Loxias-Colloques |  15. Traverser l'espace 

Emma Curty  : 

Voyages, visages et mémoires : les traversées de James Sacré

Résumé

La traversée constitue un motif structurant de la poésie de James Sacré. Nous proposons d’analyser sa fécondité selon trois perspectives confluentes, à partir de son recueil Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), paru en 2006. Les mobilités géographiques, comprises en plusieurs voyages sur le mode du parcours et du passage, étendent la force directrice d’un corps qui oriente les descriptions de paysage selon la forme de ses déplacements. Elles se nourrissent d’expériences de confrontation ou de partage qui placent la figure d’autrui au cœur d’une écriture chargée de retenir, sinon d’éprouver, la fugacité ou l’éphémère de la rencontre. Ces trajets relationnels se doublent de correspondances mémorielles, par lesquelles le poète rapproche paysages vécus et paysages perdus, lieux du présent traversés par les éclats du passé, lieux de l’enfance retraversés par la lumière du présent.

Index

Mots-clés : corps , James Sacré, mouvement, paysage, relation, temps, traversée

Géographique : France

Chronologique : XXIe siècle

Plan

Texte intégral

L’œuvre de James Sacré s’inscrit dans la quête d’un mouvement pluriel, touchant à la fois aux formes, aux corps et aux mots. Elle embrasse les secousses du vivre et les surprises de l’altérité dans une langue qui sonne comme « une petite musique boiteuse1 » et qui permet de surprendre, de remuer le familier pour emmener « là où c’était pas prévu2 ». Les livres de voyages creusent cette mobilité incessante et entretiennent le fourmillement du sujet au cœur du vivant. Le recueil Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), paru en 2006, exhibe tout particulièrement la fertilité de cet ancrage. Mêlant vers et prose, il énonce le plaisir de « passer d’une région à une autre, d’un pays à un autre3 » ; le Maroc, l’Espagne et l’Italie s’imbriquent et se répondent ainsi en paysages de terres et d’hommes. Dans ce périple diapré, la traversée apparaît comme un motif structurant, caractérisé par l’abondance de son lexème. Une quarantaine d’occurrences se distingue en effet, sous une forme nominale, verbale ou locutionnelle. Outre cette profusion linguistique, la diversité sémantique qui l’accompagne décline la traversée en un leitmotiv prolifique reflétant une multiformité de rapports au monde. Ces traversées tracent un chemin sensible, au croisement des affinités électives du poète : mobilités géographiques, ouverture à l’autre et temporalités enchevêtrées fendent ainsi le recueil en trajets confluents.

Le corps et les traversées spatiales

Pour James Sacré, la traversée est d’abord une composante spatiale. Comme l’indique sa première acception, elle manifeste l’action de parcourir une étendue d’une extrémité à l’autre. Sous sa forme conjuguée, elle gouverne ainsi une « description ambulatoire4 » et organise le paysage en parcours ou en « écrits-parcours » (69). Le corps du poète est mis en valeur comme principe dynamique de composition, comme en témoigne l’ouverture d’une page de prose :

Tu traverses un paysage de campagne parmi de longues pentes douces mais suffisamment relevées vers leur sommet pour que les cultures n’y montent pas, on parcourt donc un ensemble ondoyant de grandes étendues de couleurs que font des chaumes divers, des parcelles de fanes brûlées et des labours. On s’arrête sur une hauteur, à Teba par exemple5.

Dirigé par le pronom de la deuxième personne en emploi indéfini, le verbe traverser initie à la fois le mouvement du poème et celui du paysage. Associé aux verbes parcourir et s’arrêter, il témoigne d’un élan physique naturel pour le poète, érigé aussi bien en promeneur qu’en architecte. En effet, l’espace est activé, mesuré, dévoilé par l’action motrice et par les déplacements exploratoires que ce verbe suggère. Support technique de la représentation, le corps qui traverse est autant celui qui découpe, sélectionne et ordonne le paysage que celui qui l’autorise, dans la mesure où seuls sont mentionnés les éléments qui intègrent le champ mobile de sa perception, tantôt vissée sur les perspectives géométriques du proche et du lointain, tantôt concernée par les couleurs et la nature des cultures. Traverser est donc au principe d’un filtrage cinétique qui déroule les lignes du paysage au fur et à mesure de l’itinéraire du poète. En tant que descripteur, ce geste de déambulation est inextricablement lié au sens de la vue :

Après Tiznit on passe par de petites palmeraies, puis ce sont d’autres arbres le long d’une rivière, on traverse un bourg, tagines de terre cuite partout exposés dans la rue principale, d’autres villages, des ensembles gris et rose de maisons au loin, ou sur des sommets de collines6.

