Ci-Dit | Communications du IVe Ci-dit Colloque international, Nice 11-13 juin 2009 

Sonia Gómez-Jordana Ferary  : 

L’évolution de comme qui dirait en français

Résumé

Nous nous proposons de réaliser une étude diachronique de l’expression comme qui dirait depuis l’ancien français jusqu’à nos jours. Au départ, cette expression présente la valeur d’une comparative hypothétique si comme l’en diroit comme + qui + diroit ayant le sens de comme si l’on disait. Dans une deuxième étape se développe un marqueur de reformulation équivalant à c’est-à-dire, pour aboutir finalement, dans une troisième étape, à un marqueur polyphonique de mise à distance.

Abstract

The aim of this paper is the evolution of the discourse marker comme qui dirait from old french to contemporary french. At the beginning, the marker has the sens of an hypothetical comparative si comme l’en diroit / comme + qui + diroit meaning comme si l’on disait. In a second stage, the marker becomes a reformulative marker meaning c'est-à-dire. Finally, in a third stage, it becomes a polyphonic attenuator marker.

Index

Mots-clés : diachronie , évidentialité, marqueurs du discours, polyphonie

Keywords : diachrony , discourse markers, evidentiality, polyphony

Plan

Texte intégral

1. Introduction

1Il existe plusieurs marqueurs en comme faisant référence à la parole d’autrui, qu’elle soit virtuelle ou effective, tels que comme on dit étudié par exemple par Anscombre (2005), comme dirait l’autre ou comme quoi étudié par Lefeuvre (2003a et b). Nous nous pencherons ici sur le marqueur comme qui dirait dont le sens contemporain ne semble pas compositionnel. Nous pouvons ainsi nous demander s’il y a toujours une marque de comparaison sous le comme, à qui fait référence le pronom sujet qui, ou pourquoi le verbe se trouve conjugué au conditionnel, alors que l’espagnol, par exemple emploie l’indicatif dans cette locution (como quien dice).

2Authier-Revuz (1995) commente rapidement la forme de ce marqueur le comparant à pour ainsi dire (tome 1, p.115). Fuchs (2007) a consacré un article à ce marqueur en français contemporain. L’étude s’avère très intéressante dans la mesure où elle procède à une analyse syntaxique exhaustive des contextes où se trouve le marqueur. Fuchs (2007) signale en outre que le marqueur produit une analogie énonciative et introduit une distance par rapport à l’élément X qu’elle focalise. Cependant, nous ne voyons pas clairement une signification du marqueur ni comment on est arrivé à un sens non compositionnel de celui-ci.

3Or, l’étude diachronique de comme qui dirait explique son sens contemporain et dévoile les traces sémantiques apparaissant sous le marqueur. En outre, une analyse polyphonique permettra de comprendre le rôle du locuteur et des énonciateurs dans l’énonciation du marqueur. Notre travail s’encadre également dans les études des marqueurs médiatifs telles que Guéntcheva (1996), Dendale et Tasmowski (1994) ou Anscombre (2005), ce type de marqueurs indiquant les sources dont se sert le locuteur pour dire quelque chose.

4Notre hypothèse consiste à défendre l’existence en diachronie de trois valeurs qui se seraient superposées, le français contemporain ne présentant pratiquement plus que la dernière d’entre elles. Même si nous ne consacrerons pas beaucoup d’espace à la syntaxe, nous verrons que l’évolution sémantique est accompagnée d’un changement syntaxique.

5Nous partons d’un vaste corpus élaboré à partir de la base de données Frantext, du Corpus de la littérature médiévale en langue d'oïl, et d’occurrences trouvées en ligne sur google, depuis le XIVème siècle jusqu’à nos jours.

2. Analyse diachronique du marqueur

2.1. Comme qui dirait1, la comparaison hypothétique

6Nous partons de l’hypothèse que le marqueur comme qui dirait a connu trois valeurs. Comme qui dirait1 n’a pas une forme figée et se présente sous différentes variantes vers le milieu du XIVème siècle. Certaines formes sont similaires à comme qui dirait. Ainsi, la forme aussi com (de) dire vousist / aussi com dire vousist on qui apparaît en moyen français, vers 1355.

(1) Ecclesiasticum veis
Ou li sage fait question,
A savoir, se fu onques hom
Qui les jours du siecle nombrer
Peust ou les scëust compter,
Aussi com de dire vousist
Que nul a ce ne soufisist,
Car nullement estre comptes
Ne pueent ne estre nombres.
Guillaume de Deguilevile, Pelerinage de l’âme, 1355-1358, p. 302 (Corpus de la littérature médiévale en langue d'oïl. Cd-Rom, Champion électronique)
(…) le sage pose la question de savoir s’il y a jamais eu un homme qui puisse énumérer les jours du siècle ou qui sache les compter. Comme si on voulait dire que personne n’en est capable, car ils ne peuvent être ni comptés ni énumérés.

(2) Un ter conseilleur par droit
Com Aaron estre devroit
Qui un fermail avoit assis
Et affichie dessus son pis
Que racional on disoit
Ou que tel escripture avoit :
Discretion et jugement,
Verite et doctrinement,
Aussi com dire vousist on,
Tout evesque com Aaron
Devra estre tresbon jougeur
Et veritable conseilleur…
Guillaume de Deguilevile, Pelerinage de l’âme, 1355-1358, p. 257 (Corpus de la littérature médiévale en langue d'oïl. Cd-Rom, Champion électronique)(…) Discrétion et discernement, vérité et doctrine, comme si on voulait dire, tout évêque doit être, comme Aaron, un très bon juge et un véritable conseilleur

7Comme qui dirait1 apparaît surtout sous la forme (si / aussi) comme qui diroit, mais également sous les formes (si) comme l’en diroit / si comme aucun diroit, comme celi qui diroit, comme se l’en disoit :

