Figures du discours et contextualisation |  Actes du colloque 

Véronique Magaud  : 

Entre homonoia et délibératif, le double jeu de la syllepse dans l’économie d’un genre lié à la parole publique

Résumé

Cet article vise à éclairer les relations qu’entretiennent genre discursif et syllepse. Il replace la syllepse dans le champ de l’argumentation auquel elle ressortit et montre sa dynamique au sein d’un genre de parole publique, le clip de campagne présidentielle de 2007. Cette étude met en évidence la contribution du genre, et en particulier la discordance entre lieux argumentatifs, dans la double lecture de la figure et, réciproquement, le rôle que celle-ci joue dans l’économie du genre, aux trois pôles du triangle aristotélicien.

Abstract

This article aims at enlightening the relationships between syllepsis and discursive genre. It places the syllepsis within the domain of argumentation it falls and shows its dynamism within video-clips of 2007 French Presidential electoral campaign. This study examines how the discursive genre contributes to giving two interpretations of the rhetorical figure thanks to the discrepancy between topoï in the discursive contexts. Moreover, it analyzes the role the syllepsis plays in the organization of the discursive genre, at the three levels of the Aristotelian model.

Plan

Texte intégral

1Tantôt appréhendée comme écart par rapport au paradigme de l’isomorphie signifiant-signifié, puis par rapport à des normes socio-pragmatiques (Rabatel, 2008 : 5-6), la figure a été revisitée depuis lors en tenant compte du contexte. Cette contextualisation des figures permet de rendre compte de trois phénomènes : d’une part, le fonctionnement des figures en relation avec leur lieu d’apparition ; d’autre part, le concours de ce contexte à leur actualisation et à leur reconnaissance ; enfin, la participation des figures à des visées communicationnelles.

2Aussi reviendrons-nous dans un premier temps sur ce que recouvre la notion de contexte dans quelques travaux représentatifs sur la relation entre figures et contexte. Tantôt envisagé comme une activité schématisante en s’identifiant aux points de vue, aux images des partenaires qui s’y construisent et aux inférences induites chez l’énonciataire, le contexte est également envisagé dans son unité matérielle où se jouent des mécanismes discursifs de construction du sens et comme unités pragmatiques déterminant la portée et la visée des réalisations verbales.

3Notre contribution, prolongeant la perspective pragmatique initiée par Bonhomme (2009) où genre discursif et figures ont partie liée, vise à interroger la figure de la syllepse oratoire en prise avec un genre constitutif d’une parole publique monogérée : les clips de campagne présidentielle de N. Sarkozy et F. Bayrou de 2007. Il apparaît en effet que la syllepse participe à la dimension argumentative de ce genre qui, en retour, influence le comportement de la figure. Afin d’articuler champ de l’argumentation et discours politique dans lesquels s’inscrit la syllepse, nous nous appuierons sur une conception du genre discursif qui met en œuvre deux compétences majeures : une compétence topique, d’une part, qui concerne un type de configuration qui s’ajuste à une situation langagière en organisant les informations selon certaines finalités (Plantin, 2002) ; d’autre part, une compétence dialogique qui comprend les valeurs, les points de vue mobilisés, les images des interlocuteurs qui s’y construisent et qui entrent dans la facture du genre ; cette dernière compétence regroupe certains invariants du discours politique mis en exergue par Charaudeau (2005).

4Nous montrerons enfin comment, d’une part, ce genre de parole publique contribue à actualiser une double lecture de la syllepse ; d’autre part, que cette figure joue un rôle charnière dans la structuration du genre et cela à trois niveaux. Tout d’abord, ses actualisations permettent de jouer sur l’homonoia tout en assurant une transition vers des choix politiques ; ensuite, elle permet de disqualifier de façon subreptice les autres candidats ; enfin, elle joue un rôle pathémique et intervient dans la construction de l’ethos de l’auditoire.

1. La figure en prise avec le contexte

5La notion de contexte couvre différentes acceptions en fonction des approches adoptées. Cette première partie ne prétend pas faire une présentation exhaustive de ces approches mais fait le point sur les plus représentatives : celles privilégiant d’un côté l’intentionnalité de l’énonciateur et les manipulations de points de vue afférentes (Rabatel, 2008) et, de l’autre, l’activité inférencielle de l’énonciataire (Berrendonner, 2002) ; celles s’intéressant aux déterminations sémantico-textuelles dans la lecture de la syllepse (Ballabriga, 2006 ; Rouayrenc, 2006) et aux interactions entre genre discursif et argumentativité des figures dans le processus figural (Bonhomme, op.cit.). Enfin, notre perspective argumentative dégagera les composants du genre discursif étudié afin d’appréhender par la suite la participation de la syllepse aux trois pôles du triangle aristotélicien.