L’avancée du poète est soutenue par un regard descriptif. S’il anime la représentation, le syntagme verbal « on traverse » conditionne aussi les notations visuelles qui lui sont juxtaposées : il préside en effet l’ensemble des compléments qui le suivent selon un principe de distribution arborescente. Les substances du paysage prennent figure dans le regard avançant en lui : des formes, ici des tagines, des villages, des sommets, mais aussi des couleurs, le gris, le rose, et des matières comme la terre cuite. Ainsi, le paysage n’est ni une image statique, ni un tracé aveugle : il s’édifie au gré des mouvements physique et scopique. Agent d’une « série discursive d’opérations7 », soit le produit de « manipulations d’espace8 », pour reprendre les terminologies de Michel de Certeau, le verbe traverser concourt à transposer fidèlement le trajet vécu en trajet textuel. Ce procédé de simultanéité est d’autant plus incisif qu’il inclut le lecteur dans l’expérience encore frémissante de la marche. C’est en ce sens que James Sacré cherche à « écrire non pas des descriptions, le mot reste légèrement trompeur, mais des traversées de paysages9 ».

Dans le prolongement de cette corporalité entreprenante, James Sacré appuie également le deuxième sens spatial du verbe traverser, qui consiste à « passer à travers, percer, pénétrer de part en part » (TLFi). L’acception témoigne d’une étendue plus capricieuse, plus disjointe. Par cette traversée, le corps bouscule les cloisons et les résistances, se délivre des obstacles ou des impasses. Il maîtrise l’opposition proposée par une architecture et conquiert par là sa propre avancée. En s’affranchissant des frontières potentielles du paysage, traverser affirme la liberté et le pouvoir du corps au sein d’un mouvement télique. Une telle aptitude est régulièrement avivée lorsque le poète fait de la traversée une condition préalable à la découverte :

On arrive, après avoir traversé une sorte de halle, à un grand espace de plein air enclos de murs, stands défaits couverts de toiles et de bâches, ou des piquets, des cordes, un amas de cartons et de choses informes10.

Après qu’on a traversé le quartier de boutique au bord de l’ancien mellah, on aperçoit de hauts murs de terre11.

On y arrivait après la traversée très aérée d’espaces cultivés, en passant au bord de carrés d’orge qui balayaient presque le goudron de la route12.

La récurrence de la formule qui lie traversée et postériorité rend cet élan initial syntaxiquement dépendant des procès désignés par les verbes arriver et apercevoir. Tout en attestant d’un rapport de consécution, elle signale que la traversée intègre dans son champ la possibilité d’un au-delà, puisqu’elle n’est qu’un passage obligé pour gagner un ailleurs plus notable. Les lieux de transit, tels la « halle » et « le quartier de boutique », s’éprouvent principalement comme des espaces accessoires mais peuvent aussi se constituer en objets d’intérêt à part entière : le champ agricole, dans le dernier exemple, est valorisé dans un parcours transversal digne de regards et de mots. L’espace qu’on traverse afin de s’ouvrir une autre voie est un espace dont on se délivre, mais il conserve une force d’attraction évidente aux yeux d’un poète réfractaire aux hiérarchies.

Notons enfin l’emploi du verbe traverser comme opérateur d’un mouvement fictif, procédé fréquent dans l’expression de l’espace, notamment pour les voies de circulation. Le recueil en propose deux mentions :

On entend […] deux femmes qui bavardent tout près sous le balcon fermé qui traverse une rue13.

Akka, surtout une grand-rue, la route qui traverse, café, slogan sur la pente de la montagne14.

Dans la mesure où ces figures consistent à « attribuer le mouvement […] à l’environnement et non à l’observateur qui s’y déplace15 », elles appuient la forme narrativisée de la description privilégiée par James Sacré et enveloppent les éléments du paysage dans la force dynamique du voyage.

