Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance |  Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009 |  Les ateliers |  L'acte éducatif approché par les échanges langagiers 

Natalia La Valle  : 

Normalité temporelle, normalité familiale : le temps, préoccupation et matière premières du care parental

Résumé

Le care pose de nombreuses questions pratiques, scientifiques et politiques. Pourtant il n’est que peu étudié en tant qu’activité située. Avec une approche ethnométhodologique et pragmatiste, et sur la base d’analyses vidéo, nous aborderons deux procédés interactionnels relevant du care parental et, plus largement, de l’organisation de la vie familiale domestique : a) les définitions et négociations à propos du caractère plus ou moins recevable ou perturbateur des sollicitations formulées par les enfants à l’adresse d’un parent ; b) les définitions et négociations à propos de la durée ou du « ton » d’activités individuelles menées par les enfants. Nous montrerons en quoi ces pratiques de coordination de l’action et les justifications/rationalités qu’elles mobilisent sont constitutives du care destiné aux enfants, mais aussi, plus globalement, de l’organisation de la vie domestique familiale comme expérience ordonnée, comme art du quotidien et comme co-production d’un monde-temps partagé. Soulignant l’ancrage du care dans des temporalités multiples et dans des écologies socio-techniques complexes, cet article abordera des aspects moraux et éducatifs de la routinisation de la vie quotidienne, au moyen d’analyses de pratiques langagières et interactionnelles produites dans l’espace-temps, et le produisant à leur tour.

Index

Mots-clés : care parental , coordination, données vidéo, écologie domestique, ethnométhodologie, normalité, normativité, parole-en-interaction, routine/routinisation, temporalité(s)

Plan

Texte intégral

« Le regard et l’intellect peuvent encore saisir directement des aspects, riches
en significations, de notre réalité : notamment le quotidien et les rythmes ».
H. Lefebvre, Éléments de rythmanalyse, 1992, p. 26

« Un homme, ça s’empêche »
Lucien Auguste Camus

Introduction : le care parental comme accomplissement de et dans l’espace-temps du foyer

1L’évolution du statut féminin dans les pays industrialisés (droits civils et juridiques, contraception et avortement, accès à l’éducation supérieure, à l’emploi, etc.) a soulevé et soulève de nombreuses questions pratiques, scientifiques et politiques, en particulier en ce qui concerne la vie quotidienne et le care1 des familles contemporaines. Plus globalement, depuis les années 1980, l’idée que la vie de tous les jours (everyday life), et sa qualité, préside à toutes les expériences humaines gagne du terrain2. Cela implique, entre autres, de réintégrer les activités organisationnelles ordinaires, généralement négligées au profit des organisations institutionnelles, entrepreneuriales, etc. Ceci implique, entre autres, l’étude des temps essentiels pour la vie sociale3, et, de notre point de vue, exige que l’on se penche sur le care en tant que pratique située. Or, au-delà de la vaste littérature sur le travail domestique non rémunéré4, les interactions sociales au sein du foyer, et plus spécifiquement les relations entre langagier et spatio-temporalité domestiques, restent peu explorées. Parmi les conséquences de cette insuffisance, on peut souligner le fait que les cadres de participation des pratiques de care restent généralement schématisés (modèle dyadique), ses contextes écologique et matériel négligés, et ses temporalités spécifiques délaissées. Pourtant, pour des auteurs comme Paperman (2008), le temps est précisément le « révélateur » des conditions d’accomplissement du care, et donc le moyen d’en politiser la notion. Dans ce mouvement de réintégration d’activités et de compétences ordinaires dans les théories scientifiques et dans les politiques publiques, nous insisterons sur l’importance des interactions et des actions « en train de se faire », ainsi que sur la pertinence heuristique de leur dimension temporelle.

2Depuis quelques décennies, le foyer (home) est de moins en moins appréhendé en tant que lieu, localisable ou fixé dans l’espace, et bien plus en tant qu’arène d’activités et de pratiques culturelles ordinaires. M. Douglas compte parmi les principaux auteurs à avoir reconceptualisé le foyer, qui, résultant de l’« organisation de l’espace dans le temps », est, selon elle, fondamentalement un « espace sous contrôle » (Douglas, 1991). Mettant en relief l’action coercitive qu’exerce la famille sur l’espace-temps, cet auteur souligne aussi qu’à la base de l’organisation domestique il y a des « patterns d’activités réguliers et des structures dans le temps5 ». Or, et c’est un des points centraux de notre approche, ces « patterns » ne vont pas fondamentalement de soi : ils sont toujours à accomplir, à arranger, à stabiliser au sein des foyers, notamment au sein des foyers familiaux avec enfants. Il en va de même pour les pratiques de care, et de care parental en particulier : on ne peut faire l’impasse sur les manières dont les acteurs s’orientent vers, et (re)produisent, l’ordre du domestique, en tant qu’ordre à la fois pratique, moral, relationnel, temporel et matériel. La complexité s’accroît lorsqu’on cherche à étudier les « patterns en train de se faire » : délinéés par des configurations spatio-temporelles particulières, ils les délinéent à leur tour. Une réflexivité (au sens ethnométhodologique du terme)6 qui, articulée au caractère indexical et à l’accountability7 de l’action, permet d’aborder des faits idiosyncrasiques en tant qu’occurrences situées de l’ordre social. Au sein du foyer, ces patterns apparaissent sous forme de configurations routinières composées d’éléments hétérogènes : objets, programmes télévisuels, habitudes d’usage, arrangements spatiaux, relations familiales, formes conversationnelles, orientations normatives. Or, malgré la variabilité des accomplissements, nécessairement locaux et ajustés aux contingences, chacun, chaque jour, est capable de les reconnaître et de s’y ajuster (ou est éduqué à, orienté vers/poussé à l’être et à le faire). C’est en grande partie par le truchement de mises en mots systématiques du temps de la/comme action que cette « reconnaissabilité » et ces ajustements se produisent. Action, éducation et temporalité sont, donc, indissociablement liés.

3Toutefois, ces relations complexes sont masquées par les études statistiques8 dans la mesure où elles traitent le « temps du care parental » (ou encore le travail parental ou le temps parental) en termes de « être avec », « s’occuper de », « garder » les enfants, réduisant des pratiques sociales complexes à des oppositions binaires : « être avec/être à la maison » vs « ne pas être avec/être ailleurs », par exemple. Mais, que signifie « passer deux heures/le soir/etc. » avec son enfant ? Ces temps sont-ils homogènes de point de vue de l’expérience ? Suffit-il d’être dans le même espace pour être avec ? (et inversement, ne pas partager le même espace signifie nécessairement ne pas être avec ?). On pourrait démultiplier à l’infini ce type de questions, tant le poids de la partition assumée dans les enquêtes Emploi du temps9 est grand, qui sépare de manière étanche le temps de soin (comme temps monofocalisé sur l’enfant) du temps des/avec les autres (ou « pour soi »).

4Ici, en mobilisant des outils de la linguistique interactionnelle10 et de l’ethnométhodologie11, nous proposons des analyses vidéo12 de plusieurs séquences qui rendent compte empiriquement de la complexité du travail parental compris comme ensemble d’activités et comme inter-subjectivité dynamiques, ancrées dans des environnements matériellement denses. Deux procédés souvent observés, procédés qui contribuent à l’ordonnancement (spatio-)temporel des activités domestiques ordinaires, seront analysés : le balancement entre sollicitude et indisponibilité, face aux sollicitations des enfants pendant la soirée, d’une part, et le contrôle/évaluation des actions individuelles des enfants, en vue d’une transition vers des activités conjointes, de l’autre. On verra que sollicitude et sollicitation, disponibilité et indisponibilité, contrôle et partage, ne sont ni des paires oppositionnelles, ni des dispositions constantes et univoques. Le caractère plus ou moins interrupteur des sollicitations sur l’activité de l’adulte, le caractère plus ou moins adéquat des activités partagées entre adultes et enfants, ou encore l’acceptabilité des activités dans lesquelles ceux-ci sont engagés seuls, sont des accomplissements et des orientations situés, qui relèvent d’équilibres et de jugements à découvrir dans l’interaction et dont la récurrence (et non pas la répétition) permettent de produire des rythmes communs, des normalités temporelles familiales. On verra que les parents agissent sur l’action d’autrui et sur l’environnement en convoquant – explicitement ou tacitement – la routine de la vie familiale comme un savoir de sens commun (Schütz, 1987), ou plus exactement comme un schéma interprétatif (Weider, 1974). On verra aussi que la mobilisation de ces schémas va de pair avec des changements rapides de l’attention, des cadres de participation et des espaces interactionnels, avec des mouvements complexes de conjonction/reconjonction/disjonction d’activités entre les acteurs. Enfin, ce type de phénomène rendra compte de compétences parentales fondamentales, non seulement pour « faire à temps » mais aussi pour faire le/du/des temps (ou, plutôt, des espaces-temps) pour eux-mêmes, pour autrui et pour le groupe familial en tant que tel.

5Dire l’action, projeter l’activité : la routine à l’état actif 13

Inscrite dans une approche praxéologique, notre recherche doctorale14 auprès de foyers parisiens, à double revenu et avec enfants, a pointé l’organisation des temps collectifs en tant que préoccupation majeure des participants, notamment des adultes, et le temps comme matière première, comme ressource centrale de la norma(lisa)tion et de l’organisation pratique de l’action. Cette organisation est en grande mesure accomplie au moyen de procédés langagiers de structuration et de mise en intelligibilité temporelle (pré-annonces, annonces, injonctions, etc.) qui produisent, rendent publiques et légitimes (ou du moins s’y attèlent) des formes, durées, ordres, priorités et rythmes constitutifs des activités domestiques. Dans cette perspective, la mise en mot quasi-constante de l’évaluation d’actions passées ou en cours, et de la projection d’actions15, (que l’on pourrait également appeler discours de l’anticipation16) occupe une place centrale, et ce sur deux plans : celui de la délimitation des frontières du « quasi-présent »17 en relation au passé et au futur, et celui de la reproductibilité d’une même action. Concrètement, à la maison, celle ou celui des parents qui s’occupe des enfants, doit constamment tenir compte des activités propres et d’autrui, passées, en cours et à venir, ainsi que des multiples processus matériels, passés, en cours et à venir (faire couler le bain des enfants en même temps que l’on cuisine, par ex.), afin de contrôler les durées des activités, de pointer des moments de transition entre activités, de ralentir ou accélérer le rythme, bref, de mener, évaluer et orienter l’ensemble des activités et des processus matériels du foyer. De ce point de vue, les pratiques de care parental impliquent a) une gestion locale de régimes temporels multiples impliquant des dynamiques co-occurrentes et parfois concurrentielles/conflictuelles ; b) une imbrication de cette gestion locale dans l’ordonnancement plus global de la vie familiale sur le long, le moyen et le court terme et c) un travail de formulation, plus ou moins expressif, explicite, concerté, directif, etc. de rationalités et de moralités pratiques permettant de reproduire l’activité, configurant des contextes pertinents pour l’ensemble des membres (pertinence sans laquelle a. et b. seraient des efforts purement instrumentaux, probablement voués à l’échec sur le plan de l’action collective).

