Ci-Dit | Communications du IVe Ci-dit Colloque international, Nice 11-13 juin 2009 

Laura Calabrese Steimberg  : 

Le réemploi de dénominations d’évènements dans la construction d’évènements prototypiques

Résumé

Cet article analyse la façon dont se construisent, dans la presse écrite, les antonomases des noms d’événements sur des dires antérieurs. Nous décrivons d’abord le processus de construction des dénominations d’événements, et notamment celles qui, à partir d’une expression dénominative complète, produisent un toponyme événementiel (Tiananmen) ou un héméronyme — ou date en fonction événementielle (Mai-68). Dans un deuxième temps, nous décrivons, à l’aide d’exemples, leur transformation en antonomases (un Tiananmen à l’iranienne). L’hypothèse que nous essayons de vérifier est que ces expressions transportent la mémoire de dires antérieurs, qu’il est possible d’observer en retraçant le parcours des désignants.

Abstract

This paper analyses how the press uses antonomasia based on event names, and how those denominations are built on a prior speech. We first describe how event names are shaped in media discourse, especially those that, starting from a definite expression, end up in a toponym (Tiananmen) or a hemeronym (dates as event names, like Mai—68). Secondly we describe, with the help of examples, how they are used in antonomasia (an Iranian Tiananmen). We test the hypothesis that those expressions carry the memory of former speeches actually observable in the event name trajectory.

Index

Mots-clés : désignants événementiels , héméronymes, mémoire discursive, toponymes

Keywords : discursive memory , event names, hemeronyms, toponyms

Plan

Texte intégral

Introduction

1Ces dernières années ont vu un renouvellement dans les recherches portant sur la mémoire des discours. Depuis l’article où Courtine (1981) proposait le concept de mémoire discursive, en déplaçant le support de la mémoire du sujet aux discours, de nouveaux développements théoriques sont venus enrichir la question. Plus particulièrement, les travaux de Sophie Moirand sur la mémoire des mots (2007) explorent la façon dont certaines expressions enregistrent les trajets par lesquels ils circulent, se réinvestissant de nouvelles couches de sens. Ainsi formulée, la mémoire discursive devient une mémoire interdiscursive, car elle s’appuie sur le fil vertical des discours ; c’est le cas des mots-évènements (Moirand 2004) tels que Tchernobyl, la vache folle ou le 11 septembre. Dans le cadre d’un modèle cognitiviste, Marie-Anne Paveau (2008) s’intéresse, pour sa part, à la mémoire des noms propres, notamment ceux qui désignent des réalités historiques (des batailles par exemple), et qui se réinvestissent de sens en changeant de statut : Dien Bien Phu passe ainsi d’être un toponyme à un polémonyme. Dans ce même cadre s’inscrivent les recherches de M. Lecolle (2007) sur le toponyme évènementiel et le changement de statut discursif. Dans la tradition de l’Analyse du discours française, ces travaux proposent ainsi d’intégrer l’étude des représentations discursives avec une approche matérialiste des discours. Pour Moirand, il s’agit de d’observer les mécanismes par lesquels les mots stockent la mémoire des faits, tandis que Paveau (2006) envisage la problématique de la mémoire en termes de connaissances distribuées, en la situant plutôt du côté du sujet et de sa connaissance encyclopédique.

2Ce n’est pas par hasard, croyons-nous, si ces travaux privilégient l’étude de séquences linguistiques désignant des évènements historiographiques ou médiatiques, qui sont des contenants privilégies de la mémoire (contrairement, par exemple, à des anthroponymes). Ce qui explique, par ailleurs, que les dénominations d’évènements soient souvent envisagées comme des noms propres (i.e. Krieg à paraître) ou des formes équivalentes (Veniard à paraître), étant donné leur capacité mémorielle, notamment dans le discours historique. Le pouvoir mémoriel des dénominations d’évènements a ceci de particulier qu’il est sémiotiquement riche : les expressions enregistrent des images autant que des discours, avec toute la charge imaginaire que ceux-ci véhiculent. Moirand (2004) avait déjà remarqué ce phénomène selon lequel les mots-évènements s’appuient sur des allusions et des images, s’inscrivant dans un réseau interdiscursif difficilement observable, c’est-à-dire non marqué linguistiquement. Des expressions telles que Bhopal, Outreau ou le 21 avril semblent ainsi condenser une série de problématiques qui touchent à la mémoire des discours et de l’histoire, à la connaissance encyclopédie des individus et au rapport entre mémoire et nom propre, mais également à la reprise de discours antérieurs.