L’Autre et les traversées relationnelles

S’il est attentif et sensible aux apparences mouvantes du paysage, le poète porte également une attention particulière à ceux qui le peuplent. Perméable aux gestes, aux visages et aux paroles d’autrui, la poésie de James Sacré affectionne les paysages habités. Présences et partages emplissent l’espace d’un « avec16 » créatif. Les traversées brèves de certains territoires ne coïncident donc pas avec des avancées inertes ou des horizontalités vides ; elles agencent un rapport tensif entre le voyageur et l’Autre, qu’il soit connaissance, autochtone ou simple passant.

Se promenant dans un petit bourg andalou, il remarque par exemple des maçons qui travaillent ou un homme en « salopette blanche, qui n’a pas de fond de culotte, mise par-dessus le pantalon » (34) ; à l’entrée d’un village marocain, un homme cueille des figues de barbarie (34), plus loin se profilent des hommes « en conversation d’affaire à la terrasse d’un café » (14) et des enfants qui jouent dans le hangar d’un marché (74). À Venise, sur le pont de l’Académie, l’Autre est davantage une image indistincte, une « foule nombreuse et qui bouge en tout cet ensemble d’eaux légères » (71). Observée de loin comme un élément de composition du paysage qui s’efface au gré de la progression du poète, cette présence humaine peut inspirer des entrevues énergiques, par des mots de salutation échangés (19), des sourires mutuels, des conversations sur la météo (8) ou des actes de marchandage qui aboutissent à des repas chez l’habitant (40).

La spontanéité, l’accueil et la convivialité, comme autant d’altérités de traverse propres au voyage, savent aussi se construire en mouvement plus solide d’amitié. Ainsi, la rencontre impromptue avec une famille de paysans marocains donne lieu à « un beau moment de couleur, de gestes et de sourire, quelques mots de français, et une adresse, photos et paroles échangées plus tard par lettres » (40). Tandis que l’adresse postale offre la possibilité de situer et de revenir, la photographie capture un corps ou un instant et la correspondance entretient la liaison. L’ensemble de ces échanges va à l’encontre d’une traversée creuse et installe une durabilité à la fois géographique, mémorielle et sentimentale. En effet, si la traversée connote l’abandon du point A une fois le point B atteint, le poète se charge d’investir en relations ce lieu du milieu potentiellement informe ou subsidiaire, cet oublié de la traversée qui en constitue pourtant son cœur. Par-delà l’acte de délaissement, le départ d’un lieu pour un autre, une sauvegarde est néanmoins possible, celle d’une rencontre, d’un saisissement, d’un engagement émotionnel à chérir et à prolonger. Traverser une ville ou un pays n’est donc pas nécessairement éviter, échapper à ce qui se présenterait à soi lors du trajet. Ce n’est pas non plus une modalité propre à activer un « non-lieu », dans le sens anthropologique proposé par Marc Augé17. Pour James Sacré, il s’agit au contraire d’un mouvement qui s’ancre, qui s’approprie, qui refuse l’anonymat en édifiant une histoire, un geste identitaire et relationnel.

La proximité sémantique de la traversée avec le passage reste toutefois latente dans le recueil, charriant tout ce que ce deuxième terme contient de fugace et d’éphémère. Traverser, c’est en effet reconnaître que l’on n’est que de passage, qu’on « n’apparaît qu’en disparaissant18 ». Dans une étude sur les figures de la mobilité urbaine, Rachel Thomas associe un mode d’action motrice (déambuler, noctambuler, piétiner, …) à une conduite d’accès à l’espace. L’acte de traverser est selon elle une conduite qualifiée d’étrangeté. La sociologue rappelle à ce titre que « faire l’expérience de l’étrangeté consiste […] à se situer malgré soi au seuil des espaces, entre-deux, en transit19 ». L’homme traversant est un étranger, borné au survol, à l’effleurement, peu disposé à la pénétration d’un espace, difficilement apte à l’immersion complète dans un milieu sociogéographique. Surgit alors la possibilité d’un regret : celle du provisoire, de ce que l’on ne prend pas le temps d’approfondir, de tout ce et de tous ceux que l’on ne peut pas connaître. Broussaille de prose et de vers évoque ce symptôme en de nombreuses pages. Pour James Sacré qui se définit comme « un touriste vendéen qui passe » (10), la traversée épouse ainsi la forme d’un laisser-derrière-soi :

