Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance |  Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009 |  Plénière 3 : Les pratiques éducatives en urgence sociale 

Edouard Gardella  : 

Au rythme de l’accompagnement. L’expérience éthique du travail de rue dans l’urgence sociale

Résumé

Travailler sur la relation d’assistance consiste à en caractériser la forme, en expliquer l’émergence et le maintien, et en expliciter les conséquences. La relation d’assistance se caractérise, depuis les années 1990, par le thème de l’« accompagnement ». Dans une perspective pragmatique, comprendre cette forme relationnelle passe par prendre au sérieux la façon dont les travailleurs sociaux l’expérimentent et l’évaluent ; ce qui revient à enquêter sur l’éthique de l’accompagnement. A partir du terrain de l’urgence sociale, et en développant le cas d’une situation catégorisée par les travailleurs sociaux comme de la « voierie sociale », il est possible de mettre au centre de l’accompagnement la notion temporelle de rythme comme garantie de sa dimension éthique. Le travail sur l’accompagnement permet ainsi d’esquisser quelques pistes pour une plus grande prise en compte du rapport au temps dans la relation d’assistance.

Index

Mots-clés : accompagnement , éthique, sociologie du temps, travail de rue, urgence sociale

Plan

Texte intégral

La sociologie de la pauvreté définit son objet, depuis les travaux de G. Simmel et ceux de S. Paugam en France, en termes relationnels : les « pauvres », sociologiquement parlant, ne constituent pas un groupe qu’il faudrait délimiter par un mode de vie spécifique ou un seuil financier, mais résultent de la définition qu’en donnent les acteurs qui cherchent à les assister1. Le pauvre est celui qui est assisté, ou qui devrait l’être selon les critères reconnus comme légitimes dans une société à une époque donnée. La sociologie de la pauvreté se donne donc comme objet la relation d’assistance. Ses enjeux théoriques portent sur la caractérisation de cette relation selon les contextes, la recherche des variables qui expliquent sa forme et ses évolutions, et l’explicitation des conséquences qu’elle peut avoir, sur les personnes assistées (en termes d’efficacité ou d’assignation identitaire et statutaire) mais également à un niveau macrosocial (fonction que remplissent les politiques sociales, vues comme interdépendantes avec d’autres sphères d’activité)2.

La relation d’assistance (ou relation d’aide) a connu d’importantes mutations depuis les années 1980. Elle est passée du « schéma de la réparation » au « modèle de l’accompagnement »3. Le « schéma de la réparation » s’inscrit dans le cadre d’une société de l’intégration et de la prise en charge collective des risques individuels (vieillesse, maladie, chômage), appuyé sur le paradigme éducatif et pédagogique (l’inadaptation est un retard à combler), et projeté sur le long terme ; le « modèle de l’accompagnement » prend sens dans le duo exclusion/insertion (le risque de perte du lien social), s’appuie sur le paradigme de l’aide à la relation (ce n’est plus tant le bénéficiaire et sa progression qui est visé, que le maintien d’un contact), et s’inscrit dans le court terme. « Attention, écoute, souci, prise en compte, veille : un vocabulaire de la présence et de l’accompagnement se substitue peu à peu à celui de l’éducation et de l’aliénation4 ». Cette évolution se solidifie dans de « nouvelles règles du social5 », règles à la fois juridiques (dépendantes des politiques sociales), déontologiques (relevant de logiques de professionnalisation) et partagées en pratique par les divers intervenants sociaux, où « accompagner » va de pair avec « se rapprocher », « personnaliser », « reconnaître », « activer » et « responsabiliser ».

Cette transformation de la forme prise par la relation d’assistance est associée à une nouvelle définition de la question sociale6 : après avoir été qualifiée en termes d’inégalités, de rapports de production et de lutte des classes, elle a été catégorisée en termes de « souffrance », en particulier de « souffrance psychique »7 amenant le déploiement d’une « raison humanitaire »8. Une nouvelle « économie morale9 » émerge alors, caractérisée dans les années 1990 par un « moment compassionnel », où le « pathos devient un ressort du discours et même de l’action politiques », strate à laquelle s’ajoute dans les années 2000 un moment « sécuritaire »10. Les évolutions de la relation d’assistance ne sont pas séparables, dans l’analyse, des enjeux moraux qu’elle porte, une façon de les apprécier scientifiquement étant de mener « une ethnographie des économies morales11 ».

Le terrain de l’urgence sociale est à ces égards un site d’observation privilégié. Institutionnalisée au cours des années 1990 (loi de lutte contre les exclusions de 1998), elle s’est organisée autour de principes et de dispositifs qui apparaissent comme typiques de cette nouvelle forme d’assistance : le principe de l’« aller vers » est mis en œuvre à travers les dispositifs de proximité que sont les « équipes mobiles » (appelées « SAMU social » dans chaque département), qui vont « à la rencontre » des personnes « désocialisées » et « en détresse », et qui sont articulées à des dispositifs de court terme (les centres d’hébergement d’urgence) ; le modèle de l’accompagnement y est explicitement revendiqué par nombre d’acteurs comme relation d’aide visant une « mise en confiance », même si les divers opérateurs de l’action publique la mettent en œuvre dans des styles différents12 ; enfin, nombre de discours critiques y voient, derrière les apparences d’une assistance, une façon déguisée de « nettoyer » les rues de leurs pauvres, de les cacher et de remplir ainsi une fonction sécuritaire de contrôle social.13 L’urgence sociale pourrait bien correspondre en plein au double moment « compassionnel » et « sécuritaire » caractéristique de l’économie morale des deux dernières décennies.

L’enjeu est donc, à partir d’un travail ethnographique, de donner une place à l’évaluation morale dans l’analyse de la relation d’assistance. Mais le problème provient de la façon de catégoriser cette évaluation morale. Qui qualifie telle relation d’assistance de « compassionnelle » ? De « sécuritaire » ? Dans la perspective d’abord descriptive et compréhensive qui est prise ici, il s’agit de prendre au sérieux la façon dont les acteurs engagés dans la relation d’assistance l’expérimentent et la jugent, normativement, et de rechercher les raisons et les conditions de possibilité de cette évaluation. L’enquête pragmatique porte ainsi une grande attention à la réflexivité et au jugement moral des acteurs, condition sine qua non pour comprendre positivement le sens qu’ils donnent à ce qu’ils font14. Autrement dit, l’enquête sur l’éthique de l’accompagnement s’appuie sur l’expérience des acteurs, sur leurs façons d’agir et de juger au cours des épreuves qu’ils traversent.  

Caractériser la forme morale de l’« accompagnement » passe par répondre aux deux questions suivantes : « selon quels critères les acteurs accomplissent et jugent comme “bon” leur travail de rue ? » ; « quelles sont les conditions sociales de possibilité d’une pratique jugée comme “bonne” ? ». L’enquête a commencé par des observations et des entretiens de tournées régulières au Samusocial de Paris, ce qui a permis de finement décrire un « code du maraudeur »15 à partir des tensions que ceux-ci rencontrent dans leur activité quotidienne. Mais c’est l’observation d’un « événement diagnostic » (S. Falk Moore)16, qui a permis de prendre conscience, par contraste, de l’importance de la dimension temporelle, et en particulier de la notion de « rythme », dans l’éthique de l’accompagnement. C’est un conflit entre « régimes de temporalités »17, entre temps des pouvoirs publics et temps des travailleurs sociaux, qui a mis en évidence la centralité de la dimension indéterminée du temps dans l’éthique de l’accompagnement. À partir de cette étude de cas, il nous semble possible de dire que l’analyse de la relation d’assistance gagnerait à porter plus attention aux diverses temporalités qui y sont engagées18.

Un « événement diagnostic » : la mission sur les Quais d’Austerlitz

Début mai 2008. Je commence mes observations dans une association qui effectue un travail de rue sur deux arrondissements du sud-est parisien. Le choix de ce terrain se justifie dans une perspective comparative : après avoir observé plusieurs tournées au Samusocial de Paris, emblème de l’urgence sociale et caractérisé notamment par le don de biens humanitaires et l’absence d’interconnaissance entre aidants et aidés, je désire conduire mon travail ethnographique dans une association respectée dans le monde de l’urgence sociale en tant qu’elle valorise la rencontre interpersonnelle, effectuée « les mains nues », c’est-à-dire sans rien donner aux personnes, si ce n’est la possibilité de discuter. Le responsable de l’équipe de rue aime ainsi à se présenter aux autres associations en ces termes : « vous, vous donnez à manger, nous on discute ».

Mais, depuis un mois environ, l’équipe de rue est pressée pour intervenir sur un site qualifié de « prioritaire » et « sensible » par les pouvoirs publics (la Préfecture de police, la Préfecture de Paris et la Mairie de Paris). Début avril, le responsable de l’équipe de rue est convoqué à une réunion avec la responsable DDASS (Direction départementale des affaires sanitaires et sociales) de l’urgence sociale, le Préfet et les directeurs chargés de l’urgence sociale de la Ville de Paris, la DPP (Direction de la Prévention et de la Protection) et la Mairie d’arrondissement concernée. L’objet de la réunion est de fixer une date butoir pour expulser les personnes installées avec des tentes et des baraquements sur une partie des Quais de Seine, les Quais d’Austerlitz. À la réunion se trouvent aussi deux associations, totalement financées par l’État et habituées à accepter ce type de missions « sensibles », apparues surtout depuis l’été 2006 et la distribution des tentes par Médecins du monde. Les membres des services administratifs des pouvoirs publics discutent entre eux, sans trop consulter les associatifs. Ils ont des photos et des plans, pour distinguer entre territoires de l’État, territoires de la Ville et territoires de la brigade fluviale. Selon le responsable de l’équipe de rue, et comme le confirme un entretien réalisé avec une conseillère de la Mairie de Paris de l’époque, certains conseillers municipaux « cherchent la faille », pour réussir à expulser légalement les personnes installées. Le préfet aurait dit, toujours selon le responsable de l’équipe de rue : « bon, la police, vous pouvez nous faire un rapport, non ? Il y a bien un problème de bruit, non ? Et puis le service hygiène, vous pouvez nous faire un rapport, il y a bien un problème d’hygiène ? Parce qu’il faut bien convaincre le procureur de la légalité de l’avis d’expulsion… ». Mais le représentant de la police répond : « Non, il n’y a aucun problème, ils ne foutent pas le désordre, il n’y a pas de plaintes de riverains ». Ils regardent la photo, et un conseiller municipal remarque : « on peut quand même dire qu’ils empiètent sur la piste cyclable ? C’est un moyen de les expulser ! ». Mais non, d’après le conseiller juridique, ce motif n’est pas suffisant pour une expulsion. Y a-t-il alors un problème de santé publique ? Le responsable du service hygiène répond que tout est propre. Selon le responsable de l’équipe de rue, ils ont voulu faire la même chose qu’à Bagnolet (quartier du Nord-Est de Paris), où un problème de santé publique avait été invoqué pour expulser un campement de « Roms », autant pour le bien des personnes que pour l’hygiène environnante.  

