Ci-Dit | Communications du IVe Ci-dit Colloque international, Nice 11-13 juin 2009 

Elżbieta Biardzka  : 

Vénus au miroir ou l’énonciateur aux yeux du rapporteur : portraits esquissés par les journalistes du Monde

Résumé

Cette contribution décrit les portraits visuels et vocaux des énonciateurs cités (désormais EC) esquissés par les journalistes du Monde. Ces portraits se subdivisent en deux groupes : dans le premier, les énonciateurs se retrouvent sans prosopographie et dans le second, ils émergent dans le texte avec les éléments prosopographiques. Parmi les énonciateurs sans prosopographie, il faut encore distinguer deux sous-groupes : les EC notoires et les EC visuellement anonymes. Dans le groupe des EC avec prosopographie, à part les détails de l’apparence physique, le rapporteur peut décrire également la proxémique ainsi que le comportement vocal de l’EC qui peut s’approcher de l’éthos vocal ou rester au niveau de la gestuelle vocale. De la sorte, les EC (et leurs dits) sont caractérisés et hiérarchisés : certains semblent plus fiables et prestigieux que les autres ou plus ou moins puissants, certains autres plutôt familiers ou même ridicules et insignifiants.

Abstract

This paper treats of the visual and vocal portraits of the quoted speakers (énonciateur cité, EC) as they are depicted by the journalists in Le Monde. These portraits can be divided into two groups: in the first one, the speakers are presented without prosopography, and in the second, they emerge from the text through prosopographic elements. The group of speakers without prosopography is itself divided into two sub-groups: notorious speakers or visually anonymous speakers. In the prosopography speakers group, the reporter presents details of the physical appearance of the speaker, but can also describe the proxemic or vocal behaviour of the speaker, which can be near to the vocal ethos or remain at the level of vocal gesture. The speakers (and their speech) are then depicted and classified: some seem to be more reliable and more famous than the others and then seem to have a certain level of power, some seem more trivial, or even more ridiculous and petty.

Index

Mots-clés : discours rapporté , énonciateur cité, prosopographie

Keywords : prosopography , quoted speaker, reported speech

Texte intégral

1Si la citation est toujours une sorte de dédoublement, elle n’est jamais une simple répétition, elle implique toujours un effet de jeu de miroir, montré avec ostentation sur un tableau célèbre de Diégo Velázquez. La déesse Vénus, vue du dos, étendue sur un drap, se regarde dans un miroir tenu par son fils Cupidon. Ce qui est à gauche se place à droite, un verre poli reflète, selon un axe choisi, le visage caché de la déesse.

2En discours autre, c’est le rapporteur qui positionne la surface du miroir1. Elle réfléchit non seulement les paroles mais aussi leur énonciateur initial. Les propos cités sont escortés d'un commentaire du rapporteur qui renseigne, entre autres, sur leur auteur2. Parfois le journaliste est très bref et l’énonciateur cité (désormais EC) est juste nommé, sans plus :

1. Participant à plusieurs émissions politiques, dimanche 9 février, sur les chaînes de télévision américaines, Colin Powell a assuré : « Il est encore possible d’éviter la guerre.» (mardi, 11 février 03/2)

2. Par un ordre secret, la magistrate a autorisé Zakarias Moussaoui à interroger Ramzi Ben Al-Chaiba. (vendredi, 14 février 03/6)

3Il arrive tout de même au rapporteur d’indiquer, en grandes touches, un élément du portrait physique de l’EC, comme dans l’exemple suivant :

3. A ses côtés 3, Mohammed Abed, un autre « patriote », accusé lui aussi d’avoir procédé à de nombreuses exactions, sort brusquement de son mutisme, les larmes aux yeux. (mercredi, 8 janvier 03/2)

4Ainsi évoqués, les EC du Monde se subdivisent en deux groupes : dans le premier, majoritaire et partout présent dans le discours du journal, les énonciateurs se retrouvent sans prosopographie4 et dans le second, ils émergent dans le texte avec les éléments prosopographiques.

