louangé par son interlocuteur en particulier (Ζηλῶ σε καὶ μακαρίζω τῆς εὐδαιμονίας-δόξαν-ἀθανασίας). Comment mieux faire son propre éloge que par un autre que soi35 ? On pourra objecter que les disciples félicitent aussi l’interlocuteur, qui a, selon eux, excellemment parlé (ὑπερβαλλόντως, 264). Or Isocrate a tôt fait (§ 265) d’encenser lui aussi son disciple, non pas pour le bien-fondé de son argumentation, mais pour ses qualités personnelles, et, ironie suprême, pour son attention à son propre discours, manière de boucler la boucle. Ce silence final doit aussi et surtout nous faire penser que la dialectique ne va pas jusqu’à son terme, qu’elle n’aboutit pas à une vérité (Isocrate a la sienne propre). On reste avec deux opinions différentes, voire plusieurs niveaux de lecture. Pour aller plus loin, je dirai que nous avons là un faux-dialogue : le texte donne la parole à un disciple, le laisse s’exprimer pour, en fait, mieux célébrer la supériorité du maître.

17Cela étant, les propos du disciple et le silence du maître peuvent rendre difficile la compréhension de l’ensemble du discours, et l’on a parlé alors d’une ambiguïté essentielle au texte.

L’ambiguïté de l’oralité et de l’écrit

18Nous remarquerons cependant que, si ambiguïté il y a, elle n’est vue et dénoncée que par le disciple fictif36. Selon son interprétation en effet, Isocrate use de discours amphiboliques (λόγους ἀμφιβόλους) qui peuvent aller dans le sens du blâme ou de l’éloge de Sparte. Le maître célébrerait ainsi Sparte sans le dire. Le disciple insiste sur cette idée : le § 240 présente trois termes qui vont dans ce sens, ἀμφιβόλους-ἐπαμφοτερίζειν-ἀμφισβητήσει. Mais, encore une fois, il ne s’agit que de l’opinion du disciple, étant entendu que, dans la fiction du dialogue, cette opinion n’est pas celle du personnage Isocrate ni, peut-être – mais ce point est ambigu, celle de l’auteur de tout le texte, Isocrate. De fait, le Panathénaïque offre plusieurs niveaux de lecture et pourrait s’apparenter à un discours figuré, même si ce qualificatif peut être discuté à propos d’Isocrate37. Sans adhérer véritablement à une telle définition, ne serait-ce qu’en raison de l’omniprésence du je38, qui s’expose, tour à tour auteur et personnage39, on préférera considérer l’ambivalence entre l’écrit et l’oral dans ce discours.

19L’ambiguïté fondamentale n’est pas tant celle de la critique négative ou non de Sparte que celle du statut du discours, oral ou écrit, question qui a pu opposer Isocrate à Platon si on en juge par la fin du Phèdre40. Nous avons avec le Panathénaïque un discours à la fois destiné à la publication et constamment marqué par l’oralité41. Par oralité, il faut entendre ici non pas la proclamation ou la lecture du discours42, mais son mode de progression, typique de l’expression orale. Isocrate a recours à deux procédés majeurs pour abolir la frontière entre l’oral, propre à l’enseignement au sein de son école, et l’écrit, à destination d’un lectorat plus large43. La première de ces techniques est celle du métalangage, qui consiste à introduire un discours sur le discours. Ce sont par exemple les considérations relatives à son propre travail (§ 134-135, 155-156 ou encore 175-176). Isocrate juge son plan, sa progression, le degré de clarté ou non. Les § 88-89 illustrent parfaitement l’ambiguïté entre l’oral et l’écrit : au lieu de corriger en vue de l’édition un passage qu’il juge lui-même trop long et éloigné du sujet initial, Isocrate poursuit sa démonstration. Ce point est d’autant plus surprenant qu’il prétend au § 200 avoir corrigé la première partie avec quelques disciples. Est-ce alors la vieillesse ou le manque de temps qui l’aurait empêché de corriger davantage ou de lisser son texte ? Il me semble plutôt que, délibérément, il a introduit dans un texte écrit un semblant de spontanéité tout à fait propre à l’oral, autrement dit une oralité feinte44. C’est là une manière de disserter sur son art tout en dissertant sur les mérites d’Athènes. Le second procédé est celui des ruptures ou des rebonds, qui, s’ils donnent au texte une allure parfois chaotique45, l’apparentent au style parlé.

