Ci-Dit | Communications du IVe Ci-dit Colloque international, Nice 11-13 juin 2009 

Geneviève Salvan  : 

Réécrire de connivence : les fortunes dialogiques de l’allusion

Résumé

Cet article étudie une forme de dialogisme omniprésente dans les romans publiés de 1990 à 1999 de Jean Rouaud, l’allusion. Après avoir caractérisé celle-ci comme un énoncé dialogique qui fait entendre plusieurs voix en les feuilletant, nous envisageons les différentes configurations allusives du corpus et montrons que celles-ci exploitent les trois dimensions dialogiques (dialogisme interdiscursif, interlocutif et autodialogisme). Dans les romans de Rouaud, l’allusion combine plusieurs aspects — pratique citative d’un narrateur traversé par des voix entre lesquelles il ne tranche pas, réponse aux attentes suscitées chez le lecteur, et dynamique d’un discours qui dialogue avec lui-même — lui donnant un statut figural.

Abstract

In this paper, we consider a recurrent form of dialogism in Jean Rouaud’s novels (published between 1990 and 1999). We first define the allusion as a dialogical statement, then we show that the allusion operates the three dialogical dimensions (interdiscursive, interlocutive, autodialogism). In Rouaud’s novels, the allusion meets several aspects : quotation by a narrator crossed by voices between which he does not choose, response to the expectations raised in the reader, and dynamics of a discourse that dialogue with himself. Finally, allusion becomes a true figure of speech in this corpus.

Index

Mots-clés : allusion , dialogisme, figure du discours, roman, Rouaud

Keywords : allusion , dialogism, figure of speech, novel, Rouaud

Plan

Texte intégral

1Les cinq romans familiaux que Jean Rouaud publie entre 1990 et 1999 sont travaillés par un dialogisme d’emprunt, sous forme de citations et d’allusions, qui confère aux romans une indéniable dimension réflexive et autoréférentielle1 et convoque aussi bien l’intertextualité littéraire, biblique, populaire, que l’intratextualité. Ce sont les allusions qui vont être l’objet de cette étude.

2Nous définirons l’allusion comme une configuration discursive particulière qui consiste à enchâsser énonciativement dans son propre énoncé [E] un segment d’énoncé ou un énoncé entier [e] connu et reconnaissable, détourné ou non2. L’allusion dialogique évoque du déjà dit connu et se caractérise par un feuilletage énonciatif, contrairement aux autres allusions qui évoquent un objet, une personne, un ouvrage, comme celle qu’on lit dans les exemples 1 et 2 :

(1) Mais ce peut-être encore, cette plainte, une espèce de façon de chanter, comme l’écrit à sa mère le plus fameux négociant jamais en poste au Harrar. (PVC, p. 46-47)

(2) Et quand ils en parlaient, c’étaient comme s’ils évoquaient une incarnation de la douceur, de la bonté : Madeleine Paillusseau, comme une héroïne de roman naturaliste. Ce qu’elle était, au fond, c’est-à-dire la Félicité au cœur simple, qui entoure d’une affection sans limite les enfants d’une autre. (PVC, p. 21, nous soulignons dans les deux exemples)

3À l’inverse, on entend en 3 sous l’énoncé principal les paroles bibliques reprises dans un cantique de Noël, et en (4) les paroles de l’évangile de Matthieu qui évoquent l’efficacité de la prière3 :

(3) Mais cette histoire de toilettes évaluées à quarante points (lorsque enfin je pus me les offrir, la veille de vacances de Noël, on m’en fit cadeau en signe de paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, ce qui me vexa, car je les avais chèrement gagnés…) (PVC,p. 42)4

(4) Le dimanche, et c’est officiel, nous nous accordons un après-midi de congé. Mais frappez et on vous ouvrira, ce dont ne se privent pas quelques promeneurs, au nom de la nécessité, d’un petit bonjour à donner, ou du passe-droit de l’amitié. (PVC, p. 121-122)

4L’expansion étendue du nom paix en 3 et la combinaison de l’impératif et de l’apostrophe dans le récit en 4 produisent une disparate énonciative qui signale discrètement les allusions.

1. Les différentes configurations allusives

5Trois configurations allusives émergent de ce corpus : les allusions interdiscursives qui font entendre une expression courante, une parole de tout le monde – (exemple 5) ; les allusions intertextuelles qui mobilisent un intertexte externe identifiable (exemple 6) ; les allusions intratextuelles enfin qui mobilisent un intertexte interne (exemple 7) :

(5) Le père le vit [son fils nouveau-né] et repartit faire don de son corps à la patrie, laquelle, par le biais de la nation reconnaissante, grava son nom sur le monument aux morts de la commune, situé derrière l’église, et adopta l’orphelin. (PVC, p. 55)

(6) Mais ceux-là désormais qui formaient sa clientèle périphérique étaient interdits d’accès par les travaux de terrassements, repoussés par les divisions de pelles blindées, détournés au pied de la colline. Enfermée dans sa citadelle, Anne, sœur Anne, ne voyait rien venir. (PVC, p. 175)

(7) En quoi nous n’avons plus à nous inquiéter, elle connaît le chemin, maintenant. Elle n’a plus besoin de son gentil cousin pour la prendre par la main et l’entraîner dans les tréfonds. Et donc ouf, ils sont sauvés. (PVC, p. 143)

6Les expressions lexicalisées en 5 sont aussi des fragments d’énoncés marqués dans l’interdiscours, des tournures usuelles à la fois défigées et remotivées. En 6 et 7, on entend un énoncé célèbre du conte Barbe-bleue de Perrault et l’énoncé final des Hommes illustres, deuxième volet de la suite romanesque familiale de Rouaud.

