Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance |  Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009 |  Conférence inaugurale 

Bertrand Ravon  : 

Travail social, souci de l’action publique et épreuves de professionnalité

Résumé

Cet article s’intéresse à l’art qu’ont les travailleurs sociaux de faire face aux difficultés rencontrées dans l’exercice de leurs métiers. Quelles sont les situations problématiques que rencontrent quotidiennement les professionnels ? Comment sont-ils affectés et par quelles épreuves traversent-ils ces situations ? Avec quel souci ? Dans quels collectifs ? Avec quelle reprise réflexive de l’action ? Ces différentes interrogations forment l’esquisse d’une modélisation de l’expérience (concrète et critique) que les professionnels ont du travail social, c’est-à-dire de la trajectoire qui va des atteintes à la professionnalité aux leçons qu’ils tirent pour adapter leurs actions à venir.

Index

Mots-clés : affects , épreuves de professionnalité, expérience professionnelle, institution, reconnaissance, réflexivité, temps présent

Plan

Texte intégral

1S’intéresser à l’action des travailleurs sociaux ou médico-sociaux en train de se faire, c’est d’abord mettre l’accent sur les problèmes qu’ils rencontrent en situation, aux questions qu’ils se posent et aux réponses qu’ils inventent dans le cours de l’action, en un mot c’est porter attention à leurs pratiques de problématisation ordinaire. En ce sens et plutôt que céder à l’analyse classique des processus de désinstitutionnalisation, je préfère me centrer sur une sociologie des dynamiques d’étayage ou de reconfiguration des institutions en crise. L’enjeu est de repérer les alternatives, les bricolages, et toutes les formes d’aménagement qui travaillent à rendre l’action publique encore possible… Cette sociologie des compétences qui consiste à soutenir l’action publique en difficulté est donc particulièrement attentive aux actions émergentes, aux innovations1.

2Mais l’action en train de se faire ne se réduit pas à l’ordinaire de l’action. S’intéresser à l’action en train de se faire, c’est aussi analyser l’action en tant qu’elle se déploie au temps présent2. Le temps présent est d’une « exorbitante singularité » disait Michel Foucault3. Le présent, c’est faire face à l’imprévu ou à la nouveauté ; c’est s’inscrire dans les reconfigurations, qu’elles soient subies ou accompagnées ; c’est se couler dans une conjonction d’héritages d’âges différents qu’il faut régulièrement redistribuer dans l’actualité4. En ce sens, le présent est le temps des affects, en tant que ce qui arrive dans notre actualité nous embarrasse. Rappelons que pour Max Weber, la catégorie de l’affect est renvoyée aux émotions, aux passions et aux « sentiments actuels »5. Dans sa modélisation, l’affect est une « catégorie résiduelle, destinée à coder ce à quoi les autres catégories [l’activité rationnelle ou traditionnelle] ne peuvent suffire », « chargée de gérer ce qui échappe à la raison et à la coutume »6. L’action en train de se faire se caractérise donc aussi par ces débordements, quand on ne sait plus comment faire ou plus quoi faire ou plus pourquoi faire.

3Penser le temps de l’action en train de se faire sous ce double regard de l’innovation et de l’affect nous invite à analyser l’action publique à partir de la connexion entre l’action d’être affecté (par autrui mais aussi par les ratés des actions qu’on met en place) et la recherche de réponses nouvelles. Être touché et réagir7, c’est ce mouvement d’engagement dans l’action qu’il faut arriver à comprendre. La notion de souci est en ce sens très intéressante : elle désigne en effet un état d’esprit à la fois absorbé par un objet de préoccupation (être inquiet, troublé, tourmenté, embarrassé, tracassé, ennuyé) et orienté par un projet, un à-venir (avoir souci de). La perspective en terme de souci permet de relier au présent de la préoccupation un « passé actuel » (un passé reçu que nous n’avons pas fait et c’est souvent pour cela qu’il nous préoccupe) et un « futur actualisé » (qui n’est encore qu’aménageable). En ce sens, le souci (entendu comme souci d’autrui et comme souci de l’action qu’on mène à destination d’autrui) permet de tenir la temporalité de l’action publique, depuis les expériences qui nous touchent et nous invitent à l’engagement dans la recherche de réponses8.

4Rapportée aux professionnels, cette perspective du souci de l’action publique permet de repenser de manière centrale la place de l’expérience (concrète et critique) que les professionnels ont du travail social, expériences trop souvent ignorées de la « gouvernance » de l’action publique. A condition toutefois d’arriver à suivre, en sociologue, le chemin qui va des affects (tels qu’ils touchent les professionnels en exercice) aux leçons qu’ils tirent pour adapter leurs actions à venir. Dit autrement, la question n’est pas tant d’opposer les affects à la rationalité des acteurs que de connecter affects et réflexivité. La dimension de la réflexivité est en effet décisive : c’est que face aux altérations de l’exercice du métier, le professionnel du travail social est d’abord renvoyé à lui-même, qu’il le veuille ou non.