(3) Et donques se elle estoit de figure pyramide, comme peust estre un fust, il la diviseroit en pyramides. Et dire que pyramides sont diviséz en pyramides et esperes en esperes, ce est chose du tout desraysonnable et est semblable comme se l’en disoit que glaives sont diviséz en glaivez et falcilles en faucilles. Item, dire que feu est de tele figure pour ce que de sa nature il divise les choses, ce est une derision, car sa nature est plus congreger et assembler que separer ne diviser, car il depart et separe les choses qui ne sont pas d’une espece ou d’une maniere et assemble celles qui sont d’une nature.
ORESME (NICOLE) / Le livre du ciel et du monde / 1370, Page 652 / LIVRE III, CHAPITRE 13
Et dire que les pyramides sont divisées en pyramides et les sphères en sphères, c’est quelque chose de tout à fait déraisonnable et c'est comme si l’on disait que les glaives sont divisés en glaives et les faucilles en faucilles.

(4) Il traicte une autre question ; c’est a savoir, ou comme cause principal ou comme cause instrumentel; si comme l’en diroit que une espee occist et si est ce chose senz ame, ou comme l’en diroit que la main occist ou le sergent de celui qui le commande.
ORESME (NICOLE) / Le livre de ethiques d’Aristote / 1370, Pages 314-315
Il traite une autre question ; à savoir, ou comme cause principale ou comme cause instrumentale, comme on dirait qu’une épée tue et pourtant c’est une chose sans âme, ou comme on dirait que la main tue ou le serviteur de celui qui donne l'ordre.

8Comme qui dirait1 apparaît donc vers la moitié du XIVème siècle et est employé jusqu’au XVIIIème siècle, sa fréquence diminuant en français classique. Ce marqueur se trouve entre deux segments : X comme qui diroit1 Y, et établit une comparaison hypothétique paraphrasable très facilement – sa lecture étant compositionnelle – par X c’est comme si on disait Y. Le marqueur introduit toujours un complément d’objet direct sous forme d’un substantif (7), d’une proposition subordonnée complétive (8, 9, 10) ou d’un discours direct virtuel (5, 6):

(5) Car puisqu’ils confessent que la plus grande partie des prestres n’use pas droitement des clefs, d'autre part que la puissance des clefs sans l'usage légitime est sans efficace, qui me fera foy que celuy duquel je suis absous soit bon dispensateur des clefs ? Et s’il est mauvais, qu’a-il autre chose, sinon ceste frivole absolution : Je ne say ce qui est à lier ou deslier en toy, veu que je n'ay nul usage des clefs ; mais si tu le mérites, je t’absous ?
Et autant en pourroit, je ne dy pas un lay, pourtant que cela les irriteroit trop fort, mais un Turc ou un diable. Car cela vaut autant comme qui diroit : Je n'ay point la parolle de Dieu, qui est la certaine reigle de lier ou deslier ; mais l’authorité m'est donnée de t’absoudre, si tu le mérites ainsi.
CALVIN Jean / Institution de la religion chrestienne : livre troisième / 1560, Pages 121-122 / LIVRE III, CHAPITRE IV

(6) J’avoüe ne comprendre pas comment nous pouvons estre assez hardis pour offenser un si grand seigneur quoy qu’en des choses legeres, et sçachant comme nous le sçavons que rien n’est petit de ce qui peut estre desagreable à une si haute majesté qui a sans cesse les yeux arrestez sur nous. Car ce peché ne peut ce me semble estre qu’un peché premedité, puis que c’est comme qui diroit : Seigneur, bien que cela vous déplaise je ne laisseray pas de le faire.
ARNAULD D'ANDILLY Robert / Le Chemin de la perfection [trad.] / 1659, Page 619 / CHAPITRE 41

(7) Car qui est celuy qui ne sçait la calamité des pauvres mariz, non seulement au moyen des enfans supposez, mais encor des mauvaises complexions, obstinations, menteries, vindications, caquet, baveries, et dix mil autres imperfections de leurs femmes, plus odieuses à souffrir qu'à les reciter et produire ? De façon que ce mot de femme est à d’aucuns mariz autant gracieux, comme qui diroit un ours, un dragon, un loup,un tigre, une panthere, ou un griffon, qui sont bestes desquelles les hommes ne s’approchent sans le grand danger de leur vie.
ESTIENNE Charles / Paradoxes / 1561, Pages 198-199 / Contre celuy qui lamente la mort de sa femme, Declamation XX, Que la femme morte est chose utile à l’homme.

(8)mais comme il est ridicule de dire qu' il n’est pas encore temps, ou que le temps est passé de se guerir le corps, ainsi il est ridicule de dire que le temps de philosopher, c’est à dire de se guerir l’esprit, ne soit pas encore venu, ou qu’il soit passé ; puisque c’est justement comme qui diroit qu’il n' est pas encore temps, ou que le temps est passé d’estre heureux. Il est etrange qu’on perde ainsi malheureusement le temps, et qu’on ne s’applique pas à ce qui sert autant aux riches, comme aux pauvres, et qui estant negligé, nuit autant aux jeunes qu’aux vieux ;
BERNIER François / Abrégé de la philosophie de Gassendi / 1684, Page 62 / LIVRE 1 CHAPITRE 1

(9) Mais selon ce que il est homme et en tant comme il convit avecques les autres et en tant comme il eslit ouvrer selon vertu moral, il a adonques mestier de telz biens quant a converser humainement. Item, que parfaicte felicité soit operacion speculative il appert par ce, car nous cuidons et dison que les dieux sont mesmement et tres grandement beneurés. Et l’en ne puet dire que les accions morales et pratiques leur soient deües ou actribuees. Car se aucuns leur actribuoient operacions justes, ce sembleroit une derision; si comme qui diroit que ilz font ensemble communicacions et marcheandises et que ilz prennent choses en depost et baillent et les rendent et quelzconques teles autres choses.
ORESME (NICOLE) / Le livre de ethiques d’Aristote, 1370, p. 526, livre X.
Car si quelqu’un ‘leur attribuait des opérations justes, cela semblerait une dérision ; comme si l’on disait qu’ils s'entendent entre eux et marchandent et qu’ils prennent des choses en dépôt, les reçoivent et les rendent et des choses dans ce genre.

