Ci-Dit | Communications du IVe Ci-dit Colloque international, Nice 11-13 juin 2009 

Véronique Magaud  : 

Petit parcours de la notion d’hystérie dans la presse et de sa citation polémique : raison pratique de l’altérité absolue

Résumé

La notion d’hystérie déclinée sous différentes formes dans la presse (anaphore nominale, structure synaptique, syntagme verbal, etc…) rend compte du comportement vocal et posturo-gestuel de l’Autre. Cette étude s’attache à montrer comment la notion procède de discours et de gesta narrativisés indexés sur des doxaï et condense des attitudes de rejet à l’égard d’autrui. Par ailleurs, elle examine les moyens sémiotiques utilisés dans les citations et les gloses qui les accompagnent et qui visent à discréditer les personnes invoquées par le truchement de procédés polyphoniques que nous regroupons sous les notions de modus topiques et d’indicateurs de démesure.

Abstract

Hysteria term in newspapers appears in different forms (noun anaphora, noun phrase, verbal phrase, etc…) and refers to vocal and gestural behaviors of others.
This present analysis aims at showing how the term corresponds to narrative reported speech indexed to doxaï and compress rejection attitudes towards others. Otherwise, it is devoted to semiotic means used in quotations and their following glosses and contributing to bringing discredit on others through polyphonic means we called modus indexed on quality topos and excessiveness indicators.

Index

Mots-clés : dialogisme , doxa, hystérie, modus topique, presse

Keywords : dialogism , doxa, hysteria, newspapers, quality topos

Plan

Texte intégral

1Au-delà de son usage nosologique et de son sens commun, la dénomination hystérie ponctue abondamment le texte de presse au point qu’il apparaît intéressant, dans une perspective médiologique, de s’interroger sur le mode de transmission et de présentation des objets constitutifs de cette institution discursive et sur la « raison pratique »1 des procédés utilisés, de leurs motivations pragmatiques. C’est donc dans une double perspective que s’inscrit l’étude que nous proposons de faire sur la notion d’hystérie et les citations qui l’accompagnent : voir en quoi la notion et sa citation nous informent d’une part sur l’économie du discours journalistique et d’autre part sur les rapports que ce dernier entretient avec l’Autre « objet » et l’Autre lecteur. Pour cerner ces phénomènes, quelques axes d’analyse nous ont paru particulièrement opératoires : d’une part, appréhender la notion comme lieu d’inscription de phénomènes dialogiques par le biais des doxaï sous-jacentes aux raisonnements enthymématiques et via le sémantisme des syntagmes verbaux où la notion s’insère ; d’autre part, appréhender la hiérarchisation des points de vue par le truchement des citations et des gloses qui les accompagnent. Ces dernières sont à rattacher à des phénomènes de dialogisme et de polyphonie que nous considérons à l’instar de R. Amossy (2005) comme respectivement indexés sur la doxa et convoquant des points de vue.2

2Aussi cette analyse vise-t-elle d’une part à déterminer comment la notion procède de discours ou de gesta narrativisés car elle scotomise des attitudes de rejet à l’égard d’autrui ; et d’autre part à voir par quels moyens sémiotiques les citations et les gloses qui les accompagnent convoquent et disqualifient les comportements verbaux, vocaux et posturo-gestuels de l’Autre et comment elles se rattachent à un dialogisme interlocutif.

Corpus et types d’occurrences de la notion

3Cette étude porte sur un corpus d’articles extraits du Monde, du Monde Diplomatique et de Libération des années 80 à aujourd’hui. Elle s’articule autour de deux constatations : si le syntagme dans lequel s’insère la notion comporte un relationnel préfixé par anti-, on est en présence de discours ou de gesta narrativisés ; en revanche, dans tous les autres types d’occurrences, la notion est suivie de phénomènes de discours rapportés.