L’une des deux associations convoquées accepte la mission confiée, en raison de la localisation du site « prioritaire » sur son territoire de tournée. Cette mission consiste à aller proposer des « solutions d’hébergement » en priorité et en urgence aux nombreuses personnes qui se sont progressivement installées sur les Quais d’Austerlitz depuis quelques mois, voire pour certaines depuis plusieurs années. Le responsable de l’équipe de rue tente d’expliquer aux acteurs administratifs que son association suit certaines de ces personnes depuis plusieurs mois, voire parfois plus, et qu’ils ont fait un travail du lien avec elles. Dans ce travail, l’hébergement n’est pas une fin en soi : ils ont travaillé sur l’hygiène, l’estime de soi, la mobilisation de soi. Et si ces personnes doivent partir, peut-être qu’elles vont aller ailleurs, que l’équipe ne va pas les retrouver, ou alors seulement six mois plus tard. Ils auront alors perdu du temps, de l’argent, de la mobilisation… Et du lien : tout le temps qu’ils auront mis pour créer ce lien, pour que les personnes acceptent d’aller voir la solution présentée, tout ce qui prend du temps, risque d’être perdu. Il propose alors aux pouvoirs publics de faire ces propositions d’hébergement pour l’ensemble de sa zone de tournée. Il lui semble injuste de proposer des hébergements à des personnes qu’ils connaissent pour certaines depuis à peine quelques jours, alors qu’ils cherchent des solutions d’hébergement pour d’autres personnes de l’arrondissement depuis plusieurs années. La Préfecture répond que les Quais sont prioritaires, les autres personnes de l’arrondissement passeront après.

Ces Quais sont situés en face du site d’une future Maison du Design (site sur lequel plus aucune installation nouvelle n’a été acceptée par les forces de l’ordre depuis le projet de construction), et surtout, sur des Quais où doit avoir lieu « Paris Plages » à partir du mois de juillet19. De plus, pensent les maraudeurs, et comme le confirme le même entretien avec une ex-conseillère à la Mairie de Paris (partie après les élections de 2008), il y a aussi une raison touristique, d’ordre « paysager » : quand les bateaux-mouches passent, les tentes ne seraient pas assez esthétiques. L’image de la ville de Paris, selon les élus, pourrait ainsi en pâtir.

La Préfecture mandate ainsi l’équipe de rue pour aller faire un « diagnostic social » avec les diverses personnes installées : aller les voir, leur demander précisément le type d’hébergement qu’elles souhaitent (hôtel, chambre individuelle, place en collectivité), les faire participer à la proposition. L’équipe de rue doit alors lister les diagnostics et les besoins, en remettre une copie au sous-préfet de police et une copie à la responsable de l’urgence sociale de la DDASS. Celle-ci se charge alors de travailler sur les possibilités qui existent dans les divers centres d’hébergement et autres hôtels sociaux, et doit en informer les maraudeurs, qui à leur tour, doivent transmettre la proposition aux personnes sans-abri. Celles-ci, si elles sont convaincues, peuvent être accompagnées par les maraudeurs pour visiter l’hébergement proposé. Mais elles peuvent aussi refuser. Avant que la chargée de l’urgence sociale de la DDASS ne commence ses investigations dans les places existantes, l’équipe de rue doit établir la liste de toutes les personnes présentes sur les Quais.

Lors d’une tournée que j’ai faite avec l’association, nous avons rencontré des situations très différentes : entre de nombreuses installations s’étalant sur plusieurs centaines de mètres, il y a plusieurs tentes de Roumains, qui devaient rentrer en Roumanie le lendemain via l’ANAEM (Agence nationale de l’accueil des étrangers et des migrations) ; un couple de jeunes de 18-20 ans, sous tente, sans aucun suivi social, mais étant domiciliés, selon le 115, chez leurs parents ; deux hommes âgés de plus de 50 ans, originaires du Maghreb installés depuis des mois sur les Quais, qui ont petit à petit construit une armature de maison en bois, avec des pièces séparées par des tissus ; des hommes depuis des années à la rue, l’un lisant, tranquillement allongé sous un tunnel, l’autre alcoolisé, au bord de la dépression, cherchant à toute force à se confier aux maraudeurs ; un autre, ancien collègue chez EDF d’un des maraudeurs une dizaine d’années auparavant qui, suite à la rupture avec sa femme, a « dégringolé les étages » pour se retrouver à la rue.

Au moment de sa mise en œuvre, le protocole de la prise en charge provoque une tension entre les maraudeurs et les responsables administratifs. Selon les maraudeurs, habitués à effectuer un « accompagnement » individualisé, il faut prendre en compte l’extrême diversité des situations et trouver des réponses « au cas par cas ». Mais ils se heurtent à une autre logique, administrative, qui raisonne en nombre de personnes à placer et donc en nombre de places à trouver. La responsable de l’urgence sociale de la DDASS attend l’ensemble des dossiers pour commencer à travailler. Or, au début du mois de mai, l’équipe de rue a fait remonter la liste, en faisant rapidement les dossiers, la Préfecture ayant imposé une date limite : au 30 mai, les Quais auront dû être libérés, sous peine de déplacement par les forces de la BAPSA (Brigade d’assistance aux personnes sans-abri). Il faut donc que l’association ait pu proposer des solutions aux diverses personnes présentes avant cette date butoir. Pour ces solutions, l’association dépend cependant du travail d’investigation de la DDASS.

Cette situation critique est rendue encore plus tendue par les remontées que les maraudeurs recueillent auprès des personnes installées sur les Quais. « Ouais, c’est ça, avec vous, c’est que du vent. Vous devez nous trouver des places, mais vous n’avez toujours rien ! ». Certains, las d’attendre, sont partis, et leur suivi par l’association, qui avait pu être commencé quelques mois auparavant, est brisé. Rupture que les maraudeurs vivent comme un échec, et qu’ils attribuent aux conditions de la situation de crise. D’un côté, ils doivent aller demander les solutions d’hébergement souhaitées par les personnes, et en même temps, ils ne peuvent rien leur proposer en retour, tant que la DDASS n’a pas commencé son travail. Or, les personnes installées sur les Quais voient passer régulièrement des personnes de la BAPSA et des forces de l’ordre, voire des chargés de mission de la Mairie de Paris, leur notifiant qu’il leur faudra bientôt quitter les lieux et leur assurant que l’association leur aura trouvé d’ici là des solutions. Ce qui rend extrêmement nerveux les maraudeurs, se sentant à la fois impuissants, pressés par le temps et totalement instrumentalisés.

Le 21 mai, la responsable urgence sociale de la DDASS appelle le local de l’associationpour avoir des informations sur les dossiers que l’un des maraudeurs lui avait envoyés concernant deux personnes présentes sur les Quais d’Austerlitz. Ce sont deux cas compliqués à placer en hébergement : un homme malade pour qui il faut un centre adapté pour brancher un appareil dont il a besoin, et un ancien chercheur tombé à la rue, pour qui il faudrait une maison-relais. Elle explique alors au responsable de l’équipe de rue qu’elle vient seulement de commencer à chercher les solutions. Auparavant, elle devait assurer la fermeture d’un autre grand centre de places, ouvert pour l’hiver, le Fort de Nogent, géré par l’Armée du Salut, afin d’éviter que les personnes qui s’y trouvaient ne se retrouvent à la rue. Mais la situation est tendue : en principe, l’expulsion est prévue pour le 30 mai.

Les places sont difficiles à trouver. Aucune solution « prioritaire » n’est véritablement établie pour les personnes présentes sur les quais. Aux diverses réunions avec la Préfecture, la Mairie refuse de signer l’autorisation d’expulsion, dont la date est repoussée sans cesse, au motif que la Préfecture et la DDASS doivent auparavant avoir proposé de véritables solutions à toutes les personnes présentes. Mais la Préfecture rétorque qu’il y a d’ores et déjà des places disponibles. La Mairie propose quant à elle la mise à disposition de locaux accessibles en priorité, dans un immeuble, à condition que l’État en finance le fonctionnement (en logistique, comme en personnel). La Préfecture refuse, prétextant un manque de fonds, préférant trouver des places dans « l’existant ». Mais, selon le responsable de l’équipe de rue, ces places existantes n’ont aucun statut prioritaire, elles ne sont pas réservées pour les personnes du Quai d’Austerlitz. Pour obtenir ces places (en stabilisation), il leur faut suivre les procédures habituelles, avec un dossier, qui passe par une commission interne à l’association gestionnaire du centre, et dont le résultat peut prendre plusieurs semaines.

La date d’expulsion est ainsi repoussée, les maraudeurs retournant sur les Quais régulièrement pendant cette période. Certaines personnes installées continuent à se plaindre des promesses non tenues et de la pression mise par les forces de l’ordre qui passent les informer de la date d’expulsion20. Le couple de jeunes essaye de s’installer « en face », de l’autre côté du pont, pour « être plus tranquilles ». Ils nous racontent, lors d’une tournée, qu’ils se sont fait expulser quelques heures après avoir monté la tente. Le jeune homme commence à se plaindre du « racisme des flics, tout ça parce qu’il a des dreadlocks ». Le maraudeur leur rappelle : « je vous l’avais dit de ne pas aller en face. Il y a un projet de Maison du Design, ils ne tolèrent plus aucune nouvelle installation. Il vaut mieux pour vous rester ici jusqu’au bout. En principe, ils se sont engagés à trouver des solutions pour tout le monde, donc vous avez intérêt à rester ici ».

Début juillet, les personnes ont toutes eu une proposition d’hébergement. Certaines ont accepté, d’autres sont parties, d’autres sont restées jusqu’à l’expulsion elle-même, n’ayant pas été satisfaites des solutions proposées. Le responsable de l’équipe de rue m’a informé qu’aucun incident n’avait eu lieu, les forces de l’ordre ont juste eu à venir pour que les personnes restantes se déplacent, malgré les menaces de certaines de se jeter à la Seine.

Espèces d’espaces et préservation de l’autonomie de l’activité

L’association valorise l’accompagnement comme relation pour aider les personnes qui se retrouvent à la rue. Cette « mission » a au contraire été vécue comme une instrumentalisation par les pouvoirs publics de leur savoir-faire, tout en ne leur permettant pas de l’exercer dans les conditions requises. Les maraudeurs jugent qu’ils n’ont pas fait d’accompagnement dans cette situation. Cette « mission » a donc valeur d’expérimentation naturelle, révélant par contraste certaines caractéristiques et conditions de l’accompagnement. Comment rendre compte des variations observables dans la relation d’assistance proposée ? Quels sont les processus qui peuvent expliquer que la relation d’assistance ne soit plus considérée comme éthique par ceux qui la pratiquent ?