5Je m’intéresse donc à l’art qu’ont les travailleurs sociaux de faire face aux difficultés rencontrées dans l’exercice de leurs métiers. Ce qu’on peut appeler la professionnalité. Mais je parlerai plus volontiers d’épreuves de professionnalité9, ce qui permet, en suivant le professionnel en exercice (mais en exercice incertain), de dessiner la trajectoire qui part de l’affection (débordements de l’action, atteintes à l’exercice du métier, mise en évidence de l’impuissance à agir) et qui peut trouver des « issues » négatives (épuisement, désengagement, indifférence) ou des issues positives (i.e. une capacité à faire face). Quelles sont les situations d’atteintes à la professionnalité ? Comment les professionnels affectés traversent-ils les épreuves du travail social ? Dans quels collectifs ? Avec quelle reprise réflexive de l’action ?

6Voilà les questions que j’aimerais maintenant dérouler en me risquant à présenter quatre modèles d’épreuves de professionnalité et de leur traversée. Ces modèles sont tirés de la connaissance partielle que j’ai du travail social : ils ne prétendent donc pas à l’exhaustivité. Les trois premiers modèles touchent au difficile exercice de la relation d’aide, le dernier renvoie quant à lui aux professionnels confrontés aux nouvelles logiques de gouvernance et de management.

1/ Le débordement émotionnel dans la conduite de la relation d’aide (modèle de référence)

7L’exercice ordinaire du travail social est saturé de situations relationnelles marquées par différentes formes de débordement émotionnel10. Contenir la compassion ou la sympathie, sentiments qui empêchent de garder la « bonne distance » avec l’usager, fait partie du b.a. ba du métier. Il y a débordement lorsque l’émotion est trop forte pour être contrôlée, lorsque le professionnel n’arrive plus à contenir ses affects et tout particulièrement les plus mauvais d’entre eux : ceux qui pourraient mettre les professionnels dans une attitude de contre-transfert négatif à l’égard du destinataire de l’action (indifférence, dégoût, haine…) pouvant conduire à de la maltraitance, de l’emprise, de la violence, etc. La reprise analytique de telles situations fait partie du savoir-faire professionnel ; il n’est donc pas étonnant que les premiers dispositifs de réflexivité dans la conduite du travail social apparaissent avec le mouvement de professionnalisation du dit travail social (années 1960-1970), et l’imposition de la relation d’aide comme modèle d’intervention par excellence. Nommés Supervision ou Analyse de la pratique, ces dispositifs considérés par leurs animateurs comme des équipements professionnels ordinaires du travail social consistent à traiter ces situations de débordement.

8Centrés sur le récit par l’intervenant d’une situation relationnelle éprouvante, ces dispositifs reposent sur l’élaboration (à deux ou collective) des éléments « non contenus » parfois explicitement désignés comme étant « radio-actifs », éléments qu’ils s’agit de traiter par symbolisation (notion de projection sur le groupe), par dépôt (analyser pour mettre à distance), par recyclage (utilisation de l’affect comme un levier pour faire autre chose)11.

9Deux formes historiques peuvent être schématiquement distinguées. La supervision, inventée par les assistances sociales se déroule dans le face-à-face d’une assistance sociale et d’un pair expérimenté et peut s’entendre comme un moment d’accompagnement et de conseil12. Les groupes d’analyse de la pratique, qui s’adressent initialement à des éducateurs spécialisés, s’étendront par la suite aux différentes familles de métiers du travail social (éducateurs de jeunes enfants, assistants sociaux, moniteurs éducateurs, conseillers d’éducation sociale et familiale, assistantes maternelles, aides-médico-psychologiques, etc.) voire à des équipes éducatives plus ou moins pluridisciplinaires. Ils sont généralement animés par un psychologue clinicien connaissant bien le domaine. Ces équipements réflexifs n’ont pas vocation à devenir un lieu thérapeutique pour les participants (ce qui n’empêche pas qu’ils le deviennent parfois), mais un lieu de transformation de leurs aptitudes professionnelles, par une meilleure compréhension (généralement psychologique) d’eux-mêmes ainsi que de la situation relationnelle dans laquelle ils sont impliqués. Ils partagent un même objectif, soutenir « l’identité professionnelle » des travailleurs sociaux, fondée sur le contrôle par les pairs13. Invité (voire obligé) à décrire sa pratique et à la comparer avec celle d’autres collègues, le travailleur social est invité, par ce travail d’analyse, à devenir sujet de sa pratique, au sens d’être capable d’articuler lui-même et avec sa propre sensibilité (mais en présence des pairs) le savoir-faire (le métier), l’éthique professionnelle, la mission, le cadre institutionnel et la relation à l’usager14. Ces moments de reprise réflexive des situations de débordement sont du même coup des dispositifs de construction collective de la subjectivité professionnelle. Une subjectivité encadrée par la singularité des situations mais aussi par « l’idéal de la profession », lequel peut être défini par l’appartenance commune à un même métier (ou une même famille de métiers), où lorsque la division du travail est particulièrement forte, par un même lieu d’exercice du métier.

