Ci-Dit | Communications du IVe Ci-dit Colloque international, Nice 11-13 juin 2009 

Karine Abiven  : 

Citation des paroles d’autrui dans les cercles mondains au XVIIe siècle : formes et stratégies de la circulation des discours

Résumé

L’objectif de cette étude est de traiter des nouvelles formes de circulation du discours dans des genres d’écrits originaux au XVIIe siècle : les recueils de bons mots et d’anecdotes (les Ana), et les manuscrits émanant d’écrivains proches du milieu mondain (Tallemant des Réaux). Ces textes polyphoniques donnent à voir un renouvellement de la pratique de la compilation de textes : les hommes de lettres ne citent plus seulement des autorités anciennes, mais aussi des bribes du discours contemporain. Dans la perspective d’une sémiotique visuelle, le dispositif textuel des manuscrits montre une pratique spécifique des marginalia, qui met en scène à l’écrit l’interaction conversationnelle. Du point de vue énonciatif, le discours rapporté est employé dans ses formes les plus imbriquées – récursivité du discours indirect, élucidation des allusions – ce qui traduit une collaboration intense des locuteurs. L’essence de ces textes est dans la circulation des discours.

Abstract

The objective of this study is to explore the discourse circulation in original writing genres of early modern French: the collections of puns and anecdotes (the Ana), and the manuscripts from writers of high society circles (Tallemant des Réaux). These polyphonic texts show a revival in the practice of text’s compilation. Writers do not quote only ancient authorities, but also pieces of the contemporary discourse. As far as the visual semiotic is concerned, the textual system built by the manuscripts shows a specific use of marginal annotations, where the conversational interaction is recreated. As for the enunciation, the reported speech is used in its more overlapping forms – indirect speech’s recursivity, allusion’s elucidation – showing a strong collaboration between speakers. The discourse circulation is the basis of these texts.

Index

Mots-clés : anecdotes , cercles mondains, citations, communauté discursive, recueils

Keywords : Ana , Anecdotes, Discursive communities, quotation, Society circles

Plan

Texte intégral

1Le concept de circulation des discours est un outil adéquat pour penser une pratique de l’écrit importante au XVIIe siècle, la compilation de bons mots et d’anecdotes, telles les Historiettes de Tallemant des Réaux, ou le genre des Ana1. S’agissant de cette époque et de ce corpus, les notions d’auteur ou de champ littéraire2 ne sont guère opératoires pour penser le rapport du producteur au récepteur du texte. Il s’agit bien plutôt de discours, élaborés souvent collectivement, à l’oral et/ou sous formes de manuscrits et d’imprimés, dans le cadre des conversations et jeux de société mondains, dans les cercles érudits3… Sans doute, la compilation est une pratique immémoriale, et la circulation de fragments de textes est une manière classique de transmission de savoir et d’objets rhétoriques : depuis l’Antiquité, les florilèges, les recueils de sentences ou d’exempla mettent à disposition du locuteur un trésor de formules conçues pour être réutilisées. Cette pratique antique perdure jusqu’au XVIIe siècle, mutatis mutandis. L’évolution notable réside dans la nature des sources énonciatives : les discours collectés sont davantage ancrés dans l’énonciation contemporaine, puisqu’une partie d’entre eux provient de conversations ou de manuscrits inédits. C’est pourquoi il paraît fécond d’emprunter à l’analyse du discours ses outils, qui permettent d’articuler l’énonciation à son lieu social d’émission. Il s’agira d’analyser les enjeux de cette fixation à l’écrit de discours venus de l’oral.

2Dans une culture de la transmission de savoirs pluriséculaires, il n’est pas anodin qu’un discours actuel soit jugé digne de circuler. Cette valorisation prouve un rapport nouveau à la culture et à la mémoire collectives. Comment se construit le répertoire neuf d’une inventio moderne ?

Innovation des pratiques de compilation : la circulation des discours vivants

3Les Ana, ces recueils apparus à la fin du seizième siècle, se composent des mots mémorables réunis après la mort d’un auteur par un de ses disciples. Leur titre est formé grâce à l’adjonction du suffixe latin –ana au patronyme de l’auteur: par exemple, le Scaligerana est constitué des dits de Joseph Scaliger. Ce sont donc autant de discours rapportés, des excerpta ex ore comme le précise le sous-titre du Scaligerana4, c’est-à-dire des extraits sortis de la bouche du savant. Bien sûr l’ambition d’une retranscription directe des propos est illusoire : le discours « rapporté » ne saurait être vu comme « une restitution fidèle de  paroles antérieurement prononcées5 », et l’on sait l’effort des théoriciens pour traduire l’écart essentiel dans toute retranscription écrite du matériau oral, en proposant les termes de discours « relaté », « porté », « déporté », « déplacé »6. Mais la métaphore orale est significative : c’est un discours vivant, contemporain, que l’on veut fixer à l’écrit et faire circuler. Bernard Beugnot suggère que ces recueils d’un nouveau genre sont venus prendre la relève des anciennes compilations, qui cessent d’être éditées vers 1660, justement quand les Ana prennent leur essor éditorial7. Quels sont, concrètement, les effets de relais et d’évolution dans ces formes de circulation du discours ?