6Chez les familles occidentales contemporaines à double revenu, les journées, en particulier les matinées et soirées de la semaine, sont extrêmement denses sur le plan actionnel, interactionnel et organisationnel. Or, comme nous venons de le souligner, la question de l’organisation de la vie familiale à la maison n’est pas uniquement une affaire de gestion, mais aussi, et fondamentalement dirions-nous, une affaire interprétative et morale. Les adultes, en particulier celui qui rentre en premier à la maison après le travail, souvent suivi de la récupération des enfants, doit s’occuper en même temps de ceux-ci et des tâches domestiques (repas, bains, devoirs, etc.). Et pour faire tout ce qu’il y a à faire, le bien commun est régulièrement convoqué au détriment des besoins ou des intérêts particuliers. La première partie de l’article, qui présentera les analyses de trois extraits vidéo, montrera que les parents délimitent leur disponibilité vis-à-vis des demandes formulées par les enfants, par rapport à leur adéquation organisationnelle, c’est-à-dire par rapport à la manière dont ces demandes s’ajustent – ou pas – au déploiement routinisé et légitime de la vie familiale. Les deux premiers extraits montrent comment la mère d’une des familles attribue aux sollicitations de ses enfants différents degrés d’adéquation (et donc de recevabilité) vis-à-vis de l’activité individuelle dans laquelle elle est – pleinement ou embryonnairement – engagée. En revanche, le troisième illustre les tentatives de la mère pour arrêter une activité ludique conjointe avec sa fille, qui cherche à la maintenir par des sollicitations et des plaintes, à la faveur de l’activité collective du dîner (dont la préparation est accélérée par l’appel téléphonique du père annonçant son arrivée prochaine au foyer).

7Après avoir montré les efforts pour garantir un temps préservé des sollicitations (auto-préservation du cours d’action), et la manière dont les contextes d’occurrence de ces sollicitations sont évalués et orientés par les parents à l’aune du bien commun, nous montrerons des séquences de contrôle parental sur des cours d’action dans lesquels sont engagés les enfants, contrôle visant à les réorienter (hétéro-initiation d’un cours d’action) : pour le premier extrait, il s’agit d’une réorientation temporelle (clore l’activité individuelle de l’enfant pour qu’il en initie une conjointe avec les parents), et pour le second, d’une réorientation normalisatrice (vis-à-vis d’une « performance scénique » de l’enfant). Dans les deux cas nous verrons comment, dans des formats de tours de parole très similaires, les attentes normatives mobilisées dans les évaluations/sanctions sont supportées par des attentes temporelles liées à l’accomplissement des routines familiales.

(In)disponibilité, sollicitude, care : une question de timing

8On traduit souvent ethics of care par « éthique de la sollicitude ». Ce courant, qui se penche sur la genèse des normes morales face à la souffrance et/ou aux besoins, notamment dans les liens familiaux et dans les premières relations de soin, distingue deux morales : une « masculine » fondée sur l’impartialité (ou la justice), et une « féminine » (que Gilligan reconnaît autant chez les hommes que chez les femmes), fondée sur la sollicitude et le soin. Sur la base de la morale féminine, une mère serait immédiatement sollicitée à « soigner » ou à « s’occuper de » son enfant. Or, on verra que les mères ne sont pas forcément dans des dispositions de sollicitude permanentes et figées : comme le proposent certains travaux de l’éthique du care, d’ailleurs, la relation singulière prime sur l’action impérative, car il ne s’agit pas de répondre à toute sollicitation, mais bien d’y être attentif. Au cours de la soirée les enfants sollicitent beaucoup le ou les parent(s) présent(s) : c’est le moment des retrouvailles adultes-enfants après l’école et le travail, mais aussi la phase de la journée où un nombre important de tâches doit être assuré en peu de temps par le ou les adultes présents (notamment le triptyque bains-dîner-coucher)18. La soirée implique donc de nombreux ajustements et régulations de besoins, attentes et responsabilités des membres, parfois divergents entre adultes et enfants. Nous verrons comment, dans un des foyers observés, la mère traite les sollicitations des enfants comme plus ou moins pertinentes selon le déroulement temporel de sa propre activité.

1.1. Famille PR19, mercredi 23 mars 2005, 19:39.

Les 3 enfants viennent de dîner (Chloé et Arthur dans le salon, Simon dans la cuisine ; Justine, la mère, attend son compagnon Eric, pour un dîner chez des amis). Dans le salon Justine retire un plateau, alors que Chloé lit un magazine, installée sur le canapé :

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Justine poursuit le rangement ; dans le salon, Chloé et Arthur jouent sur le canapé et Simon à l’ordinateur. Quelques secondes après Justine va dans le salon où la fillette lui montre la BD. S’ensuit un bref échange sur la chute de l’histoire, puis Justine annonce aux deux jeunes enfants qu’elle va préparer leurs bains.

9Chloé, qui avant cette séquence avait déjà voulu montrer quelque chose du magazine à sa mère, sollicite Justine en l’appelant (l. 1), ouvrant ainsi une séquence d’interpellation/réponse (summons/answer)20. La mère répond positivement à la demande (l. 2), ce qui ouvre le canal pour un engagement mutuel. Or, malgré la disponibilité conversationnelle dont rend compte la dimension verbale du tour en l. 2, celui-ci est produit alors que Justine est en train de quitter le salon pour aller dans la cuisine. De ce fait, lorsque Chloé lui demande de regarder quelque chose sur la revue21, son interlocutrice est déjà loin, hors du champ visuel qui le lui permettrait. L’ouverture du canal interactionnel ne fonctionne pas de manière standard ici, car la mère ne s’oriente ni corporellement ni verbalement vers la revue de Chloé, laissant sans suite le troisième tour, l’injonction/demande « regarde ». Mais, après une pause assez longue (de presque deux secondes, l. 6), la fillette reprend l’activité interactionnelle racontant une partie de l’histoire. Avec une prosodie montante en fin de tour (l. 8-9), elle exhibe qu’il ne s’agit là que d’une « première partie » et qu’une « chute », une résolution de l’histoire est à attendre22. Depuis la cuisine, Justine se constitue en auditoire de la narration de Chloé (l. 11), et toutes deux soutiennent pendant un moment une activité et un cadre de participation sur deux espaces distincts, reliés physiquement23 mais aussi interactionnellement par un effort conjoint. Entre les lignes 2 et 29, l’échange se déroule sans remise en cause de ce cadre partagé et de manière plutôt collaborative, bien que la mère réalise d’autres taches en même temps, dans une participation non exclusive ou focalisée, et sans orientation physique, visuelle ou corporelle vers son interlocutrice (d’ailleurs, Chloé prend en charge le déroulement de l’interaction plus activement que Justine, voir par exemple les tours de réinitialisation l. 8 ou 30 suite à des pauses potentiellement clôturantes).

10Regardons cela de plus près. Lorsque, à la l. 12, la sollicitation de la fillette n’implique pas seulement un échange conversationnel, possible à distance, mais demande à Justine de se déplacer vers le salon pour « regarder » ce qu’a fait un des personnages (et qui constitue la « chute » de l’histoire), puis pour « aller voir » (l. 15), la mère, tout en continuant le rangement, initie un account24, qui semble destiné à justifier son non-déplacement (l. 13, 14 et 16). Cette justification, néanmoins, porte sur l’activité narrative elle-même, sur une des composantes de la trame (un des personnages de la BD [Nana, de Tom Tom et Nana] que la mère connaît par ailleurs est implicitement décrit comme indésirable)25. A la différence de ce qui arrive plus tard, la mère ne change pas de cadre mais de posture à l’intérieur du même cadre. Par ailleurs, il est difficile de dire si les séquences successives de réparation (l. 18-28) initiées par Justine ont l’objectif de temporiser l’interaction pour repousser le moment de devoir aller dans le salon, ou de devoir répondre à la demande de déplacement ; en revanche il est clair que, face à la seconde réinitialisation de Chloé, l. 30, qui consiste en une demande encore plus emphatique que les précédentes (l. 15) pour que Justine aille voir la BD, la mère se rend cette fois-ci explicitement indisponible (« je suis occupée » ; « je ne peux pas . je suis occupée à faire autre chose »), ce qui change radicalement le cadre de participation (l. 31, puis l. 33 et 35) et l’espace interactionnel (Mondada, 2005). Il ne s’agit pas seulement d’attendre, pour Chloé, mais aussi de réinterpréter la situation et les nouvelles attentes sur le plan de la participation et de l’organisation de l’action (réinterprétation à laquelle la fillette résiste un moment, cf. l. 37). Finalement, la mère complètera son cours d’action dans la cuisine (rangement plateau, vidange poubelle, etc.), et donnera une suite positive mais différée à la demande de sa fille. Notons que cette réponse, et l’orientation vers le monde narratif de Chloé qui l’accompagne, s’articulent dans la continuité de la série repas/dîner/bain de cette soirée, avec l’annonce du bain par Justine.

11Dans l’extrait suivant, qui concerne la même famille, les sollicitations impliquent des besoins alimentaires des enfants, et sont différemment traitées par la mère, notamment par les ressources qu’elle convoque.

1.2. Famille PR, mardi 22/03/05, 18:34.

Justine est rentrée peu avant avec Arthur qui, dans le salon, s’installe avec Chloé pour regarder la TV (que Justine vient de brancher). Chloé demande du pain plusieurs fois à sa mère, elle accède à la requête mais demande aussi d’« attendre » ; en cuisine Justine boit un verre d’eau, en propose aux enfants, allume un fourneau (vitro-céramique) avant d’aller dans le salon.