7Ces configurations allusives font entendre l’ailleurs discursif en le laissant deviner (degré faible) ou en le donnant à reconnaître (degré fort) au lecteur, contrairement aux formes marquées, quelles qu’elles soient, qui l’exhibent : tournées vers le déjà dit, parfois vers le multiplement-déjà-dit (Authier-Revuz 1995 : 475), les allusions réalisent cette dimension dialogique interdiscursive dans l’interaction avec le lecteur, et dans l’interaction de l’énonciateur avec son propre discours. C’est cette triple orientation dialogique de l’allusion (interdiscursive, interlocutive, autodialogique) que nous allons étudier dans son rapport au sujet singulier de l’écriture en montrant comment le dispositif énonciatif de ces allusions sert les stratégies discursives. L’idée qui sous-tend ce travail est que le discours construit un rapport non conflictuel mais distancié entre la singularité de l’écriture et l’extériorité qui le constitue, il « prend à bras le corps », sans le nier, le déjà-dit dont la langue est lestée pour en redécouvrir les potentialités discursives et l’intégrer à la dynamique de l’écriture.

2. Allusion et énoncé dialogique

8Proche de la citation d’un côté, et de la modalisation autonymique de l’autre5, l’allusion s’en distingue néanmoins par l’absence de marquage du segment emprunté et de sa source, par son intentionnalité à la production et sa saillance à la réception6.

9Dans l’approche praxématique du dialogisme que nous adoptons, l’allusion est un énoncé dialogique7. Elle présente une dualité énonciative hiérarchisée8, dans laquelle l’énoncé [e] n’est pas seulement imputable mais bien attribuable à une source énonciative individuelle ou collective, et s’est déjà constitué en « événement énonciatif » repérable. La présence de [e] reste néanmoins interprétative et le dialogisme « n’est interprétable comme tel que par le co(n)texte ou la mémoire discursive » (Bres 2007 : 52). L’emprunt non explicité et non balisé correspond au franchissement d’un seuil (Authier-Revuz 2000 : 217), comme on le voit dans l’exemple 8, dans lequel le segment (a) que nous soulignons en gras est allusif tandis que le segment (b), placé en italiques par l’auteur lui-même, est citatif :

(8) (a) Dites seulement une parole qui ne se referme pas sur le vide absolu, qui laisse une chance minuscule, et pas même à l’espérance, simplement à une intuition poétique, tortueuse, intrigante, comme, par exemple, (b) de sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance. (SCC, p. 91)

10Aucune marque n’indique en (a) l’emprunt tronqué aux paroles du centurion romain à Jésus, reprises dans la liturgie catholique9, en revanche les italiques en (b) exhibent et délimitent l’emprunt à Proust10.

11Enfin, si l’allusion est certes un fait d’intertextualité, nous l’envisageons bien comme un énoncé dialogique : si elle convoque localement un texte dans un autre texte, elle ne se réduit pas à cette convocation, mais la travaille dans le dialogue que le texte noue avec ces autres textes11.

3. Allusion et dialogisme interdiscursif : feuilletage énonciatif et récursivité

12C’est la dimension interdiscursive qui s’impose d’emblée dans les allusions. Le discours s’actualise en reprise d’un énoncé déjà actualisé, parfois en lui faisant subir des remaniements, mais sans le rendre méconnaissable pour autant : substitution de patrie à médecine en 5 (d’où le détournement), changement de régime énonciativo-temporel en 6 (imparfait, effacement du déterminant possessif ma et de l’apostrophe), présence en 7 après le coordonnant de clôture d’un donc adverbial qui modalise en les confirmant les propos déjà tenus par le narrateur. L’énoncé repris est suffisamment phagocyté pour être dilué dans l’énoncé enchâssant, et suffisamment prégnant pour resurgir en arrière plan.

13Ainsi lorsque le narrateur évoque dans Les champs d’honneur sa tante Marie, une « tante de poche » dit-il, attachante et bigote, son discours est constamment contaminé par des allusions liturgiques et bibliques qui feuillettent sa voix et lui donnent un ton railleur, doucement ironique. Ces allusions reprennent les mots de la tante, qui reprennent eux-mêmes des expressions toutes faites, prêtes à l’emploi dans un discours d’emprunt dévot et compassé :

(9) Antoine de Padoue est attesté : né à Lisbonne, compagnon de frère François, grand voyageur, grand prédicateur, on le recense parmi les docteurs de l’Église. Comment avec un tel bagage s’est-il vu confier le ministère des objets perdus ? Voies du Seigneur impénétrables. (CH, p. 69)