(10) si Dieu est exempt de passion, comme croyent tous les bons esprits, n' est-ce pas estre ignorant, et superstitieux, de penser qu’il soit agité de colere, et de vengeance. Le Theol ce 60 quatrain suppose que nous depeignons Dieu furieux, cruel, et plein de trouble, ce qui est aussi faux, comme qui diroit que le blanc est noir, ou que le ciel n’est pas le ciel ;
MERSENNE Le Père Marin / L'Impiété des déistes, athées et libertins de ce temps / 1624, pp. 587-588

9Dans toutes ces occurrences, le marqueur introduit un complément d’objet direct. Il s’agit d’une comparaison hypothétique entre X, par exemple en (8) dire qu’il n’est plus temps de philosopher, et Y– dire que le temps est passé d’être heureux. Le locuteur est responsable de la comparaison entre X et Y, mais non du contenu de Y. Le locuteur met en scène un énonciateur E1, une hypothétique communauté linguistique, à qui il ne donne pas son accord et rejette son point de vue. D’ailleurs, la plupart des occurrences présentent un X explicitement critiqué ou présenté comme déraisonnable ou faux. Ce que fait le locuteur c’est de comparer ce X avec un discours hypothétique également faux. Ainsi, l’occurrence (3) qualifie X de « chose du tout desraysonnable » et le compare à Y : est semblable comme se l’en disoit que glaives sont diviséz en glaivez. De même, dans l’occurrence (6) le locuteur parle en X d’un péché prémédité qu’il compare à l’hypothétique énonciation de Y : Seigneur, bien que cela vous déplaise je ne laisseray pas de le faire. En (9), par exemple, le locuteur qualifie X de dérision et le compare à l’énonciation de Y.

10Toutes les occurrences de comme qui dirait1 présentent la même structure polyphonique où le locuteur met en scène un énonciateur dont il rejette le point de vue. L’occurrence (10) est un bon exemple : le marqueur introduit un discours rapporté hypothétique. Il s’agit d’un discours qui n’a pas été matériellement tenu. Le locuteur met en scène un énonciateur E1, une hypothétique communauté linguistique, qui dit : le blanc est noir, le ciel n’est pas le ciel. Le locuteur ne lui donne pas son accord et rejette son point de vue. Le locuteur est responsable de la comparaison entre X et Y, entre dépeindre Dieu furieux, cruel, et plein de trouble et dire que le blanc est noir. Cependant, il n’est pas le responsable de Y, il montre ce point de vue qu’il rejette. La comparaison de Y avec X permet de rejeter X également.

11Rodríguez Somolinos (2008) étudie une locution de l’ancien français, quanses, dont la signification est similaire à celle de comme qui dirait. En effet, une des possibles valeurs de quanses est celle d’introduire un discours rapporté attribué à une instance distincte du locuteur, et à laquelle il s’oppose. Le discours rapporté n’a pas été tenu matériellement auparavant.

(11) « Sage apelastes Loemer —
Icis dis fait bien a loer —;
Mais Faburin que demandés
Que baceler par gab només ?
Quant l’apelastes baceler,
De sens le volsistes blasmer.
Ce doit estre quanses me die
« Cil a dit sens et cis folie » »
(Partonopeu de Blois [avant 1188],
v. 2453)
Vous avez traité Loemer de sage, ce qui est tout à fait louable.
Mais pourquoi traitez-vous Faburin d’enfant par plaisanterie ?
Vous l’avez traité d’enfant, cela revient à mettre en cause son
bon sens. C’est un peu comme si vous me disiez : « Celui-ci dit
des choses sensées et l’autre des bêtises ».
(cité dans Rodríguez Somolinos 2008 : 17)

12Cette valeur de quanses a plusieurs points communs avec comme qui dirait1. En effet, dans les deux cas il est fait allusion à une parole autre virtuelle, n’ayant pas été proférée. Dans le cas de quanses, il peut s’agir d’une parole fictive de l’interlocuteur. Cependant, dans le cas de comme qui dirait1 il est fait allusion à la parole qu’aurait pu tenir une communauté linguistique dans la situation donnée. En effet, le pronom relatif qui fait référence à cette communauté et le conditionnel d’altérité énonciative reflète le fait que Y n’a pas été vraiment énoncé, mais aurait pu l’être. Ainsi, dans les occurrences (5) et (6) le locuteur compare X avec Y, ce dernier segment étant un discours rapporté virtuel : « Je n’ay point la parolle de Dieu… » / « Seigneur, bien que cela vous déplaise je ne laisseray pas de le faire ». Cette énonciation est virtuelle dans la mesure où elle n’est pas présentée comme ayant été produite.

13Finalement, comme pour quanses, le locuteur s’oppose à Y ; il présente cette parole comme appartenant à autrui et ne lui donne pas son accord.