5Dans le cas des EC sans prosopographie, ni le commentaire du journaliste accompagnant les propos cités, ni d’ailleurs les séquences de texte « muet » qui ne citent rien et qui racontent les événements non verbaux, ne permettent de reconstruire, même en partie, l'apparence des EC. Dans un premier temps, sans grande difficulté, le lecteur découvrira dans ce groupe les énonciateurs porteurs des noms propres (1) pour repérer ensuite les énonciateurs plus modestes, désignés par des noms communs (2). Leur statut topographique n’est pas le même. Les premiers peuplent volontiers la « une », les ouvertures des pages International et France-Société. Les secondsse manifestent dans les reportages situés souvent plus au fond de la page et du quotidien entier. Différenciés par leur statut topographique, les EC se distinguent nettement aussi par le potentiel cognitif du nom qui les évoque. Ainsi, même non portraiturés par le texte, certains des EC étiquetés par le nom propre ne sont pas, en fin de compte, entièrement privés de représentation visuelle. A ce propos, il faut penser surtout aux autorités dites « globales » dont les apparences sont, à vrai dire, publiques et donc notoires. C'est le cas du segment « Colin Powell », nom propre à référent réel de l’exemple (1), qui ne renvoie pas à une personne « sans figure » pour la plupart des lecteurs. Il en va de même pour Nicolas Sarkozy (4) et Condoleezza Rice (5) :

4. A M. Delanoë qui reprochait au gouvernement « de ne pas en faire une priorité », M. Sarkozy a répondu que ce n’était pas « les hommes politiques qui créent les emplois, mais les entreprises ».(mercredi, 15 janvier 03/6)

5. Sur CBS, la conseillère de George Bush pour la sécurité sociale, Condoleezza Rice, a dénoncé la répétition d’une tactique de « tricherie et retraite » de la part de l’Irak. (mardi, 11 février 03/2)

6Un fond de connaissances partagé permet à la grande majorité du public de reconstruire sans problème l'apparence du secrétaire d’Etat américain (1) ou d’autres autorités françaises et américaines (4-5) : les médias audiovisuels, de même que la presse écrite hebdomadaire, fertiles en films et en photos complètent les messages des quotidiens et alimentent avec succès la mémoire et la conscience collectives5. Cependant, n’oublions pas que ces portraits visuels notoires et publics sont relativement figés. Au sens communicatif et interactionnel, ils sont dissociés, aussi bien dans l’espace que dans le temps, du rapport de parole. Il n’assurent pas une représentation dynamique des EC, voire une visualisation passagère qui correspondrait aux tours de paroles réels. En fait, lors d’un échange de propos dans une situation de communication concrète, l'image de celui qui parle fait inévitablement partie d’un tout communicationnel : elle est soumise à une analyse immédiate et constante de la part de l’interlocuteur et relève d’une synchronisation interactionnelle (cf. Kerbrat-Orecchioni 1996 : 5-6). Cependant, sur les pages d’information du Monde, les portraits « implicites » des EC (sans prosopographie mais pourtant dotés d’apparence physique notoire grâce à la valeur référentielle du nom propre) ne renvoient guère à un détail vestimentaire, à une particularité de coiffure ou de maquillage saisissables lors de l’énonciation primaire. Tout au contraire, ils s’affichent dans notre mémoire comme une photo, voire une image immobilisée, fixe et très officielle6. A juste titre, Catherine Schnedecker (1997 : 50), en se référant à la situation du récit fictif, signale que le nom propre augmente la saillance des personnages tout en jouant sur leur prééminence référentielle7. Dans le récit de presse, le nom propre garantit également une meilleure place dans l’échelle communicative. Qui plus est, la stratégie prosopographique incluse dans le rapport de parole veut que les EC s’identifiant aux autorités politiques et à de hauts fonctionnaires des Etats de la planète entière se promènent dans les pages du journal sans mines ni gestes verbalisés, sans évocation de la couleur de leurs yeux, sans maquillage ni parures quelconques. Ils n’intéressent guère le public affamé de scoops en tant qu'humains « normaux », mais en tant que rôles, et c’est la faculté de parler (incarnée amplement dans le texte par les séquences qui représentent les paroles) qui les rend anthropomorphes malgré tout, et non pas les apparences physiques et leurs émotions. De ce point de vue, Le Monde déshumanise en quelque sorte les EC dont on peut dire que leur dire est un faire unique et qu’on peut appeler, avec Elena Meteva (2002 : 121) les actants-agents. En somme, la saillance des EC dans le récit journalistique appartenant au sommet de l’échelle des actants8 semble aller de pair avec l’élimination, au niveau du discours, de tout détail visuel explicite. Ainsi, des énoncés comme les suivants seraient peu conformes aux conventions du récit de parole journalistique du Monde, voyons :

