Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance |  Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009 |  Plénière 3 : Les pratiques éducatives en urgence sociale 

Bertrand Ravon  : 

Discussion

De l’engagement dans le temps

Texte intégral

1Textes discutés : Carole Gayet-Viaud, « Aller vers les sans-abri. Du passant ordinaire au travailleur social : difficultés et exigences du don dans la rencontre avec les personnes à la rue » ; Edouard Gardella, « Au rythme de l’accompagnement. L’expérience éthique du travail de rue dans l’urgence sociale »


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2Le principal argument du présent colloque porte sur l’action publique en train de se faire, à partir d’une analyse ethnographique des pratiques quotidiennes de travail socio-éducatif et de soin. Il n’est pas question de prédéfinir les enjeux de l’activité étudiée, en amont de l’action, mais d’en rendre compte dans le jeu de son déploiement, en étant particulièrement attentif à toutes les entités (personnes, choses, collectifs) qui se trouvent mobilisées en situation. S’agissant des activités relevant de l’urgence sociale, une telle perspective est d’autant plus nécessaire que la thématique de l’urgence tend précisément à abattre d’entrée de jeu les cartes du sens de l’action située. La limitation dans le temps des interventions d’urgence, leur caractère humanitaire plutôt que fondé en justice sociale, le risque de voir s’installer des actions au départ définies comme transitoires, font des situations d’urgence sociale des situations qualifiées d’emblée par l’absence d’avenir de l’action ou a minima par sa forte imprévisibilité. Avec un horizon d’attente réduit au présent de l’action, le travail engagé pour les situations d’urgence tend à être d’emblée qualifié comme un pis-aller, une activité palliative, et il n’est pas rare de voir les sociologues s’embarquer immédiatement dans une critique des politiques publiques de l’urgence, s’interdisant du même coup de décrire l’éventuelle dynamique de ces situations.

3Contre ces excès de vitesse analytique, les deux textes qui suivent prennent le temps d’un calme examen de situations d’urgence, qui concernent ici l’accompagnement social de personnes sans abri à travers des pratiques dites de « l’aller-vers ». S’intéressant initialement aux situations de rencontre des passants ordinaires avec les personnes à la rue, Carole Gayet en vient à interroger le sens du rôle central qu’y joue le don, d’une part en examinant les justifications des donneurs potentiels réticents, d’autre part par une analyse des usages institutionnalisés de l’activité de donner chez les professionnels de la maraude. Edouard Gardella s’attache quant à lui à un dispositif associatif de « travail de rue » sur un site urbain « sensible » en voie de réaménagement, placé sous une forte contrainte – exercée par les pouvoirs publics (DDASS, préfecture de police, Mairie, Préfecture) – de « voierie sociale » (i.e. de « nettoyage »). L’association, impliquée publiquement auprès des personnes à la rue, voit du même coup son autonomie professionnelle – et donc son éthique – menacées.

4Dans les deux exemples, qui portent principalement sur le point de vue des intervenants, le maintien d’un accompagnement social acceptable malgré l’irruption dans l’action de difficultés morales, administratives, pratiques ou institutionnelles, devient l’enjeu principal de l’action. En témoigne l’effort permanent de reconfiguration de l’activité se manifestant par l’important travail de requalification des situations au gré des rencontres, des prescriptions contradictoires et des reprises réflexives d’après-coup. Autrement dit, il est question de rendre compte de l’expérience publique qu’ont les intervenants d’une action dans laquelle ils sont impliqués tout à la fois comme personne, comme professionnel, comme citoyen, etc. En ce sens, les recherches proposées ici invitent à décrire l’activité d’accompagnement social comme un travail de l’engagement dans le temps. Ou plus exactement comme un travail de coordination/concordance des différents temps de l’engagement : temps intersubjectif de la rencontre avec la personne accompagnée, temps associatif de l’inscription de la personne accompagnée dans un réseau local de prise en charge, temps collectif de la reprise réflexive et/ou critique de l’activité d’accompagnement, temps politico-institutionnel de la confrontation aux prescriptions normatives et parfois contradictoires des pouvoirs publics.

