Ci-Dit | Communications du IVe Ci-dit Colloque international, Nice 11-13 juin 2009 

Francis Grossmann  : 

Renvoyer aux sources du savoir : voir et cf. dans le texte scientifique

Résumé

La valeur d’équivalent de voir remplie par cf. est relativement récente, et constitue une évolution – encore condamnée par certains – par rapport à la valeur d’origine du morphème dont il est l’abréviation.
Notre étude, fondée sur un corpus électronique de thèses, précise les usages du voir pointeur et du cf. en plaçant ces marqueurs dans le contexte plus large des outils du référencement utilisés dans l’écrit scientifique, et en faisant l’hypothèse d’un rôle « évidentiel » joué par ces structures, participant du système de la preuve. Elle vise aussi à décrire, en se situant dans une perspective intégrative, les interactions entre le système sémiographique de l’écrit, le marquage énonciatif, ainsi que certains phénomènes syntaxiques comme l’incise. L’étude empirique permet de comparer les usages des deux marqueurs dans plusieurs disciplines scientifiques.

Abstract

The use of cf. instead of voir(“see”) in French scientific writingis relatively new and still condemned by some academics, as it reflects a shift from the original meaning of the Latin verb confer, of which it is the abbreviation. Based on an electronic corpus of theses, our study describes various uses of voir and cf. We put these markers into the wider context of the tools used to signal reference in scientific writing. Our hypothesis is that these linguistic structures play an evidential role as they are used to introduce evidence into scientific argumentation. Adopting an integrative point of view, our study also aims at describing interactions, within the written text, between the semiotic system and pragmatic and syntactic levels, e.g. in the case of parenthetical clauses. Our presentation also contains an empirical study in which we compare the uses of both markers in several scientific disciplines.

Index

Mots-clés : écrit scientifique , évidentialité, marqueur métatextuel, polyphonie

Keywords : evidentiality , metatextual marker, polyphony, scientific text

Plan

Texte intégral

Le rituel socio-langagier de la communication académique supposerait qu’on sache distinguer strictement un matériau d’analyse, l’infratexte et un jeu de références théoriques, l’intertexte (…).
Yves Jeanneret

1A travers le cas particulier de deux marqueurs très spécifiques, voir et cf., il s’agit essentiellement pour nous de revisiter quelques aspects du marquage de la polyphonie dans le discours en les reliant aux enjeux de connaissance propres au texte scientifique. Nous ne nous interdirons pas cependant un rapide excursus pour examiner leur emploi dans d’autres genres. La première section est consacrée au rôle métatextuel des deux marqueurs. La seconde analyse leur statut évidentiel dans l’écrit scientifique. Enfin, une troisième section fournit quelques résultats d’une investigation dans le sous-genre particulier de la thèse, dans trois groupes de disciplines différentes (psychologie, mécanique/électronique, et sciences de l’éducation). Cette étude se fonde sur un corpus de 20 thèses : cinq en psychologie, huit en science appliquée (électronique et mécanique), cinq en sciences de l’éducation1. Dans les deux autres sections, on s’appuie ponctuellement sur des exemples issus de Frantext ou repérés grâce à Google Scholar.

1. Appels de référence et routines métatextuelles

1.1. Un écrit multiréférencé

2Une des caractéristiques principales de l’écrit scientifique est d’être un écrit multiréférencé (Grossmann, 2002, 2003), c’est-à-dire un discours indexé à des noms propres ayant des statuts divers : les uns, connus et ancrés dans la mémoire discursive d’une communauté scientifique particulière, jouent le rôle d’emblèmes de position, et permettent principalement au chercheur/producteur de texte de situer sa problématique ou ses choix épistémologiques ; les autres renvoient aux travaux des pairs et des prédécesseurs2, lorsqu’il y a besoin de s’y référer en tant que résultats, principes méthodologiques ou matériaux d’analyse. Le premier aspect semble surtout développé dans les disciplines des Sciences Humaines et Sociales (bien qu’on puisse le rencontrer également dans les autres domaines scientifiques). Le second est partie intégrante du processus cumulatif de la recherche scientifique, et partagé en tant que tel par toutes les disciplines.

3Si l’on reprend des catégories classiques, dans un discours dit polyphonique se superposent diverses voix, des voix dominantes et des voix dominées (Ducrot, 1984, Nølke et al. 2004, Fløttum, 2004, 2005, etc.)3. Le discours multiréférencé met au premier plan une voix d’auteur, les autres voix étant réduites aux emblèmes de position ou, parfois à un développement sous la forme d’énoncés reformulant un point de vue. Le discours scientifique fait généralement l’économie des citations au sens strict, se contentant le plus souvent de ces reformulations, parfois très allusives (Grossmann, 2002, 2003, Rinck, Boch & Grossmann, 2007). Il arrive cependant que la citation soit utilisée pour illustrer de manière caractéristique la position d’un auteur. Le discours scientifique est donc construit comme un palimpseste, qui révèle autant qu’il masque les innombrables textes à partir desquels il se construit. C’est dire à quel point le système de référence est fondamental dans l’économie du texte scientifique, et ce non seulement pour les raisons d’honnêteté intellectuelle et de rigueur généralement évoquées auprès des néophytes, mais parce qu’il construit en grande partie le système polyphonique du texte.