Présence de la notion dans les syntagmes verbaux et nominaux

4La notion qui est suivie d’une expansion de type relationnel préfacée par anti- n’entraîne pas de suites citationnelles, comme le montrent les deux extraits ci-dessous :

Accusations. 24 heures après la tragédie, les Moscovites encore sous le choc ont facilement cédé à l’hystérie anticaucasienne. Même si aucun élément de l’enquête ne permet de prouver un lien entre l’attentat de mardi soir et le combat indépendantiste tchétchène, presque tout le monde croit à cette piste.3
[…] Les anciens adversaires de la guerre civile ont souvent été contraints de fraterniser dans les camps de concentration hitlériens. Cela les a incités à former par la suite des coalitions entre socialistes et conservateurs pendant des décennies, puis à négocier âprement autour du sacro-saint concept de la « concertation sociale ». La réforme judiciaire du ministre Broda fera date par son caractère irréversible. Significatif, à cet égard, est le refus catégorique de l'Autriche de
s'abandonner à l'hystérie antiterroriste à la mode, quelles qu'aient pu être les pressions des Allemands ou des Israéliens.4

5En revanche, lorsque la notion est accompagnée de relationnels comportant une suffixation en -iste, elle s’accompagne de suites citationnelles ou de phénomènes d’hypotypose, comme l’attestent les deux extraits suivants :

[…] Après la défaite contre les Argentins en match d'ouverture, on pensait en avoir fini avec l'hystérie rugbystique. Hélas ! Les Bleus ont battu successivement la Namibie, l'Irlande et la Géorgie [...]. Déjà les cris de guerre fusent de partout, (...) on va les manger, on va bouffer du Black, on va tout donner.5
[…] Quand Maréchal crée le Canard, l'ambiance n'est pas pourtant pas à la franche rigolade. La première guerre mondiale bat son plein, et les autres titres de la presse française
donnent alors dans l'hystérie nationaliste (« les cadavres de Boches sentent plus mauvais que ceux des soldats français » peut-on notamment y lire).6

6Ces syntagmes comportent des sèmes communs, à savoir + collectif / + déchaînement / + démesuré.

La notion hystérie dans des structures synaptiques

7Les autres occurrences de la notion concernent les synapsies. La notion y figure en place secondaire et est régie par un terme de tête explicite ou vague.

[...] Papy triomphe quand même de sa famille esclavagiste car, avec son nouveau-Paic-Excel-ultradégraissant-plus-besoin-d'essuyer, il est parvenu à déclencher auprès de ses deux petites-filles une crise d'hystérie,genre les nattes dressées sur la tête, que leur maman, subitement matérialisée, aura bien du mal à refroidir.7
[…] Sur le même plateau, on peut voir en direct les réactions des participants encore en lice. Plus qu'un chant des pleurs, on assiste à
une scène d'hystérie collective. On se tord de douleur, on lance à la regrettée des messages de brûlante affection ; l'un d'eux dit même : « je jure qu'on passera bientôt nos vacances tous ensemble ! ».8
M. Ricardo Perdomo, l'orateur grandiloquent, préside ce conseil. Lorsqu'il rend au passage un bref hommage à l'ancien président Napoléon Duarte, le qualifiant de « père de la nouvelle démocratie salvadorienne », un murmure désapprobateur monte du public. En revanche, de vrais cris d'hystérie poussés par un groupe de dames accueillent l'avertissement, lancé d'une voix forte, par M. Perdomo : « le peuple finira par tourner le dos à l'opposition aveugle et barbare ».
9

8La structure synaptique est suivie de citations ou de procédés d'hypotypose qui consistent à décrire une scène de façon vivante comme si elle se déroulait sous nos yeux10.

9Le terme hystérie renvoie à l'usage métonymique courant qui consiste à ne retenir du complexe psychique que ses manifestations émotionnelles corporelles ou vocales. Il renvoie en effet à un comportement paroxystique ponctuel et réactif et comporte les sèmes + incontrôlable / démesuré + réactif + incident.

Structures thématiques

10La notion figure également dans des structures thématiques où elle est introduite par des présentatifs ou des existentiels. Elle comporte, comme dans les exemples précédents, des suites citationnelles ou des phénomènes d’hypotypose.