4Les genres issus des arts de mémoire8 reposaient depuis l’Antiquité sur un savoir sédimenté9 : pensons aux cahiers de citations utilisés dans les universités, aux recueils d’exempla de la prédication au Moyen-Age, ou aux florilèges par exemple. Ils instaurent formellement un type textuel qui formera le socle prototypique de tout récit de paroles mémorables. Le discours rapporté en est évidemment un stylème générique. Prenons un extrait des Polyanthées de Langius10. Le classement alphabétique par thèmes rapproche le recueil d’une sorte de dictionnaire où puiser sur chaque sujet le mot approprié. L’énonciateur de la sentence est en position de sujet d’un verbe déclaratif :

Crates amore laborantibus ostendit remedia. Amori, inquit, medetur fames […]
Idem saepenumero dixisse fertur, amorem inermem […]. Notat autem…
Diogenes amorem dixit otiorum esse negotium […]11.

5La structure syntaxique est systématique, sinon contrainte, et ne varie que par la formulation des groupes verbaux déclaratifs – incise (inquit), surenchère (notat autem), propositions imbriquées, et récursives12 (fertur dixisse). On pourrait multiplier les exemples de ce patron syntaxique associé aux recueils de mots. Si la source est parfois précisée, les auteurs sont multiples, et c’est moins l’énonciateur qui importe, que l’inventio et l’elocutio – au reste, le classement alphabétique ou thématique est souvent adopté, ce qui indique bien que l’on s’intéresse d’abord au contenu et non pas à l’autorité, en tant qu’elle est incarnée par une personne. Il s’agit d’un trésor de lieux communs, où l’on vient puiser une autorité plurielle. Or, dans les Ana, la collecte se resserre autour du discours d’un seul. On observe donc une évolution de la visée pragmatique. Auparavant, il s’agissait de recueillir un discours, pour l’idée abstraite qu’il incarnait ; dans les Ana, le but est de pérenniser la parole d’un homme, dans toute sa diversité – ce qui explique le caractère hétéroclite de ces recueils, cédant au goût de l’époque pour la bigarrure, à la manière des cabinets de curiosités.

6Ces recueils d’un genre nouveau partagent l’horizon pragmatique des florilèges du point de vue de la circulation du discours : certains fragments sont là pour être réutilisés – selon leur nature, dans un contexte d’érudition13, ou dans les échanges mondains. Cette anecdote tirée du Menagiana donne un exemple du trajet effectué par une citation :

Quintillien remarque qu’un homme ayant fait servir une sole gardée, dont il avoit mangé tout le dessous à un repas précédent ; quand un de ceux qu’il avoit prié eut mangé tout le dessus, & qu’il vit que l’autre côté n’y étoit plus, il dit, sunt qui subcomedunt, fesant allusion à ce que les Antipodes de la sole avoient mangé le dessous, pendant qu’il mangeoit le dessus. M. P… se servit de ce mot aussi plaisamment pour le moins ; voyant un jour que ceux qui dînoient chez luy ne laissoient presque rien dans les plats ; sunt qui subcomedunt, leur dit-il, songeant à ses gens ; car sa cuisine est sous sa sale14.

7Le réemploi du bon mot est mis en abyme : la citation de Quintilien, resituée dans son contexte, est ensuite détournée de son sens initial pour s’adapter au ton plaisant de la conversation. L’enchâssement des discours rapportés montre bien le caractère complexe de la circulation citationnelle : le discours direct du locuteurplaisant, citant Quintillien, est englobé dans l’énonciation générale du Menagiana, donnée comme la relation du discours de Ménage par un disciple. La structure en discours rapporté est donc doublement stratifiée, et ces multiples énonciateurs dénoncent l’inscription des pratiques conversationnelles dans le texte. Se manifeste ainsi la charnière entre un héritage savant, et l’art moderne du bon mot – l’adverbe plaisamment renvoie à tout un interdiscours mondain, celui de l’honnêteté, avec l’art de la raillerie, du badinage, de l’enjouement. D’autres nouvelles visées pragmatiques se font jour : l’usage de la citation peut quitter son but premier d’instrument didactique pour revêtir le masque de l’épidictique, par exemple.