2/ La présence impuissante à la situation

10La situation d’intervention peut être définie comme étant intenable, pas seulement par le sentiment d’être débordé par les affects sans arriver à les contenir, mais aussi par celui d’impuissance à agir. Qu’il s’agisse d’aller vers un public qui ne formule pas de demandes précises, qu’il s’agisse d’accueillir des usagers fragiles dont le principal souci est d’accéder à un logement ou un emploi que le travailleur social est bien incapable de fournir, qu’il s’agisse d’écouter des personnes sans avoir au départ de mission claire. Dans ces cas, l’aide se réduit à une fonction d’accueil et d’écoute, de veille ou d’orientation. Le premier enjeu pour les intervenants, c’est d’être présent à la situation (« d’être présent au présent »). Dans le meilleur des cas, il s’agit d’instaurer ici et maintenant la possibilité même de la relation d’aide, condition première de l’agir15. La relation d’aide s’impose comme alpha et oméga de la pratique16 : elle se transforme en aide relationnelle17.

11Ainsi décrit, le travail social devient un travail de réchauffement du monde social18, un travail de maintien des personnes visant à éviter un nouveau décrochage et multipliant les prises que la personne pourrait saisir comme autant de nouvelles attaches. Ce travail est pour reprendre la suggestion de M.-H. Soulet un travail social palliatif (« aider à tenir plus qu’aider à changer »), à visée sociale plutôt que pédagogique, tendant à prendre soin davantage qu’à soigner ou éduquer, sans autre projection attendue que le présent des réaccordements19. Cette attention présentiste (temps court de la présence sociale20) s’oppose aux présences préventives de l’éducation spécialisée (fondées sur le temps long de la perfectibilité)21.

12« On ne sait plus que faire », « on est démuni », tels s’énoncent les constats d’impuissance à agir. La précarisation atteint les intervenants : ils interviennent au jour le jour, sans jamais savoir comment inscrire leur action dans une durée supérieure à celle des dispositifs qui ne dépasse rarement quelques semaines ou quelques mois. Comment réinstaller du temps dans ces situations ? Tel est l’enjeu des intervenants du temps présent pour s’en sortir, qui ont pour préoccupation centrale, comme le dit Paul Ricoeur, de rendre possible la temporalité22.

13Au moins deux types de soutien réflexif à ces intervenants en panne peuvent être observés. Le premier, auquel peut tout à fait participer le sociologue qui réalise des entretiens compréhensifs avec les intervenants, correspond à la demande incessante du sens de l’action. Demandes souvent énoncées à titre personnel, elles portent sur l’engagement dans l’action : comment faire corps avec une action dont l’issue est incertaine, comment trouver l’énergie pour continuer ? Comment donner de soi pour inscrire la rencontre dans une durée quand bien même fragile23 ?

14Le second correspond à des dispositifs d’aide aux aidants dont la particularité est d’être mobiles. Par exemple, une équipe d’intervenants composée d’un psychiatre et de deux travailleurs sociaux se tient à disposition de professionnels de l’urgence sociale mis en difficulté dans une situation, et se propose de les aider, de manière ponctuelle, à réaménager le cadre relationnel24. Créés ad hoc à l’interface du soin psychique et de l’accompagnement social, ces dispositifs consistent à faire face aux situations réputées inextricables, à sauvegarder coûte que coûte la possibilité d’agir des intervenants, à anticiper un nouveau blocage de l’action. Ce ne sont pas tant des dispositifs d’analyse de la pratique que des dispositifs de soutien à l’intervention, fondés sur la recherche – en situation d’action – des modalités d’agir qui conviennent, c’est-à-dire la recherche de nouveaux espaces relationnels où l’action puisse se refaire une santé. Pour le professionnel, il ne s’agit pas tant de devenir sujet de sa « pratique professionnelle » que de redéfinir, en tant que personne engagée dans un cadre d’intervention spécifique, les modalités de l’action qui convient, ici et maintenant. La réflexivité est donc beaucoup plus incertaine : le principal défi est de penser la pratique non pas dans la cumulativité des expériences propres du professionnel (se fabriquer petit à petit une pratique), mais à partir de l’hésitation (singulière) devant le problème posé qui se renouvelle à chaque situation (agir en contexte d’incertitude). Réflexivité située pourrait-on avancer, qui se déploie comme soutien à l’engagement professionnel dans les situations.

