Ci-Dit | Communications du IVe Ci-dit Colloque international, Nice 11-13 juin 2009 

Evgeny Shokhenmayer  : 

Circulation du nom propre recatégorisé

Résumé

Cet article souhaite contribuer à la réflexion sur la circulation du nom propre dans les textes. Il s’agit des exemples qui supposent une recatégorisation, puisqu’il y a changement de classe grammaticale, par « dérivation impropre » : nom propre nom commun. On peut donc parler d’un nom propre recatégorisé. Nous visons à démontrer que la circulation du nom propre recatégorisé, informative et associative par sa nature, favorise la formation du mécanisme de l’allusion. Au cours de la circulation, le nom personnel, en tant qu’unité lexicale, entre dans la classe des noms de l’individu ; en discours, il établit une étroite corrélation avec la personne désignée. C’est une sorte de figement. Le stéréotype circulant est non seulement stabilisation mais aussi « travail » en texte d’une identité collective qui se confronte à l’altérité d’un héritage qui est herméneutique avant d’être culturel.

Abstract

This contribution aims to develop proposal regarding the circulation of Proper Names in texts. According to this view there is a recategorization dealing with grammatical class change through “improper derivation” : Proper Name Common Noun. In this way it’s about Recategorized Proper Name. We’ll demonstrate how the circulation of such proper name, informative and associative by its nature, forms the mechanism of Allusion. During the textual circulation Personal Name as lexical unity enter the class of individual names; in Discourse it establish a close correlation with designated person. It’s a sort of set expression. A circling stereotype is not only stabilization but also “elaboration” in text of a collective identity.

Index

Mots-clés : allusion , noms propres, onomastique, recatégorisation

Keywords : allusion , onomastics, proper names, recategorization

Plan

Texte intégral

1. Introduction

1Cet article souhaite contribuer à la réflexion sur la circulation du nom propre (désormais Npr) recatégorisé dans les textes. Le choix de la terminologie suppose une précision maximale. Les diverses appellations ne sont pas toutes bienvenues, et ne recouvrent sans doute pas exactement les mêmes définitions. Sous les Npr recatégorisés nous entendons les nominations secondes onomastiques polyréférentielles. Cela concerne les Npr en voie de transformation en Nc, dont la structure sémantique est attachée au monde des associations. Le passage en question s’effectue dans le cadre de la nomination figurative, ou seconde.

2L’appellation la plus usuelle en linguistique française est antonomase du Npr : il s’agit d’un trope, d’une figure rhétorique en discours, qui s’applique aussi aux Npr modifiés (un nouveau Mozart, les Napoléons de demain, etc.). Déonyme serait acceptable, mais ce terme désigne toutes les formes dérivées d’un Npr, ce qui est trop général. On peut de même écarter l’étiquette Npr modifié, qui n’implique pas le changement de classe. On pourrait retenir la dénomination d’antonomase lexicalisée ou encore celle de nom propre substantivé. En fait, les exemples qui nous occupent supposent une recatégorisation, puisqu’il y a changement de classe grammaticale, par « dérivation impropre » : Npr → Nc. On peut donc parler d’un Npr recatégorisé, en particulier d’un anthroponyme recatégorisé qui désignera le Nom au cours du processus, tandis que le résultat de la recatégorisation sera appelé déonyme.

3Nous visons à démontrer que la circulation du Npr recatégorisé, informative et associative par sa nature, favorise la formation du mécanisme de l’allusion. L’allusion onomastique est un modèle cognitif minimisé, ou crypté, de la situation culturelle, déterminé par le statut du Npr allusif comme phénomène relatif à la sphère mnémonique mais faisant pourtant partie du système de la langue. En Russie, la problématique du phénomène prototypique (« phénomène de précédent » / precedent phenomena) est étudiée par I. Kara’ulov, V. Krasnykh, G. Gudkov et autres. Par exemple, le Npr de Marie-Rose peut être attribué à une personne, à des parfums, à un shampooing ou à toute autre entité, mais cela est possible car il y a déjà eu auparavant les nominations Marie-Rose des personnes, donc, c’est une dénomination seconde. Ce défigement et ce re-fixement du Npr sont dus aux mécanismes de circulation, de l’intertexte au sens large et au phénomène du texte de précédent, à savoir texte cité.

