Figures du discours et contextualisation |  Actes du colloque 

François Provenzano  : 

Figures du discours de savoir. Énonciation et contextualisation

Résumé

L’article propose un cadre théorique et méthodologique pour articuler l’analyse discursive des figures et l’approche socio-historique des contextes de cette production discursive. Le corpus soumis à l’analyse est composé de deux discours de savoir dus à Roland Barthes et inscrits dans le champ des essais de sciences humaines des années 1960 et 1970. La démarche rhétorique prônée à leur endroit envisage le contexte comme terrain, comme horizon critique, comme imaginaire du savoir et comme ensemble de médiations discursives, dont les configurations énonciatives. L’analyse montre comment une même occurrence métaphorique peut recevoir des contextes variables et produire à son tour des effets de contextualisation. Ceux-ci permettent de concevoir la rhétorique comme une science auxiliaire à l’histoire culturelle, et à l’épistémologie, des sciences humaines.

Abstract

The paper suggests a theoretical and methodological framework to both discursive analysis of figures and socio-historical approach of contexts. The corpus considered is composed of two Roland Barthes’ discourses of knowledge, from the 1960’s and 1970’s essays in human sciences. The rhetorical approach considers context as a field, a critical horizon, an imagination of knowledge, and a series of discursive mediations, such as enunciative configurations. The analysis shows how a single metaphor can be part of various contexts and can produce itself many effets of contextualization. These effects allow us to consider rhetorics as an auxiliary science to cultural history and epistemology of human sciences.

Plan

Texte intégral

Introduction : les deux écoles

1La double problématique des « figures du discours » et de leur « contextualisation » résonne de manière toute particulière pour quelqu’un qui, issu de l’Université de Liège, a hérité d’une formation intellectuelle où ces deux axes théoriques étaient particulièrement bien représentés. D’une part, le Groupe µ a, comme on le sait, brillamment incarné le renouveau de la rhétorique figurale, sous le signe de la sémiotique des années 1960 et 1970 ; d’autre part, la sociologie du littéraire – en particulier avec Jacques Dubois – a profondément contribué à compliquer les rapports théoriques entre la textualité et la socialité et à renouveler la prise en compte du contexte dans l’analyse des textes (littéraires).

2Cette mention n’a évidemment pas pour but d’alimenter une autobiographie intellectuelle, mais plutôt de signaler que ces deux développements – bien qu’ils se soient produits, du point de vue qui est le nôtre, dans un même temps et dans un même lieu – sont restés largement parallèles et n’ont pas conduit, jusqu’à présent, aux croisements de perspectives qu’on aurait pu attendre.

3Il semble pourtant évident que, considérés d’un même regard, ces deux grands paradigmes ouvrent divers chantiers de questionnements communs : que faut-il entendre exactement par « contexte » d’un phénomène textuel, et jusqu’où aller dans la « contextualisation » ? comment étager, ou hiérarchiser, les phénomènes qui composent un tel contexte ? celui-ci doit-il constituer le point de départ ou le point d’arrivée de l’analyse ? autrement dit : lui donne-t-on le statut d’un explicans ou d’un explicandum ? en quoi les procédés figuraux sont-ils redevables d’un contexte pour être reçus, voire même pour avoir le statut de « figure » ? que veut-on dire lorsqu’on invoque le pouvoir des figures à « créer du contexte » ? s’agit-il du même « contexte » que le premier ? signifie-t-on par là qu’elles agissent sur leur auditoire en en modifiant les représentations ? qu’elles créent de la valeur sociale partagée ? qu’elles imposent le cadre même de l’échange discursif par lequel elles circulent ?

4Le propos de cet article n’aura évidemment pas pour ambition d’apporter des réponses fermes à toutes ces questions, qui ont simplement pour vocation de tracer l’horizon problématique à partir duquel nous avons mené notre analyse.

5Disons, pour préciser tout de même un peu les choses, que cet ordre de questionnement peut être balisé en fonction, d’une part d’un parti pris de méthode, d’autre part d’un terrain d’enquête particulier.