2.2. Comme qui dirait2, la reformulation paraphrastique

14Comme qui dirait2 apparaît en français pré-classique, vers la moitié du XVIème siècle. Le premier exemple attesté date de 1577 :

(12) (…) là où tournoyans de costé et d’autre, sans prendre pied nulle part, ains portans quant et eux leurs loges et maisonnettes sur des chariots, se departirent et habituerent par les villes et bourgades du pays : Dont est advenu que cette manière de gens ont depuis esté appellez Turcs, comme qui diroit Pasteurs : les autres veullent qu’ils soient sortis de Turca, une fort belle et opulente cité en la Perse : et de là s’estre jettez sur ces pays bas de l'Asie qu’ils conquirent entierement, et les rengerent à leur obeyssance.
VIGENÈRE Blaise de / L'Histoire de la décadence de l'Empire grec, et establissement de celuy des Turcs, comprise en dix livres par Nicolas Chalcondyle [trad.] / 1577, Page 11.

15La valeur comme qui dirait2 se trouve dans des structures X comme qui dirait2 Y, où il se produit une reformulation paraphrastique quasi-synonymique de X en Y1.

16Dans (12), le marqueur comme qui dirait2 relie X – Turcs – et Y – Pasteurs – créant entre eux une relation d’équivalence. Sous cette valeur apparaît encore l’aspect comparatif et le locuteur dit quelque chose comme : dire Turcs c’est comme si on avait dit Pasteurs. Il présente un énonciateur E1 qui énonce « Turcs c’est comme qui dirait Pasteurs » et il lui donne son accord.

17En français pré-classique et début du français classique (jusqu’au début du XVIIIème siècle), la plupart des occurrences de comme qui dirait2 relient un X consistant en un terme d’une langue étrangère, et Y apporte la traduction en français :

(13) (…) et Virgile en ceste sorte, trunca pedum primo. Du latin, avis, vient ce mot, avete, comme qui diroit petit oiseau.
SERRES Olivier de / Le Théâtre d'agriculture et mesnage des champs : t. 1 / 1603, Page 465

(14) Virgile les appelle ignavum pecus, et aujour-d'hui en langue flamande sont appellés, broetbien, comme qui diroit abeilles couvantes.
SERRES Olivier de / Le Théâtre d'agriculture et mesnage des champs : t. 1 / 1603, Page 479

(15) Scot le subtil tient que c’est plustot le syllogisme, que les Latins appellent Ratiocination, comme qui diroit Raisonnement.
R723 / DUPLEIX Scipion / La Logique ou l'Art de discourir et raisonner / 1607, Pages 41-43 / Livre I, chap. 5

(16) (…) rang parmi eux (ainsi qu’enseigne le Philosophe) non plus que les Transcendans comme Chose, Estant, Un, Bon, Vray : qui sont apellés Transcendans, comme qui diroit en François outre-montans, parce qu’ils montent outre et par dessus tous les predicamens et genres supremes, et s'accommodent à tous iceux (…)
DUPLEIX Scipion / La Logique ou l'Art de discourir et raisonner / 1607, Pages 107-108.

(17) Lutitius pere des harmians heretiques s’appercevant que son nom traisnoit dans la bouë, et qu’il se derivoit à Luto, comme qui diroit le fangeux, ou le crotté, changea de nom cinq ou six fois, car il s’appella premierement Leucius, (...), comme qui diroit le blanc, ou le blanchy ; en second lieu, il s’appella Lucius, comme qui diroit fils de lumiere, ou le lumineux, et ses disciples s’appellent luciani les enluminez : troisiesmement il se fit appeller Seleucus, affectant la beauté des noms profanes comme Nestorius (…)
GARASSE Le Père François / La Doctrine curieuse des beaux-esprits de ce temps / 1623, p.1020

18Dans toutes ces occurrences, le locuteur énonce un terme dans une autre langue (X) et en apporte une traduction en français, comme si on disait (en français) Y. Il met en scène un énonciateur, sa communauté linguistique, qui propose la version française du terme X et il lui donne son accord. Le locuteur est responsable de la comparaison X comme qui dirait2 Y, mais il n’est pas responsable du contenu de Y. Le marqueur comme qui dirait2 est toujours remplaçable par c’est-à-dire. La différence entre les deux réside dans la structure polyphonique sous-jacente à comme qui dirait et qui apparaît déjà sous le conditionnel du verbe dire. Le locuteur n’affirme pas directement que Y est la traduction ou l’équivalent de X. Il met en scène un énonciateur qui aurait pu énoncer dans cette situation Y à la place de X, et il lui donne son accord. En revanche, sous c’est-à-dire cette polyphonie ne transparaît pas et le locuteur assume directement Y.

19Nous voyons d’ores et déjà la différence sémantique avec comme qui dirait1. Dans la première valeur du marqueur, le locuteur mettait en scène un énonciateur dont il rejetait le point de vue.

20À partir du début du XVIIIème siècle, on trouve de moins en moins d’occurrences où le marqueur relie un terme dans une langue étrangère et sa traduction en français2. À partir de ce moment, comme qui dirait2 relie un terme X et une glose qui vise à expliquer ou spécifier X3.

21Dans les occurrences suivantes, le terme Y apporte une spécification par rapport au terme X :

(18) (…) en attendant, envoie-moi une partie de ton petit trésor, comme qui dirait une vingtaine de ducats…
Sénac de Meilhan Gabriel, L’Émigré, 1797, p. 1705.

(19) Nous faisons encore un peu de folies, comme qui dirait de casser, de briser tout, de faire enrager les chiens, de les jeter à l'eau, etc.
SAND George / Correspondance : 1822, Page 37.