Dans une perspective fonctionnaliste classique, à un niveau macrosociologique, le traitement de la pauvreté varie en fonction des cycles économiques21. La fonction principale de l’assistance est la régulation des pauvres. Mais cette régulation change de forme selon les cycles économiques : en période de croissance, l’assistance (l’accès aux allocations sociales) se fait restrictive, et l’ordre social est régulé par la mise au travail ; en période de crise et de chômage persistant, l’assistance se fait plus large, visant ainsi à réguler les pauvres pour éviter un conflit trop radical. C’est ce que les auteurs appellent « l’objectif de “réintégration” politique des contestataires »22. D’autres travaux ont mis en évidence des déterminants de la relation d’assistance du côté des personnes assistées : « la combinaison des deux facteurs “valeur sur le marché de l’emploi” et “intensité des liens sociaux” permet d’expliquer le type d’intervention dont les “pauvres” font l’objet23 ». La typologie de la « fragilité », de la « dépendance » et de la « rupture », rendant compte d’un processus d’éloignement progressif du marché de l’emploi, s’explique en fonction de la décroissance de la valeur sur ce marché concomitante à la baisse d’intensité des liens sociaux (voisinage, famille)24. Ces déterminants structurels constituent des variables explicatives de la forme que peut prendre à un moment donné la relation d’assistance, d’un côté ou de l’autre. Notre propos est alors d’inférer de la situation décrite ci-dessus d’autres « variables », ou si on préfère d’autres « conditions », qui influent sur la forme prise par la relation d’assistance, entendue autant dans sa dimension matérielle (quelle aide est proposée et fournie aux personnes ? Selon quelles modalités ?) que dans sa dimension éthique (quel jugement portent les intervenants sur l’aide qu’ils proposent ?).

Étant données l’échelle temporelle (deux mois) et la nature non juridique et localisée des variations observées, d’autres types de variables jouent ici. La réduction de l’horizon temporel semble déterminante pour comprendre l’évaluation morale de cette situation : l’aide apportée a été faite sans prendre le temps de bien considérer la spécificité de chaque personne et de lui rechercher des solutions adaptées. Cette réduction de l’horizon temporel, quant à elle, s’explique par deux autres variables : l’« espèce d’espace »25 et l’imposition des intérêts des élus politiques sur les enjeux de la relation d’assistance. On pourrait appeler cette situation de crise « la fabrique urbaine de l’urgence sociale », tant la situation d’urgence n’est pas celle des sans-abri (aucun danger sanitaire n’est avéré), mais bien celle des responsables administratifs et politiques (Préfecture et Mairie de Paris) qui sont engagés dans la résolution d’un problème de gestion d’espaces publics.

Les trois variables sont très clairement reliées dans ce cas précis : un espace devient « principal » en raison d’un projet municipal touristique, appuyé lui-même sur une exigence d’ordonnancement esthétique ; les acteurs publics s’immiscent alors dans le travail du lien qui se construisait petit à petit sur cet espace entre les maraudeurs et les sans-abri ; la relation d’aide voit dès lors son horizon temporel brusquement réduit ; les intervenants sociaux estiment alors faire du « nettoyage social ». Dans l’immédiat, la solution proposée n’est cependant pas un déplacement forcé, mais la mobilisation prioritaire de places d’hébergement disponibles dans le parc existant. C’est ainsi que se fabrique une forme de relation d’aide contrainte, au sens où les acteurs font l’expérience d’une imposition de règles et d’objectifs qu’ils estiment hétérogènes à leur activité ; ils expérimentent l’hétéronomie. À partir de cette situation de crise, on peut donc dégager deux conditions de possibilité d’un accompagnement dans la rue expérimenté comme éthique : l’espace public de travail doit être considéré comme « marginal » ou « transitionnel » ; les organisations associatives doivent être en capacité d’exercer, ou de défendre quand elle est remise en cause, l’autonomie de leur activité. La dimension temporelle de l’activité a ici le statut de variable dépendante des deux autres variables.

La qualification des types d’espaces

La réduction contrainte de l’horizon temporel de la maraude, dans cette situation critique, dépend de la nouvelle qualification de l’espace des Quais d’Austerlitz ; autrement dit, des « dynamiques socio-spatiales »26. Pendant des mois, voire des années, ces Quais ont été la scène d’une action de maraude continue, sans finalité précise autre qu’accompagner les personnes. Mais le projet de « Paris Plages », s’étendant progressivement à un nombre de plus en plus important de lieux sur les bords de Seine, a transformé cet espace en « espace principal » : « Les espaces principaux correspondent à tout espace qui dans une communauté est utilisé à des fins résidentielles, de loisirs ou de circulation par les citoyens domiciliés, commerciales ou financières par les entrepreneurs et symboliques par les hommes politiques et leurs agents27 ». Dans le cas analysé ici, la valeur de l’espace devient « principale » en raison d’un investissement à la fois symbolique par les autorités politiques et de loisirs par les citoyens.

L’action de maraude, tout à coup insérée dans un espace principal, devient une relation d’aide contrainte. Cette variation n’est pas visible dans le droit social, mais elle est bien effective. Elle est explicitement corrélée par les acteurs à des types d’espaces. Les modalités de la prise en charge apparaissent ainsi clairement indexées aux fluctuations des politiques urbaines. On retrouve ici une problématique classique de la prise en charge des sans-abri : la gestion des espaces publics, qui procède par renvoi des personnes SDF d’un lieu à un autre dans un contexte légal de dépénalisation des délits de mendicité et de vagabondage (juillet 1992). Le « jeu du ping-pong »28 ou « la mise en circulation »29 sont des façons de caractériser le mode répressif qui a cours. Le jeu du ping-pong insiste sur les renvois de responsabilité d’un acteur à un autre, et en particulier, d’une municipalité à une autre (processus également bien connu sous le terme anglais du « NIMBY », pour « Not in my back yard »). Il désigne un processus récurrent dans l’histoire. En revanche, la mise en circulation met l’accent sur la définition administrative et interactionnelle pertinente du problème, qui renvoie non plus à un problème de morale individuelle (contrairement à l’époque de la pénalisation) mais à un problème d’organisation de la circulation dans les espaces publics, autrement dit par la mise en œuvre localisée du « droit de passage »30 : l’installation dans la rue constitue une infraction à ce droit de passage et, en cela, elle est sanctionnée par une mise en circulation. Celle-ci se fait par les forces de l’ordre, localement, après la plainte d’un commerçant, d’un habitant, ou par leur propre jugement en situation, et s’effectue souvent par un simple déplacement, local, temporaire, de la personne.

Ces éléments d’analyse montrent l’importance de la maîtrise des espaces urbains dans l’exercice de la relation d’assistance, et pointent une vulnérabilité structurelle générale des acteurs de l’assistance auprès des SDF, dont la maraude n’est qu’un cas extrême. Ceux-ci sont rarement propriétaires des espaces dans lesquels ils agissent (les hébergements et les accueils de jour sont presque tous des locations ou des mises à disposition temporaires d’immeubles, de terrains ou de locaux). Les acteurs associatifs peuvent ainsi très difficilement résister à un projet urbain qui implique le déplacement, voire la fermeture, de leur structure31. L’accès à la ressource spatiale est ainsi un processus clef dans la préservation d’une relation d’assistance considérée comme éthique par les intervenants de l’urgence sociale.

Pouvoir préserver l’autonomie de l’accompagnement

L’association suivait déjà les personnes installées sur les Quais, et c’est cette relation qui a été modifiée par la nouvelle qualification de l’espace d’intervention. L’infléchissement de l’accompagnement vers une relation d’aide contrainte interroge alors la capacité de résistance de l’association. Pour quelles raisons les acteurs associatifs, aux divers niveaux hiérarchiques, ont-ils consenti à obéir à la demande des pouvoirs publics ?

Au niveau des travailleurs de rue, voilà comment le responsable de l’équipe de rue perçoit la commande :

« Ca fait partie de l’école de la rue. Au début, tu te dis : « c’est le sommet qui nous demande de faire des trucs, tu te dis : c’est génial ! On va pouvoir venir leur [aux personnes à la rue] faire des propositions ! ». T’es pas en train de calculer, tu sais pas leurs contraintes à eux [DDASS]. Par exemple, je savais pas qu’ils étaient en train de traiter Nogent pour éviter que d’autres gens aillent dans la rue. Tu te dis : t’es en face de ton décideur, il te dit : va faire le boulot, j’apporte la réponse. Et toi, t’as jamais travaillé avec eux, c’était, avant, de l’artisanat, tu avançais petit à petit, tu vis les échecs, tu les analyses, tu avances… Et d’un coup, tu brûles les étapes de l’hébergement. Eux, c’est l’industrie toute puissante ; je me dis que c’est une occasion en or, il faut saisir cette chance, peut-être que ça va pas durer ; alors que toi, tu traînes dans ton coin. Comme si le Pape… Et en fait… Maintenant, on sait que ça a cassé quelque chose dans notre travail. La prochaine fois, c’est à nous d’être vigilant, on dira qu’on travaille pas comme ça. Par contre, si vous nous donnez les solutions en main, là on accepte. Mais l’inverse, non. Ils peuvent être animés de bonne volonté, mais eux aussi, ils ont des urgences, donc on peut descendre dans la pile des priorités. On est averti de ce milieu-là, c’est pas ce qu’on imaginait. Là, les équipes s’énervent, on a perdu du lien. Je leur dis : on atteint la sagesse en se cassant la gueule plusieurs fois. On a appris, c’est une manière de prendre du recul, de tempérer ses émotions, de « calmer sa joie », comme on dit ».

