Littératures d'Amérique Latine |  Ecriture du mal 

Fabrice PARISOT  : 

Avant-propos

Journée d’études du 18 octobre 2010

Texte intégral

1Ce premier volume d’Actes de Colloque de la collection Littératures d’Amérique latine est consacré à l’écriture du Mal. Il réunit 7 communications qui ont été présentées lors de la Journée d’Etudes qui s’est tenue le 18 octobre 2010 à la Faculté des Lettres de l’Université de Nice Sophia Antipolis. A ces 7 travaux vient s’ajouter un entretien du coordinateur de ces Actes avec l’écrivain bolivien Edmundo Paz Soldán qui nous a fait l’honneur d’être présent parmi nous afin d’éclairer plusieurs points de sa dernière œuvre, Los vivos y los muertos, inscrite au programme du concours de l’agrégation externe d’espagnol.

2Outre le fait que ces interventions ont comme thématique commune le Mal en tant que représentation littéraire, elles nous invitent à parcourir trois aires géographiques d’Amérique latine : l’Argentine, le Paraguay et la Bolivie, du moins par la résonance des auteurs traités, en l’occurrence Ernesto Sábato (El túnel), Augusto Roa Bastos (Cuentos completos) et Edmundo Paz Soldán (Los vivos y los muertos).

3Ce dernier, dans sa conférence inaugurale, revient sur l’élaboration de son roman, rappelle les circonstances dans lesquelles il a été écrit et apporte un certain nombre d’éclairages fondamentaux quant à la compréhension aussi bien du texte lui-même que des personnages-clés qui l’animent.

4Pierre Lopez ensuite s’arrête à considérer quelques occurrences de la structure binaire du roman d’Edmundo Paz Soldán. Partant de la définition, binaire et contradictoire que donne d’elle-même l’un des personnages narrateurs (Amanda), pour ensuite se centrer sur le couple paradigmatique de Tim et Jem, les jumeaux au destin tragique qui ouvrent la série des morts qui jalonnent le roman, Pierre Lopez examine la complexité polyphonique mise en œuvre par l'auteur bolivien. Les multiples voix narratives s'organisent en un savant entrelacs de contrepoints et de connexions qui sont placés sous le signe de la binarité : homme/femme, masculinité/féminité, apparences/faux-semblants... Le thème du double et du masque, qui caractérise tous les personnages et les relie entre eux, est transcendé par l'un d’entre eux, Amanda, qui parvient à percer le mystère de la gémellité. L'association du thème du double et du thème du mal permet finalement de dégager une constante du roman de Paz Soldán, celle de l'horreur dans laquelle évoluent les personnages qui vivent dans la bourgade paisible –en apparence seulement- de Madison, une ville imaginaire des Etats-Unis.

5Cette ville imaginaire des Etats Unis, Erich Fisbach va nous en préciser les contours dans sa réflexion sur les différents espaces qui construisent les cadres dans lesquels évoluent les personnages. Après avoir abordé la notion d’espace dans les romans antérieurs de l’auteur bolivien et avoir signalé l’écart que Los vivos y los muertos creuse avec l’ensemble de la littérature bolivienne –habituellement soucieuse d’interroger la réalité nationale- Erich Fisbach révèle ici comment un espace urbain fictif parvient à représenter, avec une étonnante vraisemblance, la réalité d’une société abattue par l’ennui et secouée par la violence. Dessinant une véritable carte du vide, l’auteur de cette communication s’attache à rendre compte de la façon dont Edmundo Paz Soldán traite la géographie de l’upstate New York et fait de Madison un lieu que l’on aspire à fuir, quand on n’y meurt pas. L’analyse, en fin de parcours, investit d’autres espaces, virtuels cette fois, qui, dans le récit, superposent leurs réseaux de communication à l’espace géographique marqué du sceau de la solitude et de l’ennui.