M. Pérachon me reprit l’autre jour, de ce qu’en parlant j’avois dit puis après. Je luy dis sur le champ, que Paulus dans une lettre à Cicéron, avoit dit posteà deinde, & je le luy fis voir. Il y avoit soixante ans que je n’avois vu le passage15.

8Le recours à la citation d’autorité est subverti : la parole de Paulus, réduite au simple connecteur, n’est convoquée que pour faire l’éloge de l’esprit et de la mémoire du savant moderne.

9Il est remarquable de voir comment ces recueils modernes reprennent le système énonciatif des florilèges, fondé sur le discours rapporté (Socrates dixit, Plato respondit…), mais en détournant leur visée pragmatique. Il ne s’agit plus seulement de trésors de lieux du discours, d’origine variée, mais tantôt le prétexte de l’épidictique, destiné mettre en scène la parole brillante du savant, tantôt une simple volonté de piquer la curiosité d’un public converti à l’esthétique de la varietas. L’époque marque donc un renouvellement des stratégies pragmatiques de la compilation ; il s’agit bien de fixer un discours pour qu’il circule, mais selon un nouveau rapport à la culture : de l’érudition, on glisse au partage mondain, à la constitution d’une mémoire collective qui veut conserver un passé récent.

Sémiotique visuelle : scénographie de la circulation des discours

10Après ce surplomb diachronique, il convient d’entrer dans la matérialité des textes : la mise en page des recueils constitue une configuration signifiante pour la circulation des voix sociales contemporaines. L’œuvre de Tallemant des Réaux en est un bon témoin. Il s’était fait le secrétaire spontané du salon de Mme de Rambouillet, qui rassemblait la fine fleur des belles lettres du temps. L’ensemble de ses manuscrits, des Historiettes16 au Manuscrit 67317 forme un tissu de discours rapportés, issus des conversations de ce salon et des textes qui y circulaient. On est proche du genre des Ana, au sens où Tallemant manifeste un intérêt pour tous les discours, sans discrimination de qualité ou d’unité générique. Ces textes peuvent être lus comme autant d’archives, au sens de l’analyse du discours18, c’est-à-dire celui d’un dispositif textuel qui peut servir de poste d’observation aux pratiques discursives d’une communauté19.

11L’aspect visuel de ce dispositif, ici la mise en page des manuscrits, est instructif20. Ainsi peut-on parler pour Tallemant d’un véritable auteur de la marge : par jeu de mots, car le personnage est toujours resté en retrait des espaces de publication officiels, mais aussi au sens propre, car ce graphomane a passé sa vie à ajouter des annotations marginales à ses écrits. Deux phénomènes typiques sont à noter. D’abord, le feuilletage chronologique des strates de textes, notamment des discours rapportés, est visible dans le manuscrit autographe des Historiettes, conservé à la bibliothèque du musée Condé à Chantilly21, et reproduit ci-dessous. L’ouvrage se présente sous forme de feuillets divisés en trois parties verticales22 : la colonne du milieu est composée la première, de 1657 à 1659, et de part et d’autre les annotations marginales prolifèrent, ajoutées jusqu’à la mort de l’auteur en 1692 – système visible sur la page de droite, après le chapeau introducteur, celle de gauche comportant la table des matières.

Manuscrit autographe avec ratures, corrections et ajouts des Historiettes

Image1

(Chantilly, musée Condé) [Photo : Réunion des musées nationaux]

12Le discours se construit par adjonction progressive de nouvelles strates d’énoncés. Si on note en outre que ces marges contiennent souvent du discours rapporté, on en conclut à un remplissage progressif par les paroles récoltées au cours. Nombreux sont les marqueurs d’évidentialité23 qui dénotent une chronologie dans l’apport de l’information, du type : « voicy ce que j’ay appris depuis de M. Esprit24 ». L’exemple suivant se trouve dans la marge droite de l’historiette sur Mme la Princesse.

J’ay appris depuis peu de Mme de la Trimouille une chose que Mme de Rambouillet ne m’a jamais voulu avouer que quand je l’ay sceue d’ailleurs ; c’est qu’un jour le cardinal de la Valette demanda la derniere faveur à Madame la Princesse, qui l’en refusa. [anecdote sur ce refus]. Elle a dit à Mme de La Trimouille que de sa vie elle ne fut si embarrassée […]25.