La situation de crise correspond pour les travailleurs de rue à la substitution de l’horizon temporel indéterminé par une plus grande capacité d’action (le stock de places à proposer augmente soudainement). On voit bien ici que les maraudeurs ne vivent pas cette mission strictement dans les termes d’une répression (même s’ils parlent volontiers de « voierie sociale »), mais plutôt en termes d’instrumentalisation. Ce qui leur a posé problème dans ce cas précis, c’est bien l’inorganisation des acteurs publics : si les pouvoirs publics avaient réellement libéré des places supplémentaires et prioritaires pour ces personnes, l’accompagnement aurait été bâclé, mais il aurait pu avoir lieu dans des conditions « acceptables ». Ce qui a rendu tendue la relation d’assistance entre maraudeurs et personnes installées sur le quai, c’est le temps mis par les pouvoirs publics pour proposer des solutions d’hébergement à l’association, ce retard étant la conséquence d’un refus par la Préfecture de financer des places prioritaires supplémentaires. Une prise que les maraudeurs auraient pu alors saisir, aurait été de continuer à repousser la date butoir, afin qu’au moins ils aient le temps de proposer plusieurs solutions à chaque personne, que celle-ci ait la possibilité de choisir, élément important dans la perspective de l’accompagnement. Mais le maire ayant seul le pouvoir de signer l’arrêté d’expulsion, face à sa décision, l’association est un acteur sans ressource. Une autre prise aurait été de mener un travail de contestation de l’action soit par la défection (exit), soit par la critique publique (voice)32. La défection aurait pu aggraver la situation, au mieux une autre association effectuant la mission, sans connaître les personnes, au pire aucune association ne faisant ce travail de proposition de solution. Mais elle n’a même pas été envisagée, la hiérarchie ayant accepté la commande publique. La critique publique, elle, a été envisagée par les membres de l’équipe de rue. Par concertation commune, ils y ont cependant renoncé, craignant qu’une confrontation directe avec les pouvoirs publics conduise à une réduction des moyens disponibles et à une aggravation de la situation. Surtout, l’expérience du Canal Saint-Martin et des Enfants de don Quichotte a aussi servi de repoussoir33. L’association avait été, à l’époque, missionnée par la Fnars (Fédération nationale des associations de réinsertion sociale) pour trouver des solutions aux personnes installées sur le Canal. Mais le chaos médiatique, les pressions militantes et les enjeux politiques avaient donné le sentiment aux travailleurs sociaux d’instrumentaliser des personnes fragiles à des fins politiques. Une contestation publique sur les Quais aurait ainsi construit un environnement qui aurait été encore moins propice à un travail de qualité.

Joue donc ici une autre variable : la capacité de préservation de l’autonomie d’une sphère d’activité, au sens d’une détermination par ses membres de ses règles et de ses objectifs. Elle est d’une grande importance stratégique, puisque la qualification d’un type d’espace comme « espace principal » n’a pas un effet mécanique de nettoyage des personnes démunies. Cet effet est observable dans les situations où la résistance à l’imposition n’est pas suffisante pour renverser le rapport de pouvoir. Ce qui ne signifie pas que ce rapport n’est jamais réversible. Mais dans ce cas précis, celui-ci a joué à plein. Les maraudeurs ont bien essayé de le moduler : le responsable de l’équipe de rue essaye de négocier des places adaptées pour chaque situation, les maraudeurs expliquent la situation aux personnes sur les Quais et tentent de leur trouver des solutions avec les services de la DDASS, la date butoir est repoussée plusieurs fois. Mais le processus apparaît irréversible, surtout parce qu’aucune action de contestation de la qualification de l’espace n’a finalement été menée34.

Comment expliquer qu’aucune critique publique n’ait été formulée ? Outre la croyance des maraudeurs qu’ils allaient pouvoir disposer de ressources d’hébergement plus confortables que d’habitude et qu’une critique publique risquait donc d’empirer les choses, se jouent aussi des enjeux d’ordre structurels, au sens qu’ils dépendent d’un autre niveau hiérarchique et d’une autre temporalité que la seule situation critique. Les acteurs de terrain disent avoir peu de poids critique quand ils n’ont pas leur « hiérarchie » avec eux, c’est-à-dire leurs dirigeants associatifs. Et, dans cette situation, c’est bien leur « hiérarchie » qui a demandé aux maraudeurs de remplir la commande des pouvoirs publics. Au niveau des dirigeants associatifs, les motifs invoqués et les enjeux négociés sont en effet d’un autre ordre. Il apparaît au moins deux types d’échanges. Le premier renvoie à l’interconnaissance qui peut exister, dans le monde de l’urgence sociale, entre les dirigeants associatifs et les acteurs publics (élus et administrateurs). Les réseaux des dirigeants associatifs et des acteurs publics peuvent sembler très distincts sur la scène publique de la contestation, mais ils se recoupent aussi par la circulation de certains de leurs membres d’un réseau à un autre. Il arrive ainsi que des acteurs passent d’un poste dans une mairie d’arrondissement ou un service de l’État à un poste à responsabilité dans une association, et vice versa. Ainsi, la présidente, en place à l’époque, de l’association a réussi à faire croître le projet associatif, au cours des années 1990 et 2000, grâce à un réseau personnel dans le monde politique. Elle a accepté un certain nombre de « missions sensibles » de ce type, en échange non seulement de davantage de financements (l’association est financée à 100% par l’État), mais aussi de la possibilité d’expérimenter de nouvelles solutions (cette association est la première à avoir mis en place les hébergements dits de « stabilisation » en 2005, aujourd’hui généralisés dans le système d’hébergement des sans-abri depuis le Parsa35, en janvier 2007). À un niveau plus individuel, la présidente a obtenu un poste dans un cabinet ministériel. On peut donc considérer que cette proximité avec les pouvoirs publics nationaux a favorisé une disposition à la négociation, comprise comme absence de critique publique et prise en charge de « missions sensibles » contre pérennisation et croissance de l’association.

Mais quel est le gain du côté des acteurs politiques ? Autrement dit, pourquoi avoir recours à cette association pour remplir cette mission ? En effet, pour proposer un hébergement dans un court terme, sous menace d’expulsion, la BAPSA aurait très bien pu faire l’affaire. La commande faite à une association reconnue dans le monde de l’urgence n’est sans doute pas due au hasard. D’une part, les acteurs politiques recourent à cette association en leur disant : « vous connaissez bien les personnes, vous avez un savoir-faire, vous pourrez donc mieux leur faire accepter la situation ». On peut d’autre part supposer, avec certains dirigeants de l’association36, que demander à cette association d’accomplir ce genre de mission, procure une forme d’écran pour les pouvoirs publics face aux potentielles critiques médiatiques. Si la BAPSA venait à expulser après proposition d’hébergement des personnes installées depuis longtemps, un battage médiatique, porté par des associations non financées par les pouvoirs publics (comme Médecins du Monde ou les Enfants de Don Quichotte), pourrait ternir l’image de la mairie socialiste, accusée publiquement de cacher les pauvres pour le plaisir des touristes. En revanche, l’image que renvoie cette association constitue une forme de ressource symbolique : la mairie de Paris travaille avec une association reconnue pour son travail auprès des sans-abri du quartier, elle se prémunit ainsi contre de potentielles critiques de « nettoyage touristique ». Elle essaye, comme le disait une chargée de mission de la mairie de l’arrondissement concerné, de « gérer au mieux les intérêts des uns et des autres »37. On peut supposer que le recours à une telle association pour accomplir cette mission vise aussi une forme d’« échange politique »38, comme le théorise A. Pizzorno dans le domaine des relations industrielles : les pouvoirs publics préservent le « consensus », tout en accomplissant une répression aux limites de l’illégalité.

Dans la situation problématique observée, la finalité du travail de maraude se trouve altérée, sans être radicalement différente des maraudes habituelles. Dans le cas des quais d’Austerlitz, il y a conjonction entre déplacement et placement en hébergement. Le cas se situe à l’intersection de processus d’assistance et de répression. En cela, il est proche de ce qu’analyse E. Soutrenon dans les maraudes du Recueil Social agissant dans le réseau du métro parisien39. Reste une différence, qui fait la spécificité du cas : les acteurs de l’État (BAPSA, DDASS, Police) se mobilisent pour trouver une place à ces personnes en priorité, afin d’éviter qu’elles soient strictement déplacées des Quais sans autre solution. C’est en cela qu’on peut véritablement parler de « nettoyage social », puisqu’il s’agit d’un déplacement par recherche accélérée de placement (en hébergement).

Cette situation problématique est tout à fait caractérisable comme « compassionnelle » et « sécuritaire » : face à un projet d’aménagement touristique de l’espace urbain, les acteurs publics se sentent obligés de proposer des solutions à ces personnes en souffrance, avant de recourir à la force publique. Mais on a cherché à montrer, contre une caractérisation critique trop uniforme, à quelles conditions la relation d’assistance entre dans cette économie morale. La réflexivité des acteurs permet de comprendre que ce type de situation prend ce sens de domination uniquement en regard d’autres situations où la relation d’assistance n’est pas vécue sur le mode de la contrainte. Dans une perspective pragmatique, l’action est incertaine et faite d’épreuves40. Ce qui a pour conséquence, dans une perspective de sociologie morale, de porter attention au fait que les situations de domination ne sont pas systématiques mais qu’elles ne prennent sens que par rapport à d’autres situations qui ne sont pas, ou qui sont moins, soumises à la contrainte et à la domination41.

Ce serait donc une erreur de dire que toutes les actions d’aide imposent une domination, servant à maintenir l’ordre dominant. Tout comme il serait faux de qualifier toute action effectuée par une association caritative d’assistance, au sens propre du terme. Enfin, il serait également imprécis de dire : dans le cas habituel, il s’agit d’assistance ; dans la situation problématique, il s’agit de répression. Ces catégories ne collent pas à ce qui est pratiqué, parce qu’elles introduisent une différence radicale entre les deux types d’action, empêchant toute comparaison ; alors que c’est précisément la comparaison par les maraudeurs de ces deux types de situation qui permet d’expliciter les circonstances dans lesquelles une maraude peut être vécue comme « éthique », et une autre comme « instrumentalisée ». Ici, la relation d’aide a subi un processus d’accélération, ce qui l’a largement vidée de sa substance. Ce qui révèle à quel point, dans une perspective compréhensive, la temporalité est une caractéristique importante de la relation d’assistance.

Dans la situation de crise, l’activité de maraude ne vise plus la « mise en confiance », mais elle vise l’information, l’orientation et le placement. La différence ne se voit pas dans une modification de toutes les dimensions de l’intervention : proposer un hébergement, informer, rechercher des solutions, voire passer du temps à discuter sont encore des caractéristiques communes à l’activité en situation problématique ou en situation habituelle. Le changement principal se fait dans la perspective temporelle prise sur ces actions : le temps court, l’imposition d’une durée limitée, ne sont pas propices à la mise en confiance.

Le rythme de la personne aidée comme éthique de l’accompagnement

L’étude de cas montre que trois variables doivent être prises en compte dans l’étude morale de l’urgence sociale comme relation d’assistance : la maîtrise de l’espace d’action, la capacité de préservation de l’autonomie par les acteurs associatifs, et l’horizon temporel sur lequel se fait l’intervention sociale. Dans ce schéma à trois variables, celle qui est dépendante des deux autres est la détermination contrainte de l’horizon temporel.