3/ L’écoute insupportable de la souffrance sociale

15L’exercice du travail relationnel peut provoquer un malaise diffus chez les professionnels, sous forme d’un mal-être irréductible à de la « sur-affectivité » ou de l’impuissance à agir. La mesure de la situation ne dépend pas tant de la singularité de la situation que d’un cadrage général du travail social que je nommerai provisoirement « mélancolique ». Sous cette perspective, le caractère insupportable de la situation vient de ce que la souffrance que les usagers ressentent de façon très personnelle est immédiatement rapportée par les intervenants à des processus sociaux dégénératifs sur lesquels ils n’ont aucune prise, pas même la présence. Se forme au début des années 1990 un travail clinique autour du lien social défait25, sous formes d’actions ambulatoires par lesquelles des intervenants se portent au chevet de personnes dites en « souffrance »26, dont les atteintes psychiques sont d’emblée saisies comme étant d’origine sociale. Attentif aux sorties de route du grand social intégrateur, le regard porte sur la perte ou la casse des objets sociaux27. Ce faisant, il tend à abandonner son credo fondateur psychopédagogique (le mythe éducatif du relèvement physiologique et moral de l’individu) au profit d’une attention à la singularité des trajectoires sociales brisées.

16Il est à noter que ce champ de pratiques cliniques du social a d’abord été délimité par la souffrance des intervenants. Selon Jean Furtos, l’un des pionniers de cette approche, « l’effet de la souffrance psychique » des usagers amène les intervenants « à un degré de malaise et d’indétermination professionnelle qui nécessite une réflexivité »28. Dans la voie ouverte par le rapport Strohl-Lazarus29 où la question de la souffrance psychique d’origine sociale est élaborée à partir des alertes lancées par les intervenants au front de la précarité sociale, il ajoute que « le mal-être des intervenants fait partie de la clinique psychosociale, il en est presque la condition ».

17Derrière l’analyse de la personne en grande difficulté sociale, atteinte psychiquement, c’est le « social » défaillant que regarde l’intervenant, du même coup clinicien. Les thématiques de la souffrance, de la vulnérabilité et de la fragilité relatives aux atteintes psychiques d’origine sociale viennent alimenter la critique sociale des rapports de domination : la clinique du social se construit en effet à travers l’observation de situations de précarité sociale où l’injustice se conjugue sans cesse aux atteintes à la réalisation de soi. La mesure clinique des problèmes est une mesure fondée sur l’expérience négative du social ; en ce sens, la clinique du social est une critique sociale située. Le regard clinique sur le social se double d’une critique politique.

« La critique de la souffrance sociale relève d’une critique des pathologies sociales » ; « une critique des institutions non plus à partir des principes auxquels elles doivent se soumettre, mais à partir des effets qu’elles produisent. Une critique qui ne porte pas sur le respect des droits individuels, mais sur les types d’individus qui sont produits par les sociétés »30.

18La reprise réflexive du mal-être des intervenants peut prendre différentes directions. D’une part, sous forme de groupes d’analyse de la pratique assez classiques. D’autre part, sous la forme de réseaux localisés, aux confins de la santé mentale et du travail social, qui se constituent autour de telle ou telle thématique (adolescents, personnes âgées ou sans abris) à partir de la critique des actions en place et du refus de l’impuissance à agir. En se créant aux marges des institutions, dans les friches qu’elles laissent, ces réseaux se transforment en dispositifs, prenant en charge ce que les institutions ne savent plus faire31. C’est en « connaissance de cause », en prenant appui sur l’expérience des ratés des institutions que les acteurs rassemblés en réseau formulent leurs critiques tout en reconfigurant l’action publique (parfois de façon très locale et très éphémère). Ce travail critique et continuel d’adaptation des institutions32 peut, dans un mouvement de déterritorialisation, contribuer par la publicité de ses arguments, à monter en généralité les problèmes d’action. Reconnaître que le destin des affects des intervenants puisse être la critique, c’est donc accorder aux cliniciens du social une fonction politique33 : chemin faisant, et en se connectant à d’autres agences, la réflexivité se fait ouvrage collectif, revue, observatoire, collectif de mobilisation, etc.34.