3En proposant d’analyser les réemplois de noms d’évènements dans la presse écrite, nous voulons montrer dans quelle mesure ces dénominations s’appuient sur un sens lexical gommé par le discours de l’information. Pour ce faire, il est nécessaire d’entamer une analyse en amont de ces éléments du discours contemporain, c’est-à-dire au moment où ils entrent en circulation dans l’espace public à travers les mass-médias, au moment où éclate un événement, pour essayer de suivre le parcours par lequel un nom ou syntagme peut devenir évènementiel. En alliant l’approche cognitiviste, qui cherche à cerner des représentations du réel inscrites dans les discours, avec une démarche de sémantique lexicale, nous proposons d’analyser ces dénominations d’abord comme des séquences linguistiques autonomes ayant un sens lexical original qui oriente leur actualisation. Cette approche, entre la sémantique discursive et la sémantique lexicale, cherche à creuser la notion de circulation des discours, qui peut aller des différents mécanismes du discours rapporté au phénomène de l’allusion.

4Dans le cas des désignants d’événements (désormais DE), nous postulerons l’hypothèse qu’il est toujours possible d’objectiver des dires antérieurs ayant inauguré la dénomination. En affinant les conditions de visibilité de ces objets du discours, nous aimerions montrer comment la mémoire de l’évènement est construite entre le sens lexical et le sens discursif. Dans un premier moment, il s’agira de décrire ce processus par lequel des séquences très synthétiques (banlieues, le 11 septembre, Sétif) peuvent devenir des dénominations d’évènements, en prenant appui sur des dires antérieurs, des énoncés tels que la crise des banlieues, les attentats du 11 septembre, les massacre de Sétif. Dans un deuxième temps, nous analyserons une série d’énoncés dérivés de dénominations d’évènements, qui re-mettent en circulation ces dénominations en actualisant toute l’information liée à celui-ci par un phénomène de transfert. Il s’agit d’antonomases du type le 11 septembre de l’Europe ou un Tchernobyl chimique, qui s’inscrivent dans le phénomène de circulation des discours et contribuent à tisser la mémoire de notre actualité. Le phénomène de l’antonomase, dans le cas spécifique des dénominations d’évènements médiatiques, s’avère ainsi être un observatoire privilégié du mécanisme de construction de la mémoire collective, dans la mesure où ils reposent sur le partage de l’actualité.

1. Quelques précisions sur le corpus

5Les exemples analysés font partie d’un corpus plus large de dénominations d’évènements, qui contient à peu près 1500 occurrences tirées de journaux principalement francophones1, entre 2001 et 2009. Ce corpus a été constitué manuellement au fil des années avec la lecture quotidienne de la presse d’information. C’est dans le cadre d’une étude sur ces dénominations évènementielles que nous nous sommes intéressée aux réemplois des noms d’évènements, qui constituaient une autre preuve des procédés mémoriels utilisés par le discours de l’information. La question que soulevait ce type d’exemple était la façon dont la mémoire discursive pouvait transporter le programme de sens d’une dénomination d’évènement pour en interpréter un événement différent. Mais malgré leur saillance et leur importance pragmatique pour interpréter l’actualité, ce type d’énoncés n’abonde pas dans la presse, et il présente une difficulté évidente dans le recueil : si les DE sont omniprésents et peuvent être repérés autant par une lecture spontanée qu’en ciblant les exemples grâce à un moteur de recherche (des occurrences de Mai-68 ou grippe porcine, par exemple), les réemplois ne peuvent être localisés qu’au hasard de la lecture, étant donné leur absence de codification. Il s’ensuit qu’une étude systématique de ce type d’énoncés requiert d’une méthodologie adéquate, notamment en ce qui concerne la fréquence des usages. En conséquence, nous allons proposer une étude prospective non quantitative, dans le but d’éclairer leur fonctionnement et plus largement le fonctionnement de la mémoire discursive dans les noms d’évènements.