1.1. La figure au service de l’ethos et du logos

6Rabatel (op.cit.) remet à l’honneur l’intention communicative de l’énonciateur qui se matérialise dans les points de vue qui sous-tendent le processus figural. Les figures émergent de ces points de vue en confrontation, qu’elle soit agonique ou cognitive. La figure est alors en prise avec des phénomènes dialogiques au service de l’ethos de l’énonciateur.

7Cette approche pragmatico-énonciative envisage le contexte comme une activité schématisante, sans que le rôle de l’auditoire y joue cependant un rôle. Or, pour ce qui est de la syllepse, elle met en scène deux points de vue qui visent deux auditoires et c’est en fin de compte parce qu’un auditoire particulier a reconnu, validé un des points de vue que la syllepse trouve son efficace. Si l’intention de l’énonciateur est déterminée, la réception de la syllepse est moins sûre. Du coup si l’énonciataire réagit, l’énonciateur représentant pourra se désolidariser du point de vue contesté. On voit qu’il est difficile de négliger l’auditoire d’autant plus que cette figure est une façon de toucher un auditoire particulier tout en se protégeant derrière une acception usuelle et qu’elle peut tout aussi bien nuire à l’ethos de l’énonciateur qu’à le valoriser.

8La figure est certes à envisager dans un partage de points de vue mais aussi comme double adresse dans un rapport d’interlocution, et pas seulement au niveau du locuteur-énonciateur et des énonciateurs seconds à la source de la figure. Car elle comporte un aspect perlocutoire, faire réagir ou toucher quelqu’un.

9Par ailleurs, le genre discursif dans lequel la syllepse intervient va déterminer l’orientation polémique ou persuasive d’une des lectures de la syllepse (Bonhomme, op.cit.). En effet, si la syllepse s’inscrit dans le genre publicitaire, les deux lectures seront consensuelles, la publicité visant à plaire à tout type d’auditoire et à s’inscrire dans des croyances et représentations partagées. Par exemple, dans ce slogan publicitaire « Nouvelle Nissan micra, rien ne vous arrête », les deux lectures sont consensuelles puisqu’il s’agit de flatter le plus large public. Par ailleurs, l’ethos de l’énonciataire est en jeu puisqu’une des lectures de la syllepse s’inscrit dans une énonciation conventionnelle qui construit l’image d’un auditoire aventureux. En revanche, si la syllepse se situe dans un genre agonique, elle superpose un sens doxal qui s’inscrit dans des valeurs dominantes à un autre sens qui a une portée plus politique dans la mesure où la syllepse permet entre autres de défaire des adversaires de façon indirecte. Par exemple, lorsque Bayrou lors de son discours de clôture du forum sur la solidarité en février 2011 énonce « Nous allons montrer que l’humanisme ne se divise pas », il joue sur deux lectures : l’une qui récuse une politique qui ne profiterait qu’à une fraction de la population et l’autre qui prend l’humanisme comme un système. Il est clair, et la partie antérieure du discours va dans ce sens, qu’il fait allusion à Sarkozy qu’il accuse de diviser la population contre certains groupes, les chômeurs et les étrangers. On voit que si Bayrou se construit l’image d’une personne juste, équitable en basant son discours sur le lieu des semblables, il construit également en contrepoint l’image d’un adversaire peu soucieux de l’intérêt général.

10En complément de cette approche énonciative, on peut invoquer les travaux de Berrendonner (2002) qui couplent l’intention de l’énonciateur aux inférences contradictoires qui sont induites chez l’énonciataire. Les figures procèdent en effet de signaux contradictoires dans une même énonciation entre des indices verbaux I ou posturaux II relevant du dictum et/ou des méta-énonciatifs verbaux III et posturaux IV relevant du modus. Ainsi, la syllepse émerge d’inférences contradictoires entre deux méta-énonciatifs verbaux actualisant deux scenarii argumentatifs divergents ou, si l’on se situe dans un cadre théorique sémantique, entre deux primaires verbaux entraînant des inférences implicites différentes. Cette approche se situe dans une argumentation linguistique où la figure est au service du logos. N’intervient cependant pas le rôle du genre où la figure apparaît, ni l’effet perlocutoire de celle-ci, si l’on cherche à attaquer subrepticement un adversaire, à séduire un auditoire particulier ou lui faire un aveu. Pourtant c’est l’ethos de l’interlocuteur qui est concerné puisqu’on peut nuire à l’image d’un interlocuteur ou/et le valoriser.