4Or, quel que soit le système d’appel de références utilisé (note de bas de page, système auteur-date, appel numérique), il intègre un micro-système de marqueurs de renvoi qui comprend des routines métatextuelles semi-lexicalisées mises ou non entre parenthèses introduites ou non dans une note de bas de page : `Pour… (ou sur…), on se reportera à…, on se reporter à…, on consultera suivi du nom d’auteur et de la date (dans le système auteur-date) ou la référence complète dans d’autres systèmes de référencement)

(1) [note] Pour une description détaillée des mécanismes de bifurcations, on se reportera à l’exposé de MEYER, M., J. Physique Colloq. 39 (1978) et à (I).

(2) un tel système, s’il est ergodique, est d’entropie nulle et Loosely Bernoulli (on se reportera à [1 ] pour les définitions précises) (S Ferenczi - Ann. Inst. Henri Poincaré, Probab. Stat, 1984 - numdam.org).

(3) Sur les rapports de Jaurès et Zola, très étroits au tournant du xxe siècle, on se reportera à l’article de Camille Grousselas, « Jaurès et l’oeuvre de Zola ».

5Il n’y a pas de figement complet de ces routines métatextuelles, et on trouve une certaine diversité des formulations :

(4) On pourra se reporter à Laurent Vidal, « Afrique, les risques du culturalisme », Le Journal du sida, 1995, 75-76 : 32-34.

(5) Se reporter à GARRAUD, Ph.: « Le recrutement des maires en milieu urbain: esquisse de typologie », Pouvoirs, nº 24, 1983, pp. 29-44. www.recercat.net/bitstream/2072/1473/1/ICPS10.pdf

(6) Sur ces questions on renverra à E. Fromm, Escape from Freedom, Londres, Routledge and Kegan, 1942, et à Freud, Malaise dans la civilisation, 1929, Paris, P.U.F., 1971.

6A ces marqueurs semi-lexicalisés, s’ajoute un système plus conventionnel de pointeurs, qui en français, se limite au voir jussif et à cf. ainsi qu’à leurs associés : voir aussi, voir par exemple, etc. L’évolution actuelle de l’écriture scientifique4, comme on l’a déjà entrevu à propos de la notion d’écrit multiréférencé, accentue une tendance déjà ancienne à ne pas intégrer syntaxiquement les citations et reformulations du dire d’autrui mais à les insérer sous forme de parenthèses ou d’incises.

7Il serait donc faux de dire que voir et cf., ainsi que les autres marqueurs, semi-lexicalisés, que nous venons d’évoquer,sont, en tant que tels, des indicateurs de citation. Ils introduisent quelque chose qui se trouve en sus de l’assertion principale, un complément par rapport à un énoncé. C’est le statut de ce « quelque chose d’autre » que nous voulons à présent préciser.

1.2. La fonction métatextuelle

8On peut se demander ce que voir et cf. ont en commun5. Les deux marqueurs sont apparemment assez éloignés du point de vue de leur origine et de leur sémantisme, mais ils ont des caractéristiques et des fonctions proches en discours, et un fonctionnement sémiotique assez semblables :

  • Ils renvoient tous deux à un complément d’information signalé par l’auteur à son lecteur ; en ce sens, ce sont bien des marqueurs métatextuels, même s’ils sont locaux, par opposition aux marqueurs métatextuels structuraux qui attirent l’attention du lecteur sur l’organisation du texte.

  • Ils sont souvent utilisés pour se référer au discours d’autrui (emploi intertextuel), mais peuvent aussi avoir un emploi intratextuel (renvoi à une partie du texte) ; nous nous intéresserons ici exclusivement au premier aspect, sauf dans la partie empirique, pour mieux connaître quel type d’emploi est privilégié ;

  • Ils introduisent souvent des incises parenthétiques, ou, dans certains systèmes de référencement, des notes de bas de page ou de fin.

9Ces incises à fonction de renvoi sont métatextuelles au sens strict du terme : elles donnent une indication portant sur le texte, ou plus généralement, sur un segment du texte. Ce faisant, elles peuvent assumer des fonctions diverses : fournir la référence d’une assertion, introduite dans le texte, mais aussi, plus spécifiquement dans l’écrit scientifique, fournir une forme de validation, la référence à autrui servant tout à la fois à authentifier une source, et à servir d’argument ou de preuve dans la démonstration scientifique.

10Cf. et voir, dans la mesure où ils peuvent annoncer un renvoi vers un texte appartenant à un autre auteur, sont parfois présentés comme faisant partie des signaux de citation (au sens large du terme, intégrant la reformulation du dire d’autrui), mais, on l’a déjà noté, ils débordent cet emploi, et sont plutôt à intégrer aux marqueurs d’évidentialité ; on justifie à la section 2 leur intégration dans cette catégorie.

1.3. Usages dans l’écrit personnel et dans le compte-rendu

11Avant d’explorer de manière plus précise les usages scientifiques des deux marqueurs, il est intéressant d’examiner leur emploi dans d’autres genres. Dans l’usage du cf. en littérature ou dans l’écrit personnel, il y a de vrais spécialistes, qui en usent fréquemment, tandis que d’autres ne l’utilisent quasiment jamais. Il n’est pas étonnant que l’on trouve cette abréviation dans le style « sténographique », qui permet un renvoi sans explicitation, notamment dans le journal personnel ou intime : en voici deux exemples, dans le journal de Simone Weil et dans la correspondance de Alain Fournier-Jacques Rivière

(7) Mais André craint que, etc. (cf. plus haut). (Simone Weil).