2. Circulation du nom propre non-modifié

4Du point de vue textuel, la sémantique / pragmatique du Npr se trouve en mouvement et en changement permanent. Nous distinguons trois étapes dans ce processus : a) pré-onomastique (appellatif) ; b) onomastique proprement dite (le nom circule dans le texte de l’œuvre) ; et c) post-onomastique (« période post-textuelle »), à travers la circulation / citation, l’intertextualité et l’appellativisation des Npr.

5Circulant dans le texte littéraire en tant qu’unité sémantiquement insuffisante, le Npr en sort sémantiquement enrichi et joue un rôle de signal évoquant tout un complexe de co-sens associatifs. Ceux-ci forment une structure associativo-sémantique locale, qui se fixe derrière un Npr donné dans un contexte donné. C’est la signification individuelle et littéraire du Npr. Quand le nom d’un personnage apparaît dans le titre de l’œuvre (Eugène Onéguine, D’Artagnan et trois mousquetaires, Anna Karenine, etc.), la circulation/sémantisation du Npr dans le texte se manifeste en ce que :

6Npr désigne le plus souvent le même référent sur l’étendue de tout le texte. Cela n’est pas obligatoire et dépend la conception de l’auteur, comme dans le théâtre de l’absurde où un nom est parfois partagé par plusieurs personnages (Bobby Watson d’E. Ionesco) et dans les romans où un personnage peut avoir plusieurs noms : Dr. Jekyll et Mr. Hide,de R.-L. Stevenson :

  • Npr acquiert une fonction de « tirant » textuel, par sa récurrence ;

  • Npr contribue à donner une cohésion générale, un caractère systémique et anthropocentrique au texte ;

  • Npr dans le titre contribue à découvrir le sujet principal de l’œuvre, et le projet d’auteur ;

  • le nom dérivé (p. ex., oblomovščina dans le roman « Oblomov ») fonctionne comme un concept-symbole complexe, qui s’actualise dans la composition générale et l’architectonique du texte littéraire.

7Il est important que dans le texte le Npr joue le rôle d’un « assemblage » sémantique qui réunit toutes les nominations / descriptions coréférentielles, pronominales, appellatives, anaphoriques associées à l’individu dénoté.

8Les travaux des psychologues confirment l’existence d’un lien entre Npr et image sensitive, et aussi le caractère généralisé d’une image donnée, comme un fait établi a priori dans l’usage de onoma [Zalevskaja, 2000]. À un niveau cognitif,le stéréotype rejoint le prototype, puisque tous deux visent à comprendre comment les hommes sélectionnent certains traits signifiants du réel, afin de s’en donner une représentation et fonder les catégories de sa désignation en langage [Siblot, 1993]. Pour ce qui concerne le niveau textuel, le stéréotype s’extériorise sous forme de citations dont la répétition à l’excès produit de véritables clichés.

9Au cours de la circulation, le nom personnel, en tant qu’unité lexicale, entre dans la classe des noms de l’individu ; en discours, il établit une étroite corrélation avec la personne désignée ; donc l’anthroponyme possède toutes les caractéristiques du sens des noms mentionnées ci-dessus. C’est une sorte de figement. La problématique du stéréotype croise l’étude linguistique des locutions et des expressions figées. On appelle locution « tout groupe dont les éléments ne sont pas actualisés individuellement » [Gross, 1996 : 14]. Le stéréotype circulant est non seulement stabilisation mais aussi « travail » en texte d’une identité collective qui se confronte à l’altérité d’un héritage qui est herméneutique avant d’être culturel.

10Comparez deux fragments de Bel Ami de Maupassant :

Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous, Georges Duroy sortit du restaurant. … Lorsqu’il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile, se demandant ce qu’il allait faire. On était au 28 juin, et il lui restait juste en poche trois francs quarante pour finir le mois. Cela représentait deux dîners sans déjeuners, ou deux déjeuners sans dîners, au choix.[G. de Maupassant, Bel Ami, 1885 : 7].
Il allait lentement, d’un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir de longs frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu’à lui. Lorsqu’il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l’enviait [G. de Maupassant, Bel Ami, 1885 : 434].