1. Cadrage méthodologique : les trois contextes

6Le parti pris de méthode consiste, précisément, à se donner un terrain d’enquête particulier. L’une des premières manières d’articuler les deux traditions disciplinaires évoquées plus haut tient en effet dans une conception de l’analyse rhétorique – qu’elle porte sur les figures ou sur d’autres dimensions du discours – qui ancre cette analyse dans une problématique située socio-historiquement, dont les enjeux institutionnels, symboliques, idéologiques, sont explicités (voir à cet égard la définition de l’analyse rhétorique donnée par Amossy 2000). En cela, le contexte intervient une première fois comme terrain où se déploient les discours étudiés.

7En l’occurrence, le terrain pris pour objet ici est celui du champ de la théorie, tel qu’il émerge et se développe en France au fil des années 1960. Nous renvoyons ici notamment aux travaux de François Dosse (1992), de Niilo Kauppi (1996), ou de Johannes Angermüller (2013a et 2013b), qui ont décrit les traits sociologiques et discursifs d’une telle conjoncture, que nous ne rappellerons donc pas ici, si ce n’est en disant que nous sommes encore, pour une large part, les héritiers directs de ce terrain socio-discursif. C’est en cela que l’analyse de ce terrain rencontre une dimension épistémologique, qui concerne la portée, la raison d’être et peut-être aussi les limites de ces héritages inséparablement théoriques et rhétoriques : voilà sans doute une deuxième intervention d’un contexte, cette fois considéré comme horizon critique d’un champ disciplinaire.

8Il s’agira bien sûr d’évoquer uniquement un fragment tout à fait réduit d’un type de discours à vocation théorisante de cette période, marquée notamment par le structuralisme en sciences humaines. Cela dit, s’il fallait tout de même s’interroger sur l’appartenance de ce type de discours à un genre plus global – celui des « discours de savoir » –, on pourrait dire que les enjeux rhétoriques affrontés par ce genre seraient les suivants : (a) produire sur ses destinataires un effet de vérité, (b) qui déborde l’idiosyncrasie du producteur du discours, (c) en renonçant autant que possible à ce qui serait perçu en réception comme des formes d’esthétisation du discours, notamment, donc, au langage figuré1.

9Voilà que nous revenons enfin plus précisément à la question des figures (et de la contextualisation), par un biais pour le moins paradoxal donc, puisque l’un des traits du corpus serait précisément de délaisser les figures (on se rappelle la célèbre condamnation cartésienne de la rhétorique), et de tendre à une réception aussi décontextualisée que possible.

10Cela dit, on sait depuis Aristote, et surtout Max Black (1962) et la lecture qu’en a donné Paul Ricœur (1975), que le langage figural, en particulier le langage métaphorique, n’est pas étranger à la démarche de connaissance. Au contraire, les métaphores possèdent une fonction heuristique comparable à celle des modèles scientifiques, en ce qu’elles invitent à recatégoriser l’expérience, à rendre saillants et pertinents des traits d’un objet ou d’un phénomène qui ne l’étaient guère, et à en masquer d’autres. Cette vision (insight, dit Black) qu’offrent les métaphores scientifiques n’est pas vierge de toute orientation idéologique. En particulier lorsqu’elle est employée dans le discours de vulgarisation, la métaphore draine potentiellement, avec sa vertu heuristique, une série de valeurs qui sont a priori étrangères au phénomène envisagé : elles concernent souvent la démarche de connaissance elle-même, comme l’a bien montré Yves Jeanneret (1992), et peuvent être puisées au substrat socio-historique et politique du discours.

11Ces considérations, bien connues par ailleurs, constitueront ainsi un autre arrière-plan théorique de notre propos, et offrent une troisième actualisation plus précise du contexte, que l’on pourrait appeler cette fois l’imaginaire du savoir. Si les figures créent du contexte, c’est ainsi, aussi, parce qu’elles projettent potentiellement le récepteur dans un imaginaire où il devient sujet de connaissance. Cet imaginaire éclaire le phénomène étudié, mais place aussi cette démarche dans une axiologie particulière.