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12Sur le plan spatial, on observe à nouveau des déplacements et des communications inter-pièce : après plusieurs allers-retours entre salon et cuisine, destinés à répondre aux demandes de Chloé et à donner suite aux propositions faites par la mère elle-même (boire de l’eau, etc.). Alors qu’elle a déjà donné du pain à Chloé et ramené la baguette dans la cuisine, Arthur demande du pain à sa mère (l. 13). Justine demande alors aux enfants d’attendre (l. 14) ; puis, à la l. 15, un nouveau tour de parole est produit, avec un plus fort volume, à travers lequel les sollicitations des enfants sont explicitement constituées en interruptions de l’activité dans laquelle la mère cherche à s’engager (mais qu’elle n’a qu’amorcée, en allumant le fourneau [cf. le tout début de la transcription]). Cette catégorie présente un double aspect : un évaluatif, sur le passé, et un autre, préventif, sur le futur. Après de nombreux aller-retour entre salon et cuisine réalisés pour satisfaire divers besoins et demandes, et juste après avoir demandé un répit dans les sollicitations (« DEUX secondes . attendez »), Justine produit une injonction destinée à ne pas être interrompue « toutes les trois secondes ». Ce tour est particulièrement intéressant par sa valeur aspectuelle et temporelle : Justine utilise la construction verbale avec commencer (« ne commencez pas »), dont le complément verbal qu’elle introduit (« à m’interrompre toutes les trois secondes »)26 pointe des séries d’interruptions que l’on peut comprendre non seulement comme des potentialités projetées, mais aussi comme des évènements auxquels on attribue une périodicité qui les spécifie comme implicitement avérés. Ainsi, ce n’est pas seulement la demande d’Arthur qui, constituée en interruption, est évaluée comme problématique : rétrospectivement, cette évaluation de Justine resignifie l’ensemble des échanges et des déplacements préalables, inclus prospectivement comme des empêchements potentiels, dans « sinon je peux pas avancer le repas ». Le tour successif (« et dans un quart d’heure (…) » l. 18-20) renforce – avec une référence au temps standard – le tour précédent avec la projection d’un scénario problématique sur le plan collectif.

13La manière dont la mère mobilise la ressource lexicale « repas » nous intéresse particulièrement, dans la mesure où elle représente un événement donné comme prioritaire par et pour Justine, mais aussi pour l’ensemble du groupe (l. 15 à 19). Le mot repas est mis en exergue dans le tour de la mère (prononcé avec un fort allongement vocalique et suivi d’une longue pause), suivi enfin d’une projection de situation problématique. L’account concernant la mise en indisponibilité parentale repose donc sur l’importance d’une initiation, d’un « lancement » rapide du repas, qui consiste en fait en plusieurs opérations enchaînées (préparation matérielle, coction, etc.) jusque là discontinues. Dans son balancement entre disponibilité et indisponibilité, entre sollicitude et préservation de son cours – et de son espace – d’action, Justine constitue la routine collective du dîner en horizon temporel et actionnel pertinent, routine dont les conditions de possibilité et de félicité servent à évaluer pratiquement et moralement, et à définir en conséquence, les actions en cours. Bien que, quelques secondes plus tard, Justine aille dans le salon donner de l’eau à sa fille (elle s’occupe de la question du mal de tête de Chloé, évoquée bien avant), elle répondra négativement à la demande d’Arthur (pour avoir du pain) : le timing de cette requête du jeune garçon, formulée au moment où Justine s’éloigne des enfants et commence à aller dans la cuisine, est constitué par la mère comme non-recevable. Arthur devra se procurer ce qu’il veut par ses propres moyens (l. 25-27). Notons enfin que, par ses caractéristiques techniques, la cuisinière vitro-céramique demande un certain temps entre le moment de l’allumage et le moment où la plaque chauffe effectivement, temps pendant lequel se déroule la séquence analysée. Une fois rentrée dans la cuisine Justine huile une casserole et la met sur le feu, ce qu’on peut considérer comme l’achèvement, « en millefeuilles », du lancement matériel du repas. Grâce aux procédés discursifs et corporels déployés, son engagement dans la suite des activités en cuisine est plutôt préservé.

14Ces deux premiers extraits montrent que la structuration spatio-temporelle des activités quotidiennes n’est pas définie à l’avance, comme ne l’est pas non plus leur caractère plus ou moins dédié vis-à-vis des enfants27. Les activités domestiques ne sont pas des tranches de temps prédéfinies, insérables dans des cases étanches. Par conséquent, l’accomplissement des routines se fait de multiples manières, que l’on pourrait même considérer contre-intuitives, alors qu’elles font partie du répertoire des procédés organisationnels (produire des récits anticipés d’activités ou d’évènements problématiques, pour mieux assurer la routine, l’a-problématique).

15Définir les activités ou le temps parental uniquement sur la base de données déclaratives présente de sérieuses limitations notamment par le fait qu’elles coupent l’action de son écologie et de ses contextes dynamiques d’interaction. Aussi, dans cette famille, la mère se livre à un travail quasi-constant de balancement entre sollicitude et indisponibilité vis-à-vis des enfants, gérant un contexte de multi-activité quasi-constante et déployant une forte imbricationde cours d’action. Cet aspect souligne à la fois la densité du travail matériel et humain à réaliser à la maison et la capacité de certains parents à jongler entre travail parental et travail domestique, plus particulièrement, entre différents régimes d’engagement, de participation et d’attention28.

Evaluer, « faire » et « faire faire » : le contrôle tranquille

16Le fait que les rapprochements et partages (ludiques, affectifs, etc.) soient contraints, à certains moments de la journée, par des nécessités plus fondamentales comme la préparation du repas, ne signifie pas qu’il soit inexistant ou que les priorités soient toujours données à l’avance. Dans l’extrait suivant, on verra un autre cas dans lequel la mère travaille (au plan argumentatif, catégoriel, relationnel) pour légitimer ces priorités aux yeux des enfants, déployant des raisonnements qui produisent une expérience partagée du déroulement de la vie domestique et familiale, tout en laissant des espaces interstitiels plus ou moins ouverts. Nous verrons que certaines sollicitations ou actions des enfants donnent lieu à des négociations assez longues, exigeant des modalités particulières de gestion organisationnelle (contrairement aux résolutions relativement rapides vues plus haut). Outre la gestion des sollicitations d’autrui à travers la gestion de sa propre disponibilité (le « faire » parental des deux premiers extraits donnant lieu à une sorte d’auto-préservation du cours d’action), les parents déploient une autre pratique, visant (encore une fois) à garantir/préserver un engagement focalisé dans une activité donnée. Alors que les deux premiers extraits ont montré comment Justine attribue aux sollicitations de ses enfants différents degrés d’adéquation (et donc de recevabilité) vis-à-vis de l’activité individuelle dans laquelle elle est – pleinement ou embryonnairement – engagée, le troisième extrait de cette première partie illustre les tentatives parentales d’arrêter une activité ludique conjointe : Justine est engagée avec sa fille dans une activité partagée sur Internet, mais l’irruption de l’appel téléphonique du père annonçant son arrivée prochaine au foyer accélère l’avènement de la phase d’activités liées au dîner : alors que Chloé cherche à maintenir l’activité conjointe avec sa mère par des sollicitations et des plaintes, Justine cherche à l’arrêter, ou du moins à la suspendre, à la faveur de l’activité collective du dîner. Le « faire » parental observable dans cette négociation relève d’un « faire faire » aux autres (aux enfants), qui donne lieu à ce que l’on pourrait appeler un cours d’action hétéro-initié :

1.3. Famille PR : vendredi 25/03/05, 19:07 – dans le salon.

Justine cherche avec Chloé des cours d’espagnol sur Internet (Simon et Arthur sont présents aussi, le dernier devant la TV). Le téléphone sonne : c’est Eric, le père qui prévient de son arrivée prochaine à la maison. Suite à l’appel Justine initie plusieurs clôtures d’activité : elle, et par conséquent Chloé aussi, quitte le PC ; la mère va éteindre la TV, puis l’ordinateur, tout en verbalisant ces différentes actions. Alors Chloé la sollicite explicitement :

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17Dans cette séquence, un cours d’action conjoint (entre Chloé et Justine) est arrêté, après l’appel entrant29, par une des participantes et ceci de manière unilatérale et progressive : Justine réoriente en effet l’ensemble des activités des participants vers le dîner à travers une série complexe de procédés clôturants. En plein déploiement de cette série, l’arrêt de l’activité conjointe est contesté par la fillette donnant lieu à une assez longue séquence de négociation30. Chloé demande à sa mère de jouer avec elle, via une formulation qui tient compte du caractère affairé de Justine (l. 1). Suite à une réponse ambiguë de la mère (l. 3-4), Chloé renouvelle la sollicitation en l’implorant. Mais cette nouvelle demande est immédiatement chevauchée par Justine qui s’adresse à Simon, changeant ainsi d’interlocuteur et de thème, ce qui lui évite de compléter la séquence de sollicitation initiée par Chloé. À la fin de son tour, la mère mentionne (pour la première fois) le repas comme activité temporellement prioritaire (« manger d’abord peut-être »), par rapport au jeu (l. 8-9-10). Cette première priorisation, atténuée par l’adverbe peut-être reste relativement flexible. Notons que, au moment où la mère évoque le dîner elle s’est déjà rapprochée de la table, ce qui lui permet d’enchaîner rapidement avec un tour marqué par la surprise et destiné à attirer l’attention de sa fille (« ah dis donc regarde Chloé »). Malgré la prosodie de l’énoncé31, la main gauche de Justine avance vers les objets posés sur la table avant qu’elle n’annonce l’existence des revues destinées à Simon et Chloé (reçues par la poste). Un détail dans l’organisation des tours de parole qui rend compte du caractère anticipatoire de l’intervention de la mère.

18Pourtant, les échanges successifs montrent que Chloé résiste toujours au désengagement de Justine de leur activité conjointe. Aux lignes 21, 24 et 26 la fillette produit d’abord une plainte appuyée, puis une « accusation » vis-à-vis de Justine, qui serait en train de se soustraire à l’échange, malgré ce que la fillette a interprété comme une promesse32. Face à l’insistance de Chloé, Justine pour rendre compte de sa non-disponibilité (cf. l. 25, où apparaît à nouveau l’injonction à « attendre », puis l. 27-30), mobilise de plus en plus systématiquement la priorité du dîner par rapport au reste des activités. La séquence de négociation entre mère et fille se clôt avec une réponse affirmative explicite de la mère quant à sa volonté de jouer avec Chloé, toutefois inscrite dans des temporalités distinctes et contraignantes (« mais après manger », l. 30), sans recherche d’accord de la part de son interlocutrice. Si on observe le format interactionnel des tours successifs, on remarque que d’abord Justine évoque le dîner comme activité suivante, (et cherchant l’accord de la petite : l. 8, 25 et 27), sans y mettre véritablement l’accent. Elle cherche ensuite à réorienter l’attention et l’engagement de Chloé sur une autre activité : lire une des revues que les enfants viennent de recevoir. Cette tentative d’hétéro-engagement n’est pas isolée mais elle s’inscrit dans une réorientation globale qui concerne l’ensemble de la fratrie (réception des revues comme nouveauté domestique). Le conflit direct semble vouloir être évité de la part de Justine, qui, plus tard, introduit explicitement le jeu comme activité légitime et souhaitée, bien que temporellement contrainte par un ordre séquentiel excluant. L’opposition dîner versus jeu ne vient qu’en dernier recours, le repas étant donné comme prioritaire per se, pendant les réponses aux sollicitations précédentes (l. 8-9 ; 25 ; 27). Pour pouvoir accomplir la transition vers une nouvelle phase d’activité et s’engager dans la préparation du repas, Justine produit un désengagement progressif et légitime et, simultanément, un cours d’action parallèlepour autrui, tout en passant par la création plus globale d’un nouveau contexte d’action, en incorporant l’ensemble des membres présents à des activités qui s’ajustent à la nouvelle orientation (extinction de la télévision pour Arthur, lectures pour « les autres »). Passer de la dyade « Justine-Chloé » vers le collectif « famille dînant ensemble » demande de nombreux pas intermédiaires, des ressources communicationnelles et matérielles diverses, un tact remarquable et une forte sensibilité contextuelle, affective et écologique.