(8) Berlioz céleste est généralement coco. Cf. ange adoré dont la céleste image. (Alain Fournier)

12Dans l’écrit personnel, le cf. est donc un signe de renvoi « à tout faire », permettant de signaler une relation, une analogie, une référence à quelque chose : soit pour renvoyer à un contexte (usage intra-textuel), soit pour renvoyer à un nom d’œuvre, ou à un auteur, soit encore à tout autre chose (événement, passage, etc.). Dans un genre comme le compte-rendu, l’utilisation du cf. est également très pratique :

(9) Le problème de la formation des catégories économiques dans les processus de constitution de la science économique à très long terme (cf. Mauss) est également soulevé. (Corinne Delmas, CR de l’ouvrage de Philippe Steiner, L’École durkheimienne et l’économie Genève, Librairie Droz, 2005, 369 p., bibl., index)

13C’est cet aspect pratique, souple, qui favorise son utilisation, y compris dans l’écriture contemporaine la plus familière. En revanche, dans le roman ou dans l’écrit personnel, l’utilisation du voir pointeur métatextuel est extrêmement rare (et très discriminante, Hervé Bazin et François Nourrissier étant des spécialistes dans les romans contemporains de Frantext !), mais on peut la trouver (9 occurrences dans Frantext, romans à partir de 1950). En dehors des gloses des éditeurs, je n’ai trouvé que des exemples de voir intratextuel « directionnels » (voir plus haut, voir ci-dessous), utilisés généralement de manière ludique ou ironique. Voir pointeur intertextuel apparaît, contrairement à cf., comme beaucoup plus « généraliste », et il est fondamentalement lié à l’écriture érudite ou savante. Le revers de l’utilisation très souple du cf. semble en effet être justement le fait qu’il produit un effet de sténographie, parfois mal accepté dans le style académique.

2. Voir et cf. marqueurs évidentiels

14Dans la littérature, la notion d’évidentialité recouvre l’ensemble des marques signalant la manière dont est obtenue une information énoncée par un locuteur. Ces marques, on le sait, sont grammaticalisées dans certaines langues, rendant possible de distinguer, pour reprendre la typologie la plus courante, entre les informations reçues par perception directe, par inférence, ou par ouï-dire. En français, la grammaticalisation des marques évidentielles restant très limitée, il s’agit pour l’essentiel de marqueurs lexicaux. On peut rapprocher les marqueurs évidentiels de certains marqueurs épistémiques (pour une discussion, voir Dendale et Tasmowski-De Ryck, 2001). Les deux catégories ne se confondent cependant pas, cette proximité résultant plutôt du fait qu’en spécifiant le statut de l’information obtenue, on fournit la plupart du temps, de ce fait même, une indication sur la valeur épistémique. Nous parlerons de valeur évidentielle pour désigner l’usage de voir et de cf. comme moyens de fournir un appui à un énoncé dans le discours scientifique : en signalant la source, l’auteur marque la provenance (par exemple en cas de discours d’autrui) et fournit une garantie de fiabilité à son lecteur.

2.1. Voir marqueur de constat

15Un certain nombre de marqueurs lexicaux appartenant au champ de la perception visuelle tels apparemment, visiblement, il apparaît que, il semble que… (Dendale, 1994) sont utilisés en français pour marquer l’inférence, ou parfois l’ouï-dire ; ils ont souvent une valeur modale de désengagement énonciatif, marquant une sorte de « dilution des responsabilités » (Nølke, 1994). Ce sont ces marqueurs qui ont attiré l’attention des chercheurs plutôt que ceux que l’on pourrait appeler les « marqueurs de constat », qui ont cependant un rôle important dans l’écrit scientifique. Le verbe voir, comme d’autres marques appartenant au même paradigme (observer, au vu de, s’apercevoir de, par exemple), y est très présent (Grossmann & Tutin, à paraître), ce qui n’a rien d’étonnant puisque ce type d’écrit accorde une grande importance à la preuve, et donc au marquage de la source de la connaissance comme l’a remarqué Chafe (1986) ; c’est en ce sens qu’on considèrera certains emplois de voir comme revêtant une fonction évidentielle, lorsque, portant sur la prédication principale exprimée dans un énoncé, le verbe signale un fait attesté ou attestable par consultation des données auxquelles est renvoyé le lecteur.

16Dans les écrits scientifiques, la dimension perceptuelle des lexèmes appartenant au champ sémantique de la vision, quand elle ne disparaît pas purement et simplement, passe au second plan. Ainsi, la dimension visuelle est-elle complètement absente dans une phrase comme :

(10) Nous avons vu que l’ambiguïté des mots rendait nécessaire l’utilisation du contexte qui seul permet de serrer leur sens. (Maurice Gross, 1989, Langue française, 83).

17Nous souscrivons à l’analyse de Leeman & Sakhokia Giraud (2007) selon laquelle le verbe voir est davantage un verbe d’intellection qu’un pur verbe de perception. Les emplois purement « concrets » du verbe sont rares. Dans sa fonction évidentielle, le verbe voir doit bien être considéré comme un verbe de constat, pour lequel la modalité perceptuelle peut être présente comme ci-dessous en (12) ou absente comme en (10). Le verbe sert alors à présenter un « fait », c’est-à-dire une assertion présupposée indiscutable, ayant fait l’objet d’une démonstration préalable, ou pouvant être vérifiée in situ. Grammaticalement, l’assertion présentée comme vérifiée ou vérifiable est généralement réalisée par une complétive, un SN abstrait, ou par une phrase, le verbe voir apparaissant alors dans une structure incise (ou incidente, si l’on suit la distinction de Riegel et al. 1994 : 461). Il s’agit d’une structure fréquente (Rooryck, 2001) pour les verbes à fonction évidentielle :

(11) Les métaphores vives, on l’a vu, sont sensibles au contexte (…) (Corpus Thèse, Linguistique).