6En raison de leur codification et leur haut degré de partage par les acteurs de l’espace public, les DE ils constituent des dénominations, qui établissent un lien direct et stable entre un nom et un individu comme résultat d’une convention sociale. Au contraire, les réemplois jouent le rôle de désignations, des usages occasionnels non mémorisés par le discours. Des dénominations telles que la guerre en Irak ou le tsunami servent à identifier un évènement avec ses coordonnées, des représentations et des images de façon plus ou moins intersubjectives, et ce sur le moyen ou long terme, tandis qu’une désignation comme le « Watergate polonais » (Metro 31.8.07 : 6) n’a qu’une courte durée de vie et n’est pas destinée à être mémorisée. Les premières ont pour but de rendre l’évènement « retraçable », les deuxièmes d’utiliser une dénomination saillante (Watergate) pour éclairer un nouvel évènement (scandale de corruption). Or avant d’aborder ce mécanisme, force est de constater que, malgré les dimensions modestes du corpus, seuls certains noms d’évènements se prêtent au jeu du réemploi. Nous avons repéré principalement trois formes : des toponymes, des dates en fonction évènementielle et des xénismes. Il est ainsi habituel de trouver dans la presse des comparaisons telles que :

L’Amérique sous le choc d’un « Pearl Harbor » terroriste (lemonde.fr 13.9.01)
Genève, émue, s’interroge sur le « 11 septembre des Nations unies » (lemonde.fr 28.8.03)
Un « Tiananmen » à l’iranienne ? (ledevoir.com 15.6.09)
L’affaire Arar, une « affaire Dreyfus » canadienne (AFP 20.09.06)
Eviter un nouveau 21 avril (lemonde.fr 07.03.06)

7Egalement dans la presse étrangère, quelques exemples élargissent le spectre de termes comparatifs :

« Intifada » in France (haaretz.com 22.11.05)
¿Otro Mayo del 68 o una Intifada europea? (cronica.com.mx 8.11.05)

8Dans cet article, nous allons nous concentrer sur les formes qui appartiennent ou qui s’apparentent au nom propre (les toponymes et les dates), pour laisser de côté les xénismes. En effet, ce type de désignants d’évènement doit être traité séparément, dans la mesure où il véhicule une charge sémantique, certes affaiblie par la référence à un évènement particulier (le tsunami de 2004, la première et la deuxième intifada), mais capable de fonctionner comme un nom commun. Autrement dit, si les énoncés 1 et 2 éveillent sûrement le souvenir du raz-de-marée qui a ravagé l’Asie du Sud-est, ils peuvent très bien référer sans cette allusion :

(1) Rachida Dati enceinte [titre]
Le tsunami couche-culotte fait des vagues jusqu’aux plus hautes instances de la république […] (lesoir.be 05.09.08)

(2) Le Pen prévoit un tsunami de votes pour lui (lesoir.be 14.01.07)

9Par conséquent, il n’est pas nécessaire de s’inscrire dans la chaîne causale du nom de l’évènement (ce raz-de-marée qui a ravagé les côtes asiatiques en 2004) pour que l’énoncé fasse sens, il suffit de connaître le sens du mot tsunami pour le comprendre. En ce qui concerne les dates en fonction évènementielle, rarement étudiées en Analyse du discours, elles ont souvent reçu le nom de chrononymes (Van de Velde 2000, Flaux 2000), concept qui englobe également les noms de périodes historiques (Leroy 2004, revue Mots n° 87) ; aussi, nous avons préféré l’appellation héméronymes pour un usage purement évènementiel des dates : le 21 avril, Mai-68, le 11 septembre, etc. (concept développé dans Calabrese 2009).