4/ Le déni de reconnaissance (par les supérieurs hiérarchiques) du travail permanent d’adaptation et d’implication personnelle des travailleurs sociaux35

19Outre la pratique de la relation d’aide qui peut s’avérer épuisante (cf. la thématique de l’usure professionnelle et ses tableaux cliniques du burn out), les travailleurs se plaignent de plus en plus ouvertement des injonctions contradictoires auxquelles ils sont soumis du point de vue organisationnel. Ils disent se retrouver sans missions claires, sans soutien hiérarchique ni reconnaissance institutionnelle. Ils regrettent de devoir se débrouiller souvent seuls, jusqu’à parfois perdre le sens de leur métier. Dans ces cas-là, ils relativisent la difficulté de la relation aux usagers, (« L’usager j’en fais mon affaire ») pour renvoyer le problème à des questions d’organisation, de gouvernance ou de management.

20Le plus insupportable est de devoir assumer les injonctions contradictoires portées par les supérieurs hiérarchiques sans être reconnu pour tout le travail invisible mené pour justement les réduire. Dit autrement, les intervenants souffrent d’un déni de reconnaissance par leurs supérieurs du travail non prescrit (avec son lot d’initiative, de créativité, avec ses transgressions nécessaires) et sans lequel les missions ne sauraient être remplies. Tant que cet engagement subjectif dans le travail est réfléchi collectivement, les qualités personnelles sont mobilisables comme ressources de l’autonomie professionnelle et participent à l’activité (les professionnels sont sujets de leurs pratiques). Avec la généralisation du mouvement de la compétence (référentiel des bonnes pratiques, démarche qualité par exemple), les dispositions subjectives (comme l’esprit d’initiative et la capacité à s’ajuster à la singularité des situations) sont redéfinies comme des outils de travail standard. Le déni de reconnaissance du travail singulier nécessaire pour que le travail soit correctement fait malgré tout s’amplifie. Ce qui est insupportable pour les agents et qui forme l’une des principales raisons de leur souffrance au travail.

21Le problème se complique encore du fait que les dispositifs de reprise de l’action sont eux aussi reconfigurés par ce mouvement de la compétence. Par exemple, l’analyse de la pratique tend à être instrumentée par les cadres gestionnaires dans une démarche d’élaboration de « référentiels métiers » ou du projet d’établissement, dans une dynamique de prévention de la souffrance au travail, ou dans une perspective de régulation institutionnelle. Ce faisant, les groupes d’analyse de la pratique se substituent à la vie institutionnelle de l’établissement, et notamment aux temps de régulation entre cadres et professionnels. Il ne s’agit plus de soutenir le professionnel (et son identité) par une élaboration autour de sa pratique, mais de réguler, voire de prescrire l’activité professionnelle elle-même. L’analyse des pratiques professionnelles pourrait alors tendre à devenir un outil de management et de cadrage des compétences (un outil de conduite, de gestion et d’évaluation de l’action), plus qu’un équipement professionnel ordinaire de reprise de l’expérience36. L’issue peut être grave : les intervenants connaîtraient finalement le sort des individus modernes soumis à une forte pression psychique corrélative aux injonctions normatives à être soi, et pouvant déboucher sur l’expérience de la dépression37.

Conclusion

22Quelle est cette subjectivité de l’intervenant, lorsqu’elle n’est plus rapportée à la pratique professionnelle mais à la personne même du professionnel, le paradoxe étant que « l’intensification de l’engagement subjectif au travail et la mise au travail d’affects » sont désormais envisagées comme des compétences centrales pour les gestionnaires38 ? Que dire de la subjectivité de l’intervenant qui n’est plus rapportée au temps long de l’action (resituée dans la dynamique de l’éducabilité propre à chaque relation pédagogique) mais rapportée aux standards des « bonnes pratiques » définis à un temps t par les directions générales, les projets d’établissements, les référentiels de compétences, etc., un temps t qui pour l’intervenant du front est un temps de la préoccupation ?

23Peut-on se satisfaire d’une subjectivité et d’une préoccupation standard ? À l’instrumentation de l’engagement par le management (politique de la gouvernance), on pourrait opposer une éthique de la préoccupation qui repose sur l’observation « sensible » « attentionnée »39 par les intervenants des pathologies sociales concrètes (plutôt que des dominations). Une éthique fondée sur la capacité des professionnels à mettre en réseau leurs affects pour les constituer comme des critiques situées, construites « en connaissance de cause ».

24Je voudrais terminer en me risquant à suggérer deux conditions de possibilité pour que cette observation sensible aux situations concrètes devienne éthique.

1) La mobilisation collective de travailleurs sociaux remontés (sujets de leurs critiques) plutôt que démontés (sujets de leur dépression) suppose une réflexivité non obligée40. Le rôle des sociologues de l’action en train de se faire dans le soutien aux organisations réflexives41 de ce type pourrait être développé et valorisé. Ce qui suppose de compléter notre sociologie critique des institutions par une sociologie de la critique des institutions42, reposant sur une analyse partagée de comptes rendus d’expériences d’un travail social acceptable, cherchant les conditions qui permettent de prendre soin des usagers, de l’institution et de la professionnalité.