19On voit donc que sollicitation et sollicitude, disponibilité et indisponibilité, sont des phénomènes plastiques, sensibles aux changements et susceptibles de modifications rapides, guidés par des lignes directrices – le repas ou le coucher, par exemple – mais jamais scriptées. La manière dont la mère priorise le dîner au détriment d’activités ludiques montre un ajustement permanent du plan33 au sens du déroulement routinier de la vie collective. L’ajustement aux contingences locales (telles que des besoins physiologiques ou des sollicitations relationnelles/affectives), se fait au moyen de changements thématiques, de changements de cadres participatifs, de tactiques de diversion, d’aguichages matériels, d’ajustements projectifs mutuels, et d’injonctions. La combinaison et la succession signifiante de ces procédés (souvent observés dans les foyers) rendent compte du haut degré d’intervention et d’élaboration cognitives et pratiques de la part des parents, souvent pris entre des sollicitations multiples (voir incompatibles). Comme bien d’autres passages dans le corpus, l’ensemble des extraits présentés dans cet article montrent la force de la catégorie famille en tant que catégorie actionnelle et morale, hiérarchisée par rapport à des activités dyadiques ou individuelles. Le collectif est défini par des activités qui, à des moments particuliers de la journée, concernent la prise en charge de besoins primaires (manger) définis comme prioritaires pour l’ensemble des membres du groupe (ce qui est visible en 1.2 et en 1.3). Ainsi, au-delà des questions de parenté, les contours de la catégorie famille apparaissent ici dessinés par les urgences de la praxis et les moralités et solidarités que celle-ci impose34.

« Faire » / « empêcher de faire » : l’éducation morale explicitée

20Les cas examinés jusqu’ici montrent comment la mère de famille cherche à mettre en route et à préserver un cadre de participation lui permettant de délimiter un laps de temps dédié à la préparation du repas (auto-engagement), et ce à travers des pratiques diverses. L'une d’elles est le contrôle de l’action d’autrui, non seulement (comme vu en 1.1. et 1.2.) au niveau de la gestion des sollicitations par une restriction de la disponibilité/sollicitude (contrôle de son cours propre d’action), mais également via un hétéro-contrôle à plus long terme de l’activité de l’enfant (1.3). Dans cette seconde partie de l’article, nous analyserons deux séquences avec pratiques d’hétéro-contrôle, où l’adulte évalue comme problématiques les activités dans lesquelles sont engagés les enfants, non pas en relation à sa propre disponibilité mais en relation à l’acceptabilité de la durée ou de la nature même de l’action (jugées comme étant en interférence avec des attentes temporelles et normatives). Ici les parents cherchent à résoudre : dans le premier cas, le timing d’une conjonction d’activités avec l’enfant (arrêter la TV pour déjeuner puis quitter la maison), et, dans le second, à normaliser une situation traitée comme déviante. La spécificité par rapport à 1.2. et 1.3. réside dans le fait que, aux tentatives de contrôle temporel de l’action d’autrui, vient s’ajouter une dimension répréhensive à travers la mobilisation directe de normeséducatives et morales. Comme pour 1.3., il s’agit de séquences de transition. A travers le premier des deux extraits de cette partie, nous analyserons la gestion d’une mise en retard potentiel (en cela proche de 1.2.) et l’accomplissement de la transition entre deux activités matinales :

2.1. Famille PR : jeudi 24/03/05, 07:31.

Dans la cuisine, Justine et Eric, les parents, prennent le petit-déjeuner et planifient les activités de leurs journées respectives. Entre-temps Arthur regarde les dessins animés dans le salon (dans cet appartement cuisine et salon sont reliés par un passe-plat assez grand) :

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21Vingt minutes après un premier appel/proposition adressé à Arthur pour aller déjeuner (l. 1), appel que l’enfant refuse verbalement (l. 2), Justine va vers le salon, produisant un tour de parole complexe (l. 4-6), en deux parties : la première porte sur l’acceptabilité de la durée de l’activité dans laquelle est engagé l’enfant, et produit une délimitation temporelle purement morale ou normative (on ne peut pas faire X au Temps′, au Temps″, etc.) ; la seconde partie rend compte du fait que d’autres cours d’action, impliquant la participation d’Arthur, sont à venir, contraignant ainsi l’activité « regarder la télé ». Ici ce n’est pas l’adulte mais l’enfant qui cherche par divers moyens à préserver son propre cours d’activité. Les deux parties du tour de Justine projettent des temporalités prospectives, bien que la première partie anticipe et légitime un geste imminent (éteindre la télé), alors que la seconde projète deux activités successives, énoncées de manière séquentielle, à suivre sur le moyen terme. Une fois que Justine a éteint le poste, Arthur le rallume (l. 8) : il s’oppose de manière non-verbale à l’arrêt de son activité, mettant en œuvre une compétence technique qu’il a déjà acquise : allumer la télévision. Justine éteint la télé une seconde fois (l. 9) et face aux pleurs et plaintes d’Arthur qui s’ensuivent, elle initie une séquence de diversion35 pour détourner l’attention d’Arthur du poste : d’abord elle incite l’enfant à chercher sa sœur puis l’amène, y compris physiquement, vers une nouvelle séquence de jeu (injonction, l. 13, suivie de question aguicheuse, destinée à réveiller la curiosité du jeune garçon, l. 14).

22Plusieurs raisonnements de sens commun sont ici mobilisés, puisant le sens de leur localisation séquentielle dans le tour de parole, les précédents resignifiant les suivants : on ne peut faire une même chose pendant toute la journée, au sens de « on ne peut effectuer », car ladite activité prend fin pour des raisons indépendantes de l’organisation familiale : les émissions de télé prennent fin, la télé branchée sur la box se bloque, etc. ; mais aussi, on ne peut faire une même chose pendant toute la journée, au sens de « on ne doit pas » ; il n’est pas bien de, quand bien même la télé continuait à émettre, pour des raisons propres à l’organisation familiale : après la télévision il y le déjeuner et ensuite la crèche. Cette dimension normative s’assoit sur une graduation caractéristique des pratiques de care parental et, plus largement, du déploiement de la vie familiale (et déjà soulignée plus haut) : on ne passe pas abruptement d’une activité à une autre, mais on produit la pertinence d’un nouveau contexte d’action par le truchement de plusieurs interventions éducatives qui viennent signifier le processus de structuration temporelle « en train de se faire » et qui se justifient réflexivement, à travers cette même structuration. Ainsi, la journée est présentée au jeune enfant comme un flux, et comme un laps de temps, au cours desquels plusieurs choses sont et doivent être réalisées, souvent successivement, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du foyer. Si le but final est ici le co-engagement synchronisé entre l’adulte et l’enfant pour quitter le foyer à temps, le contrôle de l’activité d’Arthur, la définition de sa durée et des enchaînements dans lesquels elle doit d’inscrire, se fait en convoquant des attentes normatives et temporelles tantôt expliquées (« on va déjeuner . tu sais »)36, tantôt considérées comme faisant partie d’un répertoire commun (« c’est pas possible », dont la prosodie descendante indique affirmation et même sentence).

23Comme observé ailleurs, le déroulement du care repose sur un ajustement permanent aux contingences et aux problèmes locaux (ici un refus de l’enfant de clore son activité), au moyen de changements des cadres participatifs (tentative de conjonction des cadres, avec la proposition de déjeuner avec les parents ; déplacement dans le salon pour arrêter la TV, etc.), de projections d’actions, d’explications, d’injonctions, de manipulations techniques, de tactiques de diversion (l. 13-14). Le dernier extrait documente, dans le foyer RA, une performance scénique du fils aîné devant le dispositif d’enregistrement37, ainsi que la manière dont elle est traitée par le père.

2.2. Famille RA38 : lundi 21/05/05, (premier jour d’enregistrement), 19:40.

Couloir. Thomas, qui sort du salon suivi d’Albert, regarde puis touche le microphone posé par nous sur le cadre de la porte de la cuisine :

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24Thomas examine d’abord le dispositif d’enregistrement puis, en riant, il salue en direction du micro et enfin de la caméra. S’adressant à un auditoire invisible (les chercheurs) mais incarné par la technique, le garçon adopte un jeu scénique et se donne ainsi à voir comme un acteur engagé dans une performance (Sacks, 1992, pp. 593-594), et non plus simplement comme un sujet observé39. Cette reconfiguration est peu après invalidée par le père, à travers un tour de parole en deux parties : entrant dans la cuisine, Albert dit à Thomas de ne pas trop en faire, traitant ainsi le comportement de Thomas comme relativement déviant. Puis, il le somme de prendre quelque chose (des assiettes, probablement) et de mettre la table (l. 6-7), mais le garçon poursuit ses salutations (l. 8-9) : le changement – ou rétablissement – de « cadre » tenté par Albert n’aboutit pas. Au moment où Christine, la mère, apparaît, s’adressant à Albert (à propos d’un traitement que le garçon doit suivre), Thomas conclut son mouvement de la main et achève les salutations (l. 10-11). Sur le plan séquentiel, dans les deux derniers exemples les tours de parole parentaux présentent une structuration et des catégorisations analogues : sur le plan thématique, ou topical, ils sont composés d’une première partie axée sur une dimension normative (pas possible de faire X, ne pas trop faire X) et d’une seconde axée sur la dimension temporelle des activités et sur l’initiation d’un nouvel engagement ou activité (ne plus faire X pour faire Y). Ainsi, des demandes pratiques, des projections vers des routines collectives (déjeuner, puis aller à la crèche pour les uns ; mettre en route les dispositifs du repas du soir, pour les autres) viennent resignifier, viennent appuyer, rétrospectivement, des injonctions et des préceptes moraux ou normatifs40.

25Face à une situation traitée comme déviante, le processus de normalisation s’appuie sur l’imminence du dîner et sur les routines de sa préparation. Autrement dit, pour changer le cap le père ramène le performeur dans le monde familial et familier (versus le monde théâtral), donc dans un espace-temps domestique normal41. Vis-à-vis des chercheurs momentanément devenus public-audience (en différé), le père traite le dispositif d’enregistrement de manière « transparente », nous restitue la place d’observateurs (qui justement cherchent à voir la vie domestique usuelle, ordinaire). Ainsi, Albert s’oriente et cherche à orienter l’action de Thomas vers les attentes de discrétion qui pèsent sur le foyer, à travers des pratiques que Sacks appelle « doing being ordinary » (Sacks, 1984).