13La mention de l’énonciateur, Mme de la Trimouille accompagne l’énoncé ajouté, sans doute confirmé et relayé par Mme de Rambouillet, principale informatrice de Tallemant. Ce discours enchâsse celui de l’héroïne, la Princesse, comme en témoigne la complétive de discours indirect – « Elle a dit à Mme de La Trimouille que […] ». Le complément de temps – « depuis peu » – souligne la progression de la récolte des énoncés. La série de relais est  mise en scène dans l’intrication des discours rapportés, et surdéterminée par la mise en page en excroissances.

14Le deuxième élément d’une sémiotique visuelle se trouve dans le Manuscrit 673, où la polyphonie se manifeste matériellement par des graphies trahissant des scripteurs multiples. Dans ce manuscrit, Tallemant rassemble des formes poétiques ou des fragments anecdotiques toujours en rapport avec l’actualité, écrits par lui ou par d’autres écrivains mondains. Le feuilleté chronologique se retrouve, puisque Vincenette Maigne, qui a édité ce document26, relève une évolution de l’écriture de Tallemant au moins sous trois formes différentes, preuve qu’il a complété le texte au fil du temps. Surtout, on peut observer différentes couleurs d’encre noire sur certaines pages, et diverses graphies, témoignant de la participation de plusieurs scripteurs. Voici un exemple de ce genre d’ajouts exogènes ; il s’agit de la fin d’un poème mazarinade contre le Parlement :

Envoy
Jules bien que tu sois issu d’un torticol
Que ton grand-père Juif n’eust pas vaillant un sol*
*[en marge à gauche à l’encre noire, d’une autre main] : Un chevalier de Malte a conté cela à Quillet que le père était de Mazare village de Sicile et à la mode des Juifs prenant le nom du lieu de sa naissance se nomma Mazarin27.

15La polyphonie matérielle est redoublée par le discours rapporté en structure d’enchâssement : le scripteur second écrit que Quillet lui a dit que quelqu’un lui a dit que … Nous reviendrons sur cet usage constant de la récursivité du discours rapporté, qui complexifie constamment la polyphonie de ces marges. L’inscription28 des discours est donc signifiante en soi : le fonctionnement sémiotique de ce type de marginalia29 est une configuration spécifique des discours de cette société mondaine de la fin du XVIIe siècle. Cette colonisation de la page par des notes traduit la volonté de saturer l’espace textuel, d’abord pour ne rien laisser perdre du discours ambiant, pour fixer sans reste la voix des contemporains. Ensuite, ces annotations ont vocation à expliciter au maximum l’identité des énonciateurs et le sens des énoncés allusifs. C’est cet aspect de l’interaction qu’il s’agit de préciser maintenant, en analysant la polyphonie énonciative.

Circulation des discours et cohésion de la communauté discursive

16L’intrication intense des énoncés à travers le discours rapporté témoigne de la cohésion de la société dont ils émanent. La complémentarité des textes est essentielle pour élucider un certain nombre de références plus ou moins opaques. Le manuscrit des lettres de Vincent Voiture annoté par Tallemant des Réaux présente de nombreux exemples de cette collaboration discursive au sein de la communauté. Certaines descriptions définies30nécessitent une contextualisation :

Je ne saurois jamais espérer que la dame, que vous savez que je mets toujours au-dessus de toutes les autres* veuille avoir soin de ce qui me regarde […]. (Note de Tallemant :*La marquise de Rambouillet)31.

17Le syntagme nominal « la dame, que vous savez [...] » est une description définie, introduite par un article défini singulier, et qui renvoie à un objet unique du monde. De toute évidence, cet objet est accessible de manière univoque pour les habitués du salon, qui s’échangent ces lettres. Or, si Tallemant juge bon de mettre une note, c’est bien que pour d’autres lecteurs, une certaine opacité subsiste, et qu’il souhaite élargir, hors du monde, l’élucidation référentielle. Certaines expressions démonstratives présentent une complexité référentielle accrue :

Ces heures,que M le marquis appelle les heures de la digestion, me durent depuis le matin jusqu’au soir* (*Le marquis de Rambouillet appeloit ainsi les heures qu’il employoit à la dispute ; et c’étoit d’ordinaire après le repas)32.

18La séquence en mention introduite par la relative explicative est supposée compléter le démonstratif de première mention – « ces heures ». Mais la précision par l’autonymie dans la relative ne fait qu’ajouter de l’opacité, puisqu’elle n’apporte pas de définition ; seule la note de Tallemant permet d’accéder au référent. Elle a pour fonction d’articuler l’univers cognitif des coénonciateurs modèles à celui des coénonciateurs effectifs33.