(10) La tante se serait dépensée sans compter pour s’opposer à cette clochardisation du jardin. À coups de tube de colle, de sparadraps de fortune et d’appels au ciel. Elle eût considéré de son devoir de poursuivre l’œuvre du neveu disparu. Elle eût fait cela en mémoire de lui. Elle fut au contraire la première à lâcher prise. (CH, p. 96)

(11) À chaque apparition dans le couloir elle annonçait la raison de son passage. Elle tendait son maigre cou fripé par la porte de la cuisine et, en femme pressée, lançait sans s’arrêter, de sa petite voix sautillante : « Je vais acheter du beurre » (…) Souvent il n’y a encore personne dans la cuisine. (…) Qu’à cela ne tienne. Elle replace son cou sur ses épaules et en avant Seigneur, car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire. (CH, p. 98-99)

14En 11, l’énoncé allusif fait dialoguer l’énonciateur principal (le narrateur), un premier énonciateur enchâssé (le personnage de la tante Marie), et un énonciateur enchâssé second, « hyperénonciateur » (Maingueneau 2004) ou ON-locuteur (Anscombre 2005), dans son visage plus spécifiquement chrétien. L’exemple 10 est complexe, car l’intégration énonciative de l’allusion est plus poussée. La désactualisation temporelle par le subjonctif, préféré au conditionnel qui aurait déclenché l’interprétation en DIL, souligne paradoxalement l’émergence de la parole christique (« vous ferez cela en mémoire de moi »), qui glose la phrase précédente. Qu’il choisisse la continuité en 10 ou la réorientation énonciative par l’apostrophe en 11, le narrateur est traversé par des voix entre lesquelles il ne tranche pas, et qu’il prend en charge avec humour. Les allusions épaississent l’énoncé principal et mettent en abyme les paroles de la tante.

15L’emprunt s’effectue parfois à la faveur du discours indirect libre, qui partage encore un peu plus l’énonciation :

(12) Elle ne prie pas le visage dans les mains comme à l’église où, bras écartés, il lui faut trois chaises, sous peine de gifler son prochain. Dans l’intimité, ce serait une marque de laisser-aller, d’abandon, bien peu digne de celui qui a tant souffert pour elle et pour la multitude en rémission des péchés – les péchés de la multitude en priorité, car, pour ceux de la tante, il n’y avait certes pas de quoi se suspendre à une croix. (CH, p. 99)

16Au DIL (« ce serait une marque de laisser-aller »), succède l’enchâssement supplémentaire des paroles évangéliques (Matthieu 26, 28), le narrateur reprenant la main après le tiretdans une glose malicieuse qui discute avec l’énonciation typifiante et récursive de l’allusion12. En cet endroit, l’énoncé enchâssant récupère le déjà dit, le « multiplement déjà dit » dans la Bible elle-même, mais aussi le « multiplement déjà ressassé » de l’énonciation dévote, devenu énoncé modèle, stéréotypé. L’énonciation allusive du narrateur entre en dialogue avec l’énonciation figée de l’expression et la redynamise en contexte. La profondeur énonciative de l’allusion se perçoit également lorsqu’elle investit le lieu discursif de la parenthèse qui permet de rendre ambiguë la source énonciative. À l’emprunt citationnel se superpose alors l’effet de court-circuitage énonciatif du discours direct libre, comme en 13 :

(13) Et maintenant, confiez ce scénario à un metteur en scène et voyez ce qu’il en ferait (mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font) : il les précipiterait ahuris l’un vers l’autre, leur demanderait de s’étreindre fougueusement dans la joie des retrouvailles, et ni Jésus, ni Marie-Madeleine, ni le metteur en scène n’auraient compris le fin mot de la résurrection. (CH, p. 112)

17Certes, la fonction mémorielle et ludique de telles allusions est évidente, mais dans ce contexte romanesque, qui évoque la foi du charbonnier de la tante, la parole du narrateur en convoquant un énoncé connu s’ajuste aussi aux paroles de la tante, répétées par mimétisme discursif. Cet ajustement permet l’accord affectif du narrateur à l’énonciatrice source, dans une attitude moqueuse et attendrie, jusqu’à modifier le régime énonciatif en instaurant celle-ci comme allocutaire :

(14) Tante Marie, qui es, nous l’espérons, dans le saint des saints, aie pitié de nous13 qui avons dû passer nos examens sans tes cierges, affronter la vie sans tes prières, et suivons ce parcours du combattant démuni, bras ballants, sans la force ni l’exemple de ton neveu, notre père (cent ans d’indulgence14). (CH,p. 71)

18L’énoncé dans lequel surgit l’allusion est adressé à une allocutaire absente, à défaut d’être totalement fictive, et relègue le lecteur au statut du tiers. Seule demeure l’ossature du signifiant de l’énoncé enchâssé (apostrophe à la tante / à Dieu, expansion relative qui es + locatif, locution verbale avoir / prendre pitié), ossaturedans laquelle s’immisce le commentaire du narrateur (incidente nous l’espérons). Mais l’« effet allusion » est d’autant plus fort que celle-ci apparaît sur fond de récurrence et de dynamique d’écriture : la saillance et la récurrence de l’allusion lui donnent le statut de fait de style, qui sert en l’occurrence des effets de reconfiguration énonciative empathique avec les personnages.

