Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance |  Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009 |  Les ateliers |  L'expression des émotions comme support de l'action 

Jérôme Palazzolo  : 

Discussion

Les émotions : supports nécessaires de l’interaction sociale ? Entre théorisation et renégociation de l’implication professionnelle

Plan

Texte intégral

1Jean-Frédéric Dumont et Roland Coenen ont, dans leurs textes, fort bien décrit la théorie générale des émotions et l’impact que peuvent avoir celles-ci dans la relation éducative. Il nous apparaît nécessaire, au vu de ces importantes précisions, de retracer un bref historique de ce que l’on appelle une émotion.

1. Les travaux précurseurs de Darwin

2L’introduction de l’émotion dans le champ scientifique est généralement attribuée à Darwin. Ses travaux vont avoir une influence considérable sur les travaux de psychologie expérimentale ultérieurs. Considérant le rôle de l’émotion principalement sous l’abord d’un comportement expressif, cet auteur propose un catalogue des expressions faciales de l’homme et de l’animal (Darwin, 1872). Il souligne alors leur aspect primordial dans la communication et la survie de l’animal. Chez l’homme, l’expression émotionnelle ne tient plus ce rôle central, mais elle persiste toutefois et témoigne de sa participation dans notre phylogenèse.

3Deux postulats sont introduits par Darwin : les expressions émotionnelles sont génétiquement déterminées, et elles sont universelles.

4La caractéristique génétique de l’expressivité émotionnelle a pu être démontrée plus tard au moyen de travaux portant sur des nouveau-nés aveugles : ces nouveau-nés possèdent la quasi-totalité du répertoire expressif normalement retrouvé à cet âge. On peut donc penser qu’une partie du vocabulaire expressif des expressions est d’origine innée et ne se développe donc pas par simple imitation.

5L’affirmation du premier postulat a pu avoir des conséquences notables sur la conception de certaines pathologies pédopsychiatriques. Comme l’a souligné Roland Coenen, les séquences de communication prenant place dans l’interaction précoce d’une mère et de son enfant sont fondamentales pour la mise en place de « l’accrochage » relationnel et, subséquemment, dans l’élaboration de modalités communicatives plus élaborées. Dans certaines pathologies telles que les troubles de l’attachement ou les troubles envahissants du développement, cette interaction est mise à défaut. Dans les cas des troubles envahissants du développement par exemple, on considère que ce « rendez-vous manqué » témoignerait plus d’anomalies génétiques retrouvées chez l’enfant autiste que du comportement de la mère (Palazzolo, 2005).

2. Les émotions fondamentales

6Le postulat d’universalité des expressions émotionnelles a suscité d’importantes études réalisées principalement par Ekman et son équipe (Ekman et al., 1972 ; Ekman et al., 1980). Ces travaux, qui sont à la base de la théorie des émotions fondamentales, ont montré les analogies transculturelles dans la production de certains traits émotionnels.

7Ainsi, il existerait des émotions primaires, dont l’expression est commune à tous les hommes, qui répondent à des manifestations physiologiques et morphologiques spécifiques. Ces émotions résulteraient chacune de la perception d’une sensation différenciée.

8Mais le nombre d’émotions discrètes (c’est-à-dire différenciées) est un riche sujet de controverse puisqu’elles varient de 4 pour Pankseep à 10 pour Izard. On voit donc ici les limites de cette hypothèse d’émotion de base.

3. Les théories physiologiques et cognitives des émotions

9Comme l’a mis en exergue Roland Coenen, une certaine théorisation des émotions apparaît nécessaire au vu de leur implication, en tant que cibles, dans toutes les interventions éducatives et/ou thérapeutiques. Plusieurs théories ont tenté d’expliquer les liens étroits qui existent entre le phénomène psychologique subjectif et les modifications de l’activité des organes viscéraux contrôlés par le système nerveux végétatif. Le large débat qui s’est déroulé pendant près d’un siècle sur la primauté du corps ou du cerveau dans le déclenchement des émotions s’appuie sur les positions dualistes de James et Lange d’une part, et sur celles de Cannon et Bard d’autre part.

10Au tournant du vingtième siècle, William James (James, 1884) a suggéré que les émotions naissent de la perception des changements corporels provoqués en réaction aux stimuli affectifs. Le cerveau ne servirait qu’en second lieu afin de détecter ce changement et de le reconnaître.

11Environ à la même époque, Carl Lange (Lange, 1922) avance une théorie tout à fait en accord avec celle de James, accentuant la dichotomie entre l’émotion – qui siègerait dans notre corps – et la cognition – produite dans notre cerveau.

12Toutefois cette vision a ensuite été vivement critiquée, notamment par les physiologistes Walter Cannon et Philip Bard, qui l’ont mise en défaut dans leurs travaux (Bard, 1934 ; Cannon, 1927).