19Le fonctionnement de ce dispositif met à jour un type spécifique d’interdiscours, qu’on peut appeler, avec Patrick Charaudeau, des « discours flottants34 ». Il s’agit d’énoncés non configurés en textes, ou non « institués », ici parce que ce sont des conversations. Le recours à la technique savante de la note, appliquée à des discours somme toute triviaux, montre bien le déplacement opéré par rapport aux compilations anciennes, où il s’agissait de collecter du discours institué, en l’espèce, des sentences célèbres, ou des citations d’auteurs ; dans le cas des discours flottants, comme ici, seule une lecture de l’archive permet de reconstituer le sens d’énoncés pris dans un contexte énonciatif très spécifique.

20Les on-dit représentent une autre modalité de discours flottants, comme dans ce couplet issu du Manuscrit 673 :

Quoy : tu nous en veux faire accroire
Voire !
Race d’escumoire
Es tu si hardy ?
Scait on pas l’histoire
Du Salmigondy*** ?
***[En marge à droite] : Ils disent que le Coadjuteur vient d’un cuisinier qu’on surnomma Salmigondy pour avoir fait un bon Salmigondy et qu’enfin on l’appela Gondy au lieu de Salmigondy35.

21L’allusion cryptée au surnom indique l’activation de représentations préconstruites36, puisque tout le monde connaît « l’histoire du Salmigondy », comme en témoigne l’emploi de l’article défini de notoriété universelle. Pour élucider la référence, Tallemant rapporte en marge un on-dit : il justifie sa parole par le recours à du déjà-dit, en délégant sa responsabilité énonciative. L’attribution non spécifique des dires permet à l’énonciateur de

retourne[r] l’énonciation vers un autrui de conscience collective, de doxa anonyme […]. Il peut […] se servir de cette attribution collective pour soutenir son propre discours (si les autres l’ont dit, c’est que c’est vrai)37.

22En outre, dans ce couplet, la restitution des on-dit présente une structure imbriquée (« ils disent que », « on surnomma », « on l’appela »), comme dans l’autre note de ce manuscrit, citée plus haut – « Un chevalier de Malte a conté cela à Quillet que […] ». Le discours indirect, dont le on-dit est un cas particulier, est en effet caractérisé par la récursivité38 : il peut être théoriquement répété un nombre de fois indéfini, dans une structure du type (locuteur 1 dit que locuteur 2 dit que X]– le tout englobé dans l’énonciation de l’énonciateur premier, ici le scripteur. L’enchâssement syntaxique des complétives de discours rapporté démultiplie les sources de l’énonciation. Cela a pour effet paradoxal d’asseoir la légitimité de l’énonciateur, alors même que la source de l’information s’éloigne. L’énonciateur citant convoque des univers de discours partagés par les récepteurs, et acquiert ainsi une parole crédible39. Dans ces anecdotes d’un nouveau genre, l’autorité – complètement diluée – laisserait place à une forme de crédibilité.

Conclusion

23Dans ces nouvelles modalités de circulation des discours au XVIIe siècle, le dispositif aboutit à la fondation d’une forme d’autorité rénovée : en grossissant le trait, on pourrait dire que les mondains recouraient aux paroles de leurs condisciples comme on citait Cicéron dans les collèges. Le geste même de la collecte du discours contemporain a pour effet de légitimer ce dernier. En montrant que ces énoncés s’échangent, en les explicitant, les écrivains ou les rédacteurs d’Ana leur donnent une valeur d’autorité40. Cette légitimation est donc fondée non plus sur la tradition, mais sur la monstration d’une circulation intense de paroles : c’est autant la connivence des locuteurs, ou le déchiffrement d’énoncés opaques, qu’il s’agit d’exhiber, que les discours eux-mêmes. L’ostentation de la circulation discursive fait l’originalité de ce trésor de formules modernes.

Notes de bas de page numériques

1  Recueils de récits d’actions et de bons mots attribués à un homme de lettres. Voir infra.

2  Ce dernier est en cours de constitution : voir Alain Viala, Naissance de l’écrivain. Sociologie de la littérature à l’âge classique, Paris, Éd. de Minuit, 1985.

3  Ainsi faut-il bien voir dans l’expression « cercles mondains » de notre titre une schématisation, pour une réalité sociologique complexe.

4  C’est le sous-titre du Scaligeriana : sive excerpta ex ore Josephi Scaligeri (I. Vossius, La Haye, 1666).

5  Laurence Rosier, Le Discours rapporté, histoire, théories, pratiques, Paris-Bruxelles, De Boeck & Larcier s.a., éd. Duculot, coll. « Champs linguistiques », n°13, 1999,p. 11. Elle cite M.-M. de Gaulmyn.