11Indépendamment de l’évolution morphologique du Npr, on peut constater que, dans le premier fragment, le sens situationnel de la première occurrence du nom dans le texte se construit à partir des composantes basiques essentielles « être humain » et « masculin », et d’une composante facultative « Français » ; dans le deuxième, où le nom apparaît pour la dernière fois, l’actualisation d’une composition élargie de sèmes construit l’image résultante du triomphateur sur la base du texte précédent, arriviste et opportuniste, parvenu au sommet de la pyramide sociale parisienne grâce à ses maîtresses et au journalisme. Ainsi, le nom personnel, avec son contenu sémantico-informationnel, devient porteur des indices généralisés « image du personnage » ou « image du héros » et confère ce contenu dans les corrélations contextuelles au substitut anaphorique correspondant.

12Mais on ne peut ignorer les distinctions de contenu d’un même nom personnel individualisant, employé sous diverses conditions et dans différents textes (ou différentes parties d’un texte). Si le sens premier se forme principalement des sèmes basiques, auxquels s’ajoutent des sèmes facultatifs occasionnels, le sens actuel du Npr employé plusieurs fois dans un texte représente une combinaison changeante, contextuellement équilibrée, des sèmes basiques, fixes et facultatifs.

13Les exemples analysés montrent que c’est la suffisance informationnelle optimale, dans les circonstances concrètes de la situation et du texte, qui s’oppose à la détermination par un article : l’article défini de l’identification se trouve redondant ; la signification classificatrice de l’article indéfini est en contradiction avec l’unicité référentielle du Npr ; l’incompatibilité totale avec la monoréférentialité de l’anthroponyme est manifestée par l’article zéro de la généralisation absolue, orienté vers la conceptualisation.

14L’étude des emplois d’un nom dans les textes nous permet de suivre les changements (ou la diversification) de sa signification.

15En commençant par l’emploi initial d’une lexie, on en vient au Npr stricto sensu qui fonctionne comme désignateur rigide, c’est-à-dire qu’il désigne le même particulier dans tous les mondes possibles associés à un énoncé, et, selon Kleiber [1981 : 316], qu’il n’est pas lié « aux situations passagères et aux propriétés accidentelles que peut connaître ce particulier ». C’est bien le cas lorsque le Npr ne « peut » pas décrire des propriétés : il ne véhicule aucune information sur ce qu’il nomme, et, dans ce cas-là, on parle de vacuité sémantique et de monoréférentialité.

3. Circulation du nom propre modifié

16Quant à l’évolution sémantique, c’est à travers les capacités d’associer une entité à l’autre que la modification des Npr est possible, dans la parole et dans le langage. Il nous semble que les associations peuvent être connotativement exprimées. Dans ce cas, le Npr n’est plus le désignateur rigide kripkéen qui désigne le même objet en n’importe quel univers possible, mais un désignateur dans des champs référentiellement différents – lexicalisation et grammaticalisation, par exemple, ou dans des états sémantiquement différents dans le même champ associatif d’un Npr – unité par-delà la multiplicité des positions occupées et des occurrences. Le Npr recatégorisé ne présente pas un point fixe, mais un point mouvant.

17La perception du Npr recatégorisé dans le texte se laisse envisager dans la perspective suivante. La perception d’un élément du plan dénotatif est activée par l’ensemble des contextes et descriptions grâce à quoi toutes les parties des représentations sont confrontées les unes aux autres jusqu’à ce que se constitue une image complète en fonction des similitudes et des contrastes dans le champ associatif. Ainsi, le référent textuellement percevant se trouve en contact mnémonique avec le référent initial qui, faisant partie de la compétence culturelle, est stocké dans la mémoire en longue durée.

18Nous proposons les critères suivants du passage du nom propre en nom commun par le biais de la circulation : i) appartenance à une unité phraséologique ; ii) haut degré de fréquence dans les textes et dans les idiomes ; iii) durée de l’usage dans la parole/langue.