19Dans sa dimension interdiscursive et dans cette œuvre, l’allusion opère un « télescopage » d’énoncés, pour reprendre un terme de M. Bonhomme15: si la citation relève du collage d’un segment autonome et détachable (Maingueneau 2004, 2005), l’allusion relève plutôt d’un montage qui fait passer l’énoncé second de l’exhibition au fondu-enchaîné, proposant ainsi au récepteur érigé en co-énonciateur une « lecture dialogique » plus inférentielle16.

4. Allusion et orientation interlocutive : réactivation discursive, connivence et empathie

20L’écriture chez Rouaud se singularise paradoxalement par le recours à l’autre, dans une « manière de dire » (expression récurrente chez cet auteur) qui ne lui est pas propre mais qu’elle s’approprie, et qu’elle partage avec le lecteur, et potentiellement « tout le monde ». L’orientation interlocutive de l’allusion appelle une réception à la fois connivente et empathique, nous allons le voir17.

21Lorsque l’allusion fait entendre la voix d’un énonciateur collectif ou proverbial, la connivence recherchée est plutôt culturelle et postule un énonciataire partageant les mêmes références, qui sait reconnaître la voix de la doxa, de la phraséologie chrétienne, littéraire, sociale, etc. Ainsi, certaines allusions populaires font entendre des phrases sentencieuses18 ou des tournures usuelles, sans qu’aucun marqueur dialogique ne vienne préciser l’altérité énonciative, laissée à la sagacité du lecteur. Ce sont les exemples 15 et 16 :

(15) L’envie de printemps est si criante après les mois sombres qu’on se rebelle contre les tenues d’hiver (cette idée que sur sa seule livrée l’hirondelle fera le printemps) (CH, p. 24)

(16) Une stupeur métaphysique gagna les rangs de la classe. Des anges passaient, repassaient, se télescopaient dans un bruyant silence. (MPP, p. 58)

22L’origine énonciative, même anonyme et collective, est passée sous silence ; le narrateur récupère ces expressions dans sa propre parole, avec différents phénomènes d’appropriation discursive : modalité assertive et changement temporel en 15, variation temporelle, dérivationnelle, lexicale et gradation en 16. Par le renvoi à un ON-DIT et par la revitalisation discursive19, le narrateur s’assure de la séduction du destinataire par la reconnaissance d’une familiarité langagière (« il parle comme nous »). Il exhume des énoncés collectifs, ancrés dans la mémoire discursive et l’imaginaire langagier d’une France rurale et religieuse, énoncés en sommeil qu’il recycle en les resémantisant. Ce phénomène que M. Bonhomme appelle « relocutivité discursive » atteste de la prise en charge de l’allusion par l’énonciateur : il ne remet pas en cause le figement, qui devient le signal même de l’allusion, mais fait circuler l’énoncé figé et re-suscite son pouvoir d’évocation. La connivence est d’autant plus réussie que l’énonciateur se donne comme membre de la communauté linguistique qu’il convoque dans son discours : aucune forme ne marque généralement l’extériorité à cette voix collective, dont le narrateur valide le contenu tout en le faisant jouer avec son propre point de vue. Le jeu est parfois explicité comme en 15 grâce au syntagme nominal démonstratif cette idée qui tient à distance, par la cataphore, le savoir exprimé par l’énoncé enchâssé et simultanément y adhère par l’exophore mémorielle. La convergence des points de vue s’ajoute alors au montage d’énoncés, y compris lorsque la voix enchâssée surgit au détour de la phrase. L’hétérogénéité est alors résolue contextuellement. Ainsi en 17, le narrateur évoque le remembrement de la Bretagne dans les années soixante :

(17) Le grand ensemblier, dans le secret de son cabinet, passa sur la Bretagne un bras ravageur comme un soudard débarrasse une table encombrée. Sur ce terrain déblayé il redessina de vastes rectangles bien dégagés, traça des pistes stabilisées larges et droites, et, jugeant que cela était bel et bon, apposa sa signature au bas de son grand œuvre. (HI, p. 43)

23Le contexte, les choix lexicaux (grand ensemblier, redessina, traça)et la comparaison (légèrement) impie de l’homme à un soudard, homme chargé dans la Genèse d’être le « grand ensemblier » des ouvrages de Dieu, préparent l’allusion et le jeu sur la stéréotypie discursive né de la reprise ad libitum de l’énoncé célèbre : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon » (Genèse I, 31). L’allusion, quand elle ne joue pas sur la surprise et l’inattendu, réalise alors l’orientation interlocutive du discours en ce qu’elle répond à l’attente du récepteur, en formulant elle-même l’énoncé qu’il attendait, ou qu’il avait déjà formulé intérieurement, la lecture devenant selon le mot de Vouilloux « puissance de réécriture ».