6  Les différentes facettes de cette théorisation sont retracées par Laurence Rosier, Le Discours rapporté, histoire, théories, pratiques, Paris-Bruxelles, De Boeck & Larcier s.a., éd. Duculot, coll. « Champs linguistiques », n°13, 1999, p. 11-62.

7  Bernard Beugnot, « Forme et histoire : le statut des Ana », La mémoire des textes, essais de poétique classique, Paris, Champion, 1994, p. 72. Sur la chronologie de la vogue des Ana, voir Francine Wild, Naissance du genre des Ana (1574-1712), Paris, Champion, 2001.  

8  Voir Ann Moss, Les Recueils de lieux communs. Apprendre à  penser à la Renaissance, Genève, Droz, coll. « Titre courant », 2002.

9  La vogue des florilèges trouve son modèle dans l’Antiquité, chez Stobée, par exemple, au Ve siècle. Claudie Balavoine parle au sujet des recueils de ce compilateur de « florilèges au second degré », Les Formes brèves de la prose et le discours discontinu (XVIe - XVIIe siècles), Études réunies et présentées par Jean Lafond, Paris, Vrin, 1984, p. 52.

10  Jospehus Langius, Florilegii magni seu Polyantheae floribus novissimis sparsae, libri XXIII, Lyon, J.-A Huguetan et G. Barbier, 1669, 2 vol. Le recueil est lu et utilisé mi-XVIIe siècle, comme en témoigne la récriture qu’opère le Père Bouhours de l’article « Taciturnitas » dans son entretien « Le secret ». Voir Dominique Bouhours, Entretiens d’Ariste et d’Eugène, édition établie et commentée par B. Beugnot et G.Declercq, H. Champion, 2003, 592 p.

11  Josephus Langius, Florilegii magni seu Polyantheae floribus novissimis sparsae, libri XXIII, Lyon, J.-A Huguetan et G. Barbier, 1669, vol. 1, p. 197-198 (Entrée amor venereus). Nous soulignons.

12  C’est-à-dire susceptible d’être enchâssées un nombre indéfini de fois. Voir infra.

13  Au sujet du Huetiana, l’abbé d’Olivet, qui en est le rédacteur, précise que « M. d’Avranches [Huet est l’évêque d’Avranches] est peut-être de tous les hommes qu’il y eut jamais, celui qui a le plus étudié. » (Daniel Huet, Huetiana, ou pensées diverses de M. Huet, évêque d’Avranches. Nouvelle édition augmentée de la Description en vers latins du Voyage de l’Auteur en suéde, Amsterdam, Herman Unrtwerf, 1723, Avertissement, p. XVIII)

14  Gilles Ménage, Menagiana, sive excerpta ex ore, Aegidii Menagi, seconde édition, Paris, Florentin et P. Delaulne, 1693, p. 79-80.

15  Gilles Ménage, Menagiana, sive excerpta ex ore, Aegidii Menagi, seconde édition, Paris, Florentin et P. Delaulne, 1693, p. 97.

16  Gédéon Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. A. Adam et G. Delessault, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1961-1967, 2 vol.

17  Gédéon Tallemant des Réaux, Le manuscrit 673, éd. critique par Vincenette Maigne, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque de l’âge classique », 1994.

18  « Entre la langue qui définit le système de construction des phrases possibles, et le corpus, qui recueille passivement les paroles prononcées, l’archive définit un niveau particulier : celui d’une pratique qui fait surgir une multiplicité d’énoncés […], comme autant de choses offertes au traitement et à la manipulation. » (Michel Foucault, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, chapitre « L’énoncé et l’archive », p. 171). Nous utiliserons la notion comme le fait l’école française d’analyse du discours, par exemple : Dominique Maingueneau, L’Analyse du discours : introduction à la lecture de l’archive, Paris, Hachette, 1991.

19  « C’est que l’archive n’est pas le reflet passif d’une réalité institutionnelle ; elle est, dans sa matérialité et sa diversité mêmes, mise  en ordre par son horizon social. L’archive n’et pas un simple document où se puisent les référents ; elle s’offre à une lecture qui découvre des dispositifs, des configurations signifiantes. »(Jacques Guilhaumou, Denise Maldidier, Régine Robin, Discours et archive. Expérimentations en analyse du discours, Liège, Mardaga, 1994, p. 92)

20  Dominique Maingueneau, dans L’Analyse du discours. Introduction aux lectures de l’archive (Paris, Hachette supérieur, 1991, p. 217), souligne la nécessité de considérer l’espace du texte comme indice des conditions de production au sein d’une communauté discursive.