Discussion

26Nous avons abordé des pratiques d’évaluation et de contrôle parentaux sur les sollicitations et les actions d’enfants, du point de vue de leur temporalité et de leur acceptabilité, des modes de justification et des attentes déployées, dans la mesure où ils éclairent des aspects importants de la production locale de la routinité, de la normativité et de la normalité familiales. Nous avons montré comment, dialectiquement, cette localité repose sur son inscription dans des horizons temporels et des projections prospectives-rétrospectives aux portées différentes, sur un grain du présent où la coordination intègre des perspectives plus ou moins éloignées, des voies diverses par lesquelles le passé pèse sur le présent (Dodier, 1993, p. 67).

Normalité temporelle et normalité familiale

27Dans le foyer, par des ajustements permanents au contexte et à l’environnement, les parents jouent un rôle fondamental vis-à-vis de la coordination, de la routinisation et, plus largement, de la vie familiale en tant que vie sociale temporellement organisée. A la différence des enfants, du moins des plus jeunes, ils agissent en permanence en vue de différents horizons temporels imbriqués et ce au moyen d’une très grande diversité de méthodes : ils interviennent sur les flux d’action de manière opportuniste et souvent progressive, délimitant des zones spatio-temporelles d’action préservées des sollicitations extérieures, anticipant des problèmes de type « interruption » (ex. 1.1.1. et 1.1.2.), préparant la transition pour garantir un certain timing (ex. 1.1.3) ou encore cueillant l’occasion d’une normalisation de cadre pour orienter l’action de l’enfant vers une tâche collective pratique (exemple 2.2.).

28Dans pratiquement tous les cas, la prégnance et la légitimité des routines collectives sont évoquées en tant que justifications de la clôture ou l’initiation d’une action donnée, ancrant interdictions ou réprimandes dans un monde social ordonné et dans des récurrences de transactions des corps avec l’environnement (Dewey, 2005)42. Le hic et nunc est massivement mis en relation avec d’autres moments, les contours de l’action (segmentations, enchaînements/transitions, durées et séquençages d’activités) et leur rationalité fournissant des schémas interprétatifs, non pas comme narration externe (ou récit exégétique) mais comme un élément constitutif des scènes vécues et de leur intelligibilité, reliant des éléments qui, autrement, n’auraient pas fait sensensemble. Ainsi, le flux de l’action, dans ses dimensions sociales, matérielles, socio-matérielles, est marqué et temporalisé de manière à « voir-comme », tel que le propose le Wittgenstein anthropologue. Pensons aussi à la manière dont des éléments matériels du foyer sont susceptibles de fonctionner, comme le propose Conein (1997), en tant qu’artefacts cognitifs (Norman, 1993) par exemple dans des projections matérialisées et incorporées de l’activité pertinente suivante. La normalité temporelle, avec ses dimensions morales et normatives, se révèle comme un ordre non seulement nécessaire, bon pour le groupe, mais aussi observable et tangible. Et pourtant jamaisdonné une fois pour toutes.Tendus vers des temporalités multiples, les parents s’occupent et se préoccupent de l’intelligibilité de l’action et de la justification morale de l’ordonnancement de l’action, pour que ces temporalités deviennent une expérience sensée pour tous les membres. Sur le plan catégoriel et des cadres de participation, ces échanges de socialisation, bien qu’ils impliquent le plus souvent un des deux parents et un (ou plusieurs enfants), ne peuvent être réduits à des échanges dyadiques. D’une part, parce que les participants, notamment les parents, produisent des termes d’adresse de type « les enfants » et, plus généralement, des recipient-designs collectifs (« ne commencez pas à m’interrompre »), y compris lorsque l’on répond à la sollicitation d’un enfant particulier ; ou encore parce qu’ils font appel à des formulations à pronom indéfini, de type « on ne peut pas faire X ». Ces formes verbales dessinent des traits normatifs dépassant l’interaction locale et la relation intersubjective entre parent et enfant à un point précis de l’espace-temps. Lorsqu’on observe des interactions en famille, y compris dans le cas d’échanges dyadiques, on accède également à une communauté de pratiques43 : le groupe construit et stabilise un répertoire de ressources communes (habitudes, vocabulaire, usages, etc.), en même temps qu’il constitue ses intégrants en membres plus ou moins experts/apprentis par rapports à des actions et activités données. Face aux enfants qui refusent, retardent44 ou négocient l’ordonnancement ou la durée de certaines activités, les parents agissent de manière à consacrer à la fois une normalité temporelle et une normalité familiale, mutuellement imbriquées. Ce phénomène d’attribution explicite de droits et obligations impliqué dans les processus de socialisation des enfants facilite indéniablement l’accès aux phénomènes d’accomplissement de l’ordre dans le foyer.

29En nous éloignant de la vision positiviste du temps moderne, qui en fait un simple conteneur dans lequel les humains doivent insérer efficacement des « portions » de leur vie, nous avons abordé le TimeSpace45 (May et Thrift, 2001) des familles dans leur habitat. Dans cette perspective il est possible d’aborder la « normalité temporelle » (Zerubavel, 1981, p. 19) comme résultant des méthodes et des raisonnements pratiques des humains en interaction et « en socialisation » au sein d’écologies complexes. Réflexivement, la temporalité du care, indissociable de la dimension éducative46 des pratiques et des interactions familiales domestiques, semble fournir une entrée adéquate pour étudier la socialisation en tant que processus situé.

L’éducation sous le prisme de l’organisation domestique : discours, action, responsabilité

30La normalité temporelle (élément clé de l’organisation sociale) est produite par la sédimentation d’ajustements et de transactions avec l’environnement, processus dans lequel les interactions langagières, verbales et non-verbales, jouent un rôle essentiel. Socialisés au langage et à travers le langage (Ochs et Schieffelin, 1984), les enfants baignent quotidiennement, comme nous l’avons évoqué plus haut, dans un répertoire, dans un langage d’action particulier : une sorte de chronolecte/kaïrolecte, au travers et auquel ils sont socialisés et qui semble constitutif de la membership familiale. De ce point de vue, il faut mettre entre parenthèses le présupposé ethnométhodologique selon lequel le langage employé dans les activités quotidiennes est rarement déclaratif47. Certes, lorsqu’on accomplit un acte de parole, on ne décrit généralement pas en même temps l’acte qu’on accomplit (Austin, 1970). En revanche, les membres des familles, par des pré-annonces, annonces, injonctions, verbalisations d’actions, accounts, négociations, résistances, etc. produisent, sur le flux des actions qui se déroulent, des segmentations reconnaissables, ou un « episoding » (Goffman 1974), ainsi qu’un ordonnancement récurrent de cette segmentation48. Donc, les participants s’engagent bien dans la production de descriptions procédurales de ce qui se passe et de ce qu’ils font (et parfois thématisent aussi leurs actes de parole). Nous avons vu que, déployés dans la durée, les processus d’ordonnancement de la vie quotidienne stabilisent des configurations reconnaissables, au prix d’un imposant travail créatif, relationnel et éducatif. Face à des musiciens dont la maîtrise des « standards » n’est ni homogène, ni stabilisée, les parents agissent en chefs d’orchestre pédagogues qui cherchent à ce que l’on joue, du moins à certains moments, comme un « ensemble ». De plus, les parents travaillent à ce que chaque musicien maîtrise de plus en plus « les grilles », dont l’interprétation est reprise et revisitée à chaque occurrence (et, parallèlement, à ce qu’ils deviennent progressivement plus qu’interprètes49).

31Cette métaphore musicale pointe également le fait que l’accord n’est pas une unanimité (ou une imposition/apposition, ajouterions-nous), mais une « composition – presque une politique »50 (Merlin Kajman, pp. 53-54). Selon Merlin Kajman, la sagesse pratique des adultes, capables de montrer leur « consistance plurielle » (hésitant, réfléchissant, différant une décision et « en rendant raison »), permet d’éviter bien des affrontements entre adultes et enfants, où l’identité serait rigidifiée. Plutôt qu’un fonctionnement oppositionnel ou agonistique51, il s’agit d’un fonctionnement dialectique et dialogique. Cela ne signifie pas que les micro-drames quotidiens observés dans les foyers ne posent pas de problème aux participants, mais plutôt que la résolution des problèmes, conflits et négociations (ou, comme on l’a vu, la production même d’un problème…) sont les occasions où l’organisation sociale est produite (Cicourel, 1970) et où les enfants acquièrent un sens de la structure sociale (ibid.). Ainsi, « le caractère laborieux de l’apprentissage, partagé de part et d’autre » (Gayet-Viaud, 2008) est le propre de l’éducation telle que nous l’avons observée dans ce foyer : comme le propose Arendt (1972), l’éducation est discours et action, ainsi que responsabilité sur le monde qui accueille les nouveaux venus. Au-delà de la responsabilité première et principale des parents, tous les membres de la famille sont poussés à s’engager dans des processus de responsabilisation vis-à-vis de la production et du maintien du monde domestique. C’est sans doute une des caractéristiques majeures de la famille en tant que communauté de pratiques habitante.

Le care parental comme art du quotidien et comme vertu sociale

32Par ailleurs, avancer le fait que les actes de care sont indissociables de la résolution des problèmes et des besoins liés à la gestion de l’« espace dans le temps » implique de s’intéresser aux raisonnements logiques et pratiques, à la coordination et aux opérations cognitives et morales de traitement de l’environnement et de l’action (Dodier, 1993), bref, à la nature interprétative et occasionnée de ces opérations. On a vu que les parents travaillent au balancement entre sollicitation et sollicitude, tantôt en conjoignant tantôt en disjoignant leurs cours d’actions avec ceux des enfants qui les sollicitent. Mais on a vu aussi qu’une disjonction d’action vis-à-vis de quelqu’un ne résulte pas forcément en un repli sur soi, mais, bien souvent, en la production d’un temps d’action individuel et continu destiné à la réalisation d’activités au service du collectif. Prendre soin des enfants, donc, est loin de vouloir simplement dire « être avec » ou « auprès » d’eux. Comme nous l’avons montré, prendre soin des enfants implique des savoirs-faire très particuliers capables de conjonctions et disjonctions d’une certaine qualité relationnelle, interactionnelle et éducative que les réflexions éthiques et politiques sur le care et la vie familiale ne peuvent ignorer. Analyser l’ordonnancement temporel des activités de care familial enrichit donc la notion de souci des autres mais aussi celle de souci de/pour l’action, et plus généralement celle d’attention à la vie comme pratique.