20Nous comptons plus d’une vingtaine de ruptures46, qui marquent une hésitation, un souhait ou un repentir dans la progression du discours. D’abord, certaines d’entre elles, comme aux § 22-24, sont immédiatement dépassées. Isocrate fait ainsi état d’une difficulté, ce qui interrompt la démonstration : il faut se résigner face au manque de reconnaissance qui le frappe, il faut réagir alors, mais comment (ἀπορῶ, un verbe au présent pour mieux ancrer l’hésitation dans le moment même de la composition) ? Isocrate débat à voix haute des possibilités offertes et reprend son discours au § 25. Il en va de même aux § 95 et 108. Ensuite, certaines ruptures sont signalées par une rhétorique visible ; ainsi le § 12 présente-t-il à la fois une quasi-asyndète et une cadence de 10 syllabes : Ὧν οὐδὲν ἡμῖν ἀποβέβηκεν. Cette même cadence se retrouve dans les interruptions des § 108 (ος οἴομαι ῥᾳδίως εὑρήσειν) et 199 (ἀλλʹ ἔτι λέγειν ἀναγκάζομαι). Ce travail rhétorique47 signifie certainement que ces ruptures ne constituent pas de simples pauses dans le discours. Elles sont l’expression du je de l’auteur, qui parle, s’interroge, sollicite. En portant la marque du monologue et de la conversation, elles sont essentiellement constitutives du processus de composition et donc destinées à se maintenir dans la version éditée d’un discours complexe.

Conclusion

21C’est bien d’un discours complexe plutôt qu’ambigu qu’il s’agit. Le Panathénaïque relève de plusieurs genres (épidictique, narratif, dialectique)48 et peut résonner comme une polyphonie, le maître d’œuvre restant Isocrate, l’auteur, le personnage, le professeur de rhétorique face à ses disciples et à ses détracteurs. Nous pouvons lire cet ultime discours comme une apologie, celle du maître autant sinon plus que celle d’Athènes, ou comme un testament pédagogique et philosophique plutôt que comme une prise de position politique, un testament qui, sous les allures d’un dialogue, vise à prouver, certes, que les idées exprimées dès 380 sont encore valides en 340, mais surtout que leur auteur reste un maître par excellence, un maître athénien. Ce n’est en effet pas un hasard si, dans le pseudo-dialogue instauré dans la seconde partie, le maître se réserve l’éloge d’Athènes en confiant celui de Sparte à son ancien disciple. En plaidant pour sa propre cité, Isocrate fait tout à la fois acte de patriotisme, sans doute nécessaire entre 342 et 339 et d’habileté dans la mesure où il est certain que, dans son école athénienne, la célébration des mérites de la cité sera bien accueillie. Au-delà des critiques ou des silences des commentateurs qui préfèrent saluer le Panégyrique, l’Aréopagitique ou le Philippe49, on retiendra la performance magistrale d’un auteur qui s’implique constamment pour espérer la reconnaissance méritée, ultime coquetterie d’un maître qui sait qu’elle lui est acquise.

Notes de bas de page numériques

1 L’absence de notice ou d’argument n’aide pas à préciser l’origine de ce titre.

2 Friedrich Zucker (Isokrates’ Panathenaïkos, Berlin, Akademie-Verlag, 1954) ne croit pas à un ouvrage de pure rhétorique et établit un lien étroit entre l’actualité et ce discours, parfaitement inscrit dans la suite du Panégyrique.

3 Voir récemment Christian Bouchet, Isocrate. Philippe, Paris, Les Belles Lettres 2019, p. xxxviii-xlii.

4 Pour la situation d’Athènes dans les années 346-338 et le point de vue d’Isocrate, voir Juan Signes Codoñer (« El Panatenaico de Isócrates. 2. Tema y finalidad del discurso, Emerita LXVI, 1998, p. 67-94, ici p. 77-89.

5 Agostino Masaracchia, Isocrate. Retorica e politica, Filologia e Critica, Gruppo editoriale internazionale, Rome, 1995, p. 81-149. Pour une mise au point et une étude précise de la question, voir William Race, « Panathenaicus 74-90. The Rhetoric of Isocrates’ Digression on Agamemnon », Transactions and Proceedings of the American Philological Association 108, 1978, p. 175-185.

6 Par ex. Panégyrique 21.

7 Le Thébain Épaminondas fut vainqueur en 371 à Leuctres (Béotie), puis à Mantinée en 362 (au cœur du Péloponnèse), bataille au cours de laquelle il trouva la mort. Cf. Xénophon, Helléniques VI.4 et VII.5. Pour ces événements, voir Pierre Carlier, Le IVe siècle grec, Nouvelle histoire de l’Antiquité 3, Seuil, 1995, p. 60-72.