10Le corpus se voit ainsi réduit à des toponymes évènementiels et des héméronymes. Ceux-ci ne constituent pas des dénominations d’évènements à part entière, mais sont le produit d’un processus de nomination et de condensation, comme nous allons le montrer.

2. Le surgissement des DE

11Outreau, Tchernobyl, Tiananmen, le 11 septembre ou le 21 avril ne surgissent pas tels quels dans les médias, prêts à circuler comme des dénominations d’évènements. L’hypothèse ici défendue est que les noms d’évènements sont d’abord des descriptions dénominatives avec un nom tête évènementiel. Dans le cadre d’un classement des catégories nominales, la sémantique lexicale distingue en effet des noms capables d’évoquer l’idée d’évènement en langue (Kiefer 2008), qui peuvent s’employer avec des verbes d’action, qu’ils soient duratifs ou momentanés (avoir lieu, se dérouler, se passer, survenir…). Articulés à un complément pour former des expressions référentielles, ancrées dans le temps et dans l’espace, les noms d’événements (désormais Ndév) fournissent une indication sur la catégorie du référent. Par un processus de condensation, ce qui reste de l’expression définie est un toponyme ou un héméronyme : Les évènements de Mai-68 devient Mai-68, Le bombardement d’Hiroshima devient Hiroshima et l’explosion de l’usine AZF devient AZF. Toponymes et héméronymes font ainsi partie d’une expression définie, occupant la place d’un complément du nom, capable de s’en détacher pour référer de façon autonome à l’évènement. Certains, comme Tchernobyl ou le 11 septembre, surgissent presque immédiatement après l’évènement, tandis que d’autres, comme Mai-68 ou Tiananmen, se construisent progressivement au fil d’un paradigme désignationnel (Mortureux 1993). Comme nous l’avons dit, la base lexicale n’épuise pas le sens de l’évènement (constitué par des discours, des images et des représentations), mais elle permet le réemploi des désignants.

2.1 Dénominations graduelles : le cas de Tiananmen

12La nomination d’évènements historico-médiatiques dans la presse écrite n’est pas un processus spontané. Il est parsemé de contraintes liées à la pratique socio-professionnelle, à des restrictions matérielles, à la construction de l’ethos du journal, à des habitus sociaux de dénomination… Ces contraintes, qui ont été décrites en détail par Tuchman (1973), Quéré (1994) et Mouillaud (1982), entre autres, peuvent se résumer en disant que la nomination d’événements dans la presse écrite répond à des protocoles énonciatifs plus ou moins régulés. Tout d’abord, l’événement surgit dans le titre, qui lui impose des limites spatiales et donc une certaine économie linguistique : « C’est au niveau du titre que le lecteur a affaire à l’évènementiel à l’état pur » (Mouillaud 1989 : 29). Les journaux francophones qui composent notre corpus montrent une tendance récurrente à produire des titres bisegmentaux à deux points (Bosredon & Tamba 1992). Comme l’a montré Mouillaud (1982), les titres de la presse d’information se construisent progressivement :

L’homme au cœur greffé… → Greffe du cœur → Greffe
Mouvements de grève aux usines Renault → Les grèves s’étendent → Grèves

13L’énoncé référentiel original (mouvements de grève aux usines Renault) devient un énoncé thématique, capable de chapeauter de nouvelles informations. Le même phénomène se produit dans le cas des DE. Une dénomination comme Tiananmen n’est pas lancée telle quelle dans le discours de l’information car elle ne serait pas capable de référer à un événement aux coordonnées spatio-temporelles définies ; de la même façon, toute naturelle qu’elle nous semble maintenant, l’expression le 11 septembre n’a pas toujours référé à un événement, et qui plus est, n’a pas toujours référé au même événement (mais au coup d’État au Chili en 1973, par exemple). Le cas de Tiananmen, au moment où l’on commémore le 20e anniversaire des faits, nous permet d’observer le processus par lequel un toponyme se charge du sens de l’expression définie originale.