Une fois passé le cauchemar à l'accoutrement, il y a les gâteaux à faire à J-1, les sodas à acheter, l'hystérie des petits à juguler, « mamaaaan, elles sont où mes tongs jauuuuuuunes ? » etc. Une fois sur place c'est struggle for life.11
La virulence de la critique des lois dites « lois Aubry » sur la réduction du temps de travail après le changement de majorité en 2002 a parfois
frôlé l'hystérie. « La France ne doit pas être un parc de loisirs » déclarait durant l'été 2003 J.-P Raffarin, alors premier ministre.12
[...] Les avions reviennent et
c'est l'hystérie. Habitants et journalistes se jettent le nez dans la boue, espérant cette fois encore en réchapper. Les bombes tomberont un peu plus loin. Un jeune homme se relève, regarde sa mère en pleine crise de nerfs. Dans son regard, une colère qui dépasse tout ce qu'il peut exprimer. Il montre le poing aux avions qui s'éloignent et hurle, de toute la force de sa voix : « Va te faire f..., Eltsine ! ».13

11Dans ces extraits, le terme hystérie renvoie à un usage métonymique et peut être paraphrasé par affolement et exagération.

Le terme hystérie comme coréférent

12La notion est ici employée comme reformulant métaphorique polémique.

Le Japon devient le bouc émissaire des malheurs des Américains. Les medias sont mis à contribution pour entretenir cette hystérie.14
La presse de Ryad, jusque là très prudente, se déchaîne désormais sans retenue contre les ayatollahs dont les turpitudes sont dénoncées à longueur de colonnes.
Cette hystérie contraste sensiblement avec le ton adopté précédemment, en particulier depuis la fin 1986, lorsqu'il existait au sein de l'OPEP un accord tacite -seulement tacite ?- entre Saoudiens et Iraniens.15

13Notre analyse ne retiendra pas ces occurrences dans la mesure où le coréférent hystérie ne renvoie pas à des phénomènes de discours rapportés.

Dialogisme et discours / gesta narrativisé

14Les syntagmes où le terme hystérie est suivi d’une expansion adjectivale préfixée par anti-condensent le comportement adversatif à l'égard d'un groupe ou d'un peuple. Le caractère narrativisé de ces séquences, à savoir scotomiser des attitudes de rejet d’autrui, procède de phénomènes dialogiques dans la mesure où elles convoquent une doxa. Celle-ci affleure sous la forme d’un enthymème et repose sur des syllogismes ; elle procède également du sémantisme des verbes noyaux.

Disqualification et doxa

15Lorsque Libération parle d’hystérie anticaucasienne pour qualifier le comportement des Moscovites, la disqualification découle du sémantisme du préfixe anti- et de la charge axiologique du terme hystérie. Elle procède également de façon plus souterraine du syllogisme sous-jacent à l’énoncé. Reprenons notre extrait :

24 heures après la tragédie, les Moscovites encore sous le choc ont facilement cédé à l’hystérie anticaucasienne. Même si aucun élément de l’enquête ne permet de prouver un lien entre l’attentat de mardi soir et le combat indépendantiste tchétchène, presque tout le monde croit à cette piste.16L’énoncé repose sur le syllogisme suivant : quand on accuse un groupe sans preuve, cela relève de l’hystérie ; or, les Moscovites imputent les attentats aux Caucasiens ; donc les Moscovites ont facilement cédé à l’hystérie anticaucasienne.
La réforme judiciaire du ministre Broda fera date par son caractère irréversible. Significatif, à cet égard, est le refus catégorique de l'Autriche de s'abandonner à l'hystérie antiterroriste à la mode, quelles qu'aient pu être les pressions des Allemands ou des Israéliens.17

16Dans ce deuxième extrait, on peut mettre en évidence le syllogisme suivant : quand on prend un groupe pour cible, on s’abandonne à l’hystérie ; or, il est de bon ton de s’attaquer aux terroristes ; donc la plupart des pays s’abandonnent à l’hystérie antiterroriste.