33Loin de prétendre à une définition arrêtée du travail parental, consubstantiel de la vie familiale, nous en signalerons des caractéristiques fondamentales : le travail parental est avant tout un travail interactionnel et interprétatif ancré dans l’espace-temps ; il vise à ordonner et à signifier la vie collective dans l’espace-temps ; il produit et s’appuie sur des processus particuliers d’objectivation du temps et de l’action ; il produit et s’appuie sur une normativité et une moralité pratique propres ; il produit et s’appuie sur un répertoire et un genre langagier particulier que l’on peut appeler chronolecte ou, mieux, kaïrolecte ; ces produits/supports de l’action sont à la base de la routinisation de la vie quotidienne ; la routinisation et les procédés interactionnels qui la configurent sont indissociables des processus de socialisation des enfants ; le travail parental implique une présence et un engagement physiques, affectifs et attentionnels dans la prise en charge d’autrui, présence et engagement massivement marqués par la multi-activité et par la mobilisation de ressources hétérogènes ; le travail parental est indissociable des autres activités et contraintes domestiques quotidiennes, ainsi que de leur prégnance matérielle ; il ancre objets et artefacts dans des réseaux socio-techniques (Latour, 1989) sans lesquels on ne comprendrait pas la manière dont les pratiques se déploient. De ce point de vue, la vénération généralement vouée aux dispositifs informationnels, censés « simplifier » la vie quotidienne, donne un exemple éminemment contemporain des scissions conceptuelles entre travail/organisation et affect/éducation, de certaines idéologies – telle que le quality time – qui en découlent, mais aussi d’un certain fétichisme technologique, toujours de mise. Comme le montre la publicité en annexe 2, un système opératif performant et de simple utilisation permettrait de « faire face aux tâches du quotidien » (en quelques clics) de manière à « consacrer toute [son] attention [aux] enfants ». Dans cette perspective, tâches du quotidien et attention portée aux enfants s’opposent. Dans cette perspective, le vie familiale consisterait d’une part à la réalisation parentale de tâches (qui ne nécessitent pas une attention et une affectivité particulière et qui se font sans les enfants) et d’autre part, de manière forcément distincte, à être avec ses enfants (ce qui demande « toute votre attention »). Or, comme nous avons tenté de le montrer, la complexité de la culture organisationnelle, dont le care parental est le moteur, distille des rationalités, des connaissances, des moralités, des régimes d’attention et des attentes pratiques propres aux expériences collectives de sens commun (Garfinkel, 1967) du groupe familial. Et indissociables de l’émotionnel, qui se déploie (spatio-)temporellement à l’interface de l’expérience mondaine (Dewey, 2005[1934]).

Pour le droit à un temps signifiant !

34Revenons pour terminer à la dimension socio-économique et aux questions de valorisation du care. Plusieurs études soulignent qu’en dépit de la médiatisation de l’égalité de droits entre hommes et femmes (et d’une « nouvelle conception de la paternité »52), la famille reste le lieu de la spécialisation du travail, les pères étant largement sous-investis dans les activités parentales quotidiennes. De ce point de vue, c’est seulement si les hommes changent d’attitude vis-à-vis du care, et si ce dernier est globalement valorisé, qu’une certaine égalité deviendrait possible. Selon le chercheur en économie S. Himmelweit (2000), il n’y a que deux voies vers l’égalité : tous les membres assument les mêmes perspectives et comportements que les hommes, et le temps dédié au care, ainsi que sa qualité, diminuent, ou alors le care est valorisé et partagé plus équitablement, ce qui représente l’option la plus juste, la plus sure et la plus viable. Or, le fait que l’accomplissement du care soit encore souvent réduit aux seules « tâches et contraintes familiales et domestiques » pérennise le problème de sa dévalorisation, donc celui des inégalités53.

35Dans le cadre de la profonde crise que traversent le capitalisme et les systèmes de gouvernance, les politiques publiques devraient réfléchir et agir sur la question du care bien au-delà des critères marchands (économie de la dépendance, services à la personne, etc.). Elles devraient reconnaître à la fois la valeur travail et les compétences exigées pour le care des enfants, d’une part, et la valeur pratique, éthique et créatrice, donc non-quantifiable, de ce care. Pour ne plus voir les soins destinés aux enfants – propres ou autrui – comme synonymes soit de don de soi absolu, soit d’entrave à l’épanouissement des femmes54 il pourrait suffire de le considérer dans toute sa complexité. Si la vie familiale est temporellement située, et temporellement contrainte, elle est aussi génératrice de sens et d’expériences (spatio-)temporelles multiples. S’intéresser aux processus affectifs, moraux, éducatifs et cognitifs constitués par, et constitutifs du, care parental, pourrait par conséquence contribuer à éviter que l’on atteigne l’égalité et l’équité entre genres au détriment de ces questions fondamentales pour la vie sociale. La voie que nous avons suivie ici est celle des enseignements du groupe de De Certeau, des ethnométhodologues, ou encore de la sociologie pragmatique, qui permettent d’ennoblir l’ordinaire et la langue naturelle (Conein, 1985, p. 14), de leur redonner toute leur place. Parallèlement, le dialogue entre ce type d’approche et les différents courants s’intéressant au care comme travail et comme éthique (Sevenhuijsen, 2008 ; Nicole-Drancourt et Jany-Catrice, 2008 ; Méda, 2008 ; Paperman et Laugier, 2006, entre autres) nous semble prometteur.

36Sur un plan plus applicatif, complémentaire du plan académique, notre démarche pourrait faire partie des travaux permettant aux parents de (mieux) valoriser leurs compétences et leur capacités non seulement à « faire dans le temps », « à faire à temps », mais aussi à « faire le/du/des temps », pour eux-mêmes et pour autrui. La durée et la processualité sont des créatures de l’expérience sociale ordinaire, et pour cela-même, passent souvent inaperçues. Or, ce mouvement de valorisation, à la fois scientifique et sociétal, doit, nous semble-t-il, être accompagné d’une réflexion plus profonde sur le bien être des familles et sur les questions de politique publique en relation au temps. Comme le propose L. Alanen (2005), ce bien être, en particulier pour les enfants, devrait reposer sur le « droit au temps signifiant ». Dans et en dehors du foyer, les gens doivent pouvoir compter sur des moyens temporels, matériels et symboliques leur permettant d’ordonner et de rythmer leur vie quotidienne comme quelque chose de sensé, de significatif et de moralement pertinent. Sans les efforts constants pour produire, progressivement, des orientations communes vers un temps des membres (Button, 1990), l’organisation et la coordination des activités sociales seraient impossibles et il n’existerait pas de vie sociale partageable. Préoccupation et matière première(s) de l’expérience domestique et des schémas interprétatifs qui la caractérisent, nous proposons de réintégrer pleinement la temporalité, ou plutôt, la spatio-temporalité, aux recherches sur la vie familiale, y compris au sein des travaux qui prônent une valorisation économique, sociale et académique des activités et des compétences ordinaires : éthiques, sociales, familiales, parentales et de care.

Nous remercions chaleureusement les membres des familles PR et RA pour leur disponibilité et pour la confiance qu’ils nous ont accordée tout au long du processus d’enquête. Un grand merci à Moustafa Zouinar, Marc Relieu et Laurence Pasqualetti pour avoir partagé avec nous leurs savoirs et savoir-faire, en particulier lors du travail de terrain ; merci aussi à Lorenza Mondada, notre directrice de thèse, pour les divers apports aux analyses de données. Nous sommes également très reconnaissante envers Carole Gayet-Viaud, attentive relectrice, dont les nombreux apports, critiques et suggestions ont fait beaucoup progresser ce texte. Enfin, merci à Catherine Félix et Julien Tardif pour avoir organisé le colloque à l’origine de cette publication, ainsi qu’à l’équipe des publications Revel. Cet article est basé sur une étude financée entre 2004 et 2007 par Orange Labs (ex FTR&D).

Notes de bas de page numériques

1  Pour les contours notionnels et programmatiques du care, voir la présentation de ce volume.

2  La vie quotidienne constitue désormais un objet, ou une perspective, spécifique (Cf. aux Etats-Unis, le projet SLOAN-CELF/Center on Everyday Lives of Families ou en Europe, le réseau ELPiES/Everyday Life and Practices in European Societies, le groupe Age de Surrey/Generation and Everyday Life, ou encore les départements de sociologie de Keele ou de Lancaster, entre autres).

3  C’est-à-dire les temps avec les proches, ceux des activités citoyennes ou encore les temps domestiques ; plusieurs économistes invitent à considérer ces temps pour aborder la richesse et le bien-être, massivement confinés aux échanges de biens et services au mépris des autres activités et formes de liens, de progrès ou de mise en valeur du monde (Méda, 2008 mais aussi Waring, 1990, avant elle).

4  Rappelons que la mise en exergue de l’importance économique et sociale du travail domestique, ainsi que de ses effets aliénants sur les femmes, a contribué à refonder la pensée féministe au XXe siècle.

5  Reprenant les notions durkheimiennes de communautés de solidarité et d’institutions coercitives, M. Douglas – qui a plaidé pour des observations empiriques sur le foyer – pointe la journée comme infrastructure de la communauté, dont il faut décrire les conjonctions et disjonctions interactionnelles, la structure et les rythmes.

6  La réflexivité ethnométhodologique (Garfinkel, 1967) rend compte de la relation entre action et contexte, non pas en termes de dépendance au contexte, mais partant du constat que l’indexicalité des interactions sociales (verbales ou non verbales) est définie par le double fait que ces interactions s’ajustent au contexte et qu’à travers ces ajustements elles renouvèlent le contexte (Heritage, 1984). Ainsi, cette relation de réflexivité, qui contribue à faire émerger les éléments pertinents de l’action (Mondada, 2001), s’étend aux processus de production du sens et de son interprétation.

7  L’accountability est le principe selon lequel les ressources pour comprendre les activités quotidiennes – et l’ordre social qui est instauré dans et par ces activités – se trouvent dans ces mêmes activités. L’accountability correspond donc à l’intelligibilité endogène de l’action.

8  C’est notamment le cas des enquêtes de type emploi du temps/allocation du temps (time-budget en anglais). Ces méthodes se révèlent inadéquates à l’étude des dynamiques et des détails des interactions, mais présentent un intérêt en termes de monstration de régularités dans la distribution temporelle et sociale d’un certain nombre d’activités. Les résultats de ces études traitent des questions telles que la charge des tâches domestiques (l’enquête « Emploi du temps » de l’INSEE de 1998, pointant que 80 % du noyau dur de cette charge était toujours assuré par les femmes), et dessinent des tendances confirmées ensuite comme persistantes (Brugeilles et Sebille, 2009). Par ailleurs, en 2000, la Direction des études du ministère du Travail (Dares) et du Service des Droits des femmes et de l’égalité, parle de ce noyau dur en termes de travail parental : pour le Groupe Division Familiale du Travail-GDFT, associé à l’étude ministérielle, la durée moyenne du temps parental correspond à un mi-tempsprofessionnel ; le surtemps professionnel des pères et le surtemps parental des mères seraient des effets de genre jouant sur la durée des tâches parentales dans les couples, effet nivelé chez les familles monoparentales (Barrère-Maurisson et Rivier, 2002).