24L’allusion est donc orientée vers le lecteur parce qu’elle sollicite de lui sa reconnaissance, son appréciation, voire sa formulation anticipante, mais aussi parce qu’elle masque localement et temporairement l’opposition entre les instances énonciatives narrateur / lecteur et concourt, dans les termes de la praxématique, à une subjectivité en idem. Actualisant « une position énonciative floue où le même et l’autre ne sont pas dissociés » (Barbéris 2005 : 169), la subjectivité en idem privilégie des formes langagières non actualisées20. Comme lieu discursif du partage des représentations et du flottement du même et de l’autre, l’allusion contribue à cette énonciation empathique qui place la co-énonciation comme horizon de la lecture.

25Les allusions intratextuelles que nous envisageons dans notre dernière partie sont également tournées vers le lecteur, par la familiarité avec l’œuvre de Rouaud qu’elles requièrent, mais travaillent également la relation du discours à lui-même.

5. Allusion intratextuelle, autodialogisme21 et réénonciation

26L’allusion s’effectue parfois dans notre corpus en reprise dissensuelle par le narrateur lui-même des propos qu’il a déjà tenus. Ces dissensus auto-dialogiques sont modérés chez Rouaud et se signalent plutôt comme des retours critiques sur sa propre parole que comme un strict désaccord. Dans l’exemple suivant (exemple 7 repris avec un contexte élargi), le narrateur évoque l’événement qui déclenche ce qu’il présente comme le retour à la vie de sa mère après dix années de deuil conjugal – un fou rire de celle-ci devant le cadavre d’un homme « ventripotent, massif », lequel lui rappelle Hardy, le célèbre compagnon de Laurel :

(7) Là c’était notre mère qu’il s’agissait de tirer d’embarras, laquelle va éclater de rire au nez de la Walkyrie endeuillée si les sirènes d’alarme ne précipitent pas tout ce petit monde éploré à la cave. En quoi nous n’avons plus à nous inquiéter, elle connaît le chemin, maintenant. Elle n’a plus besoin de son gentil cousin pour la prendre par la main et l’entraîner dans les tréfonds. Et donc ouf, ils sont sauvés. Sauf qu’à ce moment, (…) quelqu’un, un moraliste, sans doute, s’avise : mon Dieu, c’est affreux. (PVC, p. 143)

27Le segment souligné est la reprise de l’excipit des Hommes illustres (exemple 18 ci-dessous).L’énoncé « ouf, nous sommes sauvés » clôt le passage qui raconte comment un cousin sauve la mère du narrateur du bombardement de Nantes du 16 septembre 1943, sauvetage qui signe la possibilité d’une descendance, et donc la vie à venir du narrateur et de ses sœurs :

(18) (…) c’est notre chance, le cri que tu pousses alerte ton gentil cousin qui te repère enfin dans le nuage de fumée et, te tirant par la main, t’entraîne en courant vers les caves du café Molière tandis qu’au même moment, dans le cinéma dévasté, l’écran incendié jette ses derniers feux – ouf, nous sommes sauvés. (HI, p. 174)

28L’altération de 18 est mesurable en 7 pour le lecteur qui a reconnu l’allusion : et qui boucle l’énonciation, donc qui modalise en confirmant l’énoncé enchâssé, le passage du nous inclusif au ils anaphorique mémoriel. Toutes marques qui rendent saillant l’énoncé final de 18sans l’expliciter et facilitent une réception connivente.

29Certes, on voit bien comment – et à quel point – dans de telles allusions, la dimension interlocutive est présente : la connivence n’est pas alors seulement « requise » mais aussi « offerte » (Authier 2000 : 221-22) par le narrateur au lecteur, car en donnant à lire et l’énoncé source et l’allusion, le narrateur lui offre le plaisir de la reconnaissance et l’avènement d’une communauté entre eux. Rouaud ne se prive pas de solliciter une certaine communion avec le lecteur, parfois même au détour d’une phrase, comme en 19, exemple dans lequel l’emprunt est signalé par une formule métalinguistique, là où la seule présence exotique de l’adjectif néguentropique aurait suffi au lecteur attentif (pour avoir déjà sorti son dictionnaire à la lecture de l’adjectif dans Les champs d’honneur22) :

(19) (…) qu’elle quitta pour épouser, le quatre juillet mil neuf cent quarante-six, Joseph Rouaud, dit le grand Joseph, notre père néguentropique et autres qualificatifs. (PVC, p. 12)

30Le commentaire « et autres qualificatifs » exhibe le dialogisme citatif de l’adjectif et établit une filiation entre les romans.

31Mais cette interlocutivité, pour prégnante qu’elle soit, n’occulte pas la tension autodialogique : l’énonciateur réagit dans l’écriture aux propos qu’il a tenus, et adopte un point de vue critique sur sa propre création, avec un clin d’œil mi-amusé mi-ironique à destination du lecteur (que l’on pourrait gloser par « je sais, j’en ai déjà parlé »). La reprise-altération souligne la distance que le narrateur prend à ce moment-là du texte avec son activité d’écriture, dans une énonciation non sérieuse qui permet de soulager ce que nous proposons d’appeler la « dramatisation » de la représentation romanesque d’un référent personnel douloureux (la mort du père, le sauvetage miraculeux des bombes allemandes de la mère, etc.). Ce phénomène de détente énonciative et d’autodérision qui nous apparaît en 7 est constant chez Rouaud, dont l’écriture oscille entre le grave et le cocasse, entre le tragique (la « loi des séries23 ») et le comique (« Nez coulé24 »). Les allusions intratextuelles font alors état d’une activité de réénonciation : l’énonciateur principal enchâsse un énoncé tenu antérieurement, en le réinterprétant à sa manière et en le faisant dialoguer avec son propre point de vue actuel (Barbéris 2005 : 160). L’allusion intratextuelle n’est donc pas seulement un phénomène citatif, mais un phénomène autodialogique qui tend « à poser en autre la parole du même » (Barbéris 2005 : 169), à débusquer l’extériorité au sein de sa propre parole et à en jouer.