8 On appréciera ainsi le rythme (10 syllabes) avec lequel Isocrate met un terme provisoire à la comparaison établie entre Athènes et Sparte : ἐν τπαρόντι τατʹ εἶχον εἰπεῖν, 61.

9 Pour la culture des Spartiates, très présente jusqu’à la fin du VIe s. av. J.-C., dans le domaine de la sculpture, de la céramique et de la poésie (pensons à des poètes nés ou installés à Sparte comme Terpandre, Tyrtée ou Alcman), voir Gian Franco Gianotti, « Sparte, modèle historiographique de décadence », Cahiers du Centre Gustave-Glotz 12, 2001, p. 7-31, ici p. 9-12, où la Sparte archaïque est décrite comme « un laboratoire choral » ; ou encore Nicolas Richer, Sparte, cité des arts, des armes et des lois, Paris, Perrin, 2018, p. 61-96 : on a alors à Sparte une « efflorescence artistique multiforme », p. 74 ; ainsi qu’Anton Powell (ed.), A Companion to Sparta, 2 vol., Hoboken, Wiley-Blackwell, 2018, p. 93-201.

10 Notamment les vers 445-453.

11 Michel Nouhaud (L’utilisation de l’histoire par les orateurs attiques, Paris, Les Belles Lettres, 1982, p. 18) renvoie aux Éleusiniens d’Eschyle et aux Suppliantes d’Euripide pour les deux versions, pacifique ou guerrière, de l’épisode.

12 Chaque élément ou exemple du discours doit répondre à une sollicitation, et l’on remarquera à ce propos le rythme de 10 syllabes : ὅπερ ἐμοὶ ποιητέονστίν.

13 Démosthène, Sur la couronne 178.

14 Voir Gian Franco Gianotti, « Sparte, modèle historiographique de décadence », loc. cit., p. 16-18. La perception de Sparte se modifie au cours du Ve s., et l’on assiste au IVe s., à la dénonciation d’un « changement pour ainsi dire anthropologique des Spartiates », p. 15.

15 Pour les rapports ou imbrications, les « entanglements », entre Isocrate et Platon, puis Aristote, notamment l’influence qu’a pu exercer Isocrate, voir Tarik Wareh, The Theory and Practice of Life : Isocrates and the Philosophers, Center for Hellenic Studies, Cambridge Mass., Harvard Univ. Pr., 2012 ; ainsi que Peter Roth, Der Panathenaikos des Isokrates. Übersetzung und Kommentar, Munich-Leipzig, Saur, 2003, pour qui l’opposition à l’Académie serait le motif du discours.

16 Cette attaque valut certainement à Isocrate la réplique très ironique de Socrate, à la fin du Phèdre (278e-279a) où le maître de Platon traite notre rhéteur d’enfant à qui un bel avenir est promis, alors qu’Isocrate a 70 ans en 367-366 (voir Fabio Roscalla, « Strategie letterarie a confronto : Isocrate e Platone », Athenaeum 86, 1998, p. 109-132).

17 Platon, Gorgias 469c, 474c et 479d-e.

18 Voir Anthony Natoli (ed.), The Letter of Speusippus to Philip II, Stuttgart, Franz Steiner verl., 2004.

19 Pour ce préceptorat et ce rôle de conseiller, voir Anton-Hermann Chroust, « Whas Aristotle actually the chief preceptor of Alexander the Great », chap. X de Aristotle: New Light on his Life and some of his Lost Works, 1973, rééd. London & New York, Routledge, 2016.

20 Une periautologia selon le terme défini par Laurent Pernot (« Periautologia. Problèmes et méthodes de l’éloge de soi-même dans la tradition éthique et rhétorique gréco-romaine », Revue des Études grecques 111, 1998, p. 101-124, ici p. 103-104 : la question de l’éloge de soi-même apparaît clairement chez Démosthène, dans le Sur la couronne, à la fois comme une pratique peu appréciée de l’auditeur et comme une arme politique.

21 Dans le livre II de sa Rhétorique, Aristote analyse le rôle du pathos dans la persuasion rhétorique (cf. en particulier 1378a, où il est dit que les sentiments suscités (peine ou plaisir) déterminent l’opinion de l’auditeur. Isocrate en joue dans son discours (pitié et indulgence pour son âge, admiration d’Athènes, détestation de Sparte…).