La modification de l’horizon temporel de l’action d’aide n’est en effet pas la caractéristique spécifique de cette situation problématique. Elle est parfois interne à la relation d’assistance elle-même. Les maraudeurs font état de situations où il faut réagir vite à une demande formulée par l’usager dont la persistance de la motivation est incertaine ; il faut parfois au contraire ne rien brusquer, prendre le temps de discuter, de revenir plus tard, pour ne pas braquer la personne ou la forcer à accepter une solution qui finalement ne lui convient pas et engendre un nouveau sentiment d’échec et de honte. L’horizon temporel peut être de court terme ou de long terme, selon le moment et les interprétations de chacun des protagonistes de la relation d’assistance. Mais le jeu sur l’horizon temporel est ici interne à la dynamique de la relation42. Celle de la situation de crise est une contrainte qui est externe, c’est-à-dire imposée par un acteur tiers qui s’introduit dans la relation, en imposant une menace de recours à la force publique pour débarrasser l’espace. Surtout, sa caractéristique principale est que la modification correspond à un horizon temporel barré, limité, rigide, de surcroît sur un délai extrêmement court. Ce qui n’est pas le cas de la relation d’assistance de maraude en général, dans laquelle l’horizon temporel est indéterminé, indétermination qui constitue précisément une condition de possibilité de la multiplicité des objectifs à poursuivre pour fabriquer la confiance :

« Tu arrives sur un site, tu travailles avec eux, à leur rythme, au cas par cas, tu appelles les structures, mais il n’y a pas d’obligation de trouver une place. Mais quand tu viens avec une feuille et un stylo, et que tu lui dis que le site a été fermé, qu’on a été mandaté par une commission (on leur dit les choses clairement), une commission coordonnée par la DDASS et le Préfet, “on doit venir vous proposer un hébergement qui soit le plus proche possible de votre mode de vie”. Et là, ils se lâchent, ils te disent vraiment ce qu’ils souhaitent : moi je veux ci, moi je veux un hôtel. Tu collectes ces infos, tu remets les propositions à la commission. Et derrière, il y a les flics qui leur mettent la pression en leur disant qu’ils doivent partir. Et les mecs nous disent : “on comprend pas, vous nous dîtes qu’on va avoir un hébergement, et on voit rien venir, à part les flics”. Donc, l’accompagnement classique, où il n’y a pas de promesses, où il y a une rencontre, “je t’ai accompagné vers les hébergements et l’accueil”, on n’est pas pressé, on n’est pas dans l’urgence, pas dans l’obligation de résultat… Mais dès que je viens et que je leur dis “on me demande de venir, je vous apporte une solution”, je ne suis plus dans la logique d’accompagnement, je suis un interlocuteur par rapport à la commission qui récolte des informations et qui doit trouver des solutions. Mais la solution vaut pour un groupe. C’est différent d’un accompagnement individualisé. […] »43

En comprenant cette « mission sensible » à partir de l’expérience qu’en ont les acteurs, on peut en faire, d’un point de vue méthodologique, une expérimentation naturelle, au sens où elle révèle les caractéristiques de l’expérience d’un accompagnement libre (non contraint) et autonome (avec ses règles propres). Le « révélateur », ici, n’est pas un outil extérieur, forgé par le sociologue, mais c’est l’expérience des acteurs elle-même, qui leur permet d’effectuer des comparaisons, des mises en relation, des contrastes. On peut ainsi repérer deux caractéristiques de la relation d’assistance « habituelle », en situation non problématique : d’une part, elle est d’abord une relation d’accompagnement individualisé et même personnalisé, résultat très souvent exposé dans la littérature sur le travail social et l’assistance. D’autre part, elle engage une perspective temporelle spécifique44.

Une condition de l’éthique de cette conception individualisée de l’assistance, c’est en effet qu’elle se fait, le plus possible, au « rythme » de la personne. Il apparaît donc que la condition de possibilité d’une activité de maraude reconnue comme « bonne » par les professionnels de cette association, c’est-à-dire permettant d’accomplir des actes vécus comme adéquats quant aux sentiments moraux du respect et de la dignité, pour ne « pas humilier » les personnes aidées45 et garantir leur consentement éclairé, c’est de pouvoir s’adapter au rythme de la personne. La relation d’aide est une prise en charge de la personne dans toutes ses dimensions, elle doit permettre un travail plus large que la stricte mise en hébergement, donc s’inscrire dans une temporalité différente de la temporalité institutionnelle46. Les maraudeurs s’engagent en personne pour insuffler une nouvelle croyance possible à la personne sans-abri, ils jouent sur le fil entre distance et proximité, ils négocient une forme de reconnaissance réciproque, qui pourra déboucher sur une sortie de rue, une mise en hébergement durable, la décision d’arrêter l’alcool, une acceptation d’aller soigner une plaie qui s’infecte depuis des mois, la décision de revoir des membres de sa famille, ou la conviction assumée et vécue comme un choix de rester pour le moment à la rue. Ils entrent ainsi dans le temps potentiellement infini du care, soumis à une accumulation permanente de micro-charges et de micro-attentions qui peuvent être épuisantes47. Une solution d’apaisement du souci et d’apparente « rationalisation » de l’action d’aide pourrait être d’accorder la priorité à l’hébergement, comme les pousse à le faire leur hiérarchie associative. Le modèle de l’accompagnement, qui s’approche de la « grammaire naturelle », où le don (l’engagement sans espoir de contre partie) est le moteur de la relation, se distingue, dans son évaluation normative, d’une « grammaire réaliste », caractérisée par un calcul à partir des limites de l’action48. La dimension temporelle pourrait alors figurer comme caractéristique de ces grammaires : la grammaire naturelle ne conduit pas à envisager une limite temporelle au lien qui est constitué (amitié, amour, affection), alors que la grammaire réaliste tend à délimiter la perspective temporelle prise sur la relation49. Mais les maraudeurs rechignent à qualifier la finalité de leur action par un principe unique et orienté de façon univoque (« l’insertion » ou « l’autonomie », qui passeraient nécessairement par la priorité accordée à l’hébergement). La qualité éthique du travail de maraude repose in fine sur une pluralité de finalités non hiérarchisées a priori, inscrite dans une temporalité indéterminée, deux dimensions intimement liées dans le modèle de l’accompagnement.

Ces caractéristiques de la pratique sont mobilisées explicitées comme motifs et arguments dans des situations où les professionnels critiquent ce qu’ils perçoivent comme des impositions de registres hétéronomes, gestionnaire ou sécuritaire, comme ce fut le cas lors de la controverse autour de certains engagements inscrits dans la charte « éthique et maraude » que les associations de distribution alimentaire, de maraudes, la Ville de Paris et la Préfecture ont signée le 27 mars 2008. Suite à certaines distributions de repas explicitement discriminatoires vis-à-vis de personnes ne mangeant pas de porc (la « soupe au cochon », distribuée par une association d’obédience Front National), ainsi que suite au développement de distributions d’obédience religieuse vue comme « intégriste » par des conseillers municipaux, certains acteurs associatifs et élus de Paris ont cherché à établir des principes éthiques censés guider les diverses maraudes parisiennes. La rédaction a été réalisée sous la coordination d’un universitaire éthicien et par un comité représentatif des diverses associations, institutions et GIP (Groupement d’Intérêt Public) qui maraudent sur la capitale. L’enjeu est donc d’établir des normes de l’activité de maraude, qui soient reconnues par un maximum d’associations et d’institutions pour donner du poids, ne serait-ce que symbolique, à cette charte. D’où l’importance, pour les associations, que la Mairie de Paris et la Préfecture la signent aussi.

Le processus de rédaction de cette charte souligne l’importance, politique et morale, de l’équilibre à trouver entre « nettoyer la rue » et « fixer la personne à la rue ». La Mairie de Paris, en septembre 2007, au moment où la charte devait être signée, a cherché à infléchir les objectifs de la maraude. En particulier, elle voulait « poser l’objectif de sortie de rue ». Ce qui se comprend dans un contexte où les tentes distribuées par Médecins du Monde parsèment encore les rues de la capitale50 : ne pas poser cet objectif clairement, revient pour certains élus à tolérer cet aménagement de la rue par les tentes et à ainsi donner une mauvaise image de la ville, y compris aux touristes51. Mais les représentants associatifs ont refusé de « poser » cet objectif, par crainte que la formulation ne légitime des actions assimilées à leurs yeux à du travail de « voierie sociale », de « nettoyage de rue », ou de forte incitation à ne plus être dans le quartier. Ils ont négocié et finalement obtenu une forte modalisation de cet objectif de sortie de rue : « L’espace public ne saurait constituer un lieu de vie pérenne dans des conditions dignes et sûres. Respectant le rythme et les souhaits de la personne, l’objectif de sortie de la rue constitue une visée » (page 7 de la charte). Les associations ont ainsi ajouté la formulation « respectant le rythme et les souhaits de la personne »52.

La notion de « rythme » personnel correspond, pour les maraudeurs, à la préservation d’un horizon temporel indéterminé, non seulement condition d’une pluralité de finalités dans la relation d’aide, mais aussi garant d’un véritable consentement. La temporalité de la relation d’aide est ainsi décisive pour comprendre le modèle de l’accompagnement. Ce temps, dans l’éthique du travail de rue, n’est pas un temps chronométrable, un temps géométrique. Malgré la métaphore spatiale que pourrait suggérer la notion d’accompagnement, le temps n’est pas un écart entre un début et une fin prédéfinis, à partir duquel on mesure la distance (sociale) parcourue. C’est même précisément à cette conception fléchée du temps et de la relation d’aide, orientés vers une finalité prédéfinie, que s’oppose l’accompagnement. Reposant sur l’absence de jugement (les maraudeurs répètent souvent « je ne sais pas mieux que lui ce qu’il lui faut », d’où le refus de faire de l’hébergement un objectif prioritaire ou unique), l’accompagnement ne s’éprouve pas par l’intermédiaire d’un calendrier. L’expérience de l’accompagnement passe par le sentiment de respecter les volontés de l’individu aidé, de pouvoir avoir un sentiment de sympathie (pouvoir se mettre à sa place, sans agir à sa place), de s’ajuster à ce qu’il désire et de proposer une aide qui convienne durablement à la personne. « Accompagner, c’est échanger, c’est marcher au même rythme ; je ne suis ni derrière, ni devant, on marche ensemble, et on voit jusqu’où on peut aller », résume le responsable de l’équipe de rue. Ce « rythme » vaut autant dans les interactions de face à face (attention au débit de paroles, vitesse des gestes, selon que la personne est alcoolisée ou non)53, que dans le processus de propositions d’accès à des dispositifs (hébergement, soins, démarches administratives). Le modèle de l’accompagnement est mis en crise, non pas quand le temps est court ou long, mais quand les acteurs ont le sentiment de ne pas avoir la maîtrise du temps intrinsèque à la relation qu’ils construisent.