18Le support visuel est parfois explicitement introduit à l’aide d’un localisateur :

(12) On voit dans la figure 1 du labyrinthe que, en condition “ information sur le but ”,
chaque fois qu’en situation de choix le sujet rapproche son index … (article de psychologie).

19La fonction de rappel avec le verbe voir constatif sans valeur perceptuelle (exemples 10 ou 11) autorise cependant, au plan pragmatique, des emplois qui ne sont pas possibles avec les constatifs visuels (exemple 12). Contrairement aux seconds, les premiers peuvent être utilisés en effet dans une fonction de guidage du lecteur, pour rappeler les éléments clés du raisonnement (en montrant ceux qui ont déjà fait l’objet d’une validation). La valeur évidentielle du voir constatif autorise également d’éventuels coups de force argumentatifs, permettant de faire passer pour validé, grâce à un on l’a vu, un énoncé qui n’était à l’origine qu’une simple assertion. Nous ne nous appesantirons pas sur cette dimension rhétorique, mais il est important de ne pas succomber à l’illusion qui confondrait la volonté de « faire preuve » avec la preuve elle-même. Les emplois de voir constatif à ancrage perceptuel, au présent de l’indicatif (exemple 12), se cantonnent quant à eux à leur fonction de renvoi aux données fournies.

2.2. Voir pointeur intra ou extra-textuel et voir constatif : points communs

20A côté de l’emploi constatif de voir (exemples 10, 11, 12), on relève l’emploi de pointeur textuel (intra- ou extra-textuel), très fréquent dans les écrits scientifiques, même si l’on peut aussi en trouver des exemples dans d’autres genres. C’est dans cet emploi que voir entre en concurrence avec Cf. :

(13) La progression de l’écart relatif des niveaux de chômage des actifs qualifiés et non qualifiés est une caractéristique particulière de ce phénomène inégalitaire (voir, par exemple, GLYN [1995]) (article économie)

21Cet emploi peut a priori apparaître très différent de l’emploi constatif, dans la mesure où il est très contraint, morphologiquement et syntaxiquement (infinitif à fonction jussive, structure parenthétique, localisateur obligatoire). On observe cependant plusieurs points communs entre ces deux emplois : le verbe voir dans les deux cas a principalement une fonction rhétorique, on peut le supprimer sans dommage pour l’apport informationnel « de base », comme en témoignent certaines structures syntaxiques spécifiques : incise pour l’emploi constatif ou structures parenthétiques pour l’emploi de pointeur. Il signale un « fait » (correspondant à une assertion présentée comme valide), prototypiquement introduit par une complétive dans le cas du verbe de constat alors qu’il précède le pointeur dans le deuxième cas6. Il peut intégrer une localisation (facultatif dans le premier emploi, obligatoire dans le second emploi). Enfin, sur le plan énonciatif, le verbe voir a une fonction dialogique marquée qui met en jeu le lecteur pris à témoin. Dans l’emploi constatif, le sujet est pratiquement toujours un on ou un nous inclusif, le lecteur étant pris à témoin dans la démonstration de la preuve (l’auteur enjoint le lecteur de co-constater le fait). Dans l’emploi de pointeur, le verbe voir est un impératif qui s’adresse au lecteur.

2.3. Nature de l’information fournie par voir ou cf.

22La question du statut épistémologique de cet ajout introduit par voir ou par cf. reste cependant à préciser. S’agit-il d’un simple complément d’information bibliographique, d’une ouverture intertextuelle ? Ou bien s’agit-il de renvoyer le lecteur à une source /à un matériau servant de preuve ? Dans bon nombre de cas, le fonctionnement est simple : l’auteur renvoie à une source complémentaire, ou fournit au lecteur le moyen de se reporter à un lieu du texte qui valide l’assertion. Dans d’autres cas, le fonctionnement est plus subtil et s’inscrit dans un jeu polyphonique complexe. C’est le cas, dans l’exemple ci-dessous :

(14) Dans cette hypothèse, à supposer que le schéma soit un bon indicateur de la vulgarisation (ce qui se discute (note), n’y aurait-il pas une opposition de deux figures de l’auteur (le savants vs le vulgarisateur) très différentes dans leur rapport au langage, aux notions et à la communauté savante, mais aussi au lecteur ?
(note) Cette conception est discutable si on oppose une conception dévalorisante de la vulgarisation à une survalorisation de la science, selon une logique qui sacralise une introuvable langue originelle parfaite (de la Science): voir Authier, J. 1982 : 46. (Alain Rabatel)

23L’appel de note introduit une glose, elle-même appuyée sur une référence à Authier, introduite par voir. Mais on peut aussi considérer que la référence introduite par voir fournit, par rétroaction, la source de la glose elle-même, l’auteur ayant pris à son compte l’assertion figurant chez Authier. Le marqueur joue donc également un rôle d’intégrateur du dire d’autrui, permettant à celui-ci de fonctionner comme arrière-plan, sans être introduit comme citation proprement dite.

24Au-delà de ces problèmes d’interprétation, liés au statut sémiotique des marqueurs, d’autres questions se posent également : y a-t-il une spécialisation de chacun d’eux? Pour tenter de répondre à cette question, il faut rappeler l’origine des deux marqueurs, en particulier, celle moins connue, du cf.

2.4. Voir et cf. : différences de motivation et de fonctionnement

25Voir et cf., on l’a déjà signalé, sont des marqueurs de renvoi qui s’insèrent dans le système plus général de gestion de la référence. Cependant, ils présentent aussi des différences. Le premier est un marqueur lexical, qui même à l’infinitif, et dans un emploi très figé, conserve sa motivation sémantique tandis que le second, devenu abréviation, l’a pratiquement perdue ; le sens du confer latin ‘compare’ n’est plus guère accessible au locuteur francophone moyen. Cependant, Cf., davantage que voir, et conformément à son étymologie, semble permettre un parallèle, une analogie, une comparaison.