Qu’est-ce que c’est rencontrer des gens, des paysages, on passe toujours trop vite,
Même si on n’est pas des touristes-minute, comme disait un gamin l’autre jour : un car
Qui s’arrête sur le petit terre-plein
D’où on voit bien, c’est vrai, tout l’ensemble en pisé dressé haut
D’ait Benhaddou, photos rephotos
Le car a fait son demi-tour, tout l’monde remonte, on repart
Ait Benhaddou comme un léger dessin de pisé clair et sombre, là-bas
Si je m’en souviens mieux parce que j’ai marché pendant quelques heures
A travers ses ruelles, ses beaux murs de terre et d’autres qui s’écroulent
Je me demande ?
Car passer vite, avec au moins l’œil et le cœur qui s’étonnent,
C’est parfois s’en aller avec un sentiment plus grand
De notre fragile présence au monde.20

Dans le premier vers, l’interrogation initiale se double d’un commentaire déceptif. L’adjectif intensif trop signale une allure indésirable, à la diligence excessive. Si le pronom on semblait généraliser de prime abord cette attitude, le poète prend soin, dans le deuxième vers, de se distinguer du groupe de touristes dont il décrit ensuite l’activité précipitée. La contemplation du village inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO est réduite à une série d’actes automatisés, borgnes, rentables : les touristes traversent ce paysage non seulement rapidement, mais du regard uniquement, et d’un regard qui ignore le profit de l’approfondissement, qui ne fait que surplomber frivolement les joyaux de pisé. Ce procédé fait écho aux analyses de Marc Augé sur les détours suggérés par les dépliants touristiques : « il y a des espaces où l’individu s’éprouve comme spectateur sans que la nature du spectacle lui importe vraiment […] comme si, en définitive, le spectateur était à lui-même son propre spectacle21. » Au passage éphémère et de surface, le poète oppose une marche étendue au cœur de l’entrelacs marocain, un contact perçant avec les matières, les couleurs, les âges du village. Il y a certes traversée, mais plus longue, plus épaisse, plus quêteuse aussi. En fin de poème, la reprise du verbe passer infléchit encore la tonalité du poème : l’acception négative du passage se mue en concession. La précarité du mouvement originellement dénoncée s’accorde alors avec l’essence de l’être, dit quelque chose de sa chair mortelle. Le parallèle est transparent : la traversée des paysages est pareille à la traversée de la vie, tremblante, incertaine et fugitive. Y « rencontrer des gens », c’est reconnaître aussi que la traversée est intrinsèque à l’altérité, à ce visage impossible à « posséder, saisir et connaître22 », sinon « il ne serait pas l’autre23 ». Ce poème met donc en valeur l’absence de conquête définitive du lieu. La posture du poète ne s’élance pas selon un « rapport d’occupation24 », mais fait signe vers la nécessité d’installer dans ce passage une émotion, laquelle peut naître précisément de la conscience du transitoire.

La mémoire et les traversées du souvenir

Si la traversée d’un paysage présuppose souvent la nouveauté et l’inconnu, elle est aussi pour James Sacré une traversée familière dans le temps. L’acception temporelle est ainsi activée de manière originale puisque le poète tisse une ligne mémorielle entre les lieux vécus du présent et les lieux perdus du passé. Il annihile les frontières entre l’ici et l’ailleurs, le maintenant et l’avant, confond les strates et les trajets en « un mouvement de mémoire et de phrases » (55). Cette traversée temporelle se constitue selon deux modalités principales dans ce recueil.

La première relie la contemplation effective d’un paysage à un souvenir d’enfance. Après le récit de sa visite à Larrache, une image s’éveille :

Mais tu reviens de Larrache et tant de saleté partout ! […] Très loin, dans ma tête, ma mère écorche un poulet pendu à une barrière de bois, maison de pas grand chose, le fumier Quasi devant la porte, et une fois tourné le mur du têt-aux-poules, l’endroit où je m’éloigne Pour aller chier25.