Temps de l’urgence, temporalités dans l’urgence, perspectives temporelles

L’urgence sociale est souvent caractérisée par son court termisme, et à raison : le dispositif d’hébergement d’urgence a suivi la règle de la durée limitée pendant quinze ans54, et l’insertion apparaît souvent comme un horizon peu réaliste. Mais il semble problématique de caractériser ainsi l’une de ses pratiques centrales, l’accompagnement, si on s’attèle à comprendre les perspectives temporelles des travailleurs de rue. La topique de l’urgence renvoie à la nécessité d’agir rapidement, non pas pour résoudre le problème mais pour en limiter les conséquences négatives et préparer une entrée aux soins de plus long cours. Au sein du secteur de l’urgence sociale, se sont ainsi développées des pratiques dont la temporalité n’est pas nécessairement le court terme, mais plutôt l’indétermination temporelle, afin précisément d’éviter une morale compassionnelle et/ou sécuritaire qui conduirait à imposer des solutions issues de l’émotion à des personnes strictement considérées comme démunies55. Cela ne relève sans doute pas du hasard que les premiers hébergements dits de « stabilisation », à durée indéterminée, aient été ouverts et gérés par les associations qui valorisent ce type d’accompagnement personnalisé.

La forme prise par la relation d’assistance dans le secteur de l’urgence sociale, l’accompagnement, se comprend à partir d’une temporalité indéterminée. Plus précisément, l’accompagnement investi comme accomplissement des sentiments moraux du respect et de la dignité, et comme garantie du consentement éclairé, ne peut pas être caractérisé sans cette perspective temporelle. La description d’un cas problématique permet d’expliciter deux conditions qui rendent possible la satisfaction de cette exigence éthique : la qualification des espaces de travail comme non centraux56, et/ou la capacité de préservation de l’autonomie de l’accompagnement. Ces conditions ne sont pas des variables objectives qui déterminent mécaniquement la forme que prend la relation d’assistance, elles sont plutôt des processus d’action sur lesquels les acteurs ont plus ou moins de prise.

On pourrait alors considérer que cette caractérisation de l’accompagnement est trop proche des perspectives (idéales) des acteurs. Mais c’est d’abord la tâche de la compréhension que de saisir au plus près les perspectives des acteurs. La tâche de la critique vient ensuite, en particulier par l’examen des conséquences des actions. Et la réflexivité des acteurs est, là encore, un bon point d’entrée. Les travailleurs de rue sont les premiers à exprimer ces critiques internes, même s’ils les évoquent peu en contexte officiel. Respecter le rythme de la personne est une règle qui a du sens, mais dont la mise en œuvre peut parfois avoir des conséquences désastreuses, allant jusqu’au décès de la personne. Les maraudeurs ne se voilent pas la face : cette règle demande du temps, et ce temps passé à la rue est pour certaines trajectoires un temps irréversible. Se focaliser sur la relation pour elle-même peut conduire à un enlisement dans la rencontre, dans une forme d’amélioration minimale mais suffisante du quotidien de la rue, qui entrave la volonté de s’en sortir en reconstituant ou en maintenant un environnement familier. « C’est à ce moment-là que la tentation de la réparation surgit », dit une maraudeuse, « on a envie d’accélérer la prise en charge, on veut que la personne vienne en hébergement, tout de suite ». Et c’est là que l’incertitude de cette épreuve se révèle crûment : la personne peut avoir un déclic, se retrouver dans un centre qui lui convient, et sortir de la rue ; elle peut tout aussi bien ne pas tolérer cette accélération et refuser tout contact ensuite ; elle peut aussi aller en centre, mal vivre cette expérience, quitter le centre, avoir (à nouveau) un sentiment d’échec, et préférer le confort de la rue à l’incertitude et au risque d’humiliation d’une énième tentative de sortie de rue57. L’issue d’une telle démarche d’accélération est radicalement incertaine, impossible à anticiper. Dans une « société à statuts58 », où la « chute » est très difficilement réversible et où la pauvreté est disqualifiante59, il apparaît extrêmement important que les intervenants sociaux aient ce souci de la dignité des personnes aidées, au sens où le retour à l’emploi, et plus globalement l’insertion, est pour elles très peu probable. Mais leur dilemme pragmatique est d’autant plus intense que la fin de la relation d’assistance se fait lointaine. Il prend alors les allures d’une aporie pratique : comment choisir entre, d’un côté, respecter le rythme de la personne, en faire un critère éthique de la pratique et risquer un aménagement de la rue dégradant physiquement la personne de façon irréversible, et de l’autre, inciter fortement à un hébergement, espérer un déclic et risquer de perdre le lien en humiliant, pouvant alors conduire également à une dégradation ?

La temporalité de l’accompagnement est profondément ambivalente dans le secteur de l’urgence sociale : critère éthique dans son indétermination, elle peut entraîner des actes immoraux et pourtant non voulus dans ses conséquences. Nous retrouvons ainsi des controverses récurrentes dans le monde de l’urgence sociale : nettoyer ou aménager la rue ? Mise à l’abri obligatoire ou liberté du choix ? Ces questions rencontrent plus largement des problèmes moraux essentiels, sur le rapport entre les moyens et les fins60. La fin justifie-t-elle les moyens ? Traduite dans le monde de l’urgence sociale, cette question devient : faut-il forcer les personnes à aller en hébergement au bout d’un certain temps, afin qu’elles évitent de se dégrader de façon irréversible en restant à la rue ? Ou faut-il préférer garantir l’éthique de l’accompagnement, en ne posant aucune limite temporelle a priori à la relation d’aide ?

Ces interrogations conduisent à aborder frontalement la question des temporalités dans l’urgence sociale, et plus généralement dans l’analyse des relations d’assistance et des pratiques du care. On peut en effet considérer que cette problématique temporelle permettrait de relier non seulement la sociologie des SDF, mais aussi celle du travail social et de la relation d’assistance, à des enjeux centraux de la dynamique des structures dominantes. Nombre d’observateurs caractérisent le style de vie associé au capitalisme financier et à l‘émergence des nouvelles technologies de communication à l’urgence permanente61. On pourrait ainsi parler d’un processus d’« accélération », qui serait caractéristique de la modernisation, que ne dément pas la « modernité tardive »62. Si on considère que le temps du care n’est pas un temps flexible, volatile, compressible comme peuvent l’être les autres temps notamment productifs63, et qu’on peut alors interpréter ces domaines d’activités comme des « décélérations idéologiques »64 (des espaces où les principes de vitesse et d’urgence ne sont ni valorisés culturellement ni nécessaires à une coordination fonctionnelle), il s’agit alors d’analyser le maintien, ou la disparition, de temporalités indéterminées dans certaines sphères d’activité, en particulier celles des relations d’assistance, et de voir les synchronisations ou désynchronisations que ces pratiques rencontrent avec les sphères avec lesquelles elles entrent en interdépendance (sphère économique, sphère politique). Une façon pragmatique d’entrer dans ce programme de recherche serait alors de porter attention aux épreuves temporelles, c’est-à-dire aux situations où le temps est un enjeu de controverse et un motif d’accord. On pourrait ainsi retrouver, à partir d’une « chronopolitique »65, des enjeux de domination qui touchent au cœur de nos vies quotidiennes : la compression de notre rapport au temps.

Je tiens à remercier Catherine Felix pour sa disponibilité et Julien Tardif pour sa relecture, ses commentaires critiques et ses encouragements.

Notes de bas de page numériques

1  Georg Simmel, Les pauvres [1908], Paris, PUF, 1998, « Quadrige ». Voir l’introduction à cet ouvrage de Serge Paugam et Franz Schultheis, « Naissance d’une sociologie de la pauvreté », pp. 1-34.

2  Un ressort de la critique du travail social dans les années 1970 est d’avoir rapproché l’aide institutionnalisée d’une fonction de contrôle social, utile à l’ordre dominant, en particulier aux sphères économique et politique.

3  Christian Laval, Bertrand Ravon, « Relation d’aide ou aide à la relation ? », in Jacques Ion (dir.), Le travail social en débat(s), Paris, La Découverte, 2005, « Alternatives sociales », pp. 235-250 ; Empan, « Accompagnement et lien social », 74, 2009.

4  Christian Laval, Bertrand Ravon, « Relation d’aide ou aide à la relation ? », in Jacques Ion (dir.), Le travail social en débat(s), Paris, La Découverte, 2005, « Alternatives sociales », p. 246.

5  Isabelle Astier, Les nouvelles règles du social, Paris, PUF, 2007, « Le lien social ».

6  Jacques Ion et alii (dir.), Travail social et souffrance psychique, Paris, Dunod, 2005.

7  Didier Fassin, « Souffrir par le social, gouverner par l’écoute. Une configuration sémantique de l’action publique », Politix, 73, 2006, pp. 137-156.

8  « Didier Fassin, La raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Paris, Gallimard/Seuil, « Hautes Études », 2010.

9  Didier Fassin aménage le concept forgé par E. P. Thompson, pour le définir ainsi : « En paraphrasant la définition fondatrice de l’économie politique, on considérera l’économie morale comme la production, la répartition, la circulation et l’utilisation des sentiments moraux, des émotions et des valeurs, des normes et des obligations dans l’espace social ». Voir Didier Fassin, « Les économies morales revisitées », Annales HSS, 64/6, 2009, p. 1257.

10  Didier Fassin, « Les économies morales revisitées », Annales HSS, 64/6, 2009, p. 1260.

11  Didier Fassin, « Les économies morales revisitées », Annales HSS, 64/6, 2009, p. 1261.

12  Daniel Cefaï, Edouard Gardella, Erwan Le Mener, « Enquête sur un dispositif d’urgence sociale. Les maraudes auprès des sans-abri », in Fabrice Cantelli, Marta Roca i Escoda, Joan Stavo-Debauge, Luca Pattaroni (dir.), Sensibilités pragmatiques. Enquêter sur l’action publique, Bruxelles, P.I.E Peter Lang, 2009, pp. 39-53.

13  Patrick Gaboriau, Daniel Terrolle, Ethnologie des sans-logis. Étude d’une forme de domination sociale, Paris, l’Harmattan, 2003, « Logiques sociales ».

14  Cyril Lemieux, Le devoir et la grâce, Paris, Economica, 2009, « Études sociologiques ».

15  Daniel Cefaï, Edouard Gardella, L'urgence sociale en action. Ethnographie du Samu social de Paris (à paraître).

16  S. Falk Moore thématise la notion d’« événement diagnostic » dans la filiation de l’École de Manchester : il s’agit d’événements « qui révèlent des luttes, des conflits ou des compétitions et les efforts pour les prévenir, les réprimer ou les supprimer » (p. 730). Voir S. Falk Moore, « Explaining the Present : Theoretical Dilemmas in Processual Ethnography », American Ethnologist, 1987, 14 / 4, pp. 727-736.