21  Numéro d’inventaire Ms 926.

22  Voir le protocole éditorial d’Antoine Adam, Historiettes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1961-1967, t. I, p. XXVIII.

23  Un marqueur évidentiel est une expression langagière apparaissant dans un énoncé, et qui indique le mode de création et/ou de collection de cet énoncé, autrement dit s’il a été créé par le locuteur lui-même ou emprunté. Voir Ulla Tuomarla, La citation mode d’emploi : sur le fonctionnement discursif du discours rapporté direct, Helsinki, Academia Scientiarum Fennica, 2000, p. 51.

24  Gédéon Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. A Adam et G. Delessault, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1961-1967, t. I, p. 349.

25  Gédéon Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. A. Adam et G. Delessault, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 1961-1967, t. I, p. 74. Voir aussi Les Historiettes, édition documentaire de G. Montgrédien, Paris, Garnier frères, 1932-1934, 8 vol. [rééd. 1977, Kraus Reprint, Nendeln/Liechtenstein], t. I, p. 112 (cette édition signale en partie les ajouts marginaux).

26  Gédéon Tallemant des Réaux, Le manuscrit 673, éd. critique par V. Maigne, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque de l’âge classique », 1994.

27  Gédéon Tallemant des Réaux, Le manuscrit 673, éd. critique par V. Maigne, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque de l’âge classique », 1994, p. 226 [Ms F°39v]. Nous soulignons.

28  Au sens de l’analyse du discours, la notion d’inscription s’avère « un terme ici plus adéquat que “texte” ou “corpus” ; l’inscription est traversée par l’imperceptible décalage d’une répétition constitutive, celle d’une parole qui se donne pour la réactualisation d’autres […]. En se proférant, cette parole implique en amont tout ce qui rend possible la position même de l’énonciateur : énoncer à l’intérieur d’une formation discursive, c’est dire ce qu’il faut dire eu égard à la place occupée. »(L’Analyse du discours. Introduction aux lectures de l’archive, Paris,Hachette supérieur, 1991, p. 20).

29  Pour la « logique de l’inscription »dont relève « l’archive galante », à travers des stratégies matérielles comme les annotations marginales, voir Delphine Denis, Le Parnasse Galant, Institution d’une catégorie littéraire au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, coll. « Lumières classiques », n°32, 2001, p. 55.

30  Expressions qu’on peut décrire après Russell comme des SN introduits par un article défini singulier, et renvoyant à un objet unique du monde ; en outre, la présence d’un substantif individuant et celle d’indices référentiels peuvent apparaître comme des critères nécessaires. Voir G. Kleiber, Problèmes de référence : descriptions définies et noms propres, Metz-Paris, Klincksieck, 1981, p. 72.

31  Vincent Voiture, Lettre à Mademoiselle Paulet, de Madrid, mars 1633, Œuvres de Voiture, revues sur le manuscrit de Conrart, avec le commentaire de Tallemant des Réaux, par M.-A. Ubicini, Paris, Charpentier, 1855, t. I, p. 108.

32  Vincent Voiture, Lettre à Mlle de Rambouillet, Œuvres de Voiture, revues sur le manuscrit de Conrart, avec le commentaire de Tallemant des Réaux, par M.-A. Ubicini, Paris, Charpentier, 1855, t. I, p. 38.

33  Voir Dominique Maingueneau, Termes clés de l’analyse du discours, Seuil, coll. « Mémo », 1996, p. 15.

34  Patrick Charaudeau, « Des conditions de la mise en scène du langage », L’esprit de société : vers une anthropologie sociale du sens, éd. A. Decrosse, préface de P. Ricœur, Liège, Mardaga, 1993, p. 55.

35  Gédéon Tallemant des Réaux, Le manuscrit 673, éd. critique par V. Maigne, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque de l’âge classique », 1994, Ms F°55r, p. 252.

36  Ce recours constant à du prédiscours permet d’établir une complicité avec l’auditoire. Ce genre de « représentations typifiées […] structurent le domaine du Savoir en lieu de cohérence, […] permettent aux acteurs sociaux de s’y retrouver » (Patrick Charaudeau, « Des conditions de la mise en scène du langage », L’esprit de société : vers une anthropologie sociale du sens, A. Decrosse (éd.), préface de P. Ricœur, Liège, Mardaga, 1993, p. 56).

37  Laurence Rosier, Le Discours rapporté, histoire, théories, pratiques, Paris-Bruxelles, De Boeck & Larcier s.a., éd. Duculot, coll. « Champs linguistiques », n°13, 1999, p. 162. Nos italiques.