9  Merci à Carole Gayet-Viaud d’avoir si bien synthétisé cette idée et d’avoir attiré notre attention sur le fait que cette partition exerce une forte influence sur les politiques publiques.

10  De Fornel et Léon (2000) ; Mondada (2001).

11  Garfinkel (1967 ; 2002), Garfinkel & Sacks (1970).

12  Goodwin (1996) ; Heath et Hindmarsh (2002) ; Knoblauch et al. (2006) ; Mondada (2007) ; Ochs et al. (2006) ; Relieu, Zouinar, et La Valle (2007), Suchman et Trigg (1991).

13  Schütz, 1967 (p. 77) utilise une métaphore très efficace pour distinguer la routine « allant de soi » (celle de l’homme dans l’attitude naturelle), de celle que l’on produit en « décongelant » l’objet, pas à pas, jusqu’à réactiver les éléments ayant concouru au processus de sa constitution ; la « congélation » à l’inverse est le processus fondamental dans la conceptualisation et la typification de l’expérience (dans la saisie monothétique d’actes polythétiques). Les manières de faire dans les foyers observés suggèrent des décongélations constantes, non pas en dehors de l’attitude naturelle mais plutôt caractérisant une attitude naturelle particulière : disant l’action et/ou le temps de l’action, les participants explicitent des logiques, des moralités et des cheminements typifiants de sens commun (de manière probablement analogue à d’autres environnements éducatifs et de socialisation).

14  Son titre provisoire : La structuration temporelle des activités dans l’espace domestique. Interactions, matérialité, technologie, sous la tutelle industrielle de M. Zouinar, et sous la direction académique de L. Mondada (ICAR-Lyon2). Le terrain mené en 2005 au sein de la division R&D de France Télécom par une équipe mixte (un ergonome, un sociologue, une psychologue et nous-même) a produit un corpus vidéo très volumineux auprès de quatre foyers parisiens et en région. Cf. La Valle, Zouinar, Relieu, (à paraître) pour une description détaillée de l’étude et de la méthode développée. Rappelons simplement que les participants, pleinement informés de nos objectifs de recherche, avaient le contrôle sur le dispositif d’enregistrement (arrêt ou suspension des prises de vue).

15  La relation entre la réflexion du sujet sur l’acte terminé et l’attitude prise à l’égard du projet réside dans le fait que le projet imagine l’acte complet, en sorte qu’il est conçu au « futur antérieur » (Schütz, 1967).

16  Dans des perspectives proches de la nôtre, Sirota, 2006 (sur des interactions en famille à l’heure du coucher), ou Scollon, 2001, par ex. parlent de discours d’anticipation, comme projection constitutive de l’action sociale.

17  Dans le quasi-présent (la dimension temporelle propre à l’interprétation de nos expériences émergentes), l’expérience est reliée à la fois au passé – d’où elle puise les connaissances disponibles à partir d’expériences précédentes – et au futur, à travers ses protentions et anticipations spécifiques (Schütz, 1967).

18  Dans les deux foyers que nous avons observés et analysés, la partie de la soirée comprise entre 17h00 et 19h/19h30, se déroule essentiellement sous la responsabilité de la mère chez les PR et sous celle du père chez les RA. Chez les PR, la mère prend en charge l’ensemble des activités et des tâches de la soirée jusqu’à 20h00 (ce qui inclut le dîner).

19  La Famille PR est composée d’un couple de 36 ans au moment de l’enquête (Eric, chercheur, et Justine, maître de conférences) avec 3 enfants (une fille de 6 ans et deux garçons de 2 ans et 12 ans). Appartement de 3 pièces et demie. Tous les prénoms ont été modifiés au vue de l’anonymisation.

20  Ces séquences sont prototypiques du fonctionnement des structures conversationnelles par paires adjacentes (PA), le tour de parole «  maman » étant ici la première partie de la paire, et le tour « oui chérie » la seconde. Une PA interpellation/réponse ouvre le canal pour parler, et plus généralement, pour s’engager mutuellement dans une action conjointe. Les séquences interpellation-réponse complètes impliquent donc, a minima, trois tours de parole (Schegloff, 1968, 2002, entre autres), ici le troisième tour étant l’injonction/demande de Chloé « regarde ».

21  Ce troisième tour, qui ouvre sur la nouvelle activité – donnée comme le motif de l’interpellation – vient compléter la séquence conversationnelle, mais échoue sur le plan de l’activité, donc de l’interaction.

22  Dans cet évènement de littératie (Tannen, 1982), la manière dont le récit s’organise, grâce à des compétences particulières, pointe le fait que la socialisation à la littérature, à la littératie et à la narration font partie de la socialisation langagière et pragmatique. Rappelons plus fondamentalement, que, dans un double mouvement, les enfants sont socialisés à travers le langage et au langage (Ochs et Schieffelin, 1984). Nous reviendrons sur ce dernier point à la fin de l’article.

23  Dans cet appartement, cuisine et salon sont reliés par une ouverture (passe-plat). Beaucoup d’interactions verbales ont lieu plutôt aisément entre ces deux espaces.

24  Selon l’ethnométhodologique, les membres de la société produisent des accounts, des comptes rendus, des justifications, etc., au cours et/ou après leurs actions, notamment lorsque l’accountability endogène ne suffit pas à la gestion et à l’interprétation de l’action sociale. Dans le cadre de l’espace domestique familial cette affirmation est à interroger, car beaucoup d’accounts sont produits sans que cela ne relève, dans la perspective des participants, d’un déficit interprétatif. De plus, d’un point de vue procédural et temporel, de nombreux accounts ont lieu prospectivement, et non pas rétrospectivement (donnant parfois lieu à des narrations prospectives. Cf. note 15).

25  Opinion que Chloé connaît et qu’elle tente ensuite de contrer (l. 20, avec la conjonction oppositive « mais »).

26  Il existe des champs entiers de la sémantique dédiés à l’étude de la temporalité (Reichembach, 1980 ; Gosselin, 2005 entre autres) ; soulignons que la plupart des données sur lesquelles se basent ces analyses ne concernent pas des utilisations langagières orales avérées mais des textes écrits ou encore des exemples introspectifs des chercheurs.

27  Aux Etats-Unis et ailleurs le discours – académique et profane – sur l’importance d’un temps qualitatif (quality time) pour le bien-être des familles est très répandu. Ce temps impliquerait un temps non-stressé et ininterrompu avec les enfants (Kremer-Sadlik et Paugh, 2007). Or, chez les parents qui travaillent en dehors de la maison, ce discours engendre du stress et de la culpabilité. L’approche critique de Kremer-Sadlick et ses collègues souligne la richesse des rencontres ordinaires, non-planifiées, entre parents et enfants et la capacité des participants à y créer des interactions sociales « privilégiées » fondamentales à la construction des liens.

28  Nous reprenons à notre compte la notion d’engagement donnée par Dodier (1993, p. 74), selon laquelle les personnes, lorsqu’elles cherchent à satisfaire la coordination avec autrui, sont engagées malgré elles dans l’ensemble des associations déjà préparées par le passé.

29  Justine s’oriente prospectivement vers l’arrivée de son mari ; sur le plan séquentiel, l’appel fonctionne comme un « donneur de temps » et confère à l’arrivée du père un caractère normatif et structurant par rapport aux actions en cours des différents participants au sein du foyer (Cf. La Valle, 2006, pour une analyse de diverses contextualisations et recontextualisations des pertinences domestiques/familiales suite à des appels téléphoniques).

30  La demande de Chloé (l. 1-2) formulée en pleine « réorientation » (et l’utilisation du verbe modal « pouvoir ») montre ses capacités à interpréter les tours de parole, mouvements dans l’espace et (ré)agencements matériels de Justine comme une marque de sa potentielle indisponibilité.

31  Heritage (1984) décrit les marques de type « oh » de la conversation ordinaire (en français, ainsi que dans d’autres langues romanes cela correspond généralement à la forme « ah ») en tant que « change-of-state tokens », c’est-à-dire en tant que particules informant les co-participants d’un changement d’état du locuteur, sur les plans de la connaissance, de l’orientation ou l’attention.

32  On notera le contraste modal entre les verbes pouvoir, ligne 1, et vouloir, ligne 24.

33  Ce type d’analyse convoque l’idée fondatrice de Suchman (1987) selon laquelle l’action ne peut se prédire sur la base de règles générales : elle est située, le plan ne la détermine pas, mais en est une ressource.

34  On retrouve les fondements de la morale durkheimienne selon lesquels est moral ce qui est source de solidarité, tout ce qui force l’homme à régler ses mouvements sur autre chose que les impulsions de son égoïsme. Dans le foyer, les mises en mot, en geste, en corps, en intersubjectivité de ce système de « droits et de devoirs » qui lient les individus de manière durable, qui fait de ses membres des êtres sociaux et moraux, sont particulièrement accessibles lorsqu’on se penche sur les pratiques d’organisation de l’espace-temps.

35  Lors de moments de transition plus ou moins délicats, les parents font souvent appel à cette technique.

36  Sur les plans épistémique et éducatif, l’expression interrogative « tu sais ? » semble fonctionner à plusieurs niveaux et à la fois prospectivement et rétrospectivement, projetant une nouvelle information au sein du tour, et comme rappel d’une connaissance partagée entre les participants.

37  Un certain nombre d’orientations de ce type ont été observées notamment chez les enfants. Cf. Relieu, Zouinar et La Valle (2007) pour une analyse approfondie de l’extrait présenté ici et pour des analyses supplémentaires d’orientations des participants vers le dispositif d’enregistrement vidéo. Sur la question des orientations des participants vers la caméra, cf. aussi Speer et Hutchby (2003).

38  La Famille RA de son coté est composée de la mère (Christine, 44 ans, bibliothécaire), du père (Albert, 47 ans, informaticien et délégué syndical), et 2 enfants : une fille de 6 ans et un garçon de 12). Appartement de 4 pièces à Paris. Les RA et les PR habitent un même arrondissement du Nord parisien et se fréquentent assidûment (les fillettes de chaque famille sont camarades et amies de classe). Tous les prénoms ont été modifiés au vue de l’anonymisation.

39  Certaines situations sont organisées par ce que Sacks (1972) définit comme Paires Relationnelles Standardisées (PRS), qui constituent des foyers imputant des droits et des obligations entre deux catégories de personnes appartenant à la même « collection ». Dans ce cas-ci, Thomas transforme la situation en remplaçant la PRS observateurs/observés par la PRS performer/auditoire, alors que le père semble chercher à rétablir les obligations de la famille envers des chercheurs.