2) Le passage d’une réflexivité corporatrice fondée dans l’entre soi sur la maîtrise de soi (question de l’identité de métier) à une réflexivité réticulaire fondée sur l’intersubjectivité (et construite dans l’exercice de la co-présence des différents métiers concernés par un problème commun). L’analyse de la pratique, ce n’est pas seulement parler de soi dans l’exercice de sa pratique professionnelle. C’est aussi parler à plusieurs voix.

25« La maturité du sujet ne se mesure plus à sa capacité de contrôler ses besoins et son environnement – en un mot : à la force de son moi –, mais à son aptitude à intégrer les nombreuses facettes de sa personnalité. […] une nouvelle définition de la maturité se fait jour : sera jugé mûr, pleinement développé, le sujet capable de déployer son aptitude au dialogue intérieur, de fluidifier sa relation à soi en s’ouvrant au plus grand nombre possible de voix, tissant dans sa propre intériorité les relations d’interaction les plus diverses43. »

Notes de bas de page numériques

1  Laval C. et Ravon B. (éd.), 2006, Réinventer l’institution, Rhizome,Bulletin national santé mentale et précarité, n°25, décembre, 80 p.

2  Ravon B., 2009, « Le temps présent de l’accompagnement social : une temporalité bien à soi » ,in Châtel (Viviane) (éd.), Les temps des politiques sociales, Academic Press Fribourg, pp. 223-234.

3  Foucault M., 1975, Surveiller et punir, Gallimard, p. 27, cité par Castel R., 1997, « Présent et généalogie du présent : une approche non évolutionniste du changement », in Au risque Foucault, Centre Georges Pompidou, pp. 161-168, p. 162.

4  Lepetit B., 1995, « Histoire des pratiques, pratique de l’histoire », et « Le présent de l’histoire » : introduction et conclusion à Lepetit Bernard (dir.), Les formes de l’expérience, Une autre histoire sociale, Albin Michel ; Heurtin J.-P. et Trom D., Se référer au passé, Politix, n°39, 1997.

5  Weber M., 1995 [1922], Economie et société 1. Les catégories de la sociologie, Plon, 1971, rééd. Pocket. « Agit de manière affectuelle celui qui cherche à satisfaire le besoin d’une vengeance actuelle, d’une jouissance actuelle, d’un dévouement actuel, d’une félicité contemplative actuelle, ou encore celui qui cherche à se débarrasser d’une excitation actuelle (peu importe s’il le fait d’une manière indigne ou sublime). » (p. 56).s

6  Favret-Saada J., 1994, « Weber, les émotions et la religion », Terrain, n° 22.

7  Callon M. et Rabeharisoa V., « La leçon d’humanité de Gino », Réseaux, n°95, vol. 17, 1999, pp. 197-233.

8  Ravon B., 2008, « Souci du social et action publique sur mesure. L’expérience publique, singulière et critique des problèmes sociaux », SociologieS, Revue internationale de l’AISLF, Théories et recherches, mis en ligne le 30 octobre 2008. URL : http://sociologies.revues.org/document2713.html.

9  Sur cette notion d’épreuves de professionnalité, cf. Laval C., 2008, « Professionnalité et alternative », in Laval C. (dir.), Apprentissages croisés en santé mentale, rapport ONSMP, septembre 2008, 132 p., pp. 9-97. Ravon B., 2008 (dir.), avec Decrop G., Ion J., Laval C. et Vidal-Naquet P., « Usure des travailleurs sociaux et épreuves de professionnalité. Les configurations d’usure : clinique de la plainte et cadres d’action contradictoires », Modys-CNRS/ONSMP-Orspere, rapport pour l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES), mai, 260 p. Ravon B., 2008, « Le malaise des travailleurs sociaux : usure professionnelle ou déni de reconnaissance ? », Lettre de l’ONPES n°6, mis en ligne septembre 2008. Ravon B., 2009, « Repenser l’usure professionnelle des travailleurs sociaux », Informations sociales n°152, Les dynamiques du travail social, mars-avril 2009, pp. 60-68. Ravon B., 2009, « L’extension de l’analyse de la pratique au risque de la professionnalité », Empan,n°75/décembre Quelles théories pour quelles pratiques en travail social ?, 116-121.