19On constate que ces trois facteurs se trouvent en rapport d’implication : si un onyme possède déjà deux facteurs, il possède le troisième. La transition des Npr en Nc enrichit leurs champs associatifs et par conséquent augmente le nombre de leurs connotations. Le processus se fonde sur l`indexation et les changements des associations portées sur telle ou telle lexie, ce qui entraîne le développement de la notion.

20J. Rey-Debove estime [1971 : 31] que le traitement des Npr dépend de la place à l’intérieur d’un système socioculturel et non de la fréquence des occurrences dans le discours, parce que « c’est l’importance d’une personne, d’un lieu, d’un événement […] qui les désignent, qui structure une nomenclature de noms propres ». Il faut dire que ces deux types de hiérarchisation sont étroitement liés : la notoriété du Npr, son importance, augmente la fréquence des occurrences et, réciproquement, le nombre élevé d’emplois influe favorablement sur la « nécessité » du Npr. Makolkin distingue [1992 : 11] les names of universal circulation1, connus de tout le monde, et les names of limited circulation2, connus des intellectuels et professionnels, en fonction de compétences et d’auditoires divers.

21La formation des implications dans les Npr recatégorisés dépend des opérations logiques d’analyse et d’abstraction concernant les activités dont le porteur – référent du nom en question a été le participant, ce qui témoigne de l’ouverture de la structure sémantique du Npr et de sa capacité à accumuler des sens complémentaires au fil de la circulation discursive. La régularité de tels contextes aboutit à la fixation des caractéristiques associatives, et le Npr apparaît comme un interprète stable des multiplicateurs sémantiques associatifs secondaires. Le Npr, dans ce cas-là, peut se transformer en stéréotype, et, à chaque occurrence, il actualise sa charge associative, à savoir l’implication forte. La structure allusive joue un rôle déterminant dans la symbolisation du Npr, et la présence de l’implication faible dans les Npr culturels est un indicateur du haut degré de la socialisation.

22Cette socialisation correspond à une assimilation de sa structure conceptuelle par la communauté linguo-culturelle, ce qui est manifesté par la circulation du Npr dans différents actes de communication, principalement avec nomination seconde. Ce processus a des prémisses linguistiques aussi bien qu’extralinguistiques.

23De la circulation dense résulte un appauvrissement relatif de l’informativité du Npr recatégorisé allusif, un arrangement de la structure précise de son sens, c’est-à-dire la fixation de son implication forte. Les indicateurs de ce processus peuvent être les suivants : fréquence d’emploi, durée d’emploi, absence de réduplication sémantique dans les contextes, symbolisation du Npr, détachement de l’implication faible (sèmes périphériques) dans la sémantique des Npr recatégorisés, usage en tant que mot-clé dans le texte d’accueil, insertion dans la phraséologie, transposition dans la classe des Nc et autres parties de discours, enregistrement lexicographique.

24La durée d’emploi devient un facteur crucial. Les mots-symboles, les Npr à longue durée d’emploi sont déjà enregistrés et fixés dans les dictionnaires (don juan et Adonis), mais il n’en va pas de même pour les Npr à courte durée d’emploi. Certains se trouvent en voie de formation lexico-sémantique (conceptualisation) et ne sont pas encore entrés dans la lexicographie, les autres, qui sont déjà formés lexicalement, sémantiquement et syntaxiquement, n’ont toujours été agréés par les lexicographes. C’est pour cela qu’en France, ils sont peu nombreux dans le Petit Robert 1, où l’on ne trouve encore ni einstein, ni hitler. L’enregistrement dictionnairique d’un lexème exige toujours un laps de temps entre la « naissance », par création ou transformation, et la fixation « achevée » dans la langue. Ce délai d’ « attente » peut être différent et dépend de plusieurs paramètres.

