Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance |  Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009 |  Les ateliers |  L'acte de soin approché par les échanges langagiers 

Franck Lebas  : 

Discussion

Atelier : langage ordinaire, langage en action dans les professions du secteur social et médico-social

Texte intégral

1La contribution linguistique aux questions sociologiques sur l’action, la connaissance ou l’apprentissage est à la fois fondamentale, par son exploration spécifique des phénomènes sociaux de catégorisation (qualificateurs sociaux, dénomination, performativité), et son examen critique ou descriptif des relations de domination, que ce soit en sociolinguistique, en sémantique, en pragmatique. Elle reste néanmoins trop peu sollicitée dans le champ des politiques sociales.

2Dans le cadre du colloque international et pluridisciplinaire « Actes éducatifs et de soins : entre éthique et gouvernance » des 4 et 5 juin 2009 à l’université de Nice-Sophia Antipolis, un atelier a été organisé pour contribuer aux débats actuels qui touchent la linguistique et ses ramifications dans les sciences sociales, pour interroger les apports théoriques et méthodologiques du tournant pragmatique et langagier en sciences sociales dans le cadre de recherches appliquées au secteur du travail social et médico-social.

3Deux contributions sont ici discutées : « Les actes de langages des professionnels : illustration de l’évolution inachevée de l’action publique de la santé »,Lise Monneraud (Université de Bordeaux) ; « Analyse linguistique des interactions Patient/Médecin », Pascale Vergely (Université Bordeaux 1), Anne Condamines, Cécile Fabre, Amélie Josselin-Leray, Josette Rebeyrolle, Ludovic Tanguy, (Université de Toulouse et CNRS)


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4Ces contributions présentent des travaux situés dans le secteur médico-social, et abordent plus précisément le rôle du langage dans les relations entre acteurs professionnels de la santé d’une part, et entre acteurs professionnels et bénéficiaires d’actions médico-sociales d’autre part. Plus précisément encore, c’est la dimension lexicale de ces relations qui est étudiée ici, et donc les questions de catégorisation et de dénomination.

5Le langage est envisagé dans ces deux études comme un indicateur de tensions sociales, l’expression d’enjeux sociaux, mais aussi et bien plus, comme une dimension même des enjeux, laquelle détermine de façon cruciale l’évolution des pratiques des acteurs de ce secteur. La dénomination, en particulier, est non seulement une dimension éminente des enjeux, mais aussi l’accès privilégié à leur expression, et le nœud où se concentrent les prises de position tant publiques que professionnelles. Etant par nature un phénomène collectif, la dénomination est aussi, parallèlement, un accès individuel aux objets du discours, et à ce titre donne lieu à des tensions de prise de possession/position au sein de toute collectivité. Ce phénomène est démultiplié s’agissant de la collectivité repérée par le secteur médico-social, scindée en deux groupes : les professionnels, détenteurs d’un jargon, et les non-professionnels, largement étrangers à ce jargon et pourtant bénéficiaires et, de plus en plus, acteurs, des actions décrites par ce jargon.

6Les travaux de l’équipe de Pascale Vergely se concentrent sur le rapport médecin/patient pour évaluer les inégalités sociales spécifiques à cette relation. Ces inégalités sont repérées par les difficultés de communication que rencontrent le médecin et/ou le patient lors de consultations. Mais, et c’est là le point crucial de la démarche, ces difficultés communicatives ne sont pas repérées directement ni localement. Plutôt, elles sont définies par des altérations de certains profils typiques d’échanges. Ce sont donc des profils atypiques d’échanges, couvrant des séquences éventuellement longues de la discussion médecin/patient, qui signalent par définition une difficulté, laquelle est ensuite corrélée à des paramètres sociaux.

7Cette démarche linguistique a le mérite de placer au premier plan la ritualisation des échanges verbaux et les dimensions pragmatiques (qui est le locuteur ? quelle modalité énonciative ? quelle est la durée relative des suites d’énoncés ?), et de ne déclencher l’étude de détail (les indices de reformulation, l’usage de la métaphore, etc.) que si les caractéristiques globales en indiquent la pertinence. Les auteurs mettent en œuvre une méthode visant l’automatisation de ce repérage global, mais atteignent déjà de bons critères de rationalisation, et surtout sans sacrifier la nature fondamentalement coénonciative du langage. Ce sont donc des dimensions langagières par nature interactives, relatives au système formé par les interlocuteurs, qui sont ensuite corrélées à des caractéristiques sociales. Certes, le lexique est objectivement la seule couche structurelle qui est exploitée (on pourrait y ajouter des données syntaxiques, prosodiques, etc.), mais dans sa capacité à exprimer des profils typiques/atypiques et non comme support de phénomènes locaux et isolés.

8La contribution de Lise Monneraud concerne les dénominations pratiquées par les professionnels de santé, et là encore ce sont des dimensions systémiques qui sont explorées. A l’aide d’un corpus d’interviews, l’auteur démontre la présence d’une tension dans la catégorisation des pratiques, dans le clivage entre soin et prévention et entre santé et santé publique. Cette tension est d’abord l’expression d’une force politique, exercée sur un secteur très structuré et donc lent à évoluer d’un équilibre à l’autre, mais il ne faut pas mésestimer le rôle joué par les dénominations elles-mêmes, loin d’être de simples étiquettes. En effet, formuler, reformuler, c’est une façon de contribuer à faire prendre forme et à réformer, des pratiques, des institutions, des acteurs. Ainsi que le dit l’auteur, « les catégories discursives apparaissent comme autant de catégories pratiques ». Observer l’incohérence ou l’instabilité de leur usage linguistique, à une époque donnée, revient à observer une recherche de compromis dans les pratiques installées et à venir, une négociation en cours de l’identité professionnelle des acteurs. On voit alors à quel point le langage est affaire d’identité, de position, de légitimité, lorsque le jeu dénominatif devient un jeu très sérieux, mesuré à l’aune d’enjeux qui, pour techniquement symboliques, n’en définissent pas moins les motifs profonds de l’action. Ainsi par exemple, le contour définitionnel des actions de prévention peut évoluer sans que les pratiques concrètes changent (le cas des médecins généralistes, qui expriment le sentiment de faire, depuis toujours, autant de préventif que de curatif), tout en matérialisant de puissants enjeux d’identité professionnelle. Parallèlement, la tension soin/prévention entre en résonnance avec la tension individuel/publique, ces deux tensions étant reliées par une structure invisible, en perpétuelle recherche de cohérence symbolique. On peut ainsi dire que l’action consistant à nommer, renommer, se vit dans un système de discours, de négociations dénominatives, et appelle et oriente l’action pratique, comme si une communauté expérimentait, à travers le langage, une nouvelle distribution des rôles. Et sans doute est-ce seulement si un système dénominatif, dans son milieu discursif, trouve son nouvel équilibre, qu’une nouvelle distribution effective des pratiques a une chance de trouver le sien.

Pour citer cet article

Franck Lebas, « Discussion », paru dans Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance, Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009, Les ateliers, L'acte de soin approché par les échanges langagiers, Discussion, mis en ligne le 01 octobre 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/actedusoin/index.html?id=582.


Auteurs

Franck Lebas

Clermont Université, Université Blaise Pascal, Laboratoire de Recherche sur le Langage, BP 10448, F-63000 Clermont-Ferrand