13En effet, les changements physiologiques constatés durant les diverses émotions ne sont pas assez spécifiques pour pouvoir être rattachés à une émotion particulière. Ainsi Cannon a pu s’apercevoir que les changements viscéraux pouvaient être similaires pour des émotions différentes.

14En outre, les observations sur la qualité émotionnelle de patients souffrant de section de la moelle n’ont pas montré d’altération de l’intensité de leurs états affectifs.

15Cannon a donc proposé un modèle opposé de la genèse de l’émotion. Selon cet auteur, l’émotion trouverait son origine dans le système nerveux central et les changements viscéraux interviendraient dans un deuxième temps.

16Schachter (1964) a proposé une conception réconciliatrice de ces deux positions. Cet auteur considère que les individus interprètent l’activation viscérale en fonction des stimuli présents dans l’environnement. Ainsi, une émotion résulterait de l’interaction entre l’activation physiologique d’une part et l’interprétation cognitive de cet état d’activation ainsi que du contexte environnemental où il prend place d’autre part. Ce point est essentiel, car il permet de définir justement un tiers (l’environnement) qui peut être un monde façonné par les technologies, les objets naturels. D’ailleurs, les orientations actuelles de recherche sur l’effet des dispositifs, instrument/équipement de l’action permettent de sortir d’une vision strictement interactionniste d’échanges de messages (contenu linguistique ou non) entre seuls acteurs humains.

17L’élaboration des théories de l’émotion s’est ensuite concentrée sur le concept d’évaluation. Ces théories considèrent que bien que le substrat de l’émotion subjective soit fourni par les modifications corporelles, la cognition viendrait non seulement rattacher ces sensations au contexte émotionnel mais également apporter la richesse et la panoplie des expériences émotionnelles. Nous ne reviendrons pas sur cette problématique, amplement développée par Roland Coenen dans son texte.

4. Émotions et interactions sociales

18Aborder la dynamique des émotions sous l’angle du professionnalisme, comme l’a fait Jean-Frédéric Dumont, nécessite de décrire la problématique des interactions sociales et, en définitive, de la communication au sens large.

19Et dans ce cadre, un des aspects des émotions qui nous intéresse tout particulièrement est celui des émotions « cachées » ou « intuitives », qui peut être assimilé au langage para-verbal. Quelques psychiatres illustres se sont penchés sur le rôle fondamental de l’émotion dans l’interaction. Stern (1985) par exemple a pu définir la notion d’« accordage affectif » pour décrire l’aptitude d’un individu à répondre à l’expression émotionnelle de son interlocuteur en adoptant une mimique faciale, une tonalité vocale et des mouvements adéquats. Ces changements se font tout au long de la relation et doivent s’appuyer sur une durée, une intensité et un rythme bien définis.

20Ainsi cet échange émotionnel se déroule correctement lorsque la personne engagée dans la relation arrive à partager les émotions de son interlocuteur sans simplement imiter ses expressions faciales. En fait, cette expérience – que chacun de nous vit tout au long de la journée – fait partie du répertoire conventionnel des relations sociales et se déroule sans que nous y prêtions attention.

21On voit donc ici que l’accordage affectif est un phénomène non seulement extrêmement fréquent mais également incontournable lors de nos interactions avec notre environnement social. Bien que le déroulement de cette procédure communicative soit en grande partie automatique, elle nécessite l’intégrité des compétences émotionnelles.

22En effet, répondre adéquatement aux informations affectives implique de correctement les reconnaître. De surcroît, cette capacité d’identification des émotions est étroitement liée à la faculté de ressentir ces émotions. En d’autres termes, la faculté de se représenter l’état émotionnel vécu par son interlocuteur nécessite d’une part de connaître soi-même l’expérience émotionnelle en question, et d’autre part de pouvoir correctement attribuer cette expérience aux vues du contexte. Nous touchons ici au domaine en pleine expansion de la théorie de l’esprit.

23Enfin, en dernier lieu, la finalité de l’harmonisation des rapports interpersonnels se fait au travers de notre capacité d’expression émotionnelle. Il est important d’avoir la possibilité d’adopter une mimique faciale, une intonation de voix et une attitude générale qui soit en rapport avec l’émotion décryptée chez notre interlocuteur.

24Il est possible de mettre en exergue les grandes propriétés de la communication humaine dans le cadre des relations interpersonnelles. Ainsi, Watzlawick et al. (1972) présentent ces propriétés sous la forme des axiomes suivants :

  • « On ne peut pas ne pas communiquer » : Tout comportement adopté par un individu est une communication en soi. Qu’il s’agisse d’activité, d’inactivité, de parole ou de silence, le sujet, par ces comportements, adresse un message à autrui qui, en retour, réagira à cette communication.

  • « Toute communication a deux niveaux : le contenu et la relation » : Le contenu représente l’information transmise. La relation (sous une forme verbale ou non verbale) fournit des renseignements sur la façon dont le contenu est à entendre : il s’agit d’une méta-communication. Les deux niveaux de communication sont en constante interaction.