1.2. La figure entre contexte global et local

11D’autres études prennent en compte l’architexte et le cotexte pour appréhender les figures. Ballabriga (2006) fait intervenir le cotexte et le texte global dans la double lecture de la syllepse. Pour lui et au regard de l’indissociabilité signifiant-signifié, cette figure ne présente pas deux acceptions d’une même lexie mais actualise des sèmes afférents d’un sémème en fonction de ses entours immédiats et du contexte global. C’est donc l’environnement sémantique porté par le texte qui détermine ce feuilleté sémantique de la syllepse. La figure en prise avec le contexte participe donc aux opérations de construction du sens.

12L’analyse de Rouayrenc (2006) sur la syllepse s’intéresse aux parcours interprétatifs qu’autorise la figure en fonction de ses entours immédiats. Elle interroge les mécanismes sémantico-discursifs à l’œuvre dans la lecture et donc la reconnaissance de la figure. La double interprétation qui émerge de la syllepse procède en effet de conflits isotopiques. Ainsi, elle s’active quand les divergences isotopiques se situent en amont de la syllepse par anticipation ; lorsque les hiatus isotopiques se réalisent en aval de la figure, les deux signifiés s’actualisent par rétroaction ; enfin, la superposition de signifiés peut procéder de discordances isotopiques collatérales et la double lecture se fait par anticipation puis par rétroaction.

13Si ces analyses éclairent les mécanismes à l’œuvre dans la reconnaissance d’une figure par des déterminations contextuelles, la dynamique de la syllepse dans la composition du genre n’est pas envisagée ni ses effets sur l’auditoire. Or, comme le montrent les travaux initiés par Bonhomme (2009), les figures revêtent un caractère argumentatif et sont agissantes du fait qu’elles sont intrinsèquement argumentatives et condensent une argumentation sous-jacente où la loi de passage entre arguments et conclusion est occultée. Par ailleurs, elles entretiennent des relations étroites avec certains lieux : on peut en effet rapprocher la métaphore du lieu des semblables ou la synecdoque du lieu des parties.

14Pour l’auteur, le fonctionnement des figures s’appréhende donc à deux niveaux. Au niveau local, les micro-actes de langage participent à l’argumentativité des figures :

[…] le positionnement énonciatif du locuteur est à même d’influer argumentativement sur ses énoncés figuraux. En particulier, les actes de langage autocentrés (justification,défense…) ou hétérocentrés (critique, accusation…) confèrent souvent une portée argumentative à la création de métaphores. (2009 : §25)

15Au niveau global, le genre discursif confère aux figures un caractère argumentatif. Ainsi, les genres discursifs agoniques ou certains genres littéraires donnent une orientation argumentative aux figures. Par ailleurs, ces dernières sont également envisagées dans leur dimension pathémique (op. cit., 2005) en ce qu’elles trahissent des manifestations d’émotion de la part de l’énonciateur et celles que celui-ci cherche à susciter chez l’énonciataire.

16L’auteur revisite donc les figures au regard des notions pragmatiques d’illocutoire et de perlocutoire. Notre étude prolonge cette approche en insistant davantage sur le concours de la syllepse dans la composition d’un genre discursif et l’intrication genre-figure à différents niveaux.

1.3. Figure et contexte générique

17Notre perspective consiste à articuler global et phénomènes locaux. Si l’étude s’appuie sur un corpus délimité, elle ne le considère pas comme clos et envisage les extérieurs comme structurant le genre et non comme intervenant explicatif. Aussi notre approche du genre discursif s’appuie-t-elle sur une double compétence, l’une dialogique et l’autre topique. La compétence dialogique interdiscursive d’une part tient à la capacité à s’inscrire dans un « ensemble d’évidences, de croyances, de représentations, d’argumentaires » (Amossy, 2005 : 67-68) et donc d’une certaine doxa, soit qu’on y adhère soit qu’on l’utilise comme contre-modèle. D’autre part, la compétence dialogique interlocutive consiste à engager un dialogue avec des interlocuteurs réels ou fictifs en se positionnant par rapport à leur dire ou leur point de vue, ce qu’Amossy (op.cit.) reconnaît comme phénomènes polyphoniques.

