Renée Fregosi


Directeur de recherche en science politique
IHEAL-Paris 3 Sorbonne-Nouvelle
renee.fregosi@gmail.com

Articles de l'auteur


Rhétorique démocratique en temps de crise | Actes du colloque, NICE 20-21 janvier 2011 | Troisième partie - Rhétoriques des crises politiques, rhétoriques populistes : un regard comparatif

La rhétorique démocratique populiste aujourd’hui : entre spontanéisme et néo-bolchevisme

Depuis toujours, en France, sa première « patrie » comme en Amérique latine à partir de 1945, le populisme a partie liée avec la démocratie dans une relation ambivalente ou ambigüe. Le populisme peut ainsi être entendu comme cette disposition de l’action politique à faire clivage, à simplifier et emphatiser les antagonismes. Car la démocratie porte toujours en elle un germe de crise. Le vote en faveur de formations populistes est alors souvent vécu comme une réappropriation de la décision politique par ceux qui ne sentent plus représentés par les grands partis. La démocratie devient alors dans le discours populiste, vecteur d’affect. Parole que l’on pourrait qualifier de « contre-performative », l’appel populiste à la démocratie défait le consensus démocratique du gouvernement représentatif en provocant polarisation et tension, et tend à l’action violente légitimée. Or, si par le passé, la parole vivante du leader était déterminante pour donner corps à la mobilisation, aujourd’hui, la parole mobilisatrice est à la fois plus diffuse et plus dispersée : la parole populiste se constitue par elle-même, s’auto-produit comme référentiel hégémonique. La dynamique populiste façonne des figures selon les nécessités du moment et chacun peut alors faire son marché populiste, se choisissant tel ou tel leader fétiche sur la scène mondiale et en changeant selon les humeurs et les situations. Les « dérapages », les « débordements » populistes s’inscrivent tous dans le cadre de revendications justicialistes (axé sur un idéal abstrait, immédiat et total de justice, et fondé sur un ressentiment profond et diffus). Un autre « populithème » structurant du populisme démocratomorphe est en effet la notion d’« impunité ». Utilisée au départ à propos de la question de la justice pour les crimes des dictatures, à l’extension de la notion d’impunité aux « crimes économiques » et plus généralement, son usage se répand pour souligner les privilèges des puissants. Lorsqu’il parle d’impérialisme et de post-colonialisme, le populisme contemporain redresseur de torts use moins d’arguments économiques que de cette notion vague de domination, porteuse d’un potentiel de dévoilement et de révolte. La mobilisation populiste se présente comme une auto-défense : la violence du populisme serait une réponse à une violence plus grande à l’encontre du peuple et des peuples opprimés. Capté et recyclé par l’antisémitisme politique contemporain, l’antisionisme constitue alors une pièce centrale du nouveau dispositif populiste transnational. A tous ces égards, la rhétorique démocratique d’Hugo Chavez est emblématique en tant qu’il est à la fois un archétype du leader populiste d’aujourd’hui, un exportateur de modèle pour une gauche radicale (tout particulièrement en Europe), et un leader à vocation transnationale. For a long time, in France, its first « homeland », as in Latin America from 1945, populism has been connected with democracy, in an ambivalent or ambiguous relationship. Populism can be understood as the disposition of political action to polarize, to simplify and to emphasize antagonisms; for democracy always carries in her the seeds of crisis. The vote in favor of populist organizations is then often lived as a re-appropriation of political decision by those who no longer feel represented by the major parties. Democracy becomes then in populist speech, a vector of affect. The populist appeal to democracy, which we could qualify as « counter-performative », undoes the democratic consensus of representative government provoking polarization and tension, and aims at legitimized violent action. Now, if in the past, the live discourse of the leader was decisive for giving substance to mobilization, today, the mobilizing discourse is at the same time more diffuse and more scattered: populist discourse is self-constitutive and auto-occurs as a hegemonic standard of reference. The populist dynamic shapes characters according to the necessities of the moment and each can then shop in his populist market, choosing such or such a leader-idol on the world stage and changing according to the humors and the situation. Political « lapses » and populist « excesses » all fall within the framework of Justicialist demands (centered on an abstract, immediate and total ideal of justice, and based on a deep and widespread resentment). Another structuring « populithema » of democratomorphic populism is indeed the notion of « impunity ». Used at first in the context of the question of the bringing to justice of the crimes of dictatorships, the notion of impunity extends to economic crimes and more generally, spreads to underscore the privileges of the powerful. When it evokes imperialism and post-colonialism, contemporary populism, posing as a redresser of wrongs, uses fewer economic arguments than a vague notion of domination, carrier of a potential of unveiling and revolt. Populist mobilization appears as a form self-defense: the violence of populism presents itself as a response to a greater violence against the people and oppressed peoples. Captured and recycled by contemporary political anti-Semitism, anti-Zionism constitutes a central part of the new transnational populist approach. In all these respects, the democratic rhetoric of Hugo Chavez is emblematic as Chavez is at once an archetypical contemporary populist leader, an exporter of a model for the radical left (particularly in Europe), and a leader with a transnational vocation.

Consulter l'article