10  Cf. Ravon B., 2008 (dir.), avec Decrop G., Ion J., Laval C. et Vidal-Naquet P., « Usure des travailleurs sociaux et épreuves de professionnalité. Les configurations d’usure : clinique de la plainte et cadres d’action contradictoires », Modys-CNRS/ONSMP-Orspere, rapport pour l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES), mai, 260 p., chap. V. Ravon B., 2008, « Comment traverser les épreuves du travail social ? », Rhizome, Bulletin national santé mentale et précarité, n°33, décembre, pp. 48-51. Ravon B., 2009, « Débordement professionnel et déni de reconnaissance institutionnelle : atteinte à la professionnalité et réflexivité collective », Communication au colloqueCEFUTS : Le travail social à l’épreuve du management et des impératifs gestionnaires, Toulouse 2, 1-2-3 juillet 2009. Ravon B., 2009, « L’extension de l’analyse de la pratique au risque de la professionnalité », Empan,n°75/décembre Quelles théories pour quelles pratiques en travail social ?, pp. 116-121.

11  Sur ces dispositifs analysés par des psychologues cliniciens, Cf. Dosda P., Fustier P., Loisy R., Ravon E. et Soria G., 1989, Se former ou se soigner ? L’analyse de la pratique dans la formation et le travail social, Centre de recherche sur les inadaptations, Université Lyon-II ; Fablet D., 2004, « Les groupes d’analyse des pratiques professionnelles : une visée avant tout formative », Connexions n° 82 ; Fustier P., 1999, Le Travail d’équipe en institution, Clinique de l’institution médico-sociale et psychiatrique, Paris, Dunod ; Gaillard G., 2008, « Restaurer de la professionnalité. Analyse de la pratique et intersubjectivité », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 50/1, pp. 6. ; Kaës R. etal., 2000, L’institution et les institutions, Paris, Dunod ; Blanchard-Laville C., Fablet D. (dir.), 2003, Travail social et analyse des pratiques professionnelles, Paris,L’Harmattan.

12  Bouquet B., 2002, Préface à la réédition de M.-E. Richmond, Les méthodes nouvelles d’assistance, Rennes, EENSP.

13  Morand G., 1993, « L’analyse collective de la pratique en travail social. Un enjeu éthique », Liaisons Infos Réflexions (FNARS), n°71, pp. 19-21.

14  Cauletin M., 2007, « Supervision et identité professionnelle. Liens et évolutions : quelques points de repères », communication à la journée d’étude de l’ANAS, L’identité professionnelle et ses partenaires, Paris, Juillet.

15  Pichon P., Ravon B., « Souci de la relation d’aide et accompagnement social : le Samu Social et les Camions du cœur », inM. Cohen (dir.), Associations laïques et confessionnelles : identités et valeurs, L’Harmattan, pp. 79-96.

16  Ion J., 1998, Le travail social au singulier, Paris, Dunod.

17  Laval C. et Ravon B., 2005, « Relation d’aide ou aide à la relation ? », in Ion Jacques (dir.), Le travail social en débat(s), Paris, La Découverte, pp. 235-250.

18  Ravon B., 2007, « Réchauffer le monde. Travail relationnel et exigence de symétrie : l’exemple des Camions du cœur », Empan,n°68/Février, Erès, 123-129.

19  « Quand l’accompagnement se fera pour aider à tenir plus que pour aider à changer, l’inquiétude professionnelle risquera sans nul doute de gagner les travailleurs sociaux, déroutés devant cette dérobade de ce qui faisait les charmes et les idéaux du travail sur autrui. Dans cette “bienveillance dispositive”, ce seront probablement l’expérience ou les aptitudes singulières des travailleurs sociaux qui seront en effet sollicitées plus que les logiques professionnelles et/ou les normes institutionnelles. » Soulet M.-H., 2008, « La reconnaissance du travail social palliatif », Dépendances, n°33, Genève, pp. 14-18.

20  Bessin M., 2009, Les temps sexués de l’activité, (avec C. Gaudart) numéro spécial de la revue Temporalités, n° 9, en ligne sur revues.org.

21  Ravon B., 2004, « Le travail social entre progressisme et présentisme », Rhizome - Bulletin national santé mentale et précarité, n°15, avril.

22  Ricoeur P., 1985, Temps et récit, Seuil : le temps présent de la préoccupation comme temps de la situation où il s’agit de présenter, de rendre présent le phénomène comme étant possible. Le recours au souci comme ce qui possibilise la temporalité (t.3, p. 128 et suiv. ; p. 131)

23  Ravon B. (dir.), 2000, avec P. Pichon, S. Franguiadakis, C. Laval, Le travail de l’engagement. Rencontre et attachements : une analyse de la solidarité en direction des « personnes en souffrance », Mire/Fondation de France, Crésal, mars, 244 p.