17La disqualification implicite du comportement d'autrui procède du sémantisme des mots (anti- implique un comportement adversatif), de la doxa sur laquelle repose l’enthymème qui consiste à fustiger tout déchaînement contre un groupe, une nation, un peuple, à prendre un groupe comme bouc émissaire. Cela a une incidence sur l'ethos de l'autre. En contrepoint, on construit un ethos éthique.

Discours / gesta narrativisé et indexation sur une doxa rationaliste

18Les syntagmes comportant le terme hystérie sont également indexés sur une doxa rationaliste qui procède du sémantisme des verbes introduisant la séquence hystérie suivie d’un relationnel. En effet, les syntagmes s'abandonner à l’hystérie antiterroriste, donner dans l’hystérie nationaliste, céder à l’hystérie anticaucasienne, être en proie à l’hystérie antitchétchène renvoient à des émotions incontrôlables et surtout à des comportements aliénés. Ces verbes comportent les sèmes suivants : + état émotionnel, + aliénation ; – rationalité, – résistance. Ils sont parfois renforcés par des modalisations disqualifiantes, comme facilement, à la mode, qui renvoient à l'argument de la quantité valorisant ce qui est admis par le plus grand nombre.

19Ces syntagmes verbaux sont dévalorisés au regard d'une doxa rationaliste qui consiste à valoriser le contrôle de soi et constituent par ailleurs du discours ou gesta narrativisé dans la mesure où ils condensent des comportements verbo-gestuels.

Dialogisme et argument ad hominem

20Le dialogisme repose également sur la double lecture à laquelle conduit le syntagme nominal. Par exemple, dans cet extrait : « les Moscovites ont facilement cédé à l'hystérie anticaucasienne », il peut en effet s'agir de l'hystérie propre aux personnes hostiles aux Caucasiens ou de l'hystérie provoquée par l'anticausianisme. Dans cet autre extrait, « les autres titres de la presse donnent alors dans l'hystérie nationaliste », s'agit-il de l'hystérie liée au nationalisme ou de l'hystérie propre aux nationalistes ?

21En somme, s'agit-il de disqualifier des personnes par un argument ad hominem personnel ou circonstanciel ? En effet, le syntagme nominal conduit à une double lecture, celle qui consiste à vilipender un mouvement, une idéologie à l'origine de déchaînements violents et celle qui attribue cette responsabilité à des personnes. Le syntagme nominalisé ne permet pas de se prononcer pour une lecture prédicative ou une lecture causative / consécutive. Dans un cas, les personnes sont présentées comme aliénées, dans l'autre la responsabilité incomberait à une manipulation dont on ne verrait que les effets. L'enjeu est d'importance car se mêlent deux doxaï : l'une qui consiste à tenir pour responsable l'idéologie portée par un contexte socio-historique, l'autre les personnes qui la relaient. Vieux débat qui continue de traverser la société.

Points de vue via les modus topiques, les indicateurs de démesure et l’amplification ironique

22Les citations qui suivent la notion sont marquées par ce que nous appelons des indicateurs de démesure qui sont destinés à jeter le discrédit sur le groupe qu’on convoque. Quant aux gloses qui accompagnent les citations, elles sont indexées sur le lieu de la quantité, disqualifiant les comportements verbaux, vocaux, et posturo-gestuels de l’Autre, et se rattachent à un dialogisme interlocutif dans la mesure où elles forcent la complicité du lecteur en lui prêtant des valeurs.

Citations et modus topiques

23Les citations qui mettent en scène les paroles, les comportements vocaux, gestuels et posturaux d'autrui relèvent toutes du mode exemplaire. En effet, les gloses qui préfacent ou suivent les citations comme par exemple « peut-on notamment y lire, etc., genre » trahissent le caractère représentatif de la citation et l'inscrivent dans un ensemble d'énonciations ou d'attitudes posturo-gestuelles similaires. Le point de vue de l'énonciateur apparaît à travers les modalisations que l'on regroupe sous l’expression modus topique car ces particules modales sont indexées sur le lieu de la quantité. Le lectorat est supposé dévaloriser ce lieu. Aussi les comportements multicanaux d'autrui qui sont rapportés sont-ils disqualifiés par le biais du point de vue de l'énonciateur qui assigne aux autres voix et comportements un ethos négatif reposant sur le lieu de la quantité c'est-à-dire sur le caractère sérié et stéréoptypé de leurs actes.