18La compétence topique se caractérise d’une part par la capacité pour les énonciateurs « à sélectionner et identifier –à la production comme à la réception- les topiques afférentes à une situation langagière donnée » (Sarfati, 2008 : 48). On entend par topique un ensemble de techniques d’appréhension, de production et de traitement de données « […] à finalités multiples (narrative, descriptive, argumentative), essentiellement pratiques, fonctionnant dans une communauté relativement homogène dans ses représentations et ses normes » (Plantin, 2002 : 576).

19Dans le clip de campagne présidentielle d’une durée de 2 minutes 30 environ, ces deux compétences s’articulent autour des composants suivants :

20La compétence dialogique est constituée de deux composantes qui recouvrent l’essentiel des caractéristiques mises en exergue dans les travaux de Charaudeau (op. cit.) : la composante dialogisme interdiscursif qui regroupe le positionnement par rapport à des valeurs (lieu dominant et autres lieux subordonnés) et l’image de soi ; la composante dialogisme interlocutif où interviennent les modes d’interpellation de l’électorat qui comprennent les adresses, l’ethos construit de l’électorat, et la disqualification de l’adversaire.

21La composante topique est constituée d’une part d’une topique délibérative/prescriptive répondant à une question implicite et de périodes épidictiques. Elle comprend d’autre part un prédicat endoxal consistant à entériner les prémisses. Elle est également innervée par des lieux argumentatifs qui structurent les différentes périodes.

22Voici schématiquement comment ces composantes sont mises en œuvre :

Discours de N. Sarkozy1

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Discours de F. Bayrou2

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2. Interactions genre/syllepse

23Si le genre joue un rôle dans la double lecture de la syllepse, en retour la figure participe à la composition du clip de campagne. La dynamique de la figure se réalise à 3 niveaux : d’abord, la double lecture qu’elle actualise assure une transition entre période épidictique et topique délibérative/prescriptive ; ensuite, la syllepse, par la double adresse qu’elle crée, permet de disqualifier subrepticement des adversaires ; enfin, elle participe à la construction de l’image de l’auditoire et joue un rôle pathémique.

2.1. Syllepse et genre : des rôles partagés

24Dans le genre du clip de campagne, la double lecture de la syllepse tient à la discordance entre lieux argumentatifs local et lieu dominant. Le discours des candidats repose en effet sur un lieu argumentatif directeur qui régit et structure l’ensemble. Il comporte également des lieux subordonnés qui vont soutenir les arguments. Le lieu directeur comme sa dénomination l’indique innerve l’ensemble du discours tant au niveau des prémisses que des arguments et de la conclusion. Par ailleurs, le genre s’ancre sur des épisodes épidictiques de façon à renforcer des valeurs communément admises et sur une topique délibérative/prescriptive puisqu’il s’agit d’une part de faire accréditer une thèse (rétablir le modèle français pour N. Sarkozy/rétablir l’équité sociale pour F. Bayrou) et d’autre part de faire des propositions ou de prescrire certaines conduites.

25Le discours de Sarkozy s’appuie sur le lieu de la qualité qui consiste, rappelons-le à valoriser l’unique, l’original, le meilleur selon Perelman et Olbrecht-Tyteca (1958) et qui apparaît « […] quand on conteste la vertu du nombre. » (op. cit. : 119). Il se fonde en effet sur l’originalité et le fondement historique du modèle français, le respect de ses idéaux, la fierté d’être français. La France est par ailleurs à maintes reprises personnifiée. Le discours de F. Bayrou roule, lui, sur le lieu de la quantité qui fait appel au plus grand nombre, à la majorité et qui consiste à admettre la supériorité de quelque chose pour des raisons quantitatives (op.cit. : 115). Bayrou insiste sur les problèmes qui touchent l’ensemble de la population et des secteurs professionnels pour faire des propositions basées sur plus de justice sociale et en sollicitant les efforts de toutes les couches de la société.

26La syllepse intervient comme acmé d’une première période constituant les prémisses. Elle les entérine sous la forme d’un prédicat endoxal et appelle deux lectures, l’une allant dans le sens du lieu dominant l’autre dans celui du lieu subordonné.