6.  ?! Sur CBS, la conseillère de George Bush pour la sécurité sociale, Condoleezza Rice, sous un maquillage discret et les cheveux masqués par un chapeau-cloche, a dénoncé la répétition d’une tactique de « tricherie et retraite » de la part de l’Irak.

7.  ?! Les yeux verts rieurs, Jacques Chirac a déclaré, samedi 11 janvier, qu’il ne faut pas « dresser les travailleurs du public contre les travailleurs du privé ». Le chef de l’Etat estime souhaitable, ainsi que le ministre des finances, « de développer l’épargne-retraite ».

7Les EC porteurs de noms propres n’ont pas toujours le statut de notoriété référentielle forte. Tout au contraire, il y en a pour lesquels elle est minime. En voici un exemple :

8. « Mais qui s’en aperçoit ?, demande Conny Reuter, un des responsables de l’OFAJ9. Ceux qui sont intéressés par la langue de l’autre sont prêts à la mobilité. Mais attention au risque de l’élitisme linguistique. » (jeudi, 23 janvier 03/3)

8En (8), le responsable d’une organisation pour les jeunes garde un anonymat visuel parfait pour la grande majorité des lecteurs du Monde. De ce point de vue, l’apport référentiel du nom propre dans le domaine du visuel équivaut à celui du nom commun :

9. Par un ordre secret, la magistrate a autorisé Zakarias Moussaouri à interroger Ramzi Ben Al-Chaiba. (vendredi, 14 février 03 /6)

9Dans cet ordre d’idées, parmi les énonciateurs sans prosopographie, il faut distinguer deux sous-groupes : les EC notoires (évoqués par un certain nombre de noms propres) et les EC visuellement anonymes (évoqués et par les noms propres et par les noms communs).

10Toutefois, certains actants du Monde sont dépeints ou plutôt esquissés : ils forment un groupe d'EC avec prosopographie. Il arrive alors que le journaliste décrive certains éléments de l’apparence physique de l’EC (cf. Kerbrat-Orecchioni 1996 : 23) : ce sont des signes statiques influant sur la réception des paroles évoquées, accessibles par le canal visuel et relatives à des caractéristiques naturelles ou acquises – couleur des cheveux, des yeux, taille, bronzage, rides – ou bien surajoutées – vêtements, parures, maquillage :

10. Petite, les cheveux masqués par un chapeau-cloche et le maquillage discret, elle prend toute sa part dans la campagne pour les élections du 28 janvier. « Ovadia Yossef m’a demandé de mobiliser les femmes. C’est la première fois que nous participons, et je crois que cela marche bien. Les femmes ont l’esprit plus pratique et plus concret que les hommes. » (jeudi, 23 janvier 03/5)

11Le journaliste peut décrire aussi des signes relatifs au comportement mimo-gestuel de l’EC, donc des traits expressifs, des jeux de physionomie et des gestes qui sont en fait inéluctables lors d’une prise de parole : ils complètent et renforcent le contenu du message rapporté ou même, par moments, remplacent le message verbal :

11. Elle se calme, et jette un très beau sourire : « Si je vous reçois aujourd’hui, c’est parce que je veux que tout le monde sache que Dignitas existe, je veux qu’ils sachent qu’ils ont le choix de partir s’ils le souhaitent et de le faire dignement ».(samedi, 8 février 03/5)