2. Problématisation : figures et énonciation dans les discours de savoir

12Il reste à évoquer un autre trait fondamental du fonctionnement des figures dans le discours de savoir – qui, lui, ne nous semble pas avoir été suffisamment souligné par les commentateurs précédents et auquel nous voudrions être particulièrement attentif : c’est le lien étroit et ambigu qui se noue, dans ce type de discours, entre l’usage figural et le choix terminologique. S’il y a bien en effet une chose que font les discours de savoir, c’est créer et imposer un métalangage adéquat. Les sciences humaines n’échappent sûrement pas à cette règle, qui est en ce domaine d’autant plus cruciale et intéressante à observer qu’elle est implicite ou floue. Qu’est-ce qui fait qu’un terme comme celui de « champ » dans la théorie sociale de Pierre Bourdieu, ou « seuil » dans le célèbre ouvrage de Genette, s’impose précisément comme terme, et non comme simple métaphore ? Il nous semble à cet égard que l’étude des figures dans le discours de savoir doit – davantage peut-être que dans d’autres types de discours – nécessairement prendre en considération les gestes et configurations énonciatives, qui orientent de manière plus ou moins ferme ou au contraire ambiguë l’emploi d’un terme vers un usage figural ou vers un usage terminologique (c’est-à-dire, pour le dire vite, un usage où le rapport entre le signifiant et le signifié, de nature conceptuelle, est stabilisé et contrôlé)2.

13Cette question des gestes énonciatifs me paraît cruciale dans l’étude du langage figural, non seulement pour faire de la figure, comme le dit justement Alain Rabatel (2008 : 14), « une mise en scène énonciative de points de vue », mais aussi pour rapporter la matérialité discursive dans laquelle sont prises les figures aux routines, ou aux coups de force, rhétoriques, qui caractérisent et animent un champ de pratiques socio-discursives. En l’occurrence, on sait combien ce champ de la théorie des années structuralistes fut marqué par ce qu’on peut appeler une topique de l’« inaugural » ou de la « rupture ». Le déficit symbolique dont souffraient les institutions traditionnelles du savoir, en premier lieu l’université et son découpage disciplinaire, faisait en sorte que l’autorité énonciative reposait en bonne part sur la capacité à imposer un métalangage neuf, à orchestrer savamment les voix théoriques les plus légitimes, et à le faire avec un style identifiable.

14On voit là qu’interviennent des médiations relatives à ce que nous avons appelé le terrain – des considérations institutionnelles, mais il faudrait y inclure aussi la position des agents et la légitimité qui y est attachée – et des médiations plus proprement discursives, en l’occurrence les configurations énonciatives dans lesquelles sont prises les figures. Voilà donc un quatrième contexte qui vient s’articuler aux trois autres : celui des médiations discursives, dont relèvent les faits énonciatifs3.

3. Contextes de Barthes

15Venons-en enfin à une tentative d’application, ou d’illustration, du questionnement déployé jusqu’ici. Nous confronterons deux textes de Roland Barthes, publiés à dix ans d’intervalle : le premier, bien connu, date de 1963 et s’intitule « L’activité structuraliste » ; le second, moins cité, date de 1973 et s’intitule « Saussure, le signe, la démocratie ».

16Le point de départ et la justification du choix d’un tel corpus sont doubles et tiennent autant aux textes eux-mêmes qu’aux trois formes de contextes que nous avons identifiées.

17Quant au terrain, il nous semble intéressant de confronter deux bornes de la grande séquence structuraliste dans le discours théorique français de cette période, l’une plutôt inaugurale (1963), l’autre plutôt terminale (1973). On sait à quel point la trajectoire de Barthes lui-même épouse de près les grandes scansions de cette séquence. Au début des années 1960, il est ce que François Dosse (1992 : I, 94) a appelé « la figure-mère du structuralisme », en plein essor intellectuel, mais encore fortement fragilisé sur le plan institutionnel (pour rappel, Barthes souffrira toute sa vie de son extériorité par rapport à l’Université). Quant aux années 1970, elles marquent la consécration institutionnelle de Barthes (il est nommé au Collège de France en 1976), mais aussi sa mutation « post-kristevienne » si l’on peut dire, qui le fait dériver de « l’activité structuraliste » vers le Plaisir du texte (publié en 1973, même année que l’article retenu ici) – une mutation dont il invite lui-même à chercher les causes « dans l’histoire récente de la France » (Barthes 1981 : 123).