17  Claude Dubar, « Régimes de temporalités et mutation des temps sociaux », Temporalités, n°0, janvier 2004, pp. 118-129. Plus généralement, nous nous appuyons dans cet article sur les acquis des travaux de sociologie du temps développés dans le bulletin des Temporalistes, initié en 1984 par William Grossin, et poursuivis dans la revue Temporalités initiée en 2004, qui ont montré tout l’intérêt de passer d’une conception unifiée « du temps » à une conception pluraliste « des temporalités ».

18  Voir par exemple Viviane Châtel (dir.), Les temps des politiques sociales, Friboug, Academic Press Friboug, 2008, « Res Socialis ».

19  « Paris Plages » est un projet d’aménagement touristique des berges de la Seine pour en faire, pendant la saison estivale, des lieux d’activités nautiques. Pour une présentation, voir http://www.paris.fr/portail/ete2009/portal.lut?page_id=9281 (page consultée le mardi 21 juin 2010). Et pour une présentation du projet par le maire de Paris comme étant « sous le signe du partage », voir http://www.paris.fr/portail/ete2009/Portal.lut?page_id=9281&document_type_id=5&document_id=71659&portlet_id=22659 (page consultée le mardi 21 juin 2010).

20  Comme le montre cet extrait d’entretien avec le responsable de l’équipe de rue : « Il y a des mecs qui m’ont dit : « Ah, vous, c’est que du tchatche ! C’est vous qui promettez et qui faîtes des listes, et qui ne faîtes rien ? Merci les gars ! ». [Il se replonge dans le carnet de liaison, et me lit des passages du rapport du jour rédigé par un maraudeur de l’association]. « J’ai vu Alphonse et il commence à en avoir marre. La discussion a été très courte ». Ouais, à peine ils te parlent, les mecs. Et c’est pas fini, il y en a d’autres (il feuillette à nouveau). « Stéphane, lui, est assez énervé et ne semble pas vouloir partir. Il veut se jeter dans la Seine avec sa chienne ». On a ce type de compte-rendu. Il y en a un qui est parti, qui nous a insultés de tous les noms. Il voulait une chambre individuelle à Pyrénées, il attendait depuis trois mois, et là, il en a marre, il est parti ».

21  F.rances F. Piven, Richard A. Cloward, Regulating the Poor: The Functions of Public Welfare, Vintage Books, New York, 1972.

22  Frances F. Piven, Richard A. Cloward, Regulating the Poor: The Functions of Public Welfare, Vintage Books, New York, 1972, p. 40.

23  Serge Paugam, Les formes élémentaires de la pauvreté, Paris, PUF, 2005, « Le lien social », p. 61.

24  Serge Paugam, Les formes élémentaires de la pauvreté, Paris, PUF, 2005, « Le lien social », pp. 61-65.

25  David Snow, Michael Mulcahy, « Stratégies de maîtrise de l’espace, de résistance et de survie des sans-logis à Tucson, Arizona », in Daniel Cefaï, Isaac Joseph, L’héritage du pragmatisme, Editions de l’Aube, 2002, pp. 337-358.

26  David Snow, Michael Mulcahy, « Stratégies de maîtrise de l’espace, de résistance et de survie des sans-logis à Tucson, Arizona », in Daniel Cefaï, Isaac Joseph, L’héritage du pragmatisme, Editions de l’Aube, 2002, p. 338.

27  David Snow, Michael Mulcahy, « Stratégies de maîtrise de l’espace, de résistance et de survie des sans-logis à Tucson, Arizona », in Daniel Cefaï, Isaac Joseph, L’héritage du pragmatisme, Editions de l’Aube, 2002, p. 347.

28  Julien Damon, La question SDF, Paris, PUF, 2002, « Le lien social ».

29  Edouard Gardella, « Espaces publics et mendicité. Caractérisation d’un nouveau traitement répressif des personnes sans logis », Mémoire de maîtrise, sous la direction de Daniel Cefaï et Jacques Commaille, ParisX-ENS Cachan, 2004 ; Edouard Gardella, Erwan Le Méner, « Les SDF victimes du “nettoyage” des espaces publics ? », in Nicolas Hossard, Magdalena Jarvin, C’est ma ville. De l’appropriation et du détournement de l’espace public, Paris, L’Harmattan, 2005, pp. 71-81.

30  Isaac Joseph, La ville sans qualités, Paris, Aube, 1998.

31  J’ai effectué un stage auprès du préfet Alain Régnier, au Chantier national prioritaire pour l’hébergement et le logement des personnes mal logées et sans-abri, de mars à juin 2010. Dans ce cadre-là, j’ai notamment rencontré nombre de situations (par récits interposés ou directement) où des structures, financées par la DDCS (Direction départementale de la cohésion sociale), rencontraient des difficultés insurmontables pour trouver de nouveaux espaces, suite à une requalification de leur ancien emplacement (par exemple, pour la construction d’une station d’épuration, pour l’implantation d’une entreprise etc.). Le fait que les structures d’assistance soient ainsi déplacées est un indice clair de leur (faible) valorisation dans les politiques urbaines.

32  Albert O. Hirschman, Défection et prise de parole [1970], Paris, Fayard, 1995, « L’espace du politique ».

33  Entre novembre 2006 et janvier 2007, 300 tentes ont été installées sur le Canal Saint-Martin, à Paris, à l’appel d’Augustin Legrand et du mouvement des Enfants de don Quichotte. Ce mouvement a porté une critique très violente contre l’urgence sociale (et en particulier le Samu social de Paris) et accéléré la mise sur l’agenda politique la généralisation des places de stabilisation et le vote de la loi DALO (Droit au logement opposable). Il constitue la crise fondatrice des réformes actuellement menées dans le secteur de l’hébergement et du logement.

34  Il ne s’agit pas de dire ici que si l’association avait mené une action collective de contestation, la qualification de l’espace aurait été modifiée ou reportée. Mais, d’un point de vue analytique, le rapport de pouvoir semble d’autant plus puissant qu’il paraît s’imposer sans aucune résistance en face, hormis des critiques ponctuelles formulées avec les personnes aidées, entre intervenants sociaux ou à l’observateur.

35  Plan d’action renforcé pour les sans-abri, signé le 8 janvier 2007 par le ministre du Logement et les représentants associatifs mobilisés dans le mouvement des Enfants de Don Quichotte.

36  Ce que fait l’un des dirigeants associatifs dans un entretien qu’il nous a accordé.

37  Entretien réalisé le 9 avril 2008.

38  Alessandro Pizzorno, « Political Exchange and Collective Identity in Industrial Conflict », in Colin Crouch, Alessandro Pizzorno (dir.), The Resurgence of class conflict in Western Europe since 1968, vol. 2, Londres, McMillan, 1978, pp. 277-299.

39  Emmanuel Soutrenon, « Faîtes qu’ils (s’ en) sortent !... A propos du traitement réservé aux sans-abri dans le métro parisien », Actes de la recherche en sciences sociales, n°136-137, 2001, pp. 38-48.

40  Une épreuve peut être définie comme une tension (ou une série de tensions), que les acteurs rencontrent dans des situations localisées, c’est-à-dire inscrites dans des dispositifs situés et qu’ils surmontent (ou échouent à surmonter) en mobilisant des compétences. On reprend cette définition à Cyril Lemieux, « Du pluralisme des régimes d’action à la question de l’inconscient : déplacements », in Marc Breviglieri, Claudette Lafaye, Danny Trom (dir.), Compétences critiques et sens de la justice, Paris, Economica, 2009, « Études sociologiques », p. 69.

41  Cyril Lemieux, Le devoir et la grâce, Paris, Economica, 2009, « Études sociologiques », p. 145.

42  L’étude de cas extrêmement fine, à partir d’un matériau très riche, faite par Bertrand Ravon montre bien comment le rapport au temps évolue au fil d’une relation d’assistance expérimentée comme autonome. Il montre ainsi trois étapes : « L’accompagnement commence par un rapport négatif au temps passé, rapport qui s’inverse à la fin du processus. Entre ces deux moments, l’essentiel de l’accompagnement est caractérisé par une suspension de toute référence au passé comme à l’avenir » (p. 226). Plus qu’une urgence permanente, c’est le souci d’une relation temporelle indéterminée qui permet ce changement de perspective temporelle dans la relation d’assistance, et en particulier de la personne aidée. Voir Bertrand Ravon, « Le temps présent de l’accompagnement social : une temporalité bien à soi », in Viviane Châtel (dir.), Les temps des politiques sociales, Friboug, Academic Press Friboug, « Res Socialis », 2008, p. 223-233.

43  C’est moi qui souligne.

44  Pascale Pichon note une relation entre le fait de se rapprocher des aidés et la dilatation de la temporalité de l’assistance : « La connaissance précise des territoires et des hommes ainsi acquise permet d’opérer un glissement hors de l’urgence […] la plupart des propositions d’action mettent au contraire entre parenthèses le temps de l’urgence pour s’inscrire dans le temps long de l’accompagnement social » (p. 183). Mais l’auteure rappelle tout de suite la désynchronisation possible : « Elles viennent toutefois se heurter à nouveau à l’urgence d’une carrière qui se conduit pour beaucoup au coup par coup et au jour le jour » (ibid.). Voir Pascale Pichon,  Vivre dans la rue. Sociologie des sans domicile fixe, Paris, Aux lieux d’être, 2007.

45  Avishaï Margalit, La société décente [1996], Paris, Champs/Flammarion, 2007.

46  Par mon enquête multi-site dans le monde de l’urgence sociale parisien depuis 2005 (associations, administrations centrales, Chantier national prioritaire à l’hébergement et au logement des personnes sans abri ou mal-logées), j’ai pu constater la récurrence des phénomènes de « désynchronisation » (Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, « Théorie critique », 2010) entre  temporalités des personnes aidées et temporalités des travailleurs de terrain, entre temporalités de ceux-ci  et temporalité des hiérarchies associatives, elles-mêmes en décalage avec les temporalités des administrations centrales de l’État. Ces désynchronisations vont souvent de pair avec des priorités différentes sur les objectifs mais également avec des contraintes et des valeurs différentes quant à la temporalité de l’action.

47  Aurélie Damamme, Patricia Paperman, « Temps du care et organisation sociale du travail en famille », Temporalités [En ligne], 9 | 2009, mis en ligne le 07 octobre 2009. URL : http://temporalites.revues.org/index1036.html (consulté le 15 août 2010).