5Les recherches présentées ici nous rappellent déjà combien l’engagement personnel de l’intervenant est décisif en ce qu’il ouvre la rencontre par une présence, une absence de jugement et un souci d’autrui qui seuls permettent de considérer la personne accompagnée dans sa capacité relationnelle, c’est-à-dire comme une personne digne d’attention et de dialogue. La dynamique du don (y compris par les dilemmes moraux qu’il pose aux quidams et aux professionnels) y joue un rôle central par sa capacité à créer un intervalle de temps entre le moment inaugural du don et le moment (incertain, inconnu) du retour, du « contre-don », de la dette. Carole Gayet insiste sur l’ouverture temporelle que permet le don, une ouverture qui doit en même temps éviter toute contre-partie immédiate, au risque d’un « don tronqué », qui en voulant trop « anticiper la dette », serait réduit à une violence symbolique interdisant toute rencontre et donc toute action future. Paradoxalement et comme le souligne Edouard Gardella, l’imprévisibilité de l’action est ici un atout, dans la mesure où elle interdit toute stratégie préalable, laquelle abolirait immédiatement l’installation dans le temps de la relation d’aide, cette dernière ne pouvant se réduire à une finalité unique (une solution d’hébergement ou d’insertion par exemple). Les professionnels de l’accompagnement en ont fait généralement la douloureuse expérience, qui savent que l’aide est vouée à l’échec si elle ne suit pas, comme l’indique leur charte, « le rythme et les souhaits de la personne ». Dit autrement, pour être efficace, la relation d’aide n’a d’autre visée qu’elle-même, avec sa propre indétermination temporelle.

6Si les intervenants s’appuient quotidiennement sur le don pour construire une relation d’aide acceptable, ils en éprouvent aussi les impasses. Accompagner une personne en respectant ce qui compte pour elle peut entrainer des conséquences insupportables (en la maintenant par exemple dans des conditions de vie objectivement extrêmement dégradantes, voire conduisant à la mort). Le dilemme moral inscrit dans l’indétermination temporelle de l’accompagnement s’accompagne des tensions habituelles chez les travailleurs sociaux qui doivent ajuster en permanence leurs valeurs personnelles, leurs appartenances institutionnelles et leur condition de salarié. Le jeu est tendu, que seuls les temps réflexifs de reprise collective et autonome des expériences singulières de l’activité d’accompagnement social semblent pouvoir réguler. De ce point de vue, l’entrée par la réflexivité des acteurs (et les différents dispositifs de partage des expériences qui sont mis en œuvre) apparaît comme un solide point d’appui pour la sociologie du travail social en acte.

7Cependant, la reprise réflexive ne suffit pas lorsque l’exigence d’autonomie dans la conduite de l’intervention se heurte aux nombreux effets des cadres d’action contradictoires relatifs aux politiques publiques de l’urgence sociale. Certes, les intervenants savent bricoler en permanence et avec des moyens précaires entre les prescriptions (notamment politiques et administratives) des divers commanditaires et les données singulières de chaque situation, mais il arrive qu’ils ne fassent pas le poids face à la domination des pouvoirs publics. Dans ce cas, face à la perte d’autonomie de leur action, face à l’instrumentalisation de leur activité (transformation du travail social en un travail de nettoyage social compassionnel et/ou sécuritaire), face au faible appui hiérarchique dans leur propre institution, les marges de manœuvre des intervenants deviennent très faibles pour continuer à coller au « rythme » de la personne accompagnée. En quelque sorte, l’accompagnateur se retrouve pris en tenaille entre des temporalités incompatibles ou discordantes que l’autonomie professionnelle s’avère insuffisante à concilier. Les recherches qui suivent nous invitent donc à repenser la concordance des engagements publics dans le temps personnel, professionnel, social et politique.

Pour citer cet article

Bertrand Ravon, « Discussion », paru dans Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance, Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009, Plénière 3 : Les pratiques éducatives en urgence sociale, Discussion, mis en ligne le 01 octobre 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/actedusoin/index.html?id=584.


Auteurs

Bertrand Ravon

Professeur de Sociologie, Université Lumière Lyon 2 / MoDys-CNRS.