18Par ailleurs, Barthes représente sans doute un cas idéal pour interroger notre horizon critique et pour observer les contours les plus complexes d’un imaginaire du savoir. En effet, l’écriture de Barthes se caractérise comme on le sait par une sorte de virginité à l’égard des codes disciplinaires traditionnels – ses articles semblent à chaque fois prendre le problème à neuf et être ainsi accessibles aussi aux non-spécialistes. Par ailleurs, ses textes ont souvent connu plusieurs régimes de réception, liés notamment à la variété de leurs supports de diffusion – en l’occurrence, chacun des deux articles retenus ici a fait l’objet d’une première publication en revue, puis d’une seconde en volume, qui en a sans doute considérablement accru l’audience, mais aussi modifié la réception. Enfin, cette labilité des codes et contrats rhétoriques propres à l’écriture de Barthes tient aussi, pour une part importante, à l’ambiguïté, entretenue par l’auteur, entre les finalités scientifique, esthétique et politique d’un discours de savoir – ce qui n’est évidemment pas inintéressant pour observer le fonctionnement des figures.

4. Une métaphore, deux configurations énonciatives, deux contextualisations

19Quant aux deux textes choisis maintenant, ils nous semblaient offrir eux aussi, dans leur lettre même, indépendamment des considérations contextuelles, un pivot d’analyse intéressant, un point de départ commun plutôt, qui tient à l’amorce d’un champ métaphorique particulier. Dans chacun des articles, on trouve en effet l’emploi du terme démiurgique, pour caractériser grosso modo le fonctionnement d’une structure :

[…] ce qui se joue, à ce stade second de l’activité de simulacre, c’est une sorte de combat contre le hasard : c’est pourquoi les contraintes de récurrence des unités ont une valeur presque démiurgique : c’est par le retour régulier des unités et des associations d’unités que l’œuvre apparaît construite, c’est-à-dire douée de sens ; les linguistes appellent ces règles de combinaison des formes […]. (Barthes 1963 : 225)
Cette prééminence [de l’analogie] est traitée par Saussure avec un accent passionné : de l’analogie, Saussure chante la force, la vertu, la sagesse ; il la porte au rang d’un principe créateur, démiurgique, et remodèle ainsi la hiérarchie linguistique de son temps : le fourmillement des phénomènes analogiques, pense-t-il, est autrement important que les changements de sons […]. (Barthes 1973 : 221)

20Or, ces deux emplois de la métaphore démiurgique s’inscrivent dans des configurations énonciatives différentes.

21Dans le texte de 1963, cette métaphore fait système avec un réseau plus vaste d’analogies posées par Barthes pour faire saisir ce qu’est le structuralisme. Le titre l’annonce : il s’agit pour Barthes d’une « activité », c’est-à-dire d’un « certain exercice de la structure », commun aux analystes comme aux créateurs, qu’il propose d’ailleurs de placer « sous le signe commun de ce qu’on pourrait appeler l’homme structural » (222). C’est lui qui, dit Barthes, « prend le réel, le décompose, puis le recompose » (223), qui « découp[e] » et « agenc[e] », qui mène ce « combat contre le hasard », bref qui accomplit ce « travail », cette « tâche », que Barthes semble assigner à lui-même autant qu’à ses lecteurs. En effet, cette définition de l’homme structural s’inscrit bien explicitement contre un certain nombre de préjugés, qu’il rapporte à une sorte de rumeur sociale naïve et à laquelle le lecteur peut difficilement s’identifier :

L’homme structural prend le réel, le décompose, puis le recompose ; c’est en apparence fort peu de chose (ce qui fait dire à certains que le travail structuraliste est « insignifiant, inintéressant, inutile, etc. »). Pourtant, d’un autre point de vue, ce peu de chose est décisif […]. (Barthes 1963 : 223)

22Face à la parole délégitimée de ces « certains », Barthes multiplie les gestes de fondation terminologique, parfois avec le recours à l’autorité des « linguistes » (voir supra : « les linguistes appellent […] »), mais le plus souvent en modalisant lui-même la possibilité, voire la nécessité, des désignants qu’il propose : des syntagmes tels que « on pourrait appeler », « on pourrait parler de », « il faut parler de », etc. sont omniprésents dans le texte de Barthes, dont les tournures impersonnelles embrassent bien l’énonciateur et les destinataires sous un même acte de fondation terminologique – ou en tout cas invitent les destinataires à se positionner face à un tel acte. Celui-ci donne ainsi toute son efficace à la métaphore du « démiurge », dont l’assomption est en quelque sorte facilitée et généralisée par la configuration énonciative que nous venons d’évoquer.