4. Circulation du nom propre dans la lexicographie

25J.-L. Vaxelaire a très bien remarqué que, dans le Petit Robert 2, les entrées « James Bond et Arsène Lupin ne sont pas classées respectivement dans les B et dans les L comme le seraient les autres anthroponymes, mais dans les J et les A » [2005 : 47]. Il explique ce « choix étonnant » par la « seule raison possible », celle du statut des noms de personnages fictifs ; pourtant « tous les personnages de fiction ne sont pas traités de cette manière », comme le montre l’exemple de Rastignac, dont le prénom est moins connu. Mais pourquoi sont-ils traités différemment ?

26La circulation et les figements des composants du Npr ont pris des voies différentes : le prénom de Rastignac n’a pas été valorisé dans le texte, ni ensuite par l’intertexte, donc il n’y a pas de figement. Au contraire, le GN James Bond a été médiatisé/circulé, édité et publié (My name is Bond, James Bond), avec le prénom et le patronyme qui sont devenus une étiquette, une renommée. En somme, la notoriété et la reconnaissance culturelle dépendent de la « vie » du Npr et des modalités de son usage.

27La circulation des onymes se fait selon le mouvement suivant : histoire → mythe → langue. Et ce qui est très intéressant, c’est qu’un sens initial est souvent perdu ou réinterprété, ce qui a eu lieu dans notre cas avec le nom de Nicolas Chauvin. À partir des utilisations initiales, qui concernent les domaines tantôt politiques tantôt militaires, le changement de la sémantique et du contenu du Npr devient plus considérable, et ce sont essentiellement des connotations négatives qui passent dans le sens. Au début, ce n’était que la désignation de la propriété du représentant de la nation française, avec une nuance positive mais naïve, ensuite, les utilisations du nom dans des contextes négatifs ont abouti à l’enrichissement des connotations clairement opposées. Comparez la circulation du Npr recatégorisé Chauvin dans la lexicographie :

281843. Sainte-Beuve (Correspondance, t. 5, p. 38) explique que le terme, provenant du nom de Nicolas Chauvin, représente le « type du soldat patriote naïvement exalté des armées du premier Empire, mis en scène par Cogniard dans la Cocarde tricolore ».

291856-1861. lesFrères Bescherelles(Dictionnaire National), indiquant que chauvin est un néologisme, expriment les traits saillants suivants : admiration sans bornes, foi aveugle et stupide pour tout ce que avait appartenu à Napoléon, mais en plus affection collective, doctrine politique ou sociale se refusant à l’examen parce qu’elle procède d’un sentiment exclusif, fanatisme stationnaire. Les auteurs distinguent déjà le chauvinisme humanitaire et le chauvinisme politique ou militaire, en précisant que ce mot était omis dans tous les dictionnaires.

301932. Le dictionnaire de l’Académie Française (8e édition) propose une information sobre sur l’adjectif qualifiant un patriotisme exalté (caractère chauvin, journal chauvin) et sur le nom, qui se dit toujours dans un esprit de dénigrement.

311986. La 9e édition répète l’information, en ajoutant d’autres exemples d’usage de l’adjectif et du substantif avec la marque « péjoratif », et transmet l’idée d’un nationalisme étroit : Un esprit chauvin, un public chauvin, des réactions chauvines.

32Ci-dessous, nous dressons le schéma de l’arbre dérivationnel de l’évolution lexicale construite sur la base de Trésor de la Langue Française (TLF), en ce qui concerne la norme linguistique, et le réseau global d’Internet, en ce qui concerne les formes possibles mais lexicographiquement non-enregistrées :

Image1

33L’évolution connotative du mot chauvin(isme) continue jusqu’à nos jours. Ce lexème est utilisé de plus en plus souvent et les domaines de son utilisation sont plus variés : non seulement les guerres, les armées, la politique ou la diplomatie, mais en plus le sport, la cuisine, la musique, l’industrie automobile, les relations sociales, etc. Si la définition des dictionnaires fait du chauvin(isme) un synonyme de nationalisme, comment peut-il s’appliquer à la diversité sexuelle ? Partout, dans les mass média, la littérature, l’Internet, nous nous heurtons aux notions de « chauvinisme masculin » et « chauvins mâles ». Elles ont déjà été fixées dans la langue, car elles sont perçues tout à fait adéquatement. Dans certains dictionnaires, on ajoute d’ailleurs l’acception correspondante du mot chauvinisme.