14Si pour un lecteur actuel la valeur événementielle du toponyme est transparente2, comme dans l’exemple 3, nullement énigmatique, ce n’était pas le cas en 1989.

(3) Vingt ans après Tiananmen, la censure continue (Metro 4.6.09, p. 1)

15En effet, la dénomination se construit et se consolide au fil des années et des commémorations, sur un paradigme de Ndév (que Moirand 2004 appelle les désignations qualifiantes). Pour retracer ce parcours, nous avons suivi le trajet de l’événement ; étant donné la grande quantité de matière recueillie pour cette recherche, nous nous limitons ici à montrer un échantillon, tiré du journal Le Monde, qui montre bien la construction progressive de la dénomination. Les premiers titres montrent en effet le stade de nomination sous la forme d’une description définie, qui oscille entre le Ndév manifestation et son hypéronyme contestation, événement qui se voit rebaptiser massacre en raison de l’évolution de la situation :

(4) Manifestations étudiantes en Chine (Le Monde 20.4.89)

(5) Les manifestations s’amplifient à Pékin en faveur de la libéralisation (Le Monde 21.4.89)

(6) La contestation étudiante à Pékin (Le Monde 22.4.89)

(7) Quinze jours après le massacre de la place Tiananmen (Le Monde 20.6.89)

(8) Chine : un mois après les massacres de Pékin (Le Monde 4.7.89)

(9) Chine : le rapport du maire de Pékin sur les évènements de mai (Le Monde 8.7.89)

16Viennent témoigner du processus de condensation du nom, après le stade de nomination servant à identifier la nature de l’événement : l’article défini qui exprime la saillance de l’événement pour le lecteur (5, 6) et le syntagme après + N, qui souligne la dimension événementielle du syntagme nominal (7). Or, la thématisation du nom est assez lente ; à l’époque où se déroulent les faits on retrouve en effet plus facilement en position thématique le nom de pays (8, 9), contrairement à ce qui arrive après l’anniversaire de l’événement (ex. 11 plus bas). Nous observons ainsi que l’événement s’étale sur plusieurs mois et change de statut (de manifestations/contestation à massacre). Dix ans après, pour le 10e anniversaire de ce qui a également été appelé Le printemps de Pékin, tous les sens exprimés dans ce paradigme désignatif passent sous la coupe du toponyme, qui assurait dans un premier temps un rôle situatif dans le complément du nom :

(10) Il y a dix ans, Tiananmen (Le Monde 4.6.99)

17Mais les Ndév qui ont servi à catégoriser et recatégoriser l’événement ne disparaissent pas pour autant, fonctionnant, dans le discours médiatique, comme un rappel, et comme une base sémantique pour le réemploi des désignants :

(11) Tiananmen : vingt ans de silence [titre] (courrierinternational.com 4.6.09)
Le vingtième anniversaire de l’écrasement par les chars des manifestations étudiantes de la place Tiananmen n’ont donné lieu à Pékin à aucune manifestation

(12) Le calme règne place Tiananmen [titre] (liberation.fr 4.6.09)
Un policier monte la garde place Tiananmen, en ce 18e anniversaire du massacre des étudiants sur cette même place.

18Un autre événement clé de notre époque, Mai-68, présente cette même configuration : évolution des faits tout au long de plusieurs mois, un long paradigme dénominatif et enfin la cristallisation de tous ces sens sous la forme d’une date, structure privilégié de ruptures historiques brusques (voir Calabrese à paraitre).