23Qu’en est-il dans le texte de 1973 ? Dès l’extrait cité plus haut, il apparaît évident que la métaphore du « démiurge » est ici attribuée à un centre de perspective beaucoup plus précis, localisé et identifié : Saussure. Contrairement au texte de 1963, qui mentionnait uniquement la communauté des « linguistes », et l’utilisait comme une caution terminologique pour l’énonciateur premier, l’article de 1973 est centré sur la pensée de Saussure, débrayée par rapport à l’énonciateur premier, qui en restitue les métaphores structurantes : la force démiurgique de l’analogie, mais aussi, plus loin, les « règles structurales » qui apparentent le système linguistique à un « jeu d’échecs, métaphore centrale de la linguistique saussurienne » (225). Notons au passage que la métaphore est ici explicitement dévoilée et désignée comme telle.

24Mais il y a plus : ces conceptions métaphoriques sont rapportées à un énonciateur, Saussure, qui n’est plus du tout « l’homme structural » de 1963, sans visage et tout à sa tâche, mais qui s’incarne à la faveur de toute une charge pathémique : il traite de l’analogie « avec un accent passionné », il en « chante la force, la vertu, la sagesse », il « magnifie […] l’identité de la langue », en en fait la « promotion enthousiaste », dit encore Barthes. Plus loin dans l’article, Barthes met en lumière « le petit drame scientifique » qu’a vécu ce linguiste enthousiaste, qui va finir par « souff[rir] », « ne jamais se consoler », être « obsédé », « affolé » même par les lacunes de sa théorie de la signification. Autrement dit, il dresse de Saussure un portrait qui invite pour le moins à relativiser complètement l’adhésion qu’on pouvait avoir envers les métaphores promues.

25Que propose Barthes en échange ? Quelle est la pars construens de son discours ? Tout en remettant en perspective et en suspendant ainsi la croyance métaphorique établie en 1963, il la redouble et la recouvre par un autre système d’analogies (plutôt que métaphores proprement dites) : les conceptions saussuriennes sont à lire, selon Barthes, en accord avec « les commencements de la société de masse », « la langue [saussurienne] […] n’est plus une seigneurie mais une démocratie », le rapport fondateur entre signifié et signifiant relève d’une « conception proprement gaullienne » (Barthes 1973 : 224) de l’échange monétaire, où l’Or (le signifié) fonde la monnaie (le signifiant), et le drame scientifique de Saussure quant à sa théorie de la signification le situe « au fond, au point de la crise monétaire actuelle » (224). Pour rappel, ce texte date de 1973, période qui sonne la fin des Trente Glorieuses et correspond à une profonde crise du système financier. L’analogie posée ici par Barthes consiste à lire l’aventure théorique du saussurisme à la lumière de ce contexte et à voir ainsi dans le concept de « valeur », « ce concept rédempteur, qui permet de […] surmonter ce qu’il faut bien appeler l’angoisse fiduciaire » (225). On retrouve ici la même rhétorique terminologique que tout à l’heure (« il faut bien appeler » et l’emploi des italiques), mais située à un niveau énonciatif supérieur : ce que Barthes assume ici, ce n’est plus l’appareil théorique structural d’inspiration saussurienne, c’est sa lecture rétrospective, dont le caractère métaphorique revêt ici explicitement des aspects idéologiques et pathémiques. Ce faisant, il pointe précisément, ou reconstitue en creux, le niveau énonciatif absent du texte de 1963, ou disons le silence sur lequel se fondait l’adhésion aux structures métaphoriques et terminologiques proposées, à savoir que l’accord intellectuel avec les thèses structuralistes était peut-être aussi un accord tacitement politique, euphoriquement et tacitement politique.

26On pourrait dire, en somme, que les métaphores du texte de 1973 sur-contextualisent ce que celles du texte de 1963 avaient dé-contextualisé.

Conclusion et relance : contexte et contextualisation

27Le point d’arrêt que nous venons de donner à cette analyse doit être compris comme un point de relance de la réflexion.

