Corps et Savoir | Actes de Corps et Savoir Colloque pluridisciplinaire, Nice, 9-10 oct. 2008 

Julien Léon  : 

Mémoire du corps et mémoire du sujet dans la modification corporelle

Texte intégral

1Dans le cadre de ce colloque, et en tant que psychologue clinicien d’inspiration psychanalytique, il m’a semblé intéressant de proposer quelques réflexions embrassant les questions du corps et du savoir. Et c’est à partir d’une approche de modifications corporelles telles que les piercings, les tatouages et les implants, que je me suis proposé de le faire.

2Pour le psychologue clinicien que je suis, le corps se déploie selon trois dimensions, empruntées à la conceptualisation de Jacques Lacan et identifiées comme constituant la vie psychique, à savoir : le Réel, l’Imaginaire et le Symbolique. Le Réel du corps concernerait un pur corps de sensations, de ressentis, et dont nous avons bien du mal à dire quelque chose, parce qu’il nous dépasse, excède la capacité des mots à retranscrire exhaustivement ce qui s’y déroule. En cela, le Réel du corps est au-delà du langage. Le corps Imaginaire renvoie lui à l’image que nous avons de notre corps, laquelle image a pour responsabilité de nous représenter auprès de l’autre. Il nous sert d’interface avec l’autre, et c’est conséquemment le corps du moi, visé et concerné par l’esthétique, la mode, la vêture. Le corps Symbolique enfin renvoie au fait qu’un corps, ça se parle, et c’est parlé. Au-delà de son efficacité descriptive, le langage se traduit par des effets concrets, physiques, sur le corps. Le corps Symbolique évoque ainsi la manière dont le langage vient marquer le corps, l’habiter, le travailler.

3Chaque sujet humain voit son existence jonchée d’événements et d’épreuves. Ces moments peuvent constituer la matrice de ce que nous appelons « l’expérience », certes, mais également d’une certitude. Le sujet y apprendrait en effet quelque chose « sur lui-même ». Or, la psychologie clinique nous enseigne que certains sujets se livrent ici à un acte, une scansion, en procédant à une modification corporelle. Une célébration qui entend prélever un moment fort de leur existence, discriminé ainsi du flot du temps qui passe. Un événement (examen, rencontre amoureuse, épreuve difficile, naissance, pacte amical, promotion sociale,) qui trouve ainsi à s’éterniser dans la chair, ou du moins à la remanier. Un peu comme si l’être humain craignait d’oublier, que ne s’évanouisse un de ces moments vécu comme majeur, mais dont le sujet ne parvient d’ailleurs pas toujours à dire pourquoi il l’est.

4Or, si ces moments sont si importants pour le sujet, au point d’en conserver un repère sur la géographie de son corps, propre à raviver le souvenir d’un tel événement, peut-être n’est-ce pas par hasard : quelque chose de viscéralement attaché à l’intimité du sujet serait là engagé, dans les méandres de l’inconscient, articulant des enjeux et problématiques au cœur même de la vie psychique. Pour le dire autrement, quelque chose qui serait lié à un certain savoir sur lui-même, souvent obscur, mais auquel une référence s’établirait ici et dont il voudrait pouvoir se souvenir, « l’écrivant » sur le corps, le hissant à la surface de sa peau.

5Mais n’est-ce pas là le témoignage d’une incapacité à « dire », à laquelle se substituerait un acte ? Or la modification corporelle, au-delà de l’acte même, « fait parler ». Et c’est en parlant que le sujet, finalement, en vient à nouer des liens avec l’autre, à prendre une place dans le monde social et à parler de lui (ce qui relève des registres Imaginaire et Symbolique). Il peut évoquer alors une vérité sur lui-même qu’il pense avoir cernée, et qu’il se propose d’assumer en déployant un discours sur son corps modifié.

6La modification corporelle pourrait ainsi permettre à certains sujets de rendre « palpable » une expérience de vie, associant un foyer charnel dynamique (le corps étant le théâtre des sensations dues à la procédure de modification elle-même) à un vécu psychique. Ladite expérience ne serait plus évanescente, mais inscrite dans un corps où elle négocierait un point d’ancrage : il s’agirait pour le sujet d’inscrire un savoir sur lui-même dont il souhaiterait conserver une trace. Et il accéderait donc à la possibilité d’une mémoire de sujet via la mémoire d’un corps thésaurisant les sceaux d’expériences structurantes, ponctuant son existence. Le Réel du corps y serait engagé dans le vécu de la modification, le corps Imaginaire dans le bénéfice en représentation de soi, le corps Symbolique dans ce quelque chose qui touche à la vérité inconsciente du sujet et chercherait à se parler dans la chair.

7Nous pouvons prolonger ces réflexions en nous demandant si la modification corporelle ne serait pas aussi un moyen pour le sujet d’en apprendre davantage sur lui-même, à travers la connaissance de son propre corps. Il s’agirait là pour le sujet de s’affronter à ce Réel du corps, et par ricochet à glaner la prétention d’un certain savoir sur lui-même, malgré l’incapacité des mots à tout dire des mystères du corps. Une manière donc d’accéder à un « savoir-faire » avec le corps, avec cette tentative de domestiquer le corps en le prenant dans les deux autres registres. Le registre imaginaire d’une part, avec l’appropriation de soi à travers la volonté agissante de faire de son corps quelque chose de « beau » pour le sujet. Un corps qui serait apte à le représenter dans ce qu’il pense être et qu’il exhiberait devant l’autre, le tout s’agrémentant parfois d’une stature potentiellement valorisante – celle de celui ne craint pas la douleur de la modification, et qui connaîtrait les clés du corps – ; le Registre symbolique d’autre part, avec une ouverture sur la parole qui permettrait au sujet de parler de lui-même en parlant de son corps, et autoriserait l’autre à l’interroger sur ce qu’il tente de capitaliser et de donner à voir là, avec son corps (choix de vie, valeurs, savoir sur soi-même).

8Ainsi donc les modifications corporelles pourraient-elles aussi permettre au sujet de saisir plus profondément ce qui pourrait le structurer, le définir dans son rapport à l’autre, et dévoiler des solutions envisagées pour s’affronter au Réel du corps. Et tenter d’évoquer, par rebond, quelque chose d’un savoir sur lui-même… ou du moins ce qu’il croit savoir.

Bibliographie

BRAUNSTEIN Nestor, « La jouissance, un concept lacanien », Paris, Editions Erès, 2005.

LECLAIRE Serge, « Psychanalyser », Paris, Editions du Seuil, 1975.

LE BRETON David , « Signes d’identité », Paris, Editions Metailié, 2002. Journal français de psychiatrie, « Le corps et ses marques », n°24.

Pour citer cet article

Julien Léon, « Mémoire du corps et mémoire du sujet dans la modification corporelle », paru dans Corps et Savoir, Actes de Corps et Savoir, Mémoire du corps et mémoire du sujet dans la modification corporelle, mis en ligne le 11 février 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/corpsetsavoir/index.html?id=219.


Auteurs

Julien Léon

Laboratoire de Psychopathologie Clinique et de Psychanalyse. Département de psychologie, Université Nice-Sophia Antipolis

julien.leon.nice@gmail.com