22 Ce rapprochement a été souligné par ex. par Claudia Brunello (Storia e paideia nel Panatenaico di Isocrate. Studi e Ricerche 31, Roma, Sapienza Università, 2015).

23 L’expression du § 6 : τὸν ἐπίλοιπον χρόνον doit être traduite par « le temps qui me reste » (et non pas « le reste de ma vie », É. Brémond, CUF).

24 C’est ce même verbe πλημμελεῖν qu’Isocrate utilise à propos de lui-même dans le Philippe (§ 129).

25 Thucydide, La guerre du Péloponnèse V, 85-113.

26 Par ex., Paul Wendland, « Beiträge zu athenischer Politik und Publicistik des vierten Jahrhunderts », Nachrichten von der königlichen Gesellschaft der Wissenschaften zu Göttingen, Philologisch-historische Klasse, 1910, Göttingen, p. 123-182 et 289-323 : la seconde partie du discours, rédigée sous la pression des événements de 340 (guerre contre Philippe) serait en rupture avec la première. Isocrate change en effet de registre pour ne plus s’intéresser qu’aux constitutions comparées de Sparte et d’Athènes. Plus récemment, Chiara Ghirga & Roberta Romussi (Isocrate. Orazioni, Milan, BUR, 1993, 7e éd. 2006) soulignaient la présence de nombreuses anomalies dans le discours, et notamment cette rupture (p. 412).

27 Pour un bref aperçu de la structure (en particulier en Ring) du Panathénaïque, voir Roberto Nicolai, « Isocrate et ses amis : l’école du rhéteur décrite par le maître », in Cristina Noacco et al. (dir.), Figures du maître : de l’autorité à l’autonomie, PUR (en ligne), Rennes, 2013, consulté le 02/12/2020, p. 139-158.

28 « Déjà la maladie et l’âge m’avaient contraint de renoncer à mon projet » (Émile Brémond, CUF) ; idem pour George Norlin (Loeb) : « When, however, I given at lenght up my work »).

29 Anthony Natoli, « Isokrates XII 266-272. A Note on the Composition of Panathenaicus », Museum Helveticum 48, 1991, p. 146-150, ici p. 149. Le verbe ἀπειπεῖν pοurrait signifier, outre « abandonner, renoncer », « être fatigué » (LSJ, s.v. ἀπεῖπον, IV).

30 Selon Jean Hatzfeld, « Note sur la date et l’objet du Hiéron de Xénophon », Revue des Études grecques 59-60, 1946, p. 59.

31 Le texte dit : τινα τῶν ἐμοὶ μὲν πεπλησιακότων (§ 200).

32 Mais les manuscrits diffèrent sur ce point.

33 C’est bien ainsi que l’avait compris George Norlin (Loeb) : « under an oligarchy ».

34 Pour Juan Signes Codoñer (« El Panatenaico de Isócrates », loc. cit., p. 70-72), la partie rédigée en 342 s’arrête au § 199.

35 Voir Laurent Pernot, « Periautologia. Problèmes et méthodes de l’éloge de soi-même dans la tradition éthique et rhétorique gréco-romaine », Revue des Études grecques 111, 1998, p. 101-124, ici p. 114, avec renvoi à Aristote, Rhétorique III, 1418b (à propos du Philippe et du Sur l’échange).

36 Comme le note Michael Erler (« Il Panatenaico di Isocrate e la critica della scrittura nel Fedro : ‘aiuto’ e ‘senso nascosto’ », Athenaeum 81, 1993, p. 149-164, ici p. 155), pour Isocrate, face à son disciple laconisant, il n’y a pas d’amphibolie. Le discours doit être clair, toute ambiguïté étant signe d’un désordre moral.

37 Pour Pierre Chiron (« Le Panathénaïque d’Isocrate et la doctrine rhétorique du discours figuré », in Christian Bouchet & Pascale Giovanelli-Jouanna (dir.), Isocrate, entre jeu rhétorique et enjeux politiques, colloque de Lyon 2013, Lyon 3 Jean-Moulin, CEROR, 2015, p. 59-69, ici p. 66-67), les commentateurs antiques n’ont pas décelé un art figuré chez Isocrate. On peut alors dire qu’Isocrate est seulement proche de ce discours figuré sans en être un représentant formel.

38 Ce qui le distingue par exemple de Platon. Voir Christine Hunzinger & Marie-Pierre Noël, Isocrate, Sept discours, Silves grecques, Neuilly, Atlande, 2008, p. 93-191.