28L’analyse ébauchée ci-dessus a pu montrer que, si les figures dans le discours de savoir méritent d’être contextualisées, elles gagnent aussi à être analysées comme contextualisantes. Dire cela, c’est dire que ces figures s’inscrivent dans un terrain, une série socio-historique particulière, qu’elles convoquent un imaginaire (du savoir, mais aussi, potentiellement, du littéraire, du politique, du sacré etc.), qu’elles le font au sein de configurations génériques et énonciatives, et enfin que leur examen permet d’éclairer l’horizon critique sur lequel se déploient les discours dont elles relèvent.

29À cet égard, l’analyse des figures dans les discours de savoir (en sciences humaines) permet de montrer le mouvement de réflexivité dans lequel sont pris ces discours, dont la scientificité et, plus globalement l’efficace, semble en bonne part reposer sur leur capacité à pointer le caractère figural de l’archive qui les précède, et à recontextualiser ce qui est perçu, dans cette archive, comme des effets décontextualisants.

30C’est en suivant ces hypothèses que l’on peut sans doute concevoir la rhétorique comme une science auxiliaire à l’histoire culturelle, et à l’épistémologie, des sciences humaines.

Notes de bas de page numériques

1 Voir par exemple les travaux de Frédéric Cossutta (2004) et Dominique Maingueneau (2005) sur le discours philosophique.

2 Nous nous permettons de renvoyer ici aux travaux que nous menons au sein du collectif Lttr13 ; en particulier : « Actualités du modèle darwinien en linguistique », communication présentée au colloque SHESL-HEL 2014, Modèles et modélisations en sciences du langage, de l’homme et de la société, Paris, 24-25 janvier 2014.

3 De ces médiations relève aussi bien sûr l’inscription du discours dans un genre particulier, décisif quant à la réception des figures. Même au sein du « discours de savoir », on sait qu’il existe une multitude de genres qui, de l’article spécialisé à l’ouvrage de synthèse en passant par l’interview de vulgarisation, rendent plus ou moins saillants et efficaces les usages figuraux.

Bibliographie

Amossy, Ruth. 2000. L’Argumentation dans le discours, Paris, Armand Colin.

Angermüller, Johannes. 2013a. Les Voix de la théorie. Analyser le discours intellectuel, Limoges, Lambert Lucas.

Angermüller, Johannes. 2013b. Le Champ de la théorie. Essor et déclin du structuralisme en France, Paris, Hermann.

Barthes, Roland. 1963. « L’activité structuraliste », Lettres nouvelles ; republ. dans Essais critiques, Paris, Seuil, 1964, pp. 221-228.

Barthes, Roland. 1973. « Saussure, les signes, la démocratie », Le Discours social (= « Socialité de l’écriture ») ; republ. dans L’Aventure sémiologique, Paris, Seuil, 1985, pp. 221-226.

Black, Max. 1962. Models and Metaphors, Ithaca, Cornell University Press.

Cossutta, Frédéric. 2004. « Neutralisation du point de vue et stratégies argumentatives dans le discours philosophique », Semen [en ligne] 17 (= « Argumentation et prise de position : pratiques discursives »), mis en ligne le 29 avril 2007. URL : http://semen.revues.org/2321.

Dosse, François. 1992. Histoire du structuralisme, 2 vol., Paris, La Découverte.

Jeanneret, Yves. 1992. « Le choc des mots : pensée métaphorique et vulgarisation scientifique », Communication et langages, 93, pp. 99-113.

Kauppi, Niilo. 1996. French Intellectual Nobility: institutional and symbolic transformations in the post-sartrian era, Albany, State University of New York Press.

Maingueneau, Dominique. 2005. « Code langagier et scène d’énonciation philosophique », Rue Descartes 4 : 50 (=« L’écriture des philosophes »), pp. 22-33.

Rabatel, Alain. 2008. « Figures et points de vue en confrontation », Langue française, 2008/4, 160, pp. 3-17.

Ricœur, Paul. 1975. La Métaphore vive, Paris, Seuil.

Pour citer cet article

François Provenzano, « Figures du discours de savoir. Énonciation et contextualisation », paru dans Figures du discours et contextualisation, Actes du colloque, Figures du discours de savoir. Énonciation et contextualisation, mis en ligne le 25 septembre 2014, URL : http://revel.unice.fr/symposia/figuresetcontextualisation/index.html?id=1506.


Auteurs

François Provenzano

Chargé de cours
Université de Liège, Belgique
Francois.Provenzano@ulg.ac.be