48  Cyril Lemieux, Le devoir et la grâce, Paris, Economica, 2009, « Études sociologiques ».

49  Il paraîtrait incongru en effet de dire « je suis temporairement ton ami ». Il pourrait ainsi être intéressant d’introduire, dans les modèles pragmatiques de l’action, la prise en compte de l’horizon temporel. Le temps du sentiment moral (grammaire publique, justification) est-il le même que celui de l’engagement dans le don (grammaire naturelle, régime en familiarité) ou que celui du calcul (grammaire réaliste, régime en plan) ? Il faudrait sans doute approfondir la question théorique. En effet, l’horizon temporel doit-il être appréhendé comme règle et donc à un niveau compréhensif de l’action ? Ou doit-il être vu comme une disposition et donc engager le niveau explicatif ?

50  À l’hiver 2005-2006, l’association Médecins du monde, conduite par Graziela Robert, a distribué des centaines de tentes dans les rues de la capitale, pour critiquer la qualité des hébergements d’urgence. La persistance de ces tentes a conduit à la mission

51  Entretien avec une conseillère à l’exclusion sociale à la Ville de Paris réalisé le 25 avril 2008.

52  Je m’appuie sur des entretiens réalisés avec des acteurs associatifs et municipaux qui ont participé directement à la rédaction de la charte.

53  Marc Breviglieri, « Rythme et tact : les équipes du Samu social », intervention aux journées de « Sociologie du travail et vie économique », vendredi 19 décembre 2008.

54  Depuis la loi DALO (mars 2007), puis la loi MLLE (mars 2009), le principe de « non remise à la rue » est devenu une règle de droit : une personne qui bénéficie d’une place en hébergement, même d’urgence, peut en droit y rester tant qu’une solution de sortie autre que le retour ne lui a pas été proposée. Cependant, dans les zones tendues, où il y a pénurie de places et forts mouvements migratoires, en particulier les métropoles, cette règle est souvent bafouée.

55  Nous caractérisons ici le savoir-faire des travailleurs de rue, qui réfléchissent sur leur pratique. Ce qui n’empêche pas que des discours compassionnels puissent être produits dans les médias, y compris (voire surtout) au plus haut niveau de l’État, notamment au moment des « plans grands froids ».

56  Ce qui, encore une fois, indique la (faible) valeur accordée aux activités d’assistance par les pouvoirs publics et les habitants les plus mobilisés.

57  La sortie du statut de « SDF » est loin d’être un objectif naturellement désirable. Elle est bien plutôt une succession d’épreuves, structurées par la peur récurrente de l’échec et de la honte sociale, comme le montre l’ouvrage original de Pascale Pichon, Tierry Torche, S’en sortir… Accompagnement sociologique à l’autobiographie d’un ancien sans domicile fixe, Saint-Étienne, PUSE, 2007.

58  Éric Maurin, La peur déclassement. Une sociologie des récessions, Paris, Seuil, 2009, « La république des idées ».

59  Serge Paugam, Les formes élémentaires de la pauvreté, Paris, PUF, 2005, « Le lien social ».

60  Michael Walzer, Guerres justes et injustes [1977], Paris, Belin, 2006.

61  Nicole Aubert, Le culte de l’urgence. La société malade du temps, Paris, Champs, 2003, « essais ».

62  Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010, « Théorie critique ».

63  Joan Tronto, « Time’s Place », Feminist Theory, 4, p. 119-138, 2003.

64  Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010, « Théorie critique », p. 111-113.

65  « Le fait de savoir qui définit le rythme, la durée, le tempo, l’ordre de succession et la synchronisation des événements et des activités est l’arène où se jouent les conflits d’intérêts et la lutte pour le pouvoir. La chronopolitique est donc une composante centrale de toute forme de souveraineté et, comme Paul Virilio ne se lasse pas de l’affirmer, dans l’histoire, c’est en règle générale le plus rapide qui impose sa souveraineté » : Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps [2005], Paris, La Découverte, 2010, « Théorie critique », p. 26.

Bibliographie

ASTIER Isabelle, Les nouvelles règles du social, Paris, PUF, 2007, « Le lien social ».

AUBERT Nicole, Le culte de l’urgence. La société malade du temps, Paris, Champs, 2003, « essais ».

BREVIGLIERI Marc, « Rythme et tact : les équipes du Samu social », intervention aux journées de « Sociologie du travail et vie économique », vendredi 19 décembre 2008.

CEFAÏ Daniel, GARDELLA Edouard, LE MENER Erwan, « « Enquête sur un dispositif d’urgence sociale. Les maraudes auprès des sans-abri », in Cantelli Fabrice, Roca i Escoda Marta, Stavo-Debauge Joan, Pattaroni Luca (dir.), Sensibilités pragmatiques. Enquêter sur l’action publique, Bruxelles, P.I.E Peter Lang, 2009, pp. 39-53.

CEFAI Daniel, GARDELLA Edouard, L'urgence sociale en action. Ethnographie du Samu social de Paris (à paraître).

CHÂTEL Viviane (dir.), Les temps des politiques sociales, Fribourg, Academic Press Fribourg, « Res Socialis », 2008.

DAMAMME Aurélie, PAPERMAN Patricia, « Temps du care et organisation sociale du travail en famille », Temporalités [En ligne], 9 | 2009, mis en ligne le 07 octobre 2009. URL : http://temporalites.revues.org/index1036.html.

DAMON Julien, La question SDF, Paris, PUF, 2002, « Le lien social ».

DUBAR Claude, « Régimes de temporalités et mutation des temps sociaux », Temporalités, n°0, janvier 2004, pp. 118-129.

FASSIN Didier, « Souffrir par le social, gouverner par l’écoute. Une configuration sémantique de l’action publique », Politix, 73, 2006, pp. 137-156.

FASSIN Didier, « Les économies morales revisitées », Annales HSS, 64/6, 2009.

FASSIN Didier, La raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Paris, Gallimard/Seuil, « Hautes Études », 2010.

GABORIAU Patrick, TERROLLE Daniel, Ethnologie des sans-logis. Étude d’une forme de domination sociale, Paris, l’Harmattan, 2003, « Logiques sociales ».

GARDELLA Edouard, « Espaces publics et mendicité. Caractérisation d’un nouveau traitement répressif des personnes sans logis », Mémoire de maîtrise, sous la direction de Cefaï Daniel et Commaille Jacques, ParisX-ENS Cachan, 2004.

GARDELLA Edouard, LE MENER Erwan, « Les SDF victimes du “nettoyage” des espaces publics ? », in Hossard Nicolas, Jarvin Magdalena, C’est ma ville. De l’appropriation et du détournement de l’espace public, Paris, L’Harmattan, 2005, pp. 71-81.

HIRSCHMAN Albert O., Défection et prise de parole [1970], Paris, Fayard, 1995, « L’espace du politique ».

ION Jacques et alii (dir.), Travail social et souffrance psychique, Paris, Dunod, 2005.

JOSEPH Isaac, La ville sans qualités, Paris, Aube, 1998.

LAVAL Christian, RAVON Bertrand, « Relation d’aide ou aide à la relation ? », in Ion Jacques (dir.), Le travail social en débat(s), Paris, La Découverte, 2005, « Alternatives sociales », pp. 235-250.

LEMIEUX Cyril, « Du pluralisme des régimes d’action à la question de l’inconscient : déplacements », in Breviglieri Marc, Lafaye Claudette, Trom Danny (dir.), Compétences critiques et sens de la justice, Paris, Economica, 2009, « Études sociologiques ».

LEMIEUX Cyril, Le devoir et la grâce, Paris, Economica, 2009, « Études sociologiques ».

MARGALIT Avishaï, La société décente [1996], Paris, Champs/Flammarion, 2007.

MAURIN Éric, La peur déclassement. Une sociologie des récessions, Paris, Seuil, 2009, « La république des idées ».

MOORE S. Falk, « Explaining the Present : Theoretical Dilemmas in Processual Ethnography », American Ethnologist, 1987, 14 / 4, pp. 727-736.

PAUGAM Serge, Les formes élémentaires de la pauvreté, Paris, PUF, 2005, « Le lien social ».

PICHON Pascale, Vivre dans la rue. Sociologie des sans domicile fixe, Paris, Aux lieux d’être, 2007.

PICHON Pascale, TORCHE Tierry, S’en sortir… Accompagnement sociologique à l’autobiographie d’un ancien sans domicile fixe, Saint-Étienne, PUSE, 2007.

PIVEN F.rances F., CLOWARD Richard A., Regulating the Poor: The Functions of Public Welfare, Vintage Books, New York, 1972.

PIZZORNO Alessandro, « Political Exchange and Collective Identity in Industrial Conflict », in Crouch Colin, Pizzorno Alessandro (dir.), The Resurgence of class conflict in Western Europe since 1968, vol. 2, Londres, McMillan, 1978, pp. 277-299.

RAVON Bertrand, « Le temps présent de l’accompagnement social : une temporalité bien à soi », in Viviane Châtel (dir.), Les temps des politiques sociales, Fribourg, Academic Press Fribourg, « Res Socialis », 2008.

ROSA Hartmut, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, « Théorie critique », 2010

SIMMEL Georg, Les pauvres [1908], Paris, PUF, 1998, « Quadrige ».

SNOW David, MULCAHY Michael, « Stratégies de maîtrise de l’espace, de résistance et de survie des sans-logis à Tucson, Arizona », in Cefaï Daniel, Joseph Isaac, L’héritage du pragmatisme, Editions de l’Aube, 2002, pp. 337-358.

SOUTRENON Emmanuel, « Faîtes qu’ils (s’ en) sortent !... A propos du traitement réservé aux sans-abri dans le métro parisien », Actes de la recherche en sciences sociales, n°136-137, 2001, pp. 38-48.

TRONTO Joan, « Time’s Place », Feminist Theory, 4, p. 119-138, 2003.

WALZER Michael, Guerres justes et injustes [1977], Paris, Belin, 2006.

Pour citer cet article

Edouard Gardella, « Au rythme de l’accompagnement. L’expérience éthique du travail de rue dans l’urgence sociale », paru dans Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance, Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009, Plénière 3 : Les pratiques éducatives en urgence sociale, Au rythme de l’accompagnement. L’expérience éthique du travail de rue dans l’urgence sociale, mis en ligne le 01 octobre 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/actedusoin/index.html?id=558.

Auteurs

Edouard Gardella

Doctorant à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP-Cachan), et moniteur au département de sciences sociales (ENS Cachan). Il travaille sur la relation d’assistance, en particulier l’urgence sociale, dans une perspective de sociologie de l’action publique et des arènes publiques. Il a contribué à l’ouvrage dirigé par Daniel Cefaï, L’engagement ethnographique, Paris, EHESS, 2010.