2.2 Dénominations immédiates : le cas de Tchernobyl

19Le fait que la dénomination se construise au long du temps ou qu’elle surgisse presque immédiatement après les faits est bien entendu en rapport avec la nature de l’événement. Tiananmen a été le scénario de manifestations massives, ensuite d’une répression violente de la part du gouvernement chinois, situation qui annonçait à son tour des troubles sociaux, des sanctions des pays occidentaux et un éventuel changement de régime. Comme l’a écrit P. Zachmann, réalisateur du documentaire Génération Tian’anmen. Avoir vingt ans en Chine3, « L’histoire a retenu le massacre, mais avant le drame, il y a eu un formidable élan d’espoirs et de rêves, une sorte de Woodstock chinois ». Dans ce sens, l’événement a subi un changement de statut et présentait différentes ouvertures vers l’avenir. Il n’est donc pas étonnant que la dénomination ait mis du temps à se stabiliser, ce qui pourrait expliquer également les différentes représentations associées à l’événement. Au contraire, des événements instantanés comme Tchernobyl, qui s’est déroulé sur une très courte période de temps, ou bien le 11 septembre, paradigme d’événement-flash4, reçoivent plus vite une dénomination qui se stabilise rapidement. La raison en est qu’il n’a pas le temps de changer de nature et que son espace-temps est cerné par l’immédiateté ; aussi, il doit être identifié et nommé par le discours de l’information avec la même rapidité. En parcourant les titres qui annonçaient l’explosion de la centrale nucléaire d’Ukraine, il est facile d’observer que la dénomination de l’événement s’est construite au bout de quelques jours, à partir des Ndév accident et catastrophe :

(13) L’Agence Tass annonce un « accident » dans une centrale d’Ukraine [surtitre]
Catastrophe nucléaire en Union Soviétique [titre en une] (Libération 29.4.86)

(14)L’accident de la centrale nucléaire soviétique a fait plusieurs victimes (Le Monde 30.4.86)

(15)Catastrophe nucléaire : les soviétiques crient au feu (Libération 30.4.86)
Les Soviétiques ont appelé Suédois et Allemands à l’aide […] Preuve que l’accident de Tchernobyl n’est pas maitrisé

(16) Après Tchernobyl, le monde s’interroge (La libre Belgique 1-2.5.86)

(17) Un diplomate de Moscou admet que l’accident « n’est pas encore liquidé » [surtitre] (Libération 1.5.86)
Tchernobyl : le choc du nuage

(18) Tchernobyl : catastrophe derrière un rideau de secrets [titre] (Libération 2.5.86)
L’accident de Tchernobyl est-il terminé ?

20Contrairement à ce que l’on observait pour Tiananmen, la description définie comportant un Ndév occupe rapidement la position thématique (15), ce qui témoigne de la rapidité avec laquelle elle se cristallise comme désignant de l’événement. Par ailleurs, le toponyme reçoit très vite une dimension temporelle (16, avec l’expression après + N), et adopte rapidement le rôle de désignant (18) capable de condenser le sens de la description définie gommée.

21Jusqu’ici, nous avons voulu montrer la façon dont certains types de désignants événementiels (toponymes et héméronymes, ou dates en fonction événementielle) se chargent, progressivement ou immédiatement, de la mémoire des faits, mémoire événementielle supportée, entre autres, par des Ndév effacés. C’est grâce à ces éléments du lexique qui catégorisent l’événement que le discours de l’information peut réinvestir le sens des toponymes et des dates en les réactualisant comme des DE, et non plus comme des noms de lieux ou de temps5, et c’est également grâce à eux que le réemploi des désignants est possible sous la forme d’antonomases.

3. Le rôle de l’antonomase du Npr

22Car même absent, le Ndév continue à jouer un rôle de support cognitif pour le lecteur, qui identifie l’événement en fonction de sa caractérisation première. Pour expliquer l’immense productivité sémiotique de ces noms il faut donc remonter à l’expression définie grâce à laquelle le discours de l’information a catégorisé l’événement. Cette productivité s’explique également par le fait qu’il s’agit de noms propres (les toponymes) ou de séquences qui fonctionnent comme des noms propres (les héméronymes), en établissant un lien direct avec leur référent ; en effet, leur capacité mémorielle (voir Paveau 2008) les rend apte à constituer des antonomases6. En effet, dans le réemploi de désignants événementiels il se produit un transfert de type lexical, soutenu par le Npr. Nous pourrions schématiser ce processus comme suit :