26Certains tentent de préciser l’emploi spécifique de chaque marqueur dans l’écrit académique, ainsi que les conventions d’utilisation liées à leur entourage syntagmatique proche (avec différents connecteurs). Ainsi, Roberge (2009) souligne les différences de nuance selon le syntagme dont voir est la tête. Voir renverrait à une source dont on a présenté une synthèse, tandis Voir aussi renverrait « à une source supplémentaire qui corrobore une source dont on vient de parler ou qui fournit plus de détails ». Enfin, Mais voir renverrait « à une source qui présente une opinion différente, que l’on doit alors résumer brièvement ». Voir, en sus de sa valeur dialogique et évidentielle, n’est pas donc pas en tant que tel un marqueur de citation, mais plutôt ce que l’on pourrait appeler un « marqueur de synthèse ». Les deux valeurs « secondaires » identifiées par Roberge, sont parfaitement logiques, si l’on s’en tient au sens compositionnel des expressions complexes créées à partir de voir.

27Cependant, d’autres emplois de voir (sans connecteur)peuvent se trouver, autres que le renvoi « à une source dont on a présenté une synthèse », notamment le renvoi fait à une source justement pour éviter de présenter une synthèse générale sur un sujet, comme en témoignent ces exemples, récoltés grâce à Google Scholar à partir de ‘voir Kleiber’:

(15) Ce travail ne reprendra pas le problème dans son ensemble (voir G. Kleiber, 1988a et à paraître), mais focalisera son attention sur l’emploi générique.

(16) Sans développer ce point (voir Kleiber, 1994), on peut supposer qu’une relation lexicale préconstruite entre les signes bloque la métaphore.

28Par ailleurs, la liste présentée est réductrice, parce qu’elle ignore des structures prépositives (notamment celles introduites par pour) particulièrement productives dans l’écrit scientifique, spécifiant la nature de l’information à laquelle on invite le lecteur à se reporter :

(17) Pour un point de vue opposé, voir Kleiber (1984). ... /….. Pour une réponse à ces critiques, voir Kleiber (1999 с et à paraître a)/ ….. Pour d’autres traits, ouverts à discussion, voir Kleiber (1984). /… Pour un panorama sur l’ensemble de ces controverses, voir G. Kleiber (1981)….. A propos des modes d’existence et de la sémantique du verbe exister, voir Kleiber G. (1977)…

29Intégrée au texte, cette structure met le circonstant en tête de phrase, tandis qu’en note de bas de page, elle place tout aussi bien voir en tête qu’en seconde partie :

(18) (Note) Voir Kleiber (1987) pour la distinction entre itération, fréquence et habitualité, …
(Note) Pour les problèmes que pose l’application de la notion de prototype aux catégories superordonnées, voir G. Kleiber (1986 et à paraître a)

30Lorsque le marqueur se trouve inséré dans une parenthèse, il apparaît dans une indépendante juxtaposée comme en 19. L’exemple 20 montre un cas plus curieux au plan énonciatif, la parenthèse introduite par voir permettant de référer une assertion à son auteur-source, juste après le marqueur de reformulation « selon lui ».

(19) la relation préexiste au discours et elle est récupérable à partir des unités lexicales en cause (pour des cas analogues, voir Kleiber 1994 : 110).

(20) En effet, selon lui (voir Kleiber, 1999), l’idée du proverbe comme dénomination métalinguistique ne serait pas incompatible avec la capacité qu’ont (…).

31En résumé, dans le genre scientifique, voir est bien un marqueur de renvoi polyfonctionnel, que l’on peut trouver aussi bien en note qu’en parenthèse au sein du texte, ou même, beaucoup plus rarement, comme une « phrase » autonome au sein du texte. La nature de l’information référée peut être de trois ordres :

  • voir intertextuel permet de préciser la source d’un énoncé (ouvrage grâce au système auteur/date, ou localisation plus précise au sein d’un ouvrage : ex. voir l’introduction de… dans laquelle Kleiber précise sa position sur ce point).

  • voir intertextuel engage le lecteur à une lecture complémentaire, à un approfondissement lié à une question abordée par l’auteur, sans que cet ajout n’ait de fonction de validation de l’énoncé.

  • voir intertextuel permet d’introduire d’autres voix, en montrant la complexité d’un débat, la diversité des points de vue (notamment lorsqu’il figure dans des phraséologismes du type Sur ce point voir aussi … , Pour une discussion voir ….).

32Venons-en à présent au Cf. (lat. confer, impératif du verbe confero). Roberge rappelle qu’ « il veut dire mettre en parallèle, comparer », ce qui fait que pour lui, cf. « équivaut plus ou moins à mais voir ». Cette abréviation ne devrait donc pas, toujours selon lui, être utilisée à la place de voir lorsqu’il s’agit simplement de citer une source, « ce qui est une erreur encore trop fréquente ». Cependant, lorsqu’on consulte les systèmes de normes proposés aux apprentis chercheurs, on voit que ce point de vue n’est pas si partagé. Par exemple, l’Ecole Doctorale de Renne I, précise, dans ses « Indications et conseils relatifs à la présentation formelle des travaux de troisièmes cycles », que cf. s’emploie en lieu et place de voir, et demande donc aux apprentis chercheurs, de choisir « soit “cf.”, soit “ voir” pour tout le texte », prohibant l’alternance de l’une et l’autre expression.