12. « Je ne veux pas me faire exploser comme un kamikaze, mais j’ai besoin de faire exploser ma colère dans mes chansons », s’emporte Mahmoud, dont les yeux verts rieurs se voilent d’une tristesse fugace. (mercredi, 15 janvier 03/4)

13. Hannes lève le doigt : « Avant, on nous disait qu’apprendre la langue du voisin procurait des avantages, notamment pour l’Europe. Mais cela ne marche pas ! ». (jeudi, 23 janvier 03/3)

14. A la question de savoir s’il retournera un jour en Palestine Haissem secoue la tête : « Ce serait le retour vers la mort ».(jeudi, 9 janvier 03/ 8)

15. Jean-Yves Haberer se lève à son tour : « Je vais vous raconter comment j’ai vécu cette péripétie(...).(jeudi, 9 janvier 03/ 8)

16. Quand on souligne cela à Tassos Giannitis, ministre adjoint des affaires étrangères, il s’insurge en souriant : « Mais l’élargissement n’est pas fait! Il nous reste à mettre en place un système cohérent, qui puisse fonctionner à vingt-cinq, qui soit attractif et performant. » (vendredi, 3 janvier 03/2)

12Les EC dépeints de la sorte sont d’habitude issus des reportages ou des portraits du Monde. Dans la plupart des cas, ce sont de simples témoins des événements, étiquetés par un nom commun ou, tout au plus par un prénom seulement. Leurs propos n’ont pas une force illocutoire importante, ils décrivent plutôt la réalité et n'ont pas l’ambition de la modifier. Dans la hiérarchie des actants, ils se placent au second plan du réseau des interactions communicationnelles présentées par le quotidien. Dans la maquette du journal, leur place est précise : ils n’apparaissent pas à la « une » pour peupler les pages du fond. A nos yeux, dans la poétique journalistique du Monde, le caractère secondaire des énonciateurs est nettement en corrélation avec la sélection spécifique des données de l’énonciation première : dans le cas des EC simples témoins, le rapporteur retient souvent certains détails de l’apparence physique et certains indices mimo-gestuels, ce qu’il ne fait jamais pour les EC actants-agents notoires. Autrement dit, le journaliste hiérarchise les énonciateurs cités par des indices visuels qu’il retient ou non.

13Le portrait visuel mis à part, le rapporteur peut décrire également des indices propres au comportement vocal de l’EC, donc des indices accessibles par le canal vocal : l’intonation, des accents, des pauses, le registre, le timbre, le tempo, le ton, la hauteur, l’intensité de la voix. Le comportement vocal peut prendre une dimension acoustique et/ou émotionnelle et s’approcher de l’éthos vocal (des particularités vocales relativement stables) ou rester au niveau de la gestuelle vocale (des particularités vocales relativement passagères)10. Voici d’abord quelques exemples de gestuelle :

17. « Au niveau chirurgical, nous avons dû nous spécialiser dans une spécialité qui n’existait pas. Les dommages que causent les boulons et les clous dans les organismes, notamment au niveau des poumons et des vaisseaux, sont atroces », poursuit le médecin d’unevoix blanche. (mardi, 7 janvier 03 /2)

18. De nouvelles listes circulent mais n’ont pas été officialisées, pas plus que les nouvelles nominations. « Personne ne sait plus qui est responsable de quoi », soupire un entrepreneur sous contrat avec PDVSA (vendredi, 10 janvier 03 / 4 International )

19. A un an de la retraite, Siegfried Dietrich, professeur de français de l’établissement, soupire : « L’envie d’apprendre la langue de l’autre n’est plus là. Il faut reconstruire et revenir aux fondements de notre coopération avec la France ». (jeudi, 23 janvier 03/3)

20. « Rejetons résolument la tentation de l’action unilatérale », a martelé Jacques Chirac qui a avec lui, sur ce point, la majorité des Etats de la planète.(jeudi, 9 janvier 03/6).