Image1

23La conséquence de ce transfert est, en amont, le fait de créer un événement prototypique d’une classe (l’attentat terroriste pour le11-S, la catastrophe ou l’accident nucléaire pour Tchernobyl, le massacre d’une révolte populaire pour Tiananmen), et en aval, de limiter les réemplois du désignant au type d’événement catégorisé par le Ndév. Autrement dit, l’utilisation d’un désignant emblématique est restreinte par la mémoire lexicale qu’il transporte — du moins pour la presse de référence7. Ainsi, dans 19, les Ndév affaire ou écoutes clandestines apparaissent dans le cotexte, tandis que Mai-68 est appliqué à des émeutes dans les banlieues (20) et Tchernobyl (21) à une catastrophe (sens restreint par le déterminant chimique) :

(19) Le « Watergate polonais » prend de l’ampleur [Titre] (Metro 31.8.07 : 6)
Une affaire d’écoutes clandestines […] a pris une nouvelle dimension […]

(20) Un petit Mai-68 des banlieues (lemonde.fr 04.11.05)

(21) Catastrophe. Un Tchernobyl chimique [Titre] (25.11.05 LaDepeche.fr)
Après l’explosion d’une usine, une nappe de benzène menace la Russie après la Chine.

24Comme l’a mis en avant A. Krieg (à paraitre), les dénominations d’événements

permettent de répondre à un besoin médiatique de prototypicité. Il s’agit là pour l’instance médiatique de hiérarchiser, de construire des occurrences comme étant prototypiques. La mise en discours de la prototypicité s’effectue sous des modes divers (qui ne sont bien sûr en eux-mêmes nullement exclusifs des médias), tels que ceux ayant recours notamment à des procédés métonymiques et antonomastiques.

25Pour L. Quéré, qui a consacré une série d’articles à la question de l’événement et s’est attardé sur le rôle central de sa mise en mots, ce procédé fait partie d’un processus de normalisation de l’événement, qui provoque une discontinuité dans la continuité de l’expérience :

nous socialisons la surprise qu’il constitue en lui donnant une place déterminée dans le monde social et en lui attribuant des « valeurs de normalité » (Garfinkel), qui le rendent continu avec une dynamique en cours, ou avec un contexte et avec un passé. Cette normalisation passe par la manifestation de sa typicité, de sa comparabilité avec des événements passés similaires (Quéré 2006 : 196).

26D’une certaine façon, l’antonomase des noms d’événements est une façon de réduire, par le discours, l’irréductibilité et la discontinuité de l’événement. Si, dans la presse, l’événement occupe une place d’exception parce qu’il n’est égal qu’à lui-même, il peut également constituer des séries et passer au niveau de la structure8.

27L’hypothèse ici défendue est que ces syntagmes s’appuient sur des énoncés antérieurs, des énoncés dénominatifs surgis dans les médias (en l’occurrence la presse écrite), avec un Ndév tête qui oriente son actualisation. Par le biais de la mémoire lexicale, le complément du nom hérite des propriétés évènementielles de celle-ci. Cette information gommée de la dénomination émerge souvent dans le cotexte. La mémoire lexicale de ces expressions s’appuient ainsi sur le Ndév effacé, qui sert de catégorisant à l’évènement nouveau.

28Il n’est donc pas besoin de rapporter le discours de presse relatif à cet événement pour rappeler la mémoire des faits, le nom ou syntagme seuls servent à déclencher cette mémoire (ils sont, comme le dit Moirand, des déclencheurs mémoriels). En ce sens, ils colportent non seulement des images, des informations sur l’événement, mais des discours entiers sur celui-ci. Ces Ndév nous permettent d’observer le processus de construction d’une dénomination d’évènement et la façon dont elle stocke la mémoire de l’actualité.