32C’est encore le même phénomène mais plus complexe que nous pouvons lire en 21, plus complexe parce que l’allusion intratextuelle est le résultat d’un premier travail dialogique : l’énoncé enchâssé est préalablement emprunté à une source sous forme de citation en 20, puis est retravaillé en allusion autodialogique en 21 (on a alors une récursivité du phénomène, [E] enchâsse un énoncé [e] lui-même enchâssant l’énoncé [e’]). Les paroles tirées de l’Évangile de Jean (Jean 21, 24) entendues en 21 par le lecteur, le sont au terme d’un parcours d’un roman à l’autre et d’une citation non attribuée à l’allusion intratextuelle :

(20) Comme le lendemain 27 décembre est la Saint-Jean l’Évangéliste, il n’oublie pas en vous embrassant de vous souhaiter votre fête. (…) alors quelle tête ferez-vous quand vous apprendrez, des années plus tard, qu’il vous a donné ce prénom-là, fêté à cette date-là, parce que c’est celui que portait le disciple bien-aimé ? (…) Beaucoup plus tard encore il vous viendra à l’esprit que c’est aussi celui-là, le préféré, qui a rendu compte : « C’est ce disciple qui témoigne au sujet de ces choses et qui les a écrites. » // Il vous arrivera quelquefois de raconter que les derniers mots qu’il vous adresse furent pour vous souhaiter votre fête. Non par goût d’arranger la vérité (« Nous savons que son témoignage est vrai ») mais parce que cela fait une fin à laquelle la coda n’ajoute pas grand-chose (…) (HI, p. 106-107)

(21) Par lequel [corps percé] elle va livrer au monde la vie et la mort. La vie à nous trois : Marie-Annick (…), Marie-Paule (…) et puis moi (…), Jean, dont la fête le vingt sept décembre commémore le souvenir du disciple bien aimé, celui qui témoigne au sujet de ces choses et qui les a écrites, le porteur de bonne nouvelle, le quatrième évangéliste, celui aussi, mais je n’y crois pas, quelque chose ne colle pas, de l’Apocalypse, pas la même écriture, ce style grandiloquent, ampoulé, ce magasin des accessoires de film de série B (…) mais là non, vraiment. (PVC,p. 67-68)

33Entre 20 et 21, le degré d’actualisation énonciative de l’énoncé enchâssé s’est affaibli au profit d’une intégration textuelle plus forte, sollicitant certes la mémoire du lecteur, mais révélant le travail de réénonciation approbatrice de la parole déjà citée / tenue. L’autodialogisme privilégie ici la rémanence des paroles d’un texte à l’autre, surgies d’abord comme extérieures sous forme de citation, et réactualisées comme intériorisées sous forme d’allusion, qui scénarise la prise de conscience du contenu programmatique du prénom de l’auteur : Jean, celui qui rend témoignage auprès des autres.

Conclusion

34L’allusion telle que nous l’avons analysée comme altérité énonciative d’emprunt, mobilise toutes les dimensions du dialogisme. Selon la fonctionnalité qu’elle acquiert dans le discours, l’allusion privilégie telle ou telle orientation dialogique : dialogue entre le discours et la parole de l’autre, entre l’énonciateur et le pôle de la réception, ou entre le discours et lui-même.

35La multidimensionnalité dialogique de l’allusion analysée sur pièces, ainsi que sa saillance discursive et sa récurrence témoignent également de son statut figural dans l’écriture des romans familiaux de Rouaud, si l’on suit M. Bonhomme dans sa définition des figures25. Elle construit l’ethos d’un narrateur en énonciateur allusif, qui, en empathie avec ses « familiers illustres » (excipit de SCC, p. 189), mais aussi avec ses lecteurs,et à travers eux avec des communautés linguistiques diverses (chrétienne, proverbiale, rurale, littéraire), prend le risque tout en l’assumant de laisser pénétrer sa parole d’une parole qui ne lui appartient pas en propre. Rouaud dans ces romans, ne semble en effet pas dupe de l’illusion d’une parole singulière, autonome et autarcique. L’extra-territorialité des discours est affichée et même assumée : si l’allusion est le signe d’une revendication de singularité, ce n’est pas celle d’une parole singulière, inédite, mais d’un travail singulier, innovant même, sur une langue et un fonds discursif communs. Le ton ne sera pas le même dans les romans suivants, où la mémoire ne joue plus le rôle principal et où la relation au monde fictionnel est sans cesse discutée par l’auteur.