33Ex. : cf. Plutarque, Vies, Paris, Les Belles Lettres (coll. G. Budée), 1957, p. 30 ; pour : voir Plutarque, Vies, Paris, Les Belles Lettres (coll. G. Budée), 1957, p. 30.

34Les dictionnaires ne nous tirent pas davantage d’embarras. Ainsi, le Petit Robert précise sobrement pour cf. « Indication invitant le lecteur à se référer à ce qui suit », ce que Le Brio explicite un peu en caractérisant cf. comme un « signe graphique à valeur de verbe invitant le lecteur à se reporter à ce qui suit (mot, texte) ». Le signalement de l’étymologie dans le Brio comme dans le Petit Robert montre bien l’ambiguïté fondamentale du signe : « du latin confer “compare”, imper. de conferre, comparer, rapprocher ». On peut donc aussi bien l’interpréter comme une demande faite au lecteur de comparer entre deux choses, que, plus simplement, comme un signe appelant au rapprochement, à une exemplification (c’est l’usage que font du cf. bon nombre de dictionnaires, lorsqu’ils fournissent des exemples correspondant à une définition). Anthony Grafton (1998 :17), dans son incisif ouvrage sur la note de bas de page, illustre bien la valeur polémique que peut prendre la valeur « comparative » du cf. en français :

(21) Cependant, contrairement à d’autres types d’accréditation, les notes en bas de page peuvent aussi offrir quelque divertissement - généralement sous la forme du coup de poignard dans le dos d’un collègue. La manière en est parfois très civile. Ainsi peut-on tranquillement compléter la citation d’un ouvrage du subtil mais assassin « cf. » (le compare anglais ou le vgl allemand) qui indique, tout au moins à l’attention du lecteur expert, qu’un autre point de vue figure dans l’ouvrage cité et que ce point de vue est erroné. 

35Ces subtilités semblent échapper à la plupart des scripteurs des écrits de recherche francophones contemporains. L’usage du marqueur est par ailleurs assez fluctuant, d’autant que manque un ouvrage de référence concernant le bon usage citationnel et l’utilisation des introducteurs de référence.

2.5. See et Cf. en anglais américain

36En anglais américain, même si des systèmes de normes tels que celui de l’APA (American Psychological Association), de la MLA (Modern Language Association, cf. le MLA Handbook for Writers of Research Papers (7th ed.) ou le Bluebook pour le droit ont tendance à réglementer les usages, pas mal de flottements subsistent également. Le see anglais semble bien plus répandu que le voir français, et du même coup, les valeurs d’emploi sont assez différentes, le cf. semblant à l’inverse moins répandu en anglais, ou ayant un usage plus spécialisé en lexicographie, et en droit. L’APA, par exemple, proscrit le cf., sauf pour des commentaires entre parenthèses, et demande de le remplacer par compare with. Le Bluebook, ouvrage de référence en droit américain7, fournit un exemple extrêmement détaillé des normes concernant les différents « signaux de citation », ou plutôt propose une tentative méritoire en ce sens. Nous nous limitons ci-dessous à un court extrait concernant les « signaux » qui nous intéressent, qui sont rangés dans la catégorie « (a) Signals that indicate support. »

(22) * See: Authority supports the proposition with which the citation is associated either implicitly or in the form of dicta «e.g.».

* See also: Authority is additional support for the proposition with which the citation is associated (but less direct than that indicated by “see” or “accord”). “See also” is commonly used to refer readers to authorities already cited or discussed «e.g.». The use of a parenthetical explanation of the source material’s relevance following a citation introduced by “see also” is encouraged.

* Cf.: Authority supports by analogy “Cf." literally means “compare." The citation will only appear relevant to the reader if it is explained. Consequently, parenthetical explanations of the analogy are strongly recommended «e.g.».

37A cette catégorie primaire des « marqueurs de source » (‘signals that indicate support’), s’ajoutent d’autres catégories plus complexes : (b) Signals that suggest a useful comparison (compare …with), (c) Signals that indicate contradiction (contra, but see, but cf.), (d) Signals that indicate background material (See generally). Pour chaque catégorie, des recommandations d’emploi sont faites. Mais cela n’empêche pas les problèmes d’interprétation, comme le montre bien Robbins (1999) dans un article consacré à l’usage du cf. en droit américain. Si nous nous sommes un peu appesanti sur cet exemple, c’est qu’il traduit selon nous le plus clairement, dans une discipline où il est important d’éviter toute ambiguïté, l’impossibilité d’un système de normes d’usage complètement explicite pour nos pointeurs métatextuels.

38Le problème qui se pose en effet, pour leur fonctionnement sémiotique, est justement leur double nature : ce sont à la fois des indicateurs directionnels (pointant vers le terme ou le texte qui les suit), et des articulateurs discursifs, parfois imbriqués eux-mêmes dans un micro-système les associant à d’autres connecteurs (mais voir, voir aussi, etc…). Il semble que cf., en introduisant un exemple, une analogie, une comparaison, ait davantage encore que voir cette possibilité d’articuler deux plans discursifs. Mais l’appel à voir introduit parfois également une analogie, ou une comparaison.