29La prise en compte de cette mémoire lexicale nous permet d’analyser les réutilisations des DE à partir d’énoncés repérables ; en transférant le Ndév au Npr, ensuite à la nouvelle désignation, elle permet de catégoriser le nouvel évènement.

30Même si la reprise de dires antérieurs est non marquée, comme le note Moirand (2004), et ne peut pas être décrite en termes de discours rapportés, il est toujours possible de remonter à la source de la dénomination pour construire des observables. Pour objectiver ces matérialités discursives et confirmer ses intuitions quant à la charge cognitive, le chercheur doit remonter aux dénominations premières, et retracer le parcours des différents Ndév qui sont intervenus dans la construction du désignant consacré.

Notes de bas de page numériques

1  Le Monde, Libération, Metro, La Libre Belgique.

2  Même si les représentations associées à celui-ci varient d’une personne à l’autre, comme nous avons pu le constater lors d’entretiens informels avec des étudiants de séminaire et des collègues. Ces conversations, qui n’ont aucune valeur statistique, ont montré que les représentations de l’événement sont autant iconographiques (la célèbre photo de Jeff Widener du « Rebelle inconnu ») que discursives (son évoqués des Ndév tels que massacre ou manifestations).

3  Publié sur le site lemonde.fr : http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/visuel/2009/05/25/generation-tian-anmen-avoir-vingt-ans-en-chine_1195170_3216.html

4  Même si ce même jour ont eu lieu les attentats au Pentagone, qui font également partie de l’événement, nous avons vraisemblablement privilégié l’image des Tours jumelles en feu.

5  En réalité, toute séquence nominale peut être investie de sens événementiel, comme la vache folle ou le voile (pour la crise de la vache folle ou l’affaire du voile islamique), mais dans le cadre de cette étude sur le réemploi des désignants événementiels nous n’en tenons pas compte.

6  Nous avons trouvé des antonomases formées à partir d’autres expressions que des noms propres, par exemple des xénismes, comme dans ce titre tiré du journal israélien Haaretz : « Intifada » in France (Haaretz.com 22.11.05), mais il s’agit à la base d’un Ndév, qui fonctionne comme un nom propre certes mais qui a la capacité d’orienter l’actualisation événementielle. Des expressions définies pourraient également être utilisées dans des constructions antonomasiques, comme dans cet exemple tiré d’un blogue, mais dans ce cas l’explicitation du Ndév suffit à repérer l’événement original : Le ministre britannique provoque une « affaire du voile » (http://www.leblogdemarcfievet.over-blog.com/article-4200109.html).

7  Des discours moins surveillés ont vraisemblablement plus de liberté ; on peut ainsi retrouver des titres comme celui-ci, tiré d’un blogue, où l’on parle de la baisse du niveau de la Mer d’Aral comme résultat de la politique soviétique des années 60 : la Mer d’Aral, un Tchernobyl silencieux (http://culture-club.skynetblogs.be/post/5423710/la-mer-daral-un-tchernobyl-silencieux).

8  Pour sa part, le discours historique doit faire preuve de plus de prudence au moment de passer du niveau événementiel au niveau structurel ; comme l’affirme R. Koselleck, « là où l’historiographie instruit sur les conditions de possibilité d’événements qui se répètent, il lui faut disposer de suffisamment de conditions structurelles capables de susciter quelques chose comme un événement analogue » (Koselleck 1990 : 141).

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Pour citer cet article

Laura Calabrese Steimberg, « Le réemploi de dénominations d’évènements dans la construction d’évènements prototypiques », paru dans Ci-Dit, Communications du IVe Ci-dit, Le réemploi de dénominations d’évènements dans la construction d’évènements prototypiques, mis en ligne le 01 février 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/cidit/index.html?id=398.


Auteurs

Laura Calabrese Steimberg

L’auteure est chercheuse à l’Université Libre de Bruxelles, où elle rédige une thèse sur la mise en mots de l’événement médiatique et la façon dont ceux-ci construisent la mémoire de l’histoire immédiate.
Université Libre de Bruxelles (UR Linguistique)/Ladisco

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