Notes de bas de page numériques

1  Soulignée dans Freyermuth 2004 et Salvan 2009.

2  L’allusion, comme modalisation autonymique d’emprunt chez Authier-Revuz (2000), est appelée détournement par Bres (2001 : 88, repris par Leroy 2005, et 2007 : 52). Certes, ne serait-ce que par sa recontextualisation et parfois sa modification (formelle, illocutoire, etc.), l’énoncé « évoqué » est altéré, mais le terme de détournement reste néanmoins trop spécifique : le détournement implique souvent une intention de pastiche (perceptible dans l’exemple de Echenoz détournant Flaubert que donne J. Bres). Or, le pastiche, s’il peut l’être, n’est pas toujours visé dans l’allusion. Le détournement est donc pour nous un mode allusif parmi d’autres.

3  « Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira » (Matthieu 7, 7).

4  Les allusions, jamais marquées dans le texte source, seront désormais soulignées en italiques gras.

5  Rappelons que la modalisation autonymique est une configuration énonciative complexe qui « correspond au dédoublement – méta-énonciatif – d’un dire qui, en un point, tout à la fois fait usage des mots pour parler des « choses », et fait retour sur ces mots, pris comme objets, en mention. En ces points, le dire se représente comme « n’allant plus de soi » : le signe, au lieu d’y remplir, « transparent », dans l’effacement de soi, sa fonction médiatrice, s’interpose comme réel, présence ou corps, rencontré dans le trajet du dire, et s’y impose comme objet de celui-ci » (Authier-Revuz 2000 : 211).

6  Nous n’abordons pas ici les allusions inconscientes qui s’expriment « à l’insu » du locuteur, ni celles qui échappent au récepteur (Authier-Revuz 2000 : 225-228). Nous situant dans un discours littéraire, nous considérons que celui-ci « crée les conditions » de la reconnaissance des allusions et qu’elles relèvent d’une intentionnalité.

7  Le dialogisme est pour Bres (2007 : 38) « la capacité de l’énoncé à faire entendre, outre la voix du locuteur-énonciateur, une (ou plusieurs) voix qui le feuillette(nt) énonciativement », et plus largement et « un principe qui gouverne toute pratique langagière, et au-delà toute pratique humaine » (Bres et Nowakowska 2006 : 23), selon lequel tout discours est orienté vers d’autres discours dans sa production comme dans son interprétation.

8  Dualité ou pluralité des voix ? L’allusion présente souvent plus qu’une dualité énonciative, bien que l’analyse réduise souvent l’altérité à une voix seconde. L’allusion permet d’étudier le pluriel des voix, leur feuilletage et leur récursivité, car à la présence d’un déjà dit unique, l’allusion combine potentiellement une circulation du multiple discursif (voir Leroy 2005 : 204-205).

9  « Seigneur, reprit le Centurion, je ne mérite pas que tu entres sous mon toit, mais dis seulement un mot et mon enfant sera guéri » (Matthieu 8, 8) ; repris par « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri », paroles prononcées peu avant la communion.

10  Ce segment (b) constitue une citation, une particitation telle que la définit D. Maingueneau (2004), non attribuée mais marquée « par un décalage interne à l’énonciation, qui peut être de nature graphique, phonétique, paralinguistique… » (2004 : 112), ici l’italique.

11  Sur ce point, voir Bres et Nowakowska (2006 : 25-26) : « À la différence de ce qu’on entend habituellement par intertextualité – relation qu’un texte pose localement avec tel ou tel autre texte –, le dialogisme interdiscursif structure fondamentalement tout texte, en ce que celui-ci est obligatoirement réponse (Bakhtine 1952/1979/1984 : 298-299) à des textes antérieurs ».

12  Cette allusion est reprise dans Pour vos cadeaux, sur fond d’autres allusions littéraires, et est accompagnée d’une parenthèse désambiguïsante amusée: « (…) encore sous le choc des prônes menaçants de Louis-Marie Grignon-de-Montfort, lequel, s’il lutta férocement contre le jansénisme, n’encourageait pas pour autant à goûter aux plaisirs de la vie, et des régimes d’austérité du terrible abbé de Rancé, celui dont Chateaubriand à la demande de son confesseur dut raconter la vie en rémission de ses péchés (ceux du vicomte) » (PVC,p. 11). L’expression en rémission des péchés est récurrente dans le Nouveau Testament (Mt 26, 28 ; Mc 1, 4 ; Luc 3, 3 ; Actes 2, 38 ; 10, 43).

13  Déformation du début du Notre Père : « Notre Père qui es aux cieux, (…) prends pitié de nous ».

14  Segment célèbre issu des chansons sur les guerres de religion en France au XVIe siècle et repris par La Fontaine dans une lettre à sa femme, pour évoquer son arrivée à Bellac, commune du Limousin : « Ce sont morceaux de rochers/Entés les uns sur les autres,/Et qui font dire aux cochers/De terribles patenôtres./Des plus sages à la fin/Ce chemin/Épuise la patience./Qui n’y fait que murmurer/Sans jurer,/Gagne cent ans d’indulgence. » Source : Brigitte Buffard-Moret : « Sara la baigneuse ou Les avatars d’une chanson poétique de la Renaissance », communication au Groupe Hugo du 21 octobre 2006, consultable en ligne à l’adresse : http://groupugo.div.jussieu.fr/Groupugo/doc/06-10-21Buffard-Moret.pdf (consulté le 18 mai 2009).