24  Pommier J.-B., 2005, « Quand les aidants demandent de l’aide : soutien aux intervenants ou soutien à la relation ? », in Ion (Jacques) et al., Travail social et souffrance psychique, Dunod, pp. 161-198.

25  Ravon B., 2005, « Vers une clinique du lien défait ? », in Ion (Jacques) et al., Travail social et « souffrance psychique », Dunod, pp. 3-36.

26  Laval C., 2009, Des psychologues sur le front de l’insertion. Souci clinique et question sociale, Erès, 2009.

27  Furtos J., 1999, « Filiation et objet social, désaffiliation et perte des objets sociaux, réaffiliation ? », Actes du séminaire Pertinence d’une clinique de la désaffiliation ? ORSPERE, septembre.

28  Furtos J., 2005, « Souffrir sans disparaître », in J. Furtos et C. Laval (dir.), La santé mentale en actes – de la clinique au politique, Toulouse, Erès.

29  Rapport Strohl-Lazarus, 1995, Une souffrance que l’on ne peut plus cacher, Rapport du groupe de travail « Ville, santé mentale, précarité et exclusion sociale », DIV/DIRMI, p. 12)

30  Renault E., 2008, Souffrances sociales. Philosophie, psychologie et politique, La Découverte.

31  Ravon B., 2002, « Le temps fragile de la solidarité. Actions associatives, souci de la relation et critique des institutions », Cahiers millénaire 3, n°26, Les logiques associatives, tome 1, Lyon, février, pp. 69-72.

32  Ion J. et Ravon B., 2005, « Institutions et dispositifs », in Ion Jacques (dir.), Le travail social en débats, La Découverte, pp. 71-95.

33  On retrouve cette démarche dans « l’appel des appels » : « Nous professionnels du soin, du travail social, etc. (…) À l’Université, à l’École, dans les services de soins et de travail social, dans les milieux de la justice, de l’information et de la culture, la souffrance sociale ne cesse de s’accroître. Elle compromet nos métiers et nos missions. » [Appel des appels, manifeste 2009].

34  Voir notamment la revue Rhizome de l’ONSMP : http://www.orspere.fr/.

35  Ce modèle est développé dans Ravon B., 2008 (dir.), avec Decrop G., Ion J., Laval C. et Vidal-Naquet P., « Usure des travailleurs sociaux et épreuves de professionnalité. Les configurations d’usure : clinique de la plainte et cadres d’action contradictoires », Modys-CNRS/ONSMP-Orspere, rapport pour l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES), mai, 260 p. ; Ravon B., 2008, « Le malaise des travailleurs sociaux : usure professionnelle ou déni de reconnaissance ? », Lettre de l’ONPES n°6, mis en ligne septembre 2008 ; Ravon B., 2009, « Repenser l’usure professionnelle des travailleurs sociaux », Informations sociales n°152, Les dynamiques du travail social, mars-avril 2009, 60-68.

36  Ravon B., 2009, « L’extension de l’analyse de la pratique au risque de la professionnalité », Empan, n °75/décembre, Quelles théories pour quelles pratiques en travail social ? pp. 116-121.

37  Ehrenberg A., 1998, La fatigue d’être soi, Paris, Editions O. Jacob.

38  Périlleux T., 2003, « La subjectivation du travail », Déviance et société, n° 27/3, pp. 243-255.

39  Paperman P. et Laugier S. (dir.), 2005, Le souci des autres, éthique et politique du care, Raisons pratiques n°16, EHESS.

40  Sur l’obligation de réflexivité voir Demailly L., 2008, Politiques de la relation, Presses universitaires du Septentrion.

41  Une organisation est dite réflexive au sens où elle « réfléchit en permanence aux conditions et à la portée de ses actions, à tel point que ce retour sur soi par lequel l’action est mise en perspective finit par se confondre avec l’action elle-même » Rabeharisoa V. et Callon M., 1999, Le pouvoir des malades, L’association Française contre les myopathies et la Recherche, École des Mines de Paris Les presses, pp. 164.

42  Boltanski L., 1989, « Sociologie critique et sociologie de la critique », Politix, n°10-11, pp. 124-134 ; Boltanski L., 2009, De la critique, Précis de sociologie de l’émancipation, Gallimard.

43  Honneth A., 2006, La société du mépris, présentation d’Olivier Voirol, La Découverte, pp. 346-347.

Pour citer cet article

Bertrand Ravon, « Travail social, souci de l’action publique et épreuves de professionnalité », paru dans Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance, Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009, Conférence inaugurale, Travail social, souci de l’action publique et épreuves de professionnalité, mis en ligne le 01 octobre 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/actedusoin/index.html?id=600.


Auteurs

Bertrand Ravon

Professeur de Sociologie, Université Lumière Lyon 2 / MoDys-CNRS.