6Karim Benmiloud enfin envisage d’aborder la représentation littéraire du Mal dans Los vivos y los muertos à partir de l’omniprésence de la mort, paroxysme du Mal. Il tente, dans une féconde exploration du roman, d’en décrypter les signaux qui, selon lui, sont reliés autant à une tradition littéraire et artistique américaine, qu'à une culture contemporaine populaire, américaine également, toute de musiques à la mode, de nouvelles technologies, de films cultes et de sport. Karim Benmiloud s’attache à souligner les références à une société moderne extrêmement codifiée ainsi qu’à un espace imaginaire, mais clairement identifié comme la représentation fictive d’une petite ville universitaire américaine de l’upstate New York, paradigmatique d'un espace où les clichés, nombreux et variés, s’accumulent : les films de série B, l’évocation de James Dean, jeune et célèbre, également mort d’un accident de voiture comme les frères jumeaux du roman, la célébration de la fête d’Halloween, le football américain. Toutes ces références sont autant d’évocations d’une Amérique stéréotypée que Paz Soldán convoque dans son roman pour les mettre au service de tragédies aux multiples visages. Plus particulièrement, le cinéma nord-américain mais également la musique pop et le sport s’immiscent dans le roman, dans l’intrigue même et chez les personnages afin de fonder une nouvelle représentation du Mal, nourrie de mythes modernes qui empruntent davantage à la culture populaire américaine qu’à une tradition savante et universelle. Karim Benmiloud insiste, pour conclure, sur la subtilité d'une écriture qui joue et se joue de ces références multiples et évidentes, donnant ainsi naissance à un récit d’une complexité narrative originale.

7Milagros Ezquerro, avec l’analyse du conte « Kurupí », nous entraîne, quant à elle, en terre paraguayenne, sur les traces littéraires d’Augusto Roa Bastos. Revenant sur la trajectoire narrative de ce conte paru dans deux versions successives du roman Hijo de hombre (l’une en 1959 lors de la première édition, l’autre en 1983 dans une version corrigée) et s’attachant à situer les événements du récit dans leur contexte historique (Guerra del Chaco), mythique (légende guarani de kurupí) et sociologique (relations hommes/femmes dans la société paraguayenne traditionnelle), Milagros Ezquerro, à partir d’un éclairage extrêmement original, s’applique à mettre en évidence et à dégager les multiples sens de ce récit, en focalisant son analyse sur la thématique du Mal.

8Daniel Henri Pageaux nous fait traverser les frontières pour parvenir en Argentine et pénétrer dans l’univers de El túnel d’Ernesto Sábato. En grand connaisseur de l’œuvre de l’écrivain argentin, Daniel Henri Pageaux tente une radiographie précise et exhaustive de l’écriture du Mal telle qu’elle apparaît dans ce texte où se mêlent confession et auto-analyse. À la lumière des essais de Sábato, de son attachement à Dostoïevski et de ses réflexions sur les rapports entre l’art et le mal, il rend précisément compte de la façon dont cette notion se déploie dans le récit. Il parvient ainsi à délimiter parfaitement le territoire du mal chez l’écrivain argentin en tant que thème central associé à la passion amoureuse, à l’image de l’enfer et à la métaphysique telle qu’elle a été définie au XXe siècle par le camp de concentration.

9Dorita Nouhaud clôt cette Journée d’études en offrant un triple regard sur le Mal. S'appuyant sur les textes de Sábato, Roa Bastos et Paz Soldán, elle y analyse les racines et les différentes conceptions du mal et de la violence. Selon elle, des dénominateurs communs, qu'ils soient de nature territoriale, économique ou politique, parcourent les œuvres des trois écrivains. L'excès d'abondance, tout comme la misère, explique-t-elle, sont quelques unes des facettes du mal.

10Ainsi, comme dans un kaléidoscope, Roa Bastos offre-t-il dans ses Cuentos Completos une série d’images d’un Paraguay déchiré aussi bien par la guerre que par des conflits internes. Plus avant, la longue analyse du roman de Sábato, étayée par de nombreuses références aux œuvres de Sartre et de Borges s'attache à montrer que le sur-impressionnisme narratif met en lumière certains aspects du mal, dont la folie pathologique est un paradigme constant. Enfin, dans une dernière partie consacrée plus spécifiquement au texte de Paz Soldán, Dorita Nouhaud montre que la tradition littéraire nord-américaine constitue un modèle inépuisable pour l'écrivain d'origine bolivienne, et que le roman qui narre l’irruption de la violence dans une petite ville universitaire des Etats Unis peut se lire comme un thriller mais surtout et avant tout peut-être comme une « méditation sur la perte ».

Pour citer cet article

Fabrice PARISOT, « Avant-propos », paru dans Littératures d'Amérique Latine, Ecriture du mal, Avant-propos, mis en ligne le 21 janvier 2011, URL : http://revel.unice.fr/symposia/lal/index.html?id=258.


Auteurs

Fabrice PARISOT

Maître de Conférences à l'Université de Nice Sophia Antipolis