15  « Télescopage » ou émergence par collision (2005 : 60).

16  B. Vouilloux étudiant l’allusion à un tableau dans le texte parle de « textes superposés » : « Lire une allusion, c’est lire deux textes superposés, déchiffrer un palimpseste : le texte allusif et le(s) texte(s) alludé(s), et maintenir l’écart d’où se dégage le sens, développer donc une lecture comme puissance de réécriture. » (2005 : 31) Je remercie Lucile Gaudin pour m’avoir signalé ce texte.

17  Si la dimension interlocutive de l’allusion a été maintes fois envisagée, elle l’a été comme orientation du discours vers l’interlocuteur – pour solliciter la reconnaissance ou l’élucidation d’une allusion (Authier-Revuz 2000 : 220-224) – ou encore vers l’énonciataire comme potentiel énonciateur (Leroy 2005 : 207), mais pas comme interaction avec le discours-réponse de l’énonciataire (Bres et Nowakowska 2008).

18  Phrases dont la maîtrise de certaines « fait partie du sens des mots. Connaître par exemple le sens du mot apparence, c’est savoir en particulier que Les apparences sont trompeuses. » (Anscombre 2005 : 90)

19 Une étude des défigements reste à faire chez Rouaud, qui permettrait d’envisager des énoncés métaphoriques assis sur des expressions toutes faites, tels que : « La modernité se reconnaît en ce qu’elle refuse d’accommoder les restes) (HI, p. 42, contexte d’après-guerre dans lequel la modernité représente la victoire sur les privations et les restrictions) ; « En revanche, elle se permettait de signaler à son neveu frondeur qu’on approchait de Pâques et que les confessionnaux l’attendaient pour le grand nettoyage de printemps. » (HI, p. 85, rapprochement humoristique entre la pénitence et l’assainissement des maisons après l’hiver calfeutré). Pour être plus précise, il y a moins défigement – par remotivation – que jeuavec le figement et une manière de parler.

20  C’est ce choix d’une textualité en idem qui nous semble caractéristique de la suite romanesque familiale de Rouaud et c’est notamment comme marque de textualité en idem que nous analysons le choix de la personne 4 nous en préférence à la personne 1 je attendue, substitution traditionnellement analysée comme effacement de soi par la critique littéraire (Herzfeld 2007).

21  Cette dimension autodialogique concerne « les rapports de dialogue entre le sujet parlant et sa propre parole » (Bakhtine 1929/1963/1970 : 212, cité par Bres 2005 : 53).

22  « Jamais de son vivant notre père néguentropique n’aurait laissé les portails se démanteler » (CH,p. 92). La néguentropie – terme et concept issus de la thermodynamique – est la tendance à l’organisation et la réorganisation permanente d’un système.

23  Expression qui renvoie à la suite des décès au sein de la famille Rouaud, elle-même prise dans un réseau de renvois : « c’était la loi des séries en somme » (CH p. 9) ; « une fâcheuse loi des séries » (PVC p. 82).

24  Allusion à une anecdote amusante à propos du grand-père dans CH (p. 13-14).

25  Pour M. Bonhomme, l’allusion se distingue de la citation par son orientation illocutoire tant interlocutive que cognitive de l’allusion et ses effets perlocutoires : « Figure du sous-entendu suggérant un fait connu seulement de quelques-uns, l’allusion a pour effet perlocutoire de resserrer les liens entre ceux qui la comprennent, tout en augmentant le prestige du locuteur qui sait l’employer à bon escient » (2005 : 169). L’allusion (répertoriée comme « figure de communion » par Perelman et Olbrechts-Tyteca 1988) s’oppose à la citation, que Bonhomme range du côté de l’intertextualité : « Fondée sur un autre facteur illocutoire, celui de l’intertextualité, la figure de la citation permet d’entretenir la mémoire collective d’une communauté culturelle, tout en créant une connivence intellectuelle entre ses membres. » (2005 : 169)

Bibliographie

Corpus d’étude

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— 1993, Des hommes illustres (HI), Paris, Minuit.— 1996, Le monde à peu près (MPP), Paris, Minuit.— 1998, Pour vos cadeaux (PVC), Paris, Minuit.
— 1999, Sur la scène comme au ciel (SCC), Paris, Minuit.

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Pour citer cet article

Geneviève Salvan, « Réécrire de connivence : les fortunes dialogiques de l’allusion », paru dans Ci-Dit, Communications du IVe Ci-dit, Réécrire de connivence : les fortunes dialogiques de l’allusion, mis en ligne le 02 février 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/cidit/index.html?id=604.


Auteurs

Geneviève Salvan

BCL, Université Nice Sophia-Antipolis, CNRS, MSH de Nice

BCL, Université Nice Sophia-Antipolis, CNRS, MSH de Nice