Les poussières de la commune marocaine, la violence de sa misère et son désœuvrement motivent un rapprochement avec l’environnement de la ferme familiale. Le manque de « toilette » (14) de la ville, évoqué plus avant, dérive même vers une évocation triviale. La traversée géographique du village se double ainsi d’une traversée des souvenirs : les ruines urbaines « se trouve[nt] mêlé[s] à des reconstructions nostalgiques du passé26 » et appellent les ruines de l’enfance. Le je du passé et le tu actuel s’entremêlent sans hiatus et passent au travers de l’oubli. S’ils déclinent des événements indépendants, séparés dans le temps, les verbes revenir et s’éloigner sont tous deux conjugués au présent, renforçant la cohésion des deux moments. Ils symbolisent les élans de va-et-vient spontané entre la perception et le sentiment d’un passé qui s’étend. L’expression « très loin, dans ma tête » explicite également une traversée mentale : c’est par une opération naturelle de l’esprit que le poète rejoint le temps des origines, celui où des gestes ont posé une empreinte, à retrouver telle « une trace présente dans le corps27 ».

Dans la deuxième modalité, la traversée est également mémorielle, mais le point d’arrivée reste spatial. Le poète rapproche deux lieux selon un principe de familiarité d’architectures ou de sensations. Un pont s’érige ainsi entre des espaces géographiquement divisés, l’un présent sous les yeux du poète et objet de la description, l’autre observé dans un voyage antérieur :

La basilique Saint-Marc et son campanile ne font-ils pas signe de loin à l’immense et nouvelle mosquée de Casablanca, à son minaret, qui sont presque posés sur l’eau ?28

Et les grands peupliers qui sont au bord de la lagune à Puenta Sabbioni ne sont-ils pas les mêmes qui bruissaient dans un camping d’Asilah ? Ou ceux encore que j’ai si longtemps écoutés près d’une fontaine en Vendée ?29

Ces paysages entrent en résonance par comparaison ou par superposition. Le campanile et le minaret sont réunis par affinité verticale, tandis que les feuillages des peupliers perpétuent leur mélodie au sein de plusieurs pays. « J’essaie de faire face au temps, en transportant par les mots, par la rêverie, un paysage dans un autre30 », explique en ce sens le poète. La traversée mémorielle est alors moins découverte que retrouvaille, davantage retour qu’avancée. Traverser l’espace implique pour James Sacré de franchir le seuil des âges, de replonger dans l’intimité ou le déjà-connu. Ce procédé éclaire d’un nouveau jour le paysage offert à la contemporanéité de la vision. Le présent est ainsi instruit des vibrations « d’un peut-être plus vrai et quasi insaisissable passé qui l’irrigue aujourd’hui (et demain)31. » Le souvenir est, de la même manière, enrichit d’une perspective inattendue, travaillé par ce qui avait pu s’estomper ou échapper. Dans ce geste, la traversée ne se conçoit plus comme une ligne droite unidirectionnelle, circonscrite par une fin ou une arrivée, mais comme un aller-retour fécond et inépuisable ou, pour emprunter un terme fréquemment utilisé par James Sacré, comme un tourniquet, excité aussi bien par la mémoire sensorielle que par l’esprit et le cœur.

« Traverser de l’écriture »

Qu’elle soit géographique, relationnelle ou temporelle, la traversée cultive un lien tangible à l’écriture poétique :

De temps en temps, et c’est par exemple parce qu’on traverse un paysage, revient le désir d’écrire en paragraphes prosés…32.

Lorsqu’on se trouve en train d’écrire dans un paysage, ou d’en traverser un en écrivant, ne fût-ce qu’une ou deux phrases sur les genoux dans la voiture, quelque chose va de l’écriture au paysage (et vice versa)33.

Écrire, ou lire, c’est traverser de l’écriture, et si je crois m’en rendre compte maintenant, c’est peut-être bien parce que j’ai traversé, souvent, des paysages34.

La traversée lie inextricablement poème et paysage, car si le premier se façonne au cours du voyage en étreignant la spontanéité de ses cheminements, le second offre à l’écriture ses formes et ses rythmes. Mode de composition ambulatoire, ondoiement de la syntaxe et enjambées du vers et de la prose concourent encore à l’équivalence dressée entre traversée de paysage et traversée d’écriture. La poésie de James Sacré un parcours du monde et de mots, prompt aux trouées d’espaces comme de sens, ouverte aux bordures comme aux faux-pas, pour qu’elle « soit quelque chose qui traverse tout le langage35 ».

Notes de bas de page numériques

1 Béatrice Bonhomme, « Les gestes de langue dans l’œuvre de James Sacré », in James Sacré, Autre Sud, n°27, décembre 2004, p. 37.