27N. Sarkozy débute son discours en donnant un fondement historique à la nation :

Mes chers compatriotes je suis candidat à la présidence de la République française eh bien un candidat à la présidence de la République française cela doit parler d’abord de la France je crois à l’identité de la nation française je crois à l’identité nationale la France n’est pas une race la France n’est pas une ethnie la France c’est une communauté de valeurs c’est un idéal c’est une idée la France c’est une multitude de petites patries qui en s’additionnant en ont fait une grande

28La syllepse qui clôt cet épisode épidictique euphorique fait référence à la centralisation politique qui a agrégé un ensemble de territoires et donc des cultures diverses. Le cotexte gauche de la syllepse confère à « grande » une valeur quantitative. Tandis que l’autre lecture consiste à restaurer le lieu dominant qui est celui de la qualité. Grande prend alors un sens qualitatif et renvoie à l’originalité de son modèle universaliste.

29Dans le discours de Bayrou, les prémisses présentent une situation dramatique et chaotique pour ensuite rétablir l’équilibre perdu par des propositions salvatrices. La syllepse assure cette transition et représente un prédicat endoxal qui consiste à catégoriser la situation.

Je veux rassembler les Français pour reconstruire la France la France est notre pays nous l’aimons et JAMAIS il n’a été dans une telle crise vous le savez le chômage est dans toutes les familles la dette va être lourde pour les jeunes il y a le doute PARTOUT le doute sur les banlieues délaissées le doute dans le monde rural chez les paysans chez les artisans le doute sur l’école le doute dans les usines il y a le feu comme on dit

30La syllepse se présente sous la forme d’une expression commune qui est travestie. « Il y a le feu » se lit, d’une part, comme l’envers de l’expression consacrée « il n’y a pas le feu » c’est-à-dire il faut agir vite qui se conforme au lieu de la quantité, d’autre part, assure une autre lecture (ça flambe partout, des problèmes graves touchent tous les secteurs de la société) qui va dans le sens du lieu du tout et des parties qui innerve la période épidictique inaugurale.

31Le lieu argumentatif qui structure le genre appelle donc une lecture qui se superpose à celle que fait émerger le cotexte. On peut se demander en retour quel rôle joue la syllepse dans la composition du genre. A quels niveaux intervient-elle ? Comment cette double lecture qu’appelle la syllepse devient constitutive du discours politique ? Si la discordance entre lieux argumentatifs actualise une double lecture, en retour la syllepse participe à la constitution du genre en jouant un rôle charnière entre épisode épidictique et période délibérative/prescriptive.

32La partie inaugurale des deux discours s’applique à poser un modèle ou un contre-modèle. Chez N. Sarkozy, il s’agit de raviver le sentiment d’unité en évoquant le fondement historique du pays à partir de plusieurs territoires. La syllepse entérine cet argument historique mais aussi la valeur axiologique de « grande » qui fait de la France un modèle. Chez F. Bayrou, la syllepse intervient également comme acmé de l’épisode épidictique visant à poser comme contre-modèle une situation catastrophiste de la société.

33Dans les deux cas, la syllepse articule homonoia et épisode délibératif/prescriptif. Comment s’opère cette articulation ? La suite du discours enchaîne sur le lieu dominant et hiérarchise les deux lectures au profit d’une lecture qualitative dans le discours de Sarkozy et d’une lecture quantitative dans le discours de Bayrou. Chez Sarkozy, cette dissociation se fait au profit de la valeur axiologique de « grande » qui fait émerger l’idée d’un modèle unique, universaliste. Elle fait basculer de la période épidictique à la topique délibérative/prescriptive en donnant au point de vue sélectionné une dimension politique ; celui-ci est problématisé par l’argument qui suit : l’identité française est menacée.