38  Nous nous appuyons ici sur les pistes de recherche présentées par L. Rosier lors de sa conférence intitulée « Les formes marginales du discours rapporté ; ouLa récursivité, est-ce bon, est-ce mauvais ? », prononcée par le 12 janvier 2006 dans le cadre des conférences de Linguistique de Sorbonne.

39  Pour reprendre le concept de crédibilité formulé par Patrick Charaudeau (« Des conditions de la mise en scène du langage », L’esprit de société : vers une anthropologie sociale du sens, A. Decrosse (éd.), préface de P. Ricœur, Liège, Mardaga, 1993, p. 27-65).

40  « Les collectivités que supposent les archives partagent un trésor d’énoncé fondateurs […]. S’il n’est pas besoin d’en donner la source, c’est justement parce que ce nom est le nom de l’Absent suprême, celui sans qui la collectivité ne serait pas ou ne serait pas ce qu’elle est […] : le Locuteur superlatif qui garantit la validité de l’énonciation. » (Dominique Maingueneau, L’Analyse du discours. Introduction aux lectures de l’archive, Paris,Hachette supérieur, 1991, p. 138).

Bibliographie

Sources

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MÉNAGE Gilles, 1693, Menagiana, sive excerpta ex ore, Aegidii Menagi, Paris, Florentin et P. Delaulne.

SCALIGER Joseph, 1666, Scaligeriana : sive excerpta ex ore Josephi Scaligeri, I. Vossius, La Haye.

TALLEMANT DES RÉAUX Gédéon, 1961-1967,Historiettes, éd. A. Adam et G. Delessault, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », 2 vol.

TALLEMANT DES RÉAUX, Gédéon, Le manuscrit 673,1994, éd. critique par V. Maigne, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque de l’âge classique ».

VOITURE, Vincent, Œuvres de Voiture, revues sur le manuscrit de Conrart, avec le commentaire de Tallemant des Réaux, 1855, éd. M.-A. Ubicini, Paris, Charpentier, 2 vol.

Bibliographie secondaire

BEUGNOT Bernard, 1994, « Forme et histoire : le statut des Ana », La mémoire des textes, essais de poétique classique, Paris, Champion.

CHARAUDEAU Patrick, 1993, « Des conditions de la mise en scène du langage », in Decrosse A. (éd.), L’esprit de société : vers une anthropologie sociale du sens, préface de P. Ricœur, Liège, Mardaga, pp. 27-65.

DENIS Delphine, 2001, Le Parnasse Galant, Institution d’une catégorie littéraire au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, coll. « Lumières classiques », n°32.

FOUCAULT Michel, 1969, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard.

GUILHAUMOU Jacques, Maldidier, Denis, ROBIN, Régine, 1994, Discours et archive. Expérimentations en analyse du discours, Liège, Mardaga ;

KLEIBER Georges, 1981, Problèmes de référence : descriptions définies et noms propres, Metz-Paris, Klincksieck.

MAINGUENEAU Dominique, 1991, L’Analyse du discours : introduction à la lecture de l’archive, Paris, Hachette.

MOSS Ann, 2002, Les Recueils de lieux communs. Apprendre à  penser à la Renaissance, Genève, Droz, coll. « Titre courant ».

ROSIER Laurence, 1999, Le Discours rapporté, histoire, théories, pratiques, Paris-Bruxelles, De Boeck & Larcier s.a., Duculot, coll. « Champs linguistiques », n°13.

TUOMARLA Ulla, 2000, La citation mode d’emploi : sur le fonctionnement discursif du discours rapporté direct, Helsinki, Academia Scientiarum Fennica.

WILD Francine, 2001, Naissance du genre des Ana (1574-1712), Paris, Champion.

Pour citer cet article

Karine Abiven, « Citation des paroles d’autrui dans les cercles mondains au XVIIe siècle : formes et stratégies de la circulation des discours », paru dans Ci-Dit, Communications du IVe Ci-dit, Citation des paroles d’autrui dans les cercles mondains au XVIIe siècle : formes et stratégies de la circulation des discours, mis en ligne le 01 février 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/cidit/index.html?id=383.


Auteurs

Karine Abiven

Paris IV-Sorbonne. Karine Abiven est doctorante sous la direction de Delphine Denis, monitrice à l’UFR de Langue française de Paris IV-Sorbonne, et rattachée à l’équipe Sens-Texte-Histoire. Ancienne élève de l’ENS Ulm, elle est agrégée de lettres modernes.