2 James Sacré, Parler avec le poème, Genève, La Baconnière, 2013, coll. « Langages », p. 32.

3 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 21. C’est à cette édition que nous renverrons par la suite dans le corps du texte, par la mention du numéro de la page entre parenthèses.

4 Robert Ricatte, La Création romanesque chez les Goncourt, Paris, Armand Colin, 1953, p. 280.

5 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 11.

6 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 61.

7 Michel de Certeau, L’invention du quotidien, t.1, Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, coll. « folio essais », p. 176.

8 Michel de Certeau, L’invention du quotidien, t.1, Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, coll. « folio essais », p. 176.

9 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 49.

10 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 16 (je souligne).

11 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 28.

12 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 64.

13 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 9.

14 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 62.

15 Denis Apothéloz, « Figures du mouvement fictif et opacité dans les textes narratifs », in Amir Biglari, Geneviève Salvan (dir.), Figures en discours, Paris, L’Harmattan, 2016, coll. « Academia », p. 38.

16 Voir Michel Collot, « Paysages avec », Paysage et poésie du romantisme à nos jours, Paris, José Corti, 2005, coll. « Les Essais », p. 425-436.

17 Marc Augé, Non-Lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Le Seuil, 1992, coll. « La librairie du XXIe siècle ».

18 Bernard Stiegler, L’attente de l’inattendu, Genève, École supérieure des beaux-arts de Genève, 2005, coll. « n’est-ce pas ? », p. 17.

19 Rachel Thomas, « Quand le pas fait corps et sens avec l’espace. Aspects sensibles et expressifs de la marche en ville », Cybergeo, European Journal of Geography [En ligne], Dossiers, document 261, mis en ligne le 01 mars 2004, consulté le 12 décembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/cybergeo/4304

20 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 28.

21 Marc Augé, Non-Lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, op. cit., p. 110.

22 Emmanuel Levinas, Le temps et l’autre, Paris, PUF, 1983, coll. « Quadrige », p. 83.

23 Emmanuel Levinas, Le temps et l’autre, op. cit., p. 83.

24 Jean-Paul Sartre, L’être et le néant [1943], Paris, Gallimard, 1976, coll. « Tel », p. 248.

25 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 15.

26 James Sacré, Parler avec le poème, Genève, La Baconnière, 2013, coll. « Langages », p. 27.

27 Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, [1943], Paris, Gallimard, 1976, coll. « Tel », p. 143.

28 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 21.

29 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 55.

30 James Sacré, Parler avec le poème, Genève, La Baconnière, 2013, coll. « Langages », p. 28.

31 James Sacré, Parler avec le poème, Genève, La Baconnière, 2013, coll. « Langages », p. 27.

32 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 7

33 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 46.

34 James Sacré, Broussaille de prose et de vers (où se trouve pris le mot paysage), Saint-Julien-du-Sault, Obsidiane, 2006, coll. « Vif d’enclume », p. 49.

35 James Sacré, Parler avec le poème, Genève, La Baconnière, 2013, coll. « Langages », p. 150.

Bibliographie

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THOMAS Rachel, « Quand le pas fait corps et sens avec l’espace. Aspects sensibles et expressifs de la marche en ville », Cybergeo, European Journal of Geography [En ligne], Dossiers, document 261, mis en ligne le 01 mars 2004, consulté le 12 décembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/cybergeo/4304

Pour citer cet article

Emma Curty, « Voyages, visages et mémoires : les traversées de James Sacré », paru dans Loxias-Colloques, 15. Traverser l'espace, Voyages, visages et mémoires : les traversées de James Sacré, mis en ligne le 05 décembre 2019, URL : http://revel.unice.fr/symposia/actel/index.html?id=1375.

Auteurs

Emma Curty

Emma Curty, ancienne élève de l’École normale supérieure de Lyon et agrégée de Lettres Modernes, est actuellement en doctorat de littérature française, sous la direction de Madame le Professeur Béatrice Bonhomme (Université Côte d’Azur, CTEL), et chargée de cours à l’Université Côte d’Azur. Son travail, intitulé « Poétiques du corps dans les paysages de Philippe Jaccottet, Lorand Gaspar et James Sacré », propose d’interroger le corps-paysage comme une expérience intime et collective, un motif structurant de la poétique du vivant, et une métaphore du lieu référentiel de la poésie.

Université Côte d'Azur, CTEL