(20) Que cette politique de célébrer la mort d’un homme ne pouvait jamais être l’acte d’un gouvernement, mais seulement celui d’une faction, comme qui dirait d’un club de jacobins.
LAS CASES Emmanuel de / Le Mémorial de Sainte-Hélène / 1823, Page 723 / CHAPITRE 6 T 1

(21) On vous prie de venir souper, c’est-à-dire faire un réveillon après coup, non pas le jour de Noël, mais le soir du jour de Noël, comme qui dirait dans la nuit du 25 au 26 ;
SAND George / Correspondance : juin-décembre 1847 / 1847, Pages 209-210

(22) C’était comme la fin du monde. Toutes les troupes étaient écrasées dans les rues. C’est là où nous avons perdu le plus de monde. Le lendemain de la bataille, comme qui dirait aujourd’hui, les rues d'Eylau étaient encombrées de morts et de débris de maisons ; on ne pouvait pas y marcher.
DELÉCLUZE Étienne-Jean / Journal : 1824-1828/1828, Page 415.

(23) – eh bien, moi qui n’ai pas peur, mon vieux Robinson, que des fouines me rognent mon or, je viens à ta suite, et je demande au notaire, - comme qui dirait M. Maurice, -quinze cents francs, deux mille francs, n’importe, ou plutôt la somme que tu as portée toi-même. Sous garantie, il me la prête, et je lui baille deux cents francs : c’est cent francs qu’il a récoltés dans la journée.
L852/ GOZLAN Lúon / Le Notaire de Chantilly / 1836, Pages 285-286.

22Dans toutes ces occurrences, le terme Y de la structure X comme qui dirait Y, spécifie le terme X. En (23), le notaire (X) est spécifié par le nom propre du notaire (M. Maurice). Le terme discursif lendemain de la bataille, en (22), est spécifié par un embrayeur qui correspond au moment d’énonciation du locuteur, aujourd’hui. De même en (21), le soir du jour de Noël est spécifié par la date exacte dans la nuit du 25 au 26.

23Dans d’autres cas Y est une autre façon de dire X, comme par exemple dans :

(24) Apprends qu’on n’en jouit souvent qu’à la fin de ses jours, comme qui dirait à l’article de la mort.
MARIVAUX / Le Cabinet du philosophe / 1734, Pages 340-341.

(25) Le colonel n’a-t-il pas voulu nous persuader, en sortant de chez cette Madame D’Hocquincourt, qui n’a pas cessé de rire en nous regardant, qu’au fond nous avions été reçus avec bonté et gaieté, comme qui dirait sans façon, comme des amis, quoi ! ... morbleu !
STENDHAL / Lucien Leuwen : t. 1/1835, Pages 134-135 / CHAPITRE 7

24À l’article de la mort c’est une autre façon de dire à la fin de ses jours. De même, être reçus avec bonté et gaieté c’est une autre façon de dire être reçus sans façon. Le marqueur relie un terme et une glose qui est une autre façon de dire. Dans tous les cas, comme qui dirait2 est remplaçable par c’est-à-dire.

25Au XXème siècle, les emplois de comme qui dirait2 deviennent de plus en plus rares, voire même inexistants.

2.3. Comme qui dirait3, la mise à distance atténuatrice

26Comme qui dirait3 est un marqueur de mise à distance qui atténue Y. L’aspect comparatif a disparu et il ne reste plus que la mise à distance, opérée par la combinaison du pronom indéfini qui et du conditionnel du verbe dire. Ceci prouve que le figement ne s’installe pas au même moment dans tous les items de la locution, et si la mise à distance se maintient, la comparaison n’a pas suivi le même parcours. En outre, alors que comme qui dirait1 et comme qui dirait2exigeaient une structure en X comme qui dirait Y, comme qui dirait3 ne présente plus nécessairement l’élément X. Dans la plupart des occurrences nous nous trouvons face à comme qui dirait3 Y. Dans les occurrences où il y a un élément X, le marqueur n’établit pas une reformulation paraphrastique entre les deux éléments et il vient simplement atténuer Y.

27La première attestation de comme qui dirait3date de 1648, en français classique. Mais ce sera surtout au XVIIIème siècle que le marqueur s’installe en français, alternant avec comme qui dirait2. Au XIXème siècle, comme qui dirait3 s’impose et il y a de moins en moins d’occurrences de comme qui dirait2. Finalement, aux XXème et XXIème siècles les occurrences de comme qui dirait2 sont très rares, voire inexistantes et nous commençons à trouver comme qui dirait3 en position détachée, en incise ou en position finale4.

(26) Il y a parmy eux une academie de certaines gens qui s’appellent les humoristes, qui est, à peu prés, comme qui diroit bizarres, et en effet, ils le sont tant, qu’il leur a pris fantaisie de me recevoir dans leur corps, et de m’en faire donner avis par une lettre que m’a escrite un de leur compagnie. Il faut que je leur en fasse une autre en latin, pour les remercier, et voila ce qui me met en peine.
VOITURE Vincent / Lettres / 1648, Page 542 / LETTRE 185 A M. COSTART

28Ici le marqueur accompagne l’adjectif Y pour l’atténuer. Le locuteur n’affirme pas de façon catégorique que les humoristes sont bizarres. Le locuteur met en scène un premier énonciateur E1 qui affirme les humoristes sont bizarres, auquel il donne son accord, sans s’identifier à lui. Ensuite il présente un deuxième énonciateur E2, sa communauté linguistique, qui dit leshumoristes sont comme qui dirait bizarres, auquel il s’identifie.

29Il est possible à nouveau de rapprocher le marqueur quanses de l’ancien français, étudié dans Rodríguez Somolinos (2008), et comme qui dirait3. Une des valeurs de quanses est celle d’un modalisateur atténuateur proche de « pour ainsi dire », comme l’indique Rodríguez Somolinos (2008). Ni cette dernière valeur de quanses ni comme qui dirait3 n’introduisent une comparaison hypothétique, contrairement à ce que faisaient comme qui dirait1 et comme qui dirait2. La nouvelle valeur de comme qui dirait consiste à atténuer un terme ou un syntagme, que le locuteur ne peut affirmer de façon catégorique.

