Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance |  Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009 |  Les ateliers |  L'acte éducatif approché par les échanges langagiers 

Anni Borzeix  : 

Discussion

Texte intégral

1Je ne me souviens pas que nous ayons débattu ni essayé de répondre, durant la session, à l’une des très bonnes questions soulevées par l’appel à contribution à l’origine de ce colloque : « en quoi le tournant pragmatique questionne-t-il la centralité d’une lecture par le prisme de la domination sociale et symbolique ? ».

2Revenons-y, en différé, par quelques remarques qui serviront d’introduction à trois des textes discutés dans l’atelier consacré au langage ordinaire. Malgré leurs différences, ils ont un air de famille et cet air de famille pourrait bien être l’une des façons de répondre, indirectement, à cette question. 

3Les « actes éducatifs et de soins », objet du colloque, se présentent dans ces textes sous des jours contrastés. Trois types de travail social dissemblables y sont décrits : celui des « maraudeurs », ces professionnels du Samu social ; celui du « care parental » ; celui des pratiques éducatives d’enseignants spécialisés dans une classe d’enfants autistes. Les situations observées se déroulent donc sur trois scènes sociales passablement différentes : l’espace public (la rue, la nuit), l’espace domestique (la famille et ses routines), l’espace éducatif (la classe) et mettent en jeu, comme souvent dans les métiers du social, un mélange subtil, et à chaque fois singulier,de compétences profanes et professionnelles. Là où le prisme générique d’une lecture en termes de domination (des maraudeurs sur les sans abris, des parents sur leurs enfants, des éducateurs sur les autistes) a l’avantage de rassembler, autour des figures archétypiques du dominant et du dominé et permet, sinon d’expliquer, du moins de « monter en généralité », les recherches qu’on lira plus loin ne se prêtent à aucune interprétation sociologique commune. Ni la finalité des « actes » posés en direction des SDF, des enfants « normaux », ou des enfants handicapés mentaux, ni la texture de la relation ainsi nouée, ni les résultats escomptés, ne peuvent s’analyser en termes semblables. Faut-il s’en inquiéter ou s’en réjouir ? 

4Leur apport est à chercher ailleurs. Dans une démarche de recherche qui met l’accent sur ce que le travail social « peut faire » et non ce qu’il « veut dire » – pour reprendre les termes de la controverse entre Austin et Bourdieu. Dans chacun de ces textes, l’examen se fixe sur l’effet effectivement produit par les actes posés – le résultat du service rendu – et non sur l’effet recherché, prévu ou annoncé par eux. Non pas sur ce que « visent », ce que veulent ou ce que disent les travailleurs sociaux (ou les parents) de leur travail mais sur ce qu’ils « font », et plus particulièrement avec du langage, verbal et non verbal (gestes, attitudes, expressions), quand ils entrent en contact avec leurs publics.

5Afin d’explorer avec rigueur ces façons de faire, de montrer comment « cela se passe », ces recherches présentent plusieurs points communs. Leur unité d’analyse est la même : des interactions sociales (échanges entre SDF et maraudeurs, entre parents et enfants, entre enseignants et enfants autistes) ; elles sont ici asymétriques : il y a bien un dominant et un dominé, comme du reste dans la majorité des relations d’apprentissage ou de soins. Une méthodologie très similaire : l’observation rapprochée et l’enregistrement (audio ou video) de ces échanges in situ, méthode que l’on qualifie généralement de micro analytique, et qui se caractérise souvent, surtout lorsqu’elle se réclame de l’éthnométhodologie, par la minutie et la systématicité des analyses. La visée théorique qui organise cette démarche d’enquête empirique repose enfin sur une même interrogation, qui joue un rôle aussi central que le prisme de la domination : que « fait » ou que « fabrique », dans ces situations, le langage « en acte » et non que « dit » ou que « désigne-t-il » ? Si on transpose cette démarche à la question qui nous occupe ici (celle soulevée dans l’appel à communication) on pourrait dire que ce que « fait » cette perspective, souvent qualifiée de « pragmatique », à la « centralité » du prisme de la domination est moins de mettre celui-cien question que de déplacer la question de recherche que l’on cherche à traiter. 

6Terminons par un autre argument en faveur de la pertinence des textes qui suivent. Contrairement aux réserves souvent entendues à propos de ce type de recherche, les questions sociologiques explorées à l’aide de ces interactions langagières n’ont rien de lilliputien ni de trivial. La taille souvent réduite de l’échantillon prélevé (une formule, une séquence, un bout de dialogue) ne doit pas induire en erreur : il s’agit le plus souvent de questions essentielles auxquelles tout travail social est, peu ou prou, confronté et que ce type de recherche peut contribuer à éclairer. 

7Ainsi en est-il du caractère « problématique » d’une offre d’assistance lorsque la demande est inexistante ou du moins inexprimée, cas examiné par Chloé Mondémé à propos des tournées des maraudeurs. La banalité de la locution d’adresse routinière qu’ils ont coutume d’employer « ça va ? » et les réponses qu’elle déclenche ne doivent pas masquer l’importance de l’enjeu. Jusqu’où, auprès de qui, avec quelles précautions d’usage et quelles réserves le Samu social peut-il proposer assistance à des personnes sans abri qui, le plus souvent, ne lui demandent rien ? Comment s’y prennent, concrètement, les maraudeurs pour engager dans ces conditions une relation de service utile et néanmoins respectueuse ? Comment intervenir sans risquer l’intrusion ?

8Second exemple. Aucune institution sociale, qu’elle soit à vocation préventive, éducative, curative ou thérapeutique, qu’elle fonctionne en milieu fermé ou en milieu ouvert, n’échappe à l’obligation d’organiser la vie collective au quotidien, avec ses règles, ses routines et ses rituels. L’ordre social qui en résulte peut s’analyser comme le fruit d’une construction sociale permanente qui mêle aspects moraux et éducatifs. Les observations menées en milieu familial, institution choisie par Natalia La Valle, doctorante en sciences du langage, pour mener son enquête sur les pratiques de coordination de l’action, peuvent aisément être transposées ailleurs. La « co-production d’un monde-temps partagé » n’est pas une contrainte réservée à la vie domestique, pas plus que ces « négociations » relatives au caractère plus ou moins recevable ou perturbateur des sollicitations formulées par les enfants, auscultées ici à la loupe. Tout éducateur s’y retrouvera.

9Le « faire » du langage, son « pouvoir d’action » est si banal qu’il passe inaperçu. Sauf quand il tombe en panne, comme chez les enfants autistes privés de cette faculté très ordinaire, celle de pouvoir entrer en communication avec autrui. Comment leur parler ? Comment les comprendre ? Comment leur apprendre à communiquer ? L’analyse critique que nous propose Delphine Guedj, d’une méthode pédagogique très en vogue au Québec aujourd’hui (TEACCH), qui réduit le langage à un usage purement opératoire, ritualisé et figé, destiné à modeler des tâches et à induire des comportements, souligne les dérives d’une technique éducative behavioriste. Mieux qu’un plaidoyer théorique, ce cas limite éclaire d’une lumière particulièrement crue ce que la communication humaine « normale » doit à l’usage performatif du langage naturel.

Pour citer cet article

Anni Borzeix, « Discussion », paru dans Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance, Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009, Les ateliers, L'acte éducatif approché par les échanges langagiers, Discussion, mis en ligne le 01 octobre 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/actedusoin/index.html?id=567.


Auteurs

Anni Borzeix

Directrice de recherche CNRS, Centre de Recherche en Gestion – CRG, Ecole Polytechnique Paris