(…) en ont fait une grande nous avons notre identité et nous devons la défendre ‘ce que vous êtes aujourd’hui c’est le produit des générations qui vous ont précédées (…) la France doit accueillir de nouveaux Français des Français venus de plus loin nous les accueillerons avec leur propre identité mais eux ceux qui nous rejoignent doivent accepter l’idée que la France vient de bien loin qu’elle a commencé avant eux et que la France est porteuse de valeurs qu’ils doivent eux-mêmes respecter (…) la France est porteuse d’un idéal qu’il faut partager ou refuser je comprends qu’on puisse le refuser mais si on le partage alors il faut aimer la France

34Dans le discours de F. Bayrou, la syllepse enchaîne sur un ensemble de mesures et c’est la valeur quantitative qui prend le pas sur l’autre interprétation. Les deux lectures de la syllepse sont hiérarchisées et c’est la lecture quantitative qui assure l’enchaînement avec la période délibérative/prescriptive. L’idée de crise transsectorielle qui émerge en première lecture est supplantée par la deuxième lecture (il faut agir vite) qui revêt alors une portée politique renforcée par l’ensemble des propositions qui suivent.

Il y a le feu comme on dit il faut éteindre le feu il faut créer de vrais emplois je propose deux postes sans charge par entreprise il faut améliorer le pouvoir d’achat je propose des heures supplémentaires payées 35% de plus qu’une heure normale (…) il faut s’occuper des banlieues et que l’Etat y revienne pas seulement l’Etat sécurité mais l’Etat service public (…) je veux un pays où tout le monde ait sa chance (…) ce pays-là notre pays notre France nous allons le construire et nous avons besoin de tout le monde de toutes les forces de la France parce qu’on a besoin de tout le monde pour faire un pays je serai le président qui rassemblera la France pour la reconstruire

2.2. Rôle de la syllepse dans la construction de l’ethos et du pathos

35Un discours de campagne « réussi » ne pointe pas ses adversaires du doigt mais les attaque subrepticement. La polémique intervient à travers la syllepse qui, par les sous-entendus qu’elle entraîne, défait les adversaires.

36Ainsi « il y a le feu » qui détourne une formule courante en son contraire procède par allusion en évoquant également les soulèvements dans les banlieues de 2005 comme le titre les journaux à ce moment-là. La syllepse vise du même coup à discréditer la politique de J. Chirac et de la droite qui, rappelons-le, avait supprimé la police de proximité. Elle fonctionne comme un argument ad hominem qui vise à mettre en relation la crise et des responsables.

37La syllepse qui figure dans le discours de N. Sarkozy, prise dans sa valeur qualitative, évoque la grandeur de la France et son modèle universaliste menacé par le multiculturalisme et galvaudé par les mandats précédents comme le montre le reste du discours. La partie inaugurale du discours qui représente l’épisode épidictique s’appuie implicitement sur une doxa qui consiste à affirmer une volonté commune de se constituer en un seul territoire où les affrontements linguistiques et culturels ont été gommés.

38Ainsi il s’agit de réaffirmer le modèle républicain contre ceux qui seraient partisans d’un modèle multiculturaliste. N. Sarkozy laisse poindre le sous-entendu suivant : n’en déplaise à ceux qui ont galvaudé les principes qui président au modèle universaliste. Il fait un pied de nez au régime socialiste supposé laxiste.

39Ainsi, la syllepse vise deux types d’auditoire : l’électorat qu’il s’agit de flatter en réaffirmant des valeurs communes, des adversaires qu’il s’agit de discréditer aux yeux d’un électorat particulier. Son efficace tient également à la charge émotionnelle qu’elle comporte. A propos des figures, Bonhomme (2005) montre qu’elles ont une fonction pathémique en ce qu’elles révèlent, d’une part, l’émotivité du locuteur liée à des indices métadiscursifs et discursifs (illocutoire) et, d’autre part, peuvent susciter celle des interlocuteurs (effets perlocutoires). En effet, entérinant la période épidictique et intervenant comme acmé de cet épisode, la syllepse véhicule du pathos et cette dimension pathémique procède de valeurs inscrites dans le choix des expressions (la grandeur de la France chez Sarkozy/« il y a le feu » chez Bayrou) qui font écho respectivement à des événements euphoriques (Sarkozy joue sur la fibre nationaliste et entend galvaniser les nostalgiques d’une France glorieuse ayant du poids sur l’échiquier mondial) ou dysphorique (Bayrou cherche à susciter l’indignation en faisant allusion aux soulèvements des banlieues de 2005).

40Qu’il s’agisse de la valeur qualitative ou quantitative de la syllepse, elles reposent chacune sur des lieux communs qui induisent des réactions émotionnelles chez l’auditoire. « Grande » dans sa valeur quantitative véhicule l’idée de force acquise liée à la lutte pour l’unification territoriale, en vertu du topos l’union fait la force ; dans sa valeur axiologique, le terme évoque l’idée de noblesse : la conclusion émotionnelle3 concerne le respect en vertu du topos la grandeur force le respect. Ces conclusions émotionnelles jouent sur la fibre nationaliste et contribuent à construire une image romantique des Français.