  • « Toute communication peut être considérée comme une suite ininterrompue d’échanges : la ponctuation des séquences de communication détermine la relation entre les partenaires ».

  • « Il existe deux modes de communication humaine : le mode digital et le mode analogique » : La communication digitale, verbale, relève d’une syntaxe logique très complexe. La communication analogique, quant à elle essentiellement non verbale, est dotée d’une sémantique. Le contenu semble transmis sur un mode digital, tandis que la relation relève d’un langage analogique.

  • « Toute interaction s’avère symétrique ou complémentaire » : Dans le premier cas, il s’agit d’un rapport fondé sur une égalité entre les partenaires, ceux-ci adoptant des comportements identiques au sein d’une relation en miroir. Dans le second cas, il s’agit d’un rapport fondé sur la complémentarité (cf. relation adolescent-éducateur décrite par Jean-Frédéric Dumont), rapport se caractérisant par l’apparition de comportements différents, le comportement de l’un des partenaires complétant celui de l’autre.

25Une telle axiomatique, pour pertinente qu’elle soit, peut apparaître trop « cybernétique » à certains, négligeant les effets du contexte et les mécanismes inférentiels propres à toute communication. Ces éléments sont soulignés par Sperber (2002), qui insiste sur un certain nombre de propriétés importantes de la communication : le sens linguistique sous-détermine le vouloir-dire du locuteur, le décodage du sens linguistique n’est qu’un aspect de la compréhension. Il se produit toujours quelque chose de plus. Intervient également un processus d’inférence, le contexte ne se réduisant pas simplement au contexte immédiat : il comporte aussi des connaissances d’arrière-plan, des connaissances générales, des connaissances culturelles. En fait, la communication humaine est caractérisée par deux niveaux d’intention : une intention informative et une intention communicative (qui n’est rien d’autre qu’une intention informative au niveau supérieur, l’intention d’informer le destinataire de l’intention informative que le communicateur a à son égard).

26Sous certaines conditions, chacun des axiomes proposés par Watzlawick et al. (1972) possède des corollaires pathologiques :

  • On peut ainsi retrouver chez un individu la tentative de ne pas communiquer, ceci au travers de diverses réactions : annulation du message transmis, symptôme justifiant un refus de communiquer...

  • Une confusion entre contenu et relation peut être faite ; par ailleurs, un désaccord peut survenir entre les partenaires, désaccord portant sur la relation ou encore sur le contenu.

  • Il peut y avoir discordance dans la ponctuation des séquences des faits ; demandez à un enfant de 5 ans de raconter à son grand-père de 78 ans une histoire que vous lui avez lue, puis demandez au grand-père de vous résumer ce qu’il en a compris…

  • Il peut y avoir confusion entre l’analogique et le digital.

  • On peut enfin retrouver un certain « emballement » de la relation symétrique ou complémentaire, comme cela se retrouve dans une dispute par exemple.

27Le sujet peut également se heurter à une communication paradoxale, comme le souligne Jean-Frédéric Dumont. Watzlawick et al. (1972) définissent le paradoxe comme « une contradiction qui vient au terme d’une déduction correcte à partir de deux prémisses “consistantes” ». Il y a trois types de paradoxe : des paradoxes de type logico-mathématique (les antinomies), les définitions paradoxales, et les paradoxes pragmatiques (injonctions et prévisions paradoxales).

28Le concept de « double contrainte », décrit par de nombreux auteurs (Aulagnier, 1975 ; Palazzolo, 2003), relève également d’une communication paradoxale. En effet, au sein d’une relation intense, voire vitale, dans laquelle sont engagées deux ou plusieurs personnes, un premier message verbal affirmant quelque chose est émis, puis un second – message généralement émis à un niveau non verbal – vient contredire le premier. Enfin, un troisième message place le récepteur dans l’impossibilité d’échapper à cette situation intenable.


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29En conclusion, nous reprendrons les textes de Jean-Frédéric Dumont et Roland Coenen : « Se représenter le monde, c’est s’en émouvoir et donc s’y impliquer. Et dans une telle optique, comprendre et étudier l’émotion, c’est mieux la connaître, c’est mieux connaître l’homme et ses solutions ».

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Pour citer cet article

Jérôme Palazzolo, « Discussion », paru dans Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance, Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009, Les ateliers, L'expression des émotions comme support de l'action, Discussion, mis en ligne le 01 octobre 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/actedusoin/index.html?id=615.


Auteurs

Jérôme Palazzolo

Psychiatre libéral (5 Quai des deux Emmanuel, 06300 Nice), Professeur de socio-anthropologie de la santé au Département Santé de l’Université Internationale Senghor, Opérateur direct de la Francophonie (Alexandrie, Egypte), Chargé de cours à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, Chercheur associé au Laboratoire d’Anthropologie et de Sociologie : « Mémoire, Identité et Cognition sociale » (LASMIC), Nice