30Le marqueur peut introduire des adjectifs, comme dans (26) bizarres ou (31), des adverbes (27), des substantifs (28,30), ou des groupes prépositionnels (29) :

(27) Il n’y avait pas, je crois, longtemps que je pionçais, quand un bruit m’éveille en sursaut : c’était le Maître d’école qui causait comme qui dirait amicalement avec un autre.
SUE Eugène / Les Mystères de Paris / 1843, Pages 91-92

(28) La Bonne.
Alors, qui c’est-y que vous croyez qu’a pu faire arriver ça ?
Le Plombier.
C’est comme qui dirait du calcaire et du sable qui sont venus peu-zà-peu se coller dans les tuyaux, ça a fait comme une espèce d’engorgement.
BERNARD Tristan / Monsieur Codomat / 1907, Pages 137-138 / ACTE I, Scène 1

(29) Il comprend et il aime l’ensemble. Il sait respirer la saveur du grand Tout. Cependant il voyait comme qui dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de la nature, et l’autre pour les pierres précieuses qui en revêtent le sol et les parois.
SAND George / Promenades autour d'un village / 1866, Pages 20-21

(30) Ils se sont engueulés, si ça peut vous rendre service, monsieur le commissaire.
– Engueulés ?
– Oui, enfin, j'ai l’impression. Diaz et lui, enfin, ils ont échangé comme qui dirait des insultes.
MANCHETTE Jean-Patrick / Nada / 1972, Pages 140-141

(31) Vers le soir, voilà qu’il se décide à lui demander : « Tu te sens pas bien, la mère? T’es peut-être ben, comme qui dirait, un peu échauffée ? »
CHEVALLIER Gabriel / Clochemerle / 1934, Pages 70-71

31Dans toutes ces occurrences, la structure ne correspond plus à X marqueur Y, où il se produirait une reformulation de X en Y. Cette fois-ci, le marqueur porte sur le terme Y pour l’atténuer. Le locuteur n’affirme pas de façon catégorique que le Maître causait amicalement. Il met en scène un énonciateur E1 qui dit « Le Maître causait amicalement » et à qui il donne son accord. Puis il met en scène un deuxième énonciateur E2 qui dit « Le Maître causait comme qui dirait amicalement » auquel il s’assimile. Parfois, cette atténuation est déjà présente dans d’autres parties de l’énoncé, comme dans « Oui, enfin, j'ai l'impression. Diaz et lui, enfin, ils ont échangé comme qui dirait des insultes », où enfin et j’ai l’impression atténuent déjà l’énonciation du locuteur.

32Lorsque le marqueur suit une coordination, nous voyons qu’il s’agit de comme qui dirait3et non du marqueur de reformulation. Ainsi, dans :

(32) (…) mais il n’empêcha pas que son caractère ne me plût, parce qu’on sentait qu’elle ne jasait tant, que par ce qu’elle avait l’innocente faiblesse d’aimer à parler, et comme qui dirait une bonté de cœur babillarde.
MARIVAUX / Le Paysan parvenu : 1re - 4e partie / 1734, Pages 77-78

(33) Quand il accourt en pareils cas, ce n’est pas pour s’amuser de ce qui se passe, nicomme qui dirait pour s’en réjouir ; non, il n’a pas cette maligne espièglerie-là : il ne va pas rire, car il pleurera peut-être, et ce sera tant mieux pour lui.
MARIVAUX, La Vie de Marianne / 1745, Page 95.

(34) (…) ce qui fait qu’un voyage de temps à autre me fait grand plaisir, tertio, comme le susdit caractère d'activité se trouve tempéré, etcomme qui dirait édulcoré par un retour à la vie rustique et sentimentale, je retrouve ma houlette et mes cochons
SAND George / Correspondance : 1830/1830, Page 667

(35) comme il n’était pas, pour cela, assuré du dernier point, je pensai devoir le blâmer, voire me moquer d’un amour comme le sien, qui n’était que jalousie sans estime, et comme qui dirait gourmandise sans appétit.
SAND George / Les Maîtres sonneurs / 1865, Pages 368-369

33Dans ces occurrences, il apparaît clairement que le marqueur n’unit pas X et Y dans une relation de reformulation, et il ne serait plus possible de remplacer le marqueur par un c’est-à-dire. Comme qui dirait Y vient s’enchaîner dans une coordination à un autre syntagme nominal ou verbal pour argumenter dans le même sens, de façon atténuée.

34Dans certaines occurrences, le marqueur non seulement établit une mise à distance atténuatrice, mais implique qu’à un niveau informatif Y est faux, alors qu’à un niveau argumentatif Y fonctionne comme étant vrai. Ce phénomène apparaît dans les emplois dénominatifs, du type Je suis Y, Il est Y.

(36) – Ton petit frère et ta petite sœur ?
– Oui ; d’aujourd'hui il faut que je sois pour eux comme qui dirait leur père. Tu comprends, ça me donne des devoirs, ça me range, je suis obligé de me charger d’eux. On voulait en faire des brigands finis ; pour les sauver je les emmène.
SUE Eugène / Les Mystères de Paris / 1843, Page 862

(37) Faut vous dire aussi qu’il y avait dans la Petite-Pologne un homme qu’on appelait le doyen, parce que c’était le plus ancien de cette espèce de quartier, et qu’il en était comme qui dirait le maire, le prévôt, le juge de paix ou plutôt de guerre, car c’était dans sa cour (il était marchand de vin gargotier) qu’on allait se peigner devant lui…
SUE Eugène / Les Mystères de Paris / 1843, Pages 1043-1044

(38) Je te dis merci pour la connaissance. Est-ce que nous nous reverrons encore ?
Elle détourna la tête en souriant.
– Parce que j’habite comme qui dirait porte pour porte avec toi.
– En vérité ! Et de quel côté ?
– Là-bas dans le tournant du chemin. Pour certain que tu connais Bienaimé et Délira : je suis leur garçon.
ROUMAIN Jacques / Gouverneurs de la rosée / 1944, Pages 30-31