41La syllepse utilisée par Bayrou comporte deux orientations pathémiques, l’une qui est dysphorique, l’autre euphorique. Prenons la version qui se conforme au sens quantitatif, à savoir le travestissement d’une formule consacrée en son contraire : il a le feu soit il faut agir vite. Elle prend donc le contrepied du lieu commun « tout vient à point qui sait attendre ». Le topos du temps sur lequel repose cette lecture de la syllepse entend galvaniser l’électorat et susciter l’enthousiasme des concitoyens en évoquant l’urgence à agir. Dans sa lecture liée au lieu du tout et de la partie, la syllepse comporte une orientation dysphorique liée aux images véhiculées par le substantif « feu ». Le topos de l’analogie met en correspondance la crise avec la destruction générée par le feu. L’image de destruction vise à susciter chez les auditeurs la crainte et l’indignation. Bayrou joue donc sur la peur et construit en même temps l’ethos d’un électorat volontariste.

Conclusion

42La contextualisation de la syllepse procède de son accommodation au genre dans lequel elle intervient. Cette étude sur le clip de campagne présidentielle confirme la solidarité entre genre et figure, l’environnement discursif et topique étant déterminant dans le rôle que joue la syllepse au niveau de la structuration textuelle.

43La figure, dont la double lecture est actualisée par le contexte, participe en retour à l’économie du genre et lui confère son caractère argumentatif. Aussi l’étude de la syllepse ressortit-elle au champ de l’argumentation qui permet de mieux saisir la dynamique de cette figure in situ :

  • au niveau des valeurs qu’elle mobilise en tenant compte d’un auditoire large et des aspirations d’un électorat particulier, et donc en assurant une double adresse ;

  • par son rôle structurant au niveau du raisonnement, une lecture entérinant les prémisses et l’autre lecture permettant d’enchaîner sur des propositions politiques 

  • par sa dimension pathémique en induisant des émotions chez l’auditoire grâce aux lieux communs qu’elle mobilise ;

  • au niveau des ethos construits, celui du candidat et de l’électorat ;

  • par sa dimension polémique, une des lectures pointant et défaisant subrepticement des adversaires.

44La syllepse s’inscrit enfin pleinement dans le champ politique : elle articule en effet le politique à la politique, d’une part, en rassemblant les citoyens autour de valeurs consensuelles ; d’autre part en agissant sur le réel. Ainsi F. Bayrou, en actualisant une deuxième lecture, ne cherche-t-il pas à susciter auprès des Français plus d’engouement pour la chose publique et l’intérêt général; N. Sarkozy à galvaniser les nostalgiques d’une France glorieuse au plan de l’échiquier mondial ? La syllepse, en assumant cette double contrainte, apparaît aussi caractéristique de la parole politique et bienheureux sont les candidats qui savent user de son efficace.

Notes de bas de page numériques

1 http://www.youtube.com/watch?v=HpttGntCPZM&feature=related

2 http://www.youtube.com/watch?v=NRal6-oB750

3 Pour Plantin (1999), un énoncé d’émotion associe un lieu psychologique à un terme d’affect. L’émotion tient à un ensemble de lieux communs associés à des pathèmes ou traits argumentatifs qui émergent d’un énoncé à partir d’un questionnement topique (par exemple, qui, quoi, où, quelle cause….).

Bibliographie

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Berrendonner, Alain (2002), « Portrait de l’énonciateur en faux naïf », Semen [En ligne], 15 URL : http://semen.revues.org/2400

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Pour citer cet article

Véronique Magaud, « Entre homonoia et délibératif, le double jeu de la syllepse dans l’économie d’un genre lié à la parole publique », paru dans Figures du discours et contextualisation, Actes du colloque, Entre homonoia et délibératif, le double jeu de la syllepse dans l’économie d’un genre lié à la parole publique, mis en ligne le 25 septembre 2014, URL : http://revel.unice.fr/symposia/figuresetcontextualisation/index.html?id=1353.


Auteurs

Véronique Magaud

Assistant professor, Zhejiang Universitymagaudv@wanadoo.fr
magaudv@yahoo.fr