39 Voir Claudia Brunello, Storia e paideia nel Panatenaico di Isocrate. Studi e Ricerche 31, Roma, Sapienza Università, 2015, p. 133-162 : pour expliquer la contradiction apportée par le disciple laconophile, C. Brunello suggère qu’il y a deux Isocrate, le personnage mis en scène et qui est opposé au disciple, et l’auteur, qui ne donne pas son avis sur le fond (p. 142).

40 Selon Michael Erler, « Il Panatenaico di Isocrate e la critica della scrittura nel Fedro », loc. cit., p. 152-158, Isocrate répondrait au Phèdre de Platon, pour qui un texte figé dans l’écriture n’a pas la même force que l’oral.

41 Pour Jeroen Bons (« ΑΜΦΙΒΟΛΙΑ, Isocrates and Written Composition », Mnemosyne 46, 1993, p. 160-171, ici p. 166), Isocrate a dépassé la frontière entre l’oral et l’écrit. Voir aussi, en ce qui concerne la variété de l’expression de la parole, Louis Basset, « Les verbes ‘dire’ en grec ancien d’après l’œuvre d’Isocrate », in L’imaginer et le dire, Scripta minora 32, Lyon, MOM, 2004, p. 157-172.

42 Nous ne pouvons traiter ici de la trop vaste question de la lecture proprement dite des textes ; à ce propos, voir Dirk Schenkeveld, « Prose Usages of Ἀκούειν ‘To Read’ », The Classical Quarterly 42, 1992, p. 129-141, sp. p. 141 pour les cas où ἀκούειν peut prendre le sens de « lire ». On sait aussi qu’Isocrate était sensible au mode et à la qualité de la lecture (Panathénaïque 17, 136-137, 251), ce qui n’a pas empêché de féroces jugements comme celui de Hiéronyme le philosophe, IIIe s. av. J.-C., Fragments Wehrli 52a (ap. Philodème, 1er s. av. J.-C., De Rhetorica xvi-xviii), et 52b (ap. Denys d’Halicarnasse, Isocrate 13) : les discours du maître peuvent être lus, mais on aurait du mal à les déclamer publiquement, car ils manquent de pathos et de vivacité.

43 Loin d’être un orateur, Isocrate est un « écrivain », ce que lui reproche d’ailleurs un disciple de Gorgias, Alcidamas, l’un de ses premiers adversaires (voir Jeroen Bons, « ΑΜΦΙΒΟΛΙΑ… », loc. cit., p. 161-163.

44 Voir Sylvia Usener, Isokrates, Platon und ihr Publikum: Hörer und Leser von Literatur im 4. Jahrhundert v.  Chr., Tübingen, G. Narr Verlag, 1994, p 13-137.

45 Ce qui fait toute sa difficulté (voir Peter Roth, Der Panathenaikos des Isokrates…, loc. cit.). Juan Signes Codoñer (« El Panatenaico de Isócrates », loc. cit., p. 67) note une progression improvisée dans le discours.

46 Ainsi aux § 2, 5, 8, 11, 12, 15, 22-24, 33, 42, 55, 74-75, 85, 86, 88, 95, 127, 149-150, 152, 161, 175-176, 199, 229-233.

47 On pourrait ajouter, au § 86, la présence d’une antithèse surprenante entre λυσιτελές et δίκαιον ; ou encore la légère anacoluthe du § 247 (ὧν οὐδέν…, pour τοιοῦτων οὐδέν), censée rendre compte de l’expression orale, spontanée, sans retouche, du disciple qui se perd dans sa phrase.

48 Cf. Aristote, Rhétorique III, 1418a, pour la combinaison de plusieurs genres : épidictique, éloge, apologie, discours judiciaire, ce que souligne William Race, « Panathenaicus 74-90. The Rhetoric of Isocrates’ Digression on Agamemnon », loc. cit., p. 177).

49 Ainsi, dans son étude consacrée aux orateurs, et en particulier à Isocrate, Denys d’Halicarnasse ne commente que ces trois discours.

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Pour citer cet article

Christian Bouchet, « Isocrate, le Panathénaïque : une apologie magistrale », paru dans Loxias, 71., mis en ligne le 15 décembre 2020, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=9637.


Auteurs

Christian Bouchet

Christian Bouchet est professeur émérite d’histoire grecque, Université de Lyon3 Jean-Moulin, HiSoMA. Son champ d’étude est la pensée politique grecque classique exprimée par certains orateurs et rhéteurs, particulièrement en matière de politique extérieure (Isocrate, Démosthène).