(39) Oui, oui. Je l’ai vu tout petit, vous savez, monsieur Henriot, quand il habitait encore au Valais ! Dame. Nous étions comme qui dirait voisins. Un beau jeune homme, à présent.
– Un peu chétif. Mais intelligent, je ne vous dis que cela. Et son frère donc !
ARLAND Marcel / L'Ordre / 1929, Page 35

(40) Et la photo ? Vous l’avez laissée dedans. Fichtre, quel beau garçon. Un Adonis. Meussieu votre époux ? Ne rougissez pas, madame. Je suis comme qui dirait un confesseur, muet comme la pierre tombale et discret comme une périodique.
QUENEAU Raymond / Le dimanche de la vie / 1952, Pages 128-129 / XI

(41) (…) si j’étais enfin belle ! J’en suis certaine ! Il viendrait !
– Qui ?... Quel prince ? Qu’est-ce que vous me chantez là ?
– Chut ! Vous êtes mon ami, n’est-ce pas ? Vous êtes comme qui dirait mon troisième père ? Puisque c’est le vieux juge de paix, mon tuteur, vous savez, qui est le deuxième.
DELATTRE Louis / Carnets dun médecin de village / 1910, Pages 175-176

35Dans tous ces cas, comme qui dirait3 Y implique que Y est faux. En revanche, argumentativement Y est vrai dans la mesure où comme qui dirait Y argumente comme Y5.

36Dans nos occurrences, comme qui dirait Y (je suis comme qui dirait votre troisième père, je suis comme qui dirait votre confesseur, nous sommes comme qui dirait voisins) implique que dun point de vue purement informatif Y est faux : en effet, dire je suis comme qui dirait votre confesseur, ou nous sommes comme qui dirait voisins, implique que je ne suis pas votre confesseur et que nous ne sommes pas voisins. Cependant, argumentativement, comme qui dirait voisins tend vers les mêmes conclusions que voisins, le marqueur atténuant la force argumentative de voisin.

37Comme qui dirait3 est donc devenu un marqueur adverbial atténuateur. Jusquà la première moitié du XXème siècle, le marqueur accompagne le plus souvent un segment et fonctionne comme un adverbe de constituant, ne modifiant que ce terme. Cependant à partir des années 1930 et surtout à partir des années 1970, on trouve de plus en plus doccurrences où le marqueur apparaît seul, en position détachée, en incise ou en position finale, et le marqueur porte alors sur lénonciation de tout lénoncé, comme le ferait un adverbe dénonciation.

(42) (…) que j’disais à l’instant, quand j’m’épate de disparaître, c’est pas que j’pense à la survie ou à l’âme au ciel ou en enfer ou à des imaginations de c’t’ordre. J’en parle, comme qui dirait, de haut. Quand n’importe quoi disparaît, c’est déjà drôle.
QUENEAU Raymond / Le Chiendent / 1933, Page 172

(43) Comment expliquer cela ? La peinture m’emplit d’une satisfaction globale et diffuse. Le bonheur que j’en tire jette, comme qui dirait, un manteau sur les tracas et le cafard quand j’en ai ; il les recouvre ; il les annule mystérieusement.
DUTOURD Jean / Pluche ou lamour de lart / 1967, Pages 230-231

(44) (…) mais toujours est-il que j’étais avec mon jonc et je les entendais qui s’injuriaient à travers la porte.
– Une dispute sexuelle ?
– Non, non, plutôt de la politique, comme qui dirait. C’est-à-dire, il y en avait un qui traitait l’autre de marxiste. Ou de révolutionnaire. J’ai pas bien fait attention.
MANCHETTE Jean-Patrick / Nada / 1972, Pages 141-142 / 22

(45) Asseyez-vous et fermez la portière, bon sang. Il fait froid. J’ai fait comme il me demandait et j’ai répété ma question.
– Bah, il a dit en redémarrant. Des réflexes, comme qui dirait. Je m’emmerde, voyez-vous ? Quand je m’emmerde, je fais les hostos, les commissariats, ce genre de choses.
MANCHETTE Jean-Patrick / Morgue pleine / 1973, Pages 58-59

38Le marqueur, en position détachée, ne porte plus sur un seul terme mais sur toute lénonciation. Ainsi, lorsquil apparaît en incise, il serait tout à fait possible de le déplacer en position finale sans changement de sens : Jen parle, comme qui dirait, de haut / Jen parle de haut, comme qui dirait. En disant : Non, non, plutôt de la politique, comme qui dirait, le locuteur natténue pas le terme politique mais le fait dénoncer quil sagit dune dispute de politique. Il atténue son énonciation quil considère comme étant trop forte. Il y a même des exemples où le locuteur marque son hésitation uniquement par le biais de marqueurs datténuation :

(46) La langue du pays avec les syllabes qui traînent, tandis qu’une par-ci par-là sort plus marquée et sonne comme un coup de maillet : « ah ! Alors oui... et ça n’est pas pour dire... c’est comme qui dirait... et puis voilà, on verra bien. »
RAMUZ Charles-Ferdinand / Aimé Pache, peintre vaudois / 1911, Pages 294-295

39Finalement, les occurrences trouvées sur la toile présentent le marqueur principalement dans des titres de blogs, aussi bien comme marqueur dénonciation que comme marqueur de constituant :

(47) « Il y a comme qui dirait un problème… et un problème de taille »,
http://mamoizellek.canalblog.com/archives/2008/12/28/11879502.html

(48) « J’ai comme qui dirait deux mains gauches »
www.deshautsetdebats.com/wordpress/index.php/.../lavis-de-miss-hello-jai-comme-qui-dirait-deux-mains-gauches