34Les étapes de la circulation/conceptualisation d’un nouveau lexème du Npr peuvent être présentées de la façon suivante :

  • a) au départ, l’allusion initiale entre dans le domaine public grâce aux effets extralinguistiques (le public est limité) ;

  • b) ensuite, le concept du Npr utilisé métaphoriquement se fixe dans le discours (le sens est compréhensible) ;

  • c) puis la signification du nouveau lexème-Npr devient l’apanage de tout le monde et entre dans la langue (le mot est utilisable) ;

  • d) enfin, le lexème est enregistré dans les ouvrages lexicographiques.

35Les phases b et c peuvent advenir assez rapidement, elles sont parfois inséparables l’une de l’autre. P. ex., le Delon se trouve, à notre avis, à la deuxième phase. Ainsi, l’évolution des connotations culturelles dans la sémantique d’un Npr peut être variable au cours du temps.

36L’intérêt porté à la circulation propriale nous incite à étudier le mécanisme linguistique de la circulation onomastique. Les rapports entre le discours de citation, l’allusion et le Npr recatégorisé (p. ex., antonomase) peuvent être représentées par le schéma suivant :

Image2

Notes de bas de page numériques

1  Noms de circulation universelle.

2  Noms de circulation limitée.

Bibliographie

Gary-Prieur M.-N., 2001, L’Individu pluriel. Les Noms propres et le nombre, Paris, CNRS Éditions.

Gross G., 1996, Les expressions figées en français. Noms composés et autres locutions, Paris, Ophrys.

Gudkov D.B., 1999, Precedentnoe imja i problemy precedentnosti [Nom de précédent et problèmes du phénomène de précédent]. M. Izd-vo MGU.

Jonasson K., 2006, « Y aura-t-il jamais un Georges Kleiber suédois ? : La traduction des noms propres métaphoriques », in Riegel Martin, Schnedecker Catherine, Swiggers Pierre, Tamba Irène (éds), Aux carrefours du sens : Hommages offerts à Georges Kleiber pour son 60e anniversaire, pp. 541-556.

Kara’ulov Y.N., 1987, Russkij jazyk i jazykovaja ličnost’ [Langue russe et personnalité langagière]. - M. Nauka.

Kleiber G., 1981, Problèmes de référence : descriptions définies et noms propres, Metz, Centre d’Analyse Syntaxique.

Krasnykh V., 2002, Etnopsikholingvistika i lingvokulturologija [Ethnopsycholinguistique et linguoculturologie], Moscou.

Leroy S., 2005, « Noms propres : la modification », Langue Française 146, pp. 83-98.

Makolkin A., 1992, Name, Hero, Icon – Semiotics of Nationalism through Heroic Biography, Berlin, Mouton de Gruyter.

Rey-Debove J., 1971, Étude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains, La Haye-Paris, Mouton.

Siblot P., 1993, « De la prototypicalité lexicale à la stéréotypie discursive : la casbah des textes français », in PLANTIN C., Lieux communs, topoï, stéréotypes, clichés, Paris, Kimé, pp. 342-354.

Vaxelaire J.-L., 2005, Les noms propres – Une analyse lexicologique et historique, Paris, Honoré Champion, 953 p.

Zalevskaja A.A., 2000, « Značenije slova i vozmožnosti ego opisanija [Signification lexicale et potentialités de sa description] », Jazykovoje soznanije : formirovanije i funkcionirovanije, in M.:RAN, In-t jazykoznanija, pp. 35-54.

Pour citer cet article

Evgeny Shokhenmayer, « Circulation du nom propre recatégorisé », paru dans Ci-Dit, Communications du IVe Ci-dit, Circulation du nom propre recatégorisé, mis en ligne le 02 février 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/cidit/index.html?id=633.


Auteurs

Evgeny Shokhenmayer

Jeune Chercheur Associé

Jeune Chercheur Associé, MoDyCo (Modèles, Dynamique, Corpus)
ED 139 « Connaissance, langage, modélisation »
Université Paris Ouest Nanterre La Défense (France)

Université Paris Ouest Nanterre La Défense (France)