39En résumé à l’issue de ces deux premières sections, on peut dire que dans l’écriture de recherche, l’appel à « se reporter à », introduit par voir et cf. est entendu comme relevant de l’appareil rhétorique de la validation scientifique et assume de ce fait plusieurs fonctions complémentaires :

  • Au plan épistémique, une fonction d’appui sur une source, interne ou externe, primaire ou secondaire ; c’est cette fonction, qui au plan linguistique, se traduit par une structure évidentielle, impliquant une localisation et un « témoin » ;

  • Au plan discursif, une fonction intertextuelle : elle ouvre le texte à son entour, c’est-à-dire, en ce qui concerne l’écriture scientifique, à la communauté concernée, en se référant à ses publications, ou à tout autre élément de connaissance nécessaire à la validation ;

  • Au plan sociologique et socio-linguistique, cet appel à « se reporter à » participe à la construction d’un ethos scientifique, qui se fonde à la fois sur une dimension dialogique (le chercheur s’inscrit dans un processus cumulatif, et ajoute sa propre pierre à l’édifice) et sur une dimension decontrôle (les assertions doivent être validées dans l’argumentation interne, à travers les matériaux apportés par le chercheur lui-même dans son texte, ou dans l’argumentation externe, s’appuyant sur des résultats ou des sources extérieures à lui). Cela n’empêche pas, évidemment, les faux semblants et les jeux de connivences8, avec les effets d’imposition culturelle que peuvent revêtir le voir notamment ou le voir aussi.

3. Voir et cf. dans le genre de la thèse

3.1. Répartition selon les disciplines

40Les différences disciplinaires, en construisant différemment la figure de l’auteur (Rinck, 2006), assurent également différemment la régie énonciative et le mode de référencement au discours d’autrui. Dans les thèses de psychologie de notre corpus, voir, très fréquent (302 occurrences), a un emploi essentiellement intertextuel, le renvoi se faisant suivant le système auteur / date. Ce marqueur est utilisé ensuite secondairement pour renvoyer à une figure ou à une partie de texte (section ou paragraphe). En revanche, cf., par ailleurs nettement moins fréquent (94 occurrences), sert principalement à renvoyer à des tableaux ou figures, le renvoi intertextuel restant assez peu utilisé. Quelques renvois sont faits à des résultats fournis à un autre endroit du texte.

41En mécanique et électronique, sans surprise, le renvoi intertextuel est extrêmement faible (seulement 7 occurrences pour les deux marqueurs). Voir se spécialise dans le renvoi aux figures et tableaux (61 occurrences sur 108), les autres emplois étant très minoritaires. Cf. renvoie préférentiellement aux différentes parties du texte (annexes, paragraphes, etc.). La fonction intertextuelle est quasiment inexistante (1 occurrence). Les adverbes « directionnels » (supra, infra, ci-dessus, ci-dessous), souvent associés aux numéros de page sont assez fréquents aussi bien avec voir qu’avec cf.

42Dans notre corpus, en sciences de l’éducation, c’est cf. qui est préférentiellement utilisé dans sa fonction intertextuelle. Voir, par ailleurs très fréquent (510 occurrences) est surtout utilisé dans des emplois « directionnels » (170 occurrences), permettant de renvoyer en amont ou, plus rarement, en aval du texte (voir ci-dessous…, voir supra…), ou pour renvoyer à un numéro de page (125 occurrences). On trouve ces emplois assez fréquemment avec cf.

2.2. Analyse qualitative

43On constate donc, dans la thèse, une grande variabilité des emplois des deux marqueurs selon les disciplines. Il est vrai que les fréquences d’emploi sont également très variables, et qu’il serait nécessaire de recourir à un plus grand nombre de thèses pour avoir une vue plus équilibrée. La notion même de discipline peut faire écran, et seul l’examen au cas par cas des thèses fournit parfois certaines explications. Ainsi, nombre des occurrences trouvées avec voir et cf. dans le corpus des Sciences de l’éducation concernent l’une des cinq thèses, ce qui rendrait nécessaire de prendre en compte la variable stylistique individuelle. Ceci étant, il est intéressant de noter que les thèses de psychologie analysées recourent préférentiellement à voir dans la fonction intertextuelle tandis que les thèses de sciences de l’éducation semblent plutôt utiliser cf. pour cet usage.

44Les thèses de Sciences de l’éducation de notre corpus utilisent fréquemment cf. et voir avec des adverbes directionnels (ci-dessous, ci-dessus, supra, infra, etc.) comme des moyens de « naviguer » dans le texte, alors que les sciences appliquées de notre corpus (électronique et mécanique) utilisent, on l’a vu, plus spécifiquement voir pour cette même fonction, réservant le cf. pour le renvoi aux tableaux et figures.

45En psychologie (rappelons qu’il s’agit de psychologie cognitive ou sociale), le voir pointeur intertextuel est utilisé dans le système auteur date, souvent dans des structures avec articulateurs : voir par exemple, voir aussi, voir X pour une discussion de ce point.

46En ce qui concerne l’emploi du cf. dans les thèses de psychologie, il nous paraît assez proche de celui qui est fait de voir pointeur dans la même discipline. La différence réside dans le fait que les informations sont présentées comme fournies « en passant ». Le Cf. s’appuie sur connaissances partagées, produisant un effet de connivence :

(23) la variable aléatoire servant pour nos analyses de variance impliquait les phrases (cf. Marslen-Wilson et Tyler, 1997 pour un exemple de ce type d’analyse).

(24) L’algorithme permet l’ajustement des réponses du réseau à la réponse souhaitée par adaptation des poids (cf. Stroeve, 1998).

(25) Pour réaliser cet objectif, plusieurs règles d’apprentissage peuvent être utilisées, par exemple celle de Widrow-Hoff ou delta généralisé ou la règle du gradient descendant de l’erreur (cf. Abdi, 1994).