(49) « Comme qui dirait : j’ai été tagué »
http://www.leblogdedarcy.fr/index.php?post/2008/09/26/Commr-dirait-%3A-Jai-ete-tague

Conclusion

40Le marqueur comme qui dirait a connu une évolution sémantique et syntaxique tendant vers une plus grande subjectivité. De forme X marqueur Y, la lecture de comme qui dirait1 était compositionnelle et la structure nétait pas complètement figée – comme se len disait, comme qui diroit, comme len diroit... Comme qui dirait2 est devenu un marqueur de reformulation paraphrastique unissant toujours deux items, X et Y, et remplaçable par cest-à-dire. Finalement, cest le marqueur de mise à distance comme qui dirait3 qui lemporte. Cette évolution est accompagnée dun changement syntaxique et sémantique au niveau polyphonique.

41Comme qui dirait1 et comme qui dirait2 se trouvent au milieu dun énoncé unissant X et Y dans une structure comparative. Dans le premier cas, comme qui dirait1 marque une comparaison hypothétique entre X et Y, le locuteur ne donnant pas son accord à lénonciateur de Y. Quant à comme qui dirait2, il marque une reformulation paraphrastique quasi-synonymique entre X et Y, le locuteur donnant son accord à lénonciateur responsable de Y. Ni comme qui dirait1 ni comme qui dirait2 ne sont déplaçables. En revanche, comme qui dirait3 ne joue un rôle que sur Y et peut être déplacé, au point de le trouver à partir des années 1970 détaché en incise ou en position finale. Cette fois-ci la comparaison ne fait plus partie du marqueur, et le locuteur met en scène un énonciateur, E1, énonçant Y, à qui il donne son accord, puis un deuxième énonciateur E2, énonçant comme qui dirait Y, à qui il sassimile. Cet énonciateur nest autre que sa communauté linguistique dont il fait partie, représentée par le qui indéfini, paraphrasable par “si on”.

42Létude de comme qui dirait vient confirmer une évolution générale des marqueurs. Létude de certains adverbes comme apparemment (Anscombre et alii 2009, Rodríguez Somolinos 2009), justement ou décidément (Gómez-Jordana à paraître), en vérité (Combettes et Kuyumkuyan 2007) fait apparaître une évolution similaire où les marqueurs, à partir du XIXème siècle deviennent plus subjectifs et apparaissent détachés de lénoncé, fonctionnant alors comme des adverbes dénonciation.

43Sous comme qui dirait lévolution est dautant plus intéressante que la locution est composée de plusieurs items. On voit ainsi que lévolution ne se fait pas au même moment sous chacun des lexèmes. Si comme qui dirait1et comme qui dirait2 maintiennent et une certaine mise à distance, par le conditionnel du verbe dire, et une comparaison sous-jacente à comme, comme qui dirait3 ne fait plus apparaître cette comparaison, éliminant le premier segment X et maintenant uniquement la mise à distance.

Notes de bas de page numériques

1  Nous reprenons ici la définition proposée dans Rossari (1997) : un marqueur de reformulation paraphrastique est celui susceptible d’indiquer que l’état de chose évoqué dans le point de vue qu’il introduit doit être considéré comme équivalent à celui évoqué dans le point de vue auquel il renvoie, et ce même si les deux états de chose ne contiennent aucun indice d’équivalence.

2  Nous avons trouvé au XIXème siècle une occurrence présentant encore cette valeur, mais il s’agit d’une exception : « On l’appelait à Venise la Zingara, et moi la Zingarella. Ma mère m’avait donné pour patronne Maria del Consuelo, comme qui dirait, en français, Notre-Dame de Consolation. », SAND George / La Comtesse de Rudolstadt / 1843, p. 58-59, chapitre VI.

3  Il y a deux occurrences déjà au début du XVIIème siècle qui présentent cette structure, mais ce sera au XVIIIème siècle que la plupart des occurrences de comme qui dirait2 possèdent cette valeur : « (…) la Mathematique : laquelle contient quatre sciences soubs soy. La premiere c’est l’Astrologie, comme qui diroit discours des astres. » DUPLEIX Scipion / La Logique ou lArt de discourir et raisonner / 1607, Pages 36-37 / Livre I, chapitre 4.

4  La première attestation de comme qui dirait en incise date de 1920, et en position finale de 1929 : « (…) je cherchais, afin de m’abstraire, un coin solitaire et discret, quand j’aperçus un cabaret que j’aimais déjà comme un frère. À peine dans ce cabaret étais-je, comme qui dirait - à méditer devant un verre, que surgit, à mon grand émoi, un client, en face de moi, qui me ressemblait comme un frère avais-je toute ma raison ? » Ponchon Raoul, La Muse au cabaret, 1920, Pages 58-60. / « - que non, peut-être pas précisément, mais c’est des gens pas habitués au malheur, alors, ça y applique des remèdes de bonne femme, comme qui dirait... et puis... - et puis quoi, alors ? » Giono Jean, Un de Baumugnes, 1929, Pages 124-125.

5  Ce fonctionnement correspond à celui de l’opérateur presque. Lorsqu’on dit Jai presque fini, la valeur informative correspond à ne pas avoir fini. Presque implique que ce qui suit est faux. Cependant, argumentativement presque fini tend vers avoir fini. (Voir Anscombre et Ducrot 1983)

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Pour citer cet article

Sonia Gómez-Jordana Ferary, « L’évolution de comme qui dirait en français », paru dans Ci-Dit, Communications du IVe Ci-dit, L’évolution de comme qui dirait en français, mis en ligne le 02 février 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/cidit/index.html?id=496.


Auteurs

Sonia Gómez-Jordana Ferary

Universidad Complutense de Madrid