24Les modus topiques comme la particule modale genre, la modalisation peut-on notamment lire, la locution abrégée etc., l'expression à la mode véhiculent un jugement dépréciatif et valorisent de fait l'argument de la qualité. Dans l'extrait suivant :

La première guerre mondiale bat son plein, et les autres titres de la presse française donnent alors dans l'hystérie nationaliste (« les cadavres de Boches sentent plus mauvais que ceux des soldats français » peut-on notamment y lire).18

25La modalisation dans peut-on lire indique une sélection parmi une série d'autres occurrences du même type, renforcée par notamment ; dans cet autre extrait, la particule modale genre saisit un comportement cliché :

Il est parvenu à déclencher auprès de ses deux petites-filles une crise d'hystérie, genre les nattes dressées sur la tête[...].19

26Dans l’énoncé suivant,

Significatif, à cet égard, est le refus catégorique de l'Autriche de s'abandonner à l'hystérie antiterroriste à la mode […].20

27L'expansionprépositionnelleà la mode indique qu'il s'agit d'un comportement dénué de toute originalité et fonctionnant sur le mode mimétique ; l'abréviation etc. dans l’extrait ci-dessous indique qu'il s'agit d'un exemple de comportement dont l'ensemble n'apporterait pas plus d'informations :

[…] Il y a les gâteaux à faire à J-1, les sodas à acheter, l'hystérie des petits à juguler, « mamaaaan, elles sont où mes tongs jauuuuuuunes ? » etc.21

L’extrait suivant comporte un verbe locutoire dont la valeur modale relève du même phénomène :

La virulence de la critique des lois dites « lois Aubry » sur la réduction du temps de travail après le changement de majorité en 2002 a parfois frôlé l'hystérie. « La France ne doit pas être un parc de loisirs » déclarait durant l'été 2003 J.-P Raffarin, alors premier ministre.22

28L’imparfait du verbe locutoire revêt en effet une valeur itérative qui fait entendre une série de déclarations similaires.

29Aussi le dénigrement d'autrui procède-t-il de la juxtaposition de points de vue dont l'un est disqualifiant par le truchement de ces modus topiques qui dévalorisent les actes d'autrui en les indexant sur l'argument de la quantité. Par ailleurs, ces modus topiques reposent sur un dialogisme interlocutif : ils constituent un clin d’œil à l’adresse du lecteur, fonctionnent sur le mode implicite en sous-entendant un énoncé du type vous voyez ce que je veux dire.

Mise en scène des comportements par des indicateurs de démesure

30La disqualification d'autrui procède également au sein même de la citation d'indicateurs de démesure qui discréditent autrui. Il s'agit d'une part de ridiculiser l'autre en montrant que ses propos ou ses comportements reposent sur le lieu de l'excès qui renvoie l'autre dans le hors culture.

31Cette disqualification s'opère par le truchement d'indicateurs vocaux comme le montrent les deux citations suivantes où la démesure procède de l'allongement de voyelles et de groupes rythmiques ; l'autre est dénigré via des caractéristiques physiologiques :

« Mamaaaan, elles sont où mes tongs jauuuuuuunes ? » etc.23Robeeeert ! Laurent ! Chriiiiiistophe !! Ravanelllllli ! Dans l'hystérie, la chasse aux autographes est ouverte.24

32Ces procédés constituent une réfutation ad personam. La disqualification se fait également via le choix de citations où dominent des hyperboles et le lieu de l'excès (« les cadavres de Boches sentent plus mauvais que ceux des soldats français »)25 : ici l'autre est discrédité par ses jugements excessifs ; disqualification encore par le biais d'amalgame (Les 35h -La France-parc de loisirs)26 : l'autre est accusé indirectement de paralogisme ; discrédit enfin par la démesure liée à des postures de personnes hors d'elles et le lieu de l'excès (« genre les nattes dressées sur la tête »)27. Il s'agit bien là de fustiger le comportement d'autrui par le biais de réfutations ad hominem et ad personam c'est-à-dire en leur attribuant un ethos irrationnel, marqué par l'excès. L'énonciateur valorise de ce fait en creux un ethos pondéré et le lieu de l'ordre qu’il impute au lecteur.

Discrédit, amplification ironique et argument de la quantité

33Le mot hystérie suivi ou non d'expansion adjectivale est accompagné de procédés tropologiques comme l'hypotypose qui consiste à rendre vivante, actuelle la scène décrite28 et de discours indirect libre. Ils se manifestent dans nos exemples par l'emploi de l'indéfini on exclusif, d'hyperboles, d'anaphores rhétoriques, l'emploi du présent actuel. L'emploi du on exclusif dépersonnalise les acteurs qui sont pris comme entité collective, typifie le comportement des personnes et leur confère un caractère stéréotypé. Le point de vue de l'énonciateur se manifeste par la radicale altérité dans laquelle il tient les agissements d'autrui, comme l’attestent le on exclusif, l'emploi d'hyperboles (brûlante, se tordre de douleur, les manger, puis les bouffer), d'anaphores rhétoriques (on va (3 fois) ; on (2 fois)) :

Plus qu’un chant de pleurs, on assiste à une scène d’hystérie collective. On se tord de douleurs, on lance à la regrettée des messages de brûlante affection […].29
Après la défaite contre les Argentins en match d’ouverture, on pensait en avoir fini avec l’hystérie rugbystique. Hélas ! Les Bleus ont battu successivement la Namibie, l’Irlande et la Géorgie […]. Déjà les cris de guerre fusent de partout, […] on va les manger, on va bouffer du Black, on va tout donner.
30

34La distance de l'énonciateur tient à l'ironie qui procède de l'isotopie de la démesure et du grotesque. Il réactive chez le lecteur une doxa qui se déprend de la contagion des émotions et de l’excès.

En guise de conclusion : Hystérie, antimodèle et vecteur de polémicité

35Par l'emploi du terme hystérie, le discours journalistique pose un antimodèle duquel les lecteurs sont invités à se déprendre. Cet antimodèle procède d’une schématisation31 polémique qui consiste à donner une image négative et stéréotypée de l'autre et à le poser dans son altérité radicale selon une logique de l'épouvantail. Ce discrédit que l’on jette sur l'autre vise à faire triompher un type de doxa sans que soient mises en perspective ou en contradiction les thèses adverses. Si bien qu'on donne une image grotesque du groupe ou des personnes évoqués. Est posé corrélativement l'image d'un lectorat avide de coups bas, comme si son adhésion nécessitait de ridiculiser un autre ou de créer un groupe repoussoir. Surtout on ôte au groupe discrédité toute épaisseur politique en lui conférant un ethos aliéné si bien que le lecteur dispose de bien peu d’arguments pour se faire une idée juste des événements et n’a aucune prise pour les appréhender de façon objective ou pour y répondre sans pathos. De fait, ce type de procédés conduit à une vision manichéenne et simplificatrice de façon à donner une vision représentative d'un événement sans se noyer dans les contradictions.

36Par ailleurs, la notion d’hystérie participe d'un positionnement institutionnel visant à créer une dynamique avec le lectorat en suscitant l'indignation, le mépris, le sarcasme. En outre, il fait l’économie d’une réfutation directe qu’il laisse au lectorat le soin de faire lui-même.

Notes de bas de page numériques

1 Régis Debray, Cours de médiologie générale, Paris, Gallimard, 1991.

2  « Le dialogisme interdiscursif désigne en fait dans le discours argumentatif la trame sur le fond de laquelle seule peuvent se mettre en place les stratégies argumentatives : il constitue le dialogue interne dans lequel s'élabore la parole du sujet. Il est l'ensemble d'évidences, de croyances, de représentations, d'argumentaires au sein desquels le sujet s'oriente pour advenir par la parole […]. En d'autres termes, le locuteur est à la fois constitué par la parole de l'autre qui le traverse à son insu (il ne peut dire ni se dire en dehors de la doxa de son temps : c'est le dialogisme) ; et sujet intentionnel mobilisant les voix et les points de vue pour agir sur son allocutaire (c'est la polyphonie) ». pp.67-68.

3  Libération, 10 août 2000. Moscou en proie à l’hystérie antitchétchène. Les médias accusent « les bandits terroristes » de l’attentat.

4  Le Monde Diplomatique, Février 1984. L’Autriche, une voie socialiste.

5  Le Monde, 2 octobre 2007. Supporter.

6  Libération, 21 janvier 1995. Télévision. A 80 ans, le « Canard enchaîné » sait toujours faire des vagues.

7  Libération, 25 mars 2000. La vie en pub. Paic, Paca, pataquès.

8  Libération, 9 mai 2000. L’Espagne succombe à Big Brother. Le show mièvre et voyeuriste emballe (aussi)

9  Le Monde Diplomatique, Juin 1989. Au Salvador. Scènes de guerre, éclats de paix.

10  Jean-Jacques Robrieux, Éléments de rhétorique et d’argumentation, Paris, Bordas, 1993.

11  Libération, 25 juin 2007. En juin, les écoles festoient et les parents trinquent.

12  Le Monde, 9 juillet 2008. Travailler plus, pour gagner quoi ?

13  Libération, 6 janvier 1995. 74 heures au cœur de la bataille de Grozny.

14  Le Monde Diplomatique, Mars 1990. En opposition croissante avec les intérêts américains la politique industrielle japonaise n’a jamais cédé aux pratiques libérales.

15  Le Monde Diplomatique, Octobre 1987. Fragilité des monarchies pétrolières. L’Arabie saoudite, gardienne d’un ordre menacé.

16  Libération, 10 août 2000. Moscou en proie à l’hystérie antitchétchène. Les médias accusent « les bandits terroristes » de l’attentat.

17  Le Monde Diplomatique, Février 1984. L’Autriche, une voie socialiste.

18  Libération, 21 janvier 1995. Télévision. A 80 ans, le « Canard enchaîné » sait toujours faire des vagues.

19  Libération, 25 mars 2000. La vie en pub. Paic, Paca, pataquès.

20  Le Monde Diplomatique, Février 1984. L’Autriche, une voie socialiste.

21  Libération, 25 juin 2007. En juin, les écoles festoient et les parents trinquent.

22  Le Monde, 9 juillet 2008. Travailler plus pour gagner quoi ?

23  Libération, 25 juin 2007. En juin, les écoles festoient et les parents trinquent.

24  Libération, 29 août 1998. Foot.

25  Libération, 21 janvier 1995. Télévision. A « 80 ans», le « Canard enchaîné » sait toujours faire des vagues.

26  Le Monde, 9 juillet 2008. Travailler plus, pour gagner quoi ?

27  Libération,. 25 mars 2000. La vie en pub. Paic, Paca, pataquès.

28  Jean-Jacques Robrieux, Éléments de rhétorique et d’argumentation, Paris, Bordas, 1993.

29  Libération, 9 mai 2000. L’Espagne succombe à Big Brother.

30  Le Monde, 2octobre 2007. Supporter.

31  Jean-Blaise Grize, Logique naturelle et communications, Paris, P.U.F., 1996, p. 50.

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Pour citer cet article

Véronique Magaud, « Petit parcours de la notion d’hystérie dans la presse et de sa citation polémique : raison pratique de l’altérité absolue », paru dans Ci-Dit, Communications du IVe Ci-dit, Petit parcours de la notion d’hystérie dans la presse et de sa citation polémique : raison pratique de l’altérité absolue, mis en ligne le 02 février 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/cidit/index.html?id=538.


Auteurs

Véronique Magaud

Chargée de cours

Chargée de cours, Université de Toulon-Var

, Université de Toulon-Var