40  Dans les deux foyers étudiés, le dîner est le point d’ancrage organisationnel central du soir, où convergent des cours d’action divers et qui pèse sur un certain nombre d’attentes morales et pratiques. Le dîner comme activité suivante peut être présenté comme la solution à des problèmes et à des déséquilibres en cours (manger pour diminuer l’énervement des enfants, ou, dans une logique complémentaire, manger pour éviter que cela ne « dégénère », etc.).

41  La demande d’Albert renforce, réflexivement, les attentes de participation à la vie du foyer qui pèsent sur Thomas.

42  Avec la notion de transaction Dewey, qui reprend des enseignements fondamentaux de Merleau-Ponty, pointe la relation dynamique, co-constitutive des organismes avec leur environnement, pour définir l’expérience (qui est aussi, ensemble avec la transaction, relation et interaction) et pointer les acteurs sociaux en tant que corporéités agissantes, développant la connaissance dans les transactions et l’« enquête ».

43  J. Lave et E. Wenger ont développé le modèle d’« apprentissage situé » (situated learning) selon lequel l’apprentissage ne peut être réduit ni à ce qui est enseigné par un maître ni à quelque chose qui aurait un début et une fin nets. L’apprentissage est indissociable de la participation à une communauté de pratique(s), ce qui signifie qu’il est appréhendé en tant que phénomène essentiellement social et résultant de l’expérience, commune à tous les humains, de participation et d’ajustement à la vie de tous les jours. Cette expérience implique un processus d’engagement dans une communauté définie comme une entreprise commune et continuellement renégociée par ses membres.

44  Les enfants des foyers observés, tous âges confondus, tendent à agir en « retardateurs » : ils essaient de prolonger les activités ludiques ou les moments de partage dans lesquels ils sont engagés (ou, au contraire, de repousser le début de ‘taches’ domestiques qui requièrent leur collaboration).

45  Proposant de complexifier le dualisme philosophique du temps et de l’espace, et se focalisant sur les pratiques sociales performatives de ces deux dimensions, les auteurs abordent quatre domaines dans lesquels le temps et les pratiques sociales peuvent être abordés : a) rythmes et cycles naturels ; b) systèmes de disciplines sociale ; c) relation de a) et b) avec les instruments et la technologie ; d) relation de a) et b) avec les textes et les nouvelles conceptualisations.

46  Avec la notion d’éducation nous faisons référence essentiellement aux pratiques d’instruction et de socialisation des enfants, c’est-à-dire à l’éducation classiquement définie comme informelle, dans le cadre de la vie familiale.

47  Une connaissance est explicite lorsqu’elle est rendue dans le langage par une forme propositionnelle déclarative.

48  Certains éléments de la matérialité domestique sont mobilisés en tant que donneurs de temps (certains de manière récurrente, d’autres de manière ponctuelle), car ils contribuent à structurer les mêmes activités qu’ils supportent (arrêt, suspension, accélération, etc.). Plus généralement, les participants s’orientent localement vers la légitimité, l’attrait et, plus généralement, les potentialités pratiques (ou affordances, selon Hutchby 2001) des objets, en relation à leurs préoccupations et orientations temporelles pratiques.

49  Bien que nous ne pouvions le développer ici, soulignons le fait que, dans l’accomplissement des activités quotidiennes, les enfants aînés sont non seulement moins guidés, plus « autonomes », si l’on veut, que leurs jeunes frères et sœurs, mais aussi que, à leur tour, ils sont éduqués à la prise de certaines responsabilités vis-à-vis d’eux-mêmes, du foyer et des puînés. A un certain niveau, être membre compétent d’un foyer pourrait donc passer par la capacité à assumer et à organiser certaines activités (en relation à soi, aux autres et à l’espace-temps). Cet aspect est également traité dans la littérature anthropologique sur la socialisation (cf. par exemple Ochs et Izquierdo, 2009).

50  Je remercie Carole Gayet-Viaud de m’avoir fait connaître cette auteure. Par ailleurs, concernant la relation entre vie de famille et politique, cf. par exemple Sarangi (2006) à propos de la micropolitique desinteractionssociales et de la socialisation des membres.

51  Merci à Carole Gayet-Viaud de m’avoir suggéré ce terme.

52  Selon laquelle les pères (dans les sociétés occidentales) sont plus impliqués dans la prise en charge des enfants.

53  Entre hommes et femmes bien sûr, mais aussi entre couches supérieures et couches populaires, si l’on reprend schématiquement la division socio-économique des métiers et des activités de soin.

54  Trop souvent la responsabilité sociale et familiale vis-à-vis des enfants est encore vue comme un poids que l’on chercherait à mettre sur le dos des autres (institutions spécialisées, « gardeurs » (ou gardiens ?) d’enfants, femmes subordonnées ou – enfin ! – « les hommes »). Ce que cette responsabilité implique sur le plan des échanges avec les enfants est pratiquement perdu de vue. Aussi, le rôle de « bénéficiaire final » parfois attribué à l’enfant semble poser des problèmes non seulement aux parents (dont la vie ne s’organiserait que autour de l’enfant) mais aussi au collectif familial lui-même, qui aurait tendance à manquer de moments non-organisés, non-pleins (phénomène souligné notamment en Amérique du Nord mais présent également au sein des classes moyennes européennes).

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Annexes

1. Conventions de transcription des données audio-vidéo

Conventions d’analyse conversationnelle multimodale (Jefferson, 2004 ; Mondada, 2000)

mot

mot

intonation montante

intonation descendante

mo:t, mo::t

allongement vocalique

>mot mot<

<mot mot>

débit plus rapide

débit plus lent

mot m-

troncation

mot

MOT

°mot°

prononciation accentuée, appuyée

volume de voix plus fort

voix chuchotée

XXX

syllabes incompréhensibles

A : [mot mot

B : [mot

chevauchement de tours de parole

(2 locuteurs distincts)

A : mot=

B : =mot

tours de parole enchaînés

(2 locuteurs se suivant sans pause)

A : mot &

xxxx

A : & mot

continuation du tour d'un même locuteur

(mot)

interprétation incertaine

(1.5)

(.)  .  ..  ...

pauses mesurées (en secondes)

pauses non mesurée (courtes, moins d'1 sec.)

CHL

participant produisant du verbal

CHL (italique)

participant produisant du non-verbal

marche (ital.)

((à SIM))

description d’actions non-verbales

description d’actions, emplacements, destinataires, etc.

A : mot*

       *marche

articulation de phénomènes verbaux et non-verbaux

marche ----->

------------>

poursuite de l’action non-verbale sur plusieurs lignes

♪mot♪

mot prononcé de manière « chantonnée »


2. Sur la scission entre travail domestique et travail parental : la publicité d’un système opératif comme illustration

Image9

Cette annonce fait partie d’une campagne publicitaire adressée aux parents par Microsoft en 2009 (parution dans la revue Science et Vie de décembre 2009, p. 139, par exemple).

Avec l’aimable autorisation de Marcom Strategy & Measurement Central Marketing Group | Microsoft France (Mme O'Hara)

3. Glossaire

Accountability (socio/ethnométhodologie) : principe selon lequel les ressources pour comprendre les activités quotidiennes – et l’ordre social qu’elles instaurent – se trouvent dans ces mêmes activités. L’accountability correspond donc à l’intelligibilité endogène de l’action.

Accountable : descriptible, interprétable, analysable ; susceptible de former un account.

Account : comptes rendus, descriptions, justifications, etc., produits au cours et/ou après l’action, notamment lorsque l’accountability endogène de cette dernière ne suffit pas.

Chronolecte (anthropologie ling.) : le dialecte temporel d’une communauté, sa manière particulière de parler à propos du temps. Cette notion, telle qu’elle est présentée par le groupe d’anthropologues mené par Patricia Baquedano-López à Berkeley, et telle que nous la reprenons ici, s’accompagne de la notion de chronolectique : une dialectique, une synthèse d’idéologies et de pratiques – parfois concurrentes – à propos du temps (NB : dans les courants prédominants des sciences du langage ce terme désigne plutôt la variation temporelle, la périodisation, des usages linguistiques).

Clôture, clôturant (socio/AC/ling.) : techniques, actions, et propriétés de celles-ci, déployés par les interactants pour amener une activité, un épisode conversationnel ou un thème à son terme.

Contexte (socio/ethnomethodologie/interactionnisme) : la conduite sociale (verbale ou non-verbale) s’adapte au contexte de son occurrence et, l’interprétant sur la base de tel détail plutôt que de tel autre, elle configure à sont tour et dynamiquement le contexte (principe de réflexivité en ethnométhodologie).

Contextuel/contextualisé : il ne s’agit pas d’une relation de dépendance d’un élément à l’environnement physique, ou à la situation, mais de la nature même de l’action (nécessairement située, ancrée dans un contexte).

Ethnométhodologie (socio/anthropo) : sociologie interprétative s’inspirant de la phénoménologie, de la pragmatique et de l’ethnographie, dont l’objectif est de décrire les savoirs de sens commun ainsi que les procédés et les détails (les ethnométhodes), constitutifs de l’ordre social en tant qu’ordre à la fois moralement signifiant et séquentiellement stable. Partant de l’idée que les ethnométhodes rendent les activités mutuellement reconnaissables et intelligibles à ceux qui y sont engagés, notamment à travers le corporel et le langagier, la communication humaine n’est plus essentiellement abordée à partir du contenu symbolique des mots mais au regard des positions agencées des expressions dans les activités et les interactions.

Hétéro/auto-contrôle, engagement, etc. (ling. interactionniste) : catégorise la manière dont se produit l’engagement dans l’(inter)action, au niveau agentif, notamment du point de vue de l’initiative, de l’initiation et du guidage de l’action entre les différents participants.

Illocutoire/perlocutoire (phil. du langage/pragmatique) : l’ensemble des énoncés se voit doté de la triple dimension locutoire (le fait de dire, d’énoncer), illocutoire (ce qu’on fait en disant) et perlocutoire (ce qui est suscité chez autrui par le dire).

Indexicalité (ling., socio/ethnométhodologie) : dans son acception linguistico-sémantique restreinte, cette notion désigne la propriété des formes linguistiques de référer à des éléments directement dépendants de la situation d’énonciation (énoncés avec déictiques, tels que les pronoms). L’ethnométhodologie, et les courants pragmatiques en général, ont emprunté et étendu la notion à la nature même des langues naturelles, des pratiques langagières et de l’action en général, désormais appréhendées comme essentiellement indexicales (toutes les formes symboliques comportent un certain degré d’incomplétude).

Membership (ethnométhodologie/AC) : appartenance à un collectif, à une population de membres, non pas au sens d’une classe d’individus, ou d’un rôle, mais désignant la maîtrise observable des compétences ordinaires (communicationnelles, cognitives, corporelles, ou évaluatives – de sa propre conduite ainsi que de celle d’autrui, par ex.), nécessaires à la vie quotidienne en société.

Patterns : modèles, structurations récurrentes stabilisées.

Processualité (socio/ethnométhodologie, ling/psycho