47Qu’en est-il à présent de l’emploi intertextuel de cf. en sciences de l’éducation ? Deux aspects caractéristiques le distinguent de son emploi en psychologie : il est utilisé très fréquemment dans les notes, et surtout, il prépare très souvent l’introduction de citation, phénomène que nous n’avons pas du tout rencontré en psychologie :

(26) C’est sur ces bases que P. Kuentz (1972, p. 20) peut stigmatiser la « paraphrase à laquelle se réduit le plus souvent l’explication » dans les manuels. Cf. J. Cohen (1966, p. 34) : « On aura donc toujours le droit de traduire un message en d’autres mots, soit pour le rendre plus accessible, soit, comme fait le maître, pour s’assurer que l’élève a compris. »

Autres utilisations intéressantes (à commenter) :
(27) si la poétique (cf. Genette, 1979, p. 87) a inventé (en référence aux linguistes) le terme de « métatexte » pour désigner un « texte sur un texte », il n’est pas nécessaire pour un psycholinguiste qu’il y ait un énoncé métatextuel pour qu’il y ait activité métatextuelle.

(28) Cette forme de paraphrase, entendue comme « traduction intralinguale » (Jakobson, 1963, p. 79) a naturellement partie liée avec les exercices de « traduction interlinguale » (cf. Dancette, 1995, p. 106). Dans les deux cas, elle vise, outre le développement de capacités métalinguistiques, l’aide à la compréhension ou sa vérification.

48Les thèses de Mécanique et d’Electronique, quant à elles, renvoient à des figures, des tableaux, des équations ou des résultats et n’utilisent presque pas la fonction intertextuelle. Voir est alors utilisé préférentiellement pour renvoyer à une figure, tandis que cf. renvoie plutôt à des parties de la thèse (paragraphe, chapitre).

Quelques remarques pour conclure…

49Voir intertextuel a trois fonctions fondamentales : une valeur de validation, qui porte le sens évidentiel, une valeur de complément d’information, qui autorise l’emploi d’adverbiaux associés (voir aussi, voir notamment), une valeur dialogique permettant d’introduire une antithèse ou un argument opposé (notamment avec mais voir ou des formules lexicalisées : pour un autre point de vue… voir). Cf., par ailleurs très proche de voir dans ses emplois, a dans les thèses d’aujourd’hui perdu sa valeur de comparaison critique ; c’est un pointeur qui permet aussi bien d’introduire un élément de preuve qu’un simple élément à prendre en considération dans un développement. Son usage est très variable suivant les disciplines, et même selon les auteurs. On l’a rencontré dans un emploi intertextuel en sciences de l’éducation, mais pas du tout en psychologie par exemple. Davantage que voir, il signale l’appartenance à une communauté discursive, par sa capacité à référer à des travaux ou à des ouvrages présentés comme connus dans le champ. La plasticité d’usage de ce marqueur lui semble consubstantielle, et rejoint celle observée dans d’autres genres. L’étude effectuée montre aussi la limite des normalisations effectuées récemment dans le domaine de l’écrit scientifique : la variation résiste aux feuilles de styles et aux recommandations, et va parfois se nicher là où on ne l’attend pas.

Notes de bas de page numériques

1  Le corpus n’est pas parfaitement équilibré, ce que nous avons pris en compte dans l’analyse. Thèses de mécanique : 141 428 mots ; thèses d’électronique : 366 791 mots, soit 508 219 mots pour les deux disciplines ; thèses de psychologie : 395 855 mots ; thèses en Sciences de l’éducation : 893 764 mots. Les textes retenus font partie du corpus issu du projet Scientext (ANR Corpus), développé au sein du laboratoire Lidilem (Grenoble III).

2  Cette distinction est bien entendu assez fragile, dans la mesure où tout nom d’auteur peut devenir emblème, à partir du moment où sa notoriété croît. Il reste que les emblèmes de position ne sont généralement pas utilisés de la même façon en discours.

3  On sait que Bres et Vérine (2002) – en se fondant sur l’héritage bakthinien – préfèrent quant à eux réserver le terme polyphonie aux formes de discours (surtout littéraire) dans lesquels les différentes voix ne sont pas hiérarchisées de manière claire, utilisant le terme dialogisme en cas de prépondérance d’une voix.

4  A travers le système auteur-date ou d’autres systèmes similaires comme les systèmes d’appels numériques, en vogue dans certaines disciplines.

5  Nous ne considérons pas l’ensemble des emplois de voir mais seulement certains emplois appelés ici « évidentiels » et plus particulièrement au voir à l’infinitif, qui introduit un ajout à l’assertion principale, et renvoyant le lecteur à ce « quelque chose d’autre » dont il a été question.

6  Sur le plan pragmatico-sémantique, on peut ainsi établir une équivalence entre les deux structures :
On/nous voir que Fait Loc = Fait (Voir Loc) (Grossmann et Tutin, à paraître).

7  Une version non actualisée est consultable en ligne : http://www.law.cornell.edu/citation/.

8  Sur ce point, voir Olivesi, 2007, Référence, déférence : une sociologie de la citation, Paris, L’Harmattan.

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Pour citer cet article

Francis Grossmann, « Renvoyer aux sources du savoir : voir et cf. dans le texte scientifique », paru dans Ci-Dit, Communications du IVe Ci-dit, Renvoyer aux sources du savoir : voir et cf. dans le texte scientifique, mis en ligne le 02 février 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/cidit/index.html?id=497.


Auteurs

Francis Grossmann

Lidilem, E.A.609, Université Stendhal. Université Stendhal, Grenoble III. francis.grossmann@u-grenoble3.fr

Lidilem, E.A.609, Université Stendhal. Université Stendhal, Grenoble III. francis.grossmann@u-grenoble3.fr