21. Le secrétaire d’Etat, Colin Powell, a martelé que « le moment de vérité approche » et que l’on va enfin savoir si le désarmement de l’Irak « va être réglé pacifiquement ou par un conflit militaire ».(vendredi, 14 février 03/2)

22. A ses côtés quelques manifestants scandent en anglais : « Nous sommes tous des Irakiens ». ( 18 février 03)

23. « Ferme-la, espèce de singe, d’agent de l’étranger et de minus ! » s’est-il11 écrié devant une assistance médusée, dont les pays arabes ne constituent que vingt-deux des plus de cinquante membres. (vendredi, 7 mars 03/3).

24. Il a été remis aux soldats irakiens chargés de la protection du lieu qui l’ont retenu dans le parc de stationnement, où il s’est mis à crier « Allah Akbar » (« Dieu est le plus grand »). (dimanche 26/ lundi 27 janvier 03/2)

25. « Sauvez-moi s’il vous plaît, sauvez-moi s’il vous plaît », criait le jeune homme en anglais. (dimanche 26/ lundi 27 janvier 03/2)

26. «Tall order » : vaste programme, s’écrie Business Week, et qui sous-estime sans doute l’étendue de l’antiaméricanisme dans le monde musulman. ( vendredi 3janvier 03 / 10)

27. A la mère, qui hurlait sa détresse et criait que cette version absurde lui rappelait exactement « celles de l’armée française pendant la guerre de libération », le chef du commando a répondu par des menaces de mort. (mercredi, 8 janvier 03/ 2)

14Tout à l’opposé de la stratégie prosopographique, certains indices du comportement vocal sont parfois retenus par le rapporteur aussi bien dans la description des VIP que dans la représentation de simples actants. Pour les premiers, cette stratégie descriptive est quasiment en exclusivité réalisée par un verbe de dire, tout en restant assez limitée. Notre attention a surtout été attirée par le verbe « marteler » qui est apparu à plusieurs reprises sur les pages d’information pour caractériser le dit des actants-agents les plus saillants. Ces derniers sont présentés comme des énonciateurs ayant une conscience claire du poids de leurs propos : ils déclarent plutôt qu'ils ne disent quelque chose12, la performativité de leurs propos peut être soulignée alors par une caractéristique purement vocale. Ils articulent avec force en accentuant fort toutes les syllabes13 : la parole qui peut être utilisée comme un outil – ou, pour utiliser l’expression de Olivier Reboul (1984), comme une arme – s’associe bien à l’idée de l’acte effectué par / dans le discours. Sans doute, « marteler » recouvre l’idée du marteau avec lequel on frappe, on bat et on façonne (exemples 20-21). Par rapport aux VIP, les actants simples sont beaucoup plus souvent dotés de gestuelle vocale : la verbalisation des indices vocaux se fait et par le verbe de dire (« crier, hurler, soupirer ») comme dans les exemples (18-19 et 22-27), et par les segments de texte faisant partie du commentaire accompagnant les paroles citées comme, dans l’exemple (17), « poursuivre d’une voix blanche ».

15L’interprétation des caractéristiques vocales en termes d’éthos se fonde nécessairement sur les données du savoir partagé. En (28), la « voix tremblante et enrouée » du pape fait référence aux réelles caractéristiques vocales de Jean-Paul II :

28. S’exprimant d’une voix tremblante et enrouée, le pape a déclaré : « Noël, c’est un mystère de paix! De la grotte de Bethléem [où, selon la tradition, serait né Jésus-Christ] s’élève un appel pressant pour que le monde ne cède pas à la méfiance, au soupçon et à la défiance, même si le tragique phénomène du terrorisme accroît les incertitudes et les peurs.» (vendredi, 27 décembre 02/3)

16Les caractéristiques vocales peuvent être retenues par le rapporteur non seulement dans le commentaire qui accompagne les représentations des paroles mais aussi dans la citation même. Dans ce cas, les signes et les signaux graphémiques rendent compte des particularités de la prononciation (accents, débit). Nous n’avons pas noté ce type d’occurrences dans le corpus. Les actants-agents, ainsi que de simples témoins d’événements du Monde parlent sans accent14, en articulant soigneusement chaque syllabe. Cependant, les autorités (souvent politiques) se mettent parfois à parler « comme les autres », et il se produit alors une illusion de familiarité qui montre les émotions dissimulées dans le discours politique, aboutissant ainsi à une sorte de fonction dramatique (cf. Tuomarlà 1999, 2000 : 71, 2004) dans le spectacle de la parole. En voici un exemple :

29. « Je ne veux plus me laisser emmerder ! » dit-il [Jacques Chirac] (dimanche, 19/ lundi, 20 janvier 03/1)

17Au niveau du choix du vocabulaire, le journaliste se porte garant de la non-intervention dans le discours des autorités qui semblent être « comme tout le monde » ou s’efforcent de « parler jeune »15 sans pourtant en indiquer les caractéristiques vocales. Les effets de « conversationnalisation » montrent leur face très sélective.

18Le rapporteur peut aussi tenir compte de la dimension proxémique de l’acte d’énonciation. Dans son rapport de paroles, il décrit alors les postures, le jeu des distances entre les interlocuteurs. C’est surtout ces derniers qui sont parfois retenus par les rapporteurs du Monde :

30. A ses côtés 16, Mohammed Abed, un autre « patriote », accusé lui aussi d’avoir procédé à de nombreuses exactions, sort brusquement de son mutisme, les larmes aux yeux. (mercredi, 8 janvier 03/2)

31. La déclaration a été lue intégralement, devant les caméras convoquées à l’Elysée, par le président Jacques Chirac, flanqué de son homologue russe Vladimir Poutine qui arrivait tout droit de Berlin. (mercredi, 12 février 03/2)

32. Entourée de nombreux élus parisiens, la candidate s’est dite « contente, surtout pour les scores [réalisés] dans des bureaux généralement favorables à la droite », tout en jugeant qu’« il est trop tôt pour en tirer une leçon politique ».(mardi, 28 janvier 03/10)

33. Accompagné de son épouse, Ségolène Royal, M. Hollande a considéré que ce succès constituait« un encouragement vis-à-vis des électeurs de gauche », et attestait que « lentement mais sûrement, la gauche se relève ». (mardi, 28 janvier 03/ 10)

19Comme nous l'avons vu, la proxémique du Monde est très « sociale ». Les EC ne sont pas positionnés dans l’espace par rapport à différents objets (il s’agirait de segments de texte du genre « il se tenait à côté de la fenêtre »), le rapporteur ne décrit pas leurs postures. Si jamais ils sont situés dans l’espace, le rapporteur les montre par rapport à d’autres agents de l’espace de communication publique. Encore une fois, nous devons souligner la modestie des portraits de la « une » du journal. La saillance des EC qui y sont évoqués se réconcilie encore une fois avec l’absence complète de segments de texte précisant la proxémique.

20Conclusion

21De la sorte, pas à pas, le journaliste confectionne les portraits visuels et vocauxdes énonciateurs cités. Ces portraits varient selon la topographie du journal et le genre du discours journalistique. Les rapporteurs de la « une » du Monde n’aiment pas trop décrire la couleur des yeux, les gestes, la mimique des personnes qu’ils citent, par contre ils apprécient parfois leur comportement vocal. L’intérieur du journal est plus propice aux portraits contenant des éléments de l’apparence physique des énonciateurs cités. Contenus dans des synthèses ou dans des articles d’information, les portraits « énonciatifs » ne sont pas les mêmes que ceux qui émergent dans les reportages, dans les analyses ou dans les éditoriaux. Par le type de positionnement du miroir qu’adopte le journaliste, les énonciateurs sont caractérisés et hiérarchisés : certains semblent plus fiables et prestigieux que les autres ou plus au moins puissants, certains autres plutôt familiers ou même ridicules et insignifiants.

22De la sorte, les journalistes créent une sorte de poétique prosopographique propre à leur journal. L’infraction aux règles de celle-ci semble possible. La description inhabituelle d’un détail vestimentaire ou d’un comportement vocal peut jouer avec la hiérarchie déjà établie et prendre des dimensions d’opinion journalistique fort évaluative.

Notes de bas de page numériques

1  Dans un sens, le rapporteur s’incarnerait alors en Cupidon, un très bel enfant capricieux, armé d'un arc et des « flèches du désir ».

2  Cf. à ce propos Aleksander Wit Labuda (1972) qui parle du commentaire du narrateur, Gérald Prince (1976) et Sylvie Durrer (1999) qui évoquent le discours attributif, ou Dominique Maingueneau (1994) et Laurence Rosier (1999) qui emploient le terme discours citant. Par analogie au théâtre (et au spectacle de paroles de Ducrot), les chercheurs de l’Université de Wrocław utilisent le terme didascalies proposé par Aleksander Wit Labuda (Biardzka 2009, Jakubowska-Cichoń 2009 [à paraître] , Ewelina Marczak 2009[ thèse de doctorat non publiée]).

3  Il s’agit de Mohamed Fergane.

4  Nous empruntons le terme à Maria Myszkorowska (2003).

5  Paradoxalement, tout en appartenant à l’échelle de la communication sociale inaccesssible en direct pour la plupart des lecteurs, ces EC font partie du visuellement connu, ils sont exactement comme les voisins d’en face ou comme des gens du quartier simplement connus de vue.

6  Toutes proportions gardées, un tel mode de représentation de l’EC ressemble un peu par son mécanisme à la machine de « production » de l’univers référentiel des régimes totalitaires diffusant partout des portraits officiels retouchés de différentes autorités, souvent objets de culte.

7  Elle est déterminée par la nature grammaticale de l’expression référentielle : « les personnages principaux ont tendence à être introduits au moyen de noms propres, tandis que les personnages secondaires sont souvent introduits par des descriptions de rôle ( par ex : le garçon, la serveuse, etc.) ».

8  D’après Maurice Mouillaud et Jean François Tétu (1989 : 131) la presse fait coexister les énonciateurs « actants » (les différentes personnes citées) et les « sources » (les différentes agences de presse) .

9  L’Office Franco-Allemand de la Jeunesse.

10  Les caractéristiques vocales peuvent être retenues par le rapporteur pas uniquement dans le commentaire qui accompagne les représentations des paroles.

11  « Il » renvoie au vice-président irakien de l’information Izzat Ibrahim Al-Douri.

12  Cf. à ce propos l’étude de Monique Monville-Burston (1993) ainsi que celle de Elżbieta Biardzka (2009)

13  Cf. TLF

14  Nous nous permettons ici une parenthèse ironique : cependant dans Le Monde, comme probablement dans chaque journal de l'Hexagone, tout le monde parle français. Dans le numéro du 5 mars 2003, ce sont par exemple : le porte-parole de la Maison Blanche Ari Fleicher, le colonel Kim Myong-hoin de l’armée populaire coréenne, le porte-parole du Vatican Joaquin Navarro-Valls, Saddam Hussein et le colonel Khadafi. Parleraient-ils sans accent ? (cf. Biardzka 2009, 2004)

15  D’après Boyer (1997), cette tendance persiste dans les médias depuis le début des années quatre-vingt. Cf. aussi à ce propos Tuomarlà (2000 : 90-91).

16  Il s’agit de Mohamed Fergane.

Bibliographie

Sources d’exemples

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Etudes

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TLF = Trésor de la langue française. Dictionnaire de la langue du XXe siècle (1789-1960), (1971-1994), sous la direction de Paul Imbs, Paris, CNRS-Klincksieck-Gallimard.

Notes de l'auteur

Nous avons fondé cette contribution sur un corpus d’environ 1 400 exemples puisés dans les numéros du Monde datant de décembre 2002 et de janvier, février et mars 2003.

Pour citer cet article

Elżbieta Biardzka, « Vénus au miroir ou l’énonciateur aux yeux du rapporteur : portraits esquissés par les journalistes du Monde », paru dans Ci-Dit, Communications du IVe Ci-dit, Vénus au miroir ou l’énonciateur aux yeux du rapporteur : portraits esquissés par les journalistes du Monde, mis en ligne le 01 février 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/cidit/index.html?id=385.


Auteurs

Elżbieta Biardzka

Université de Wrocław. Institut d’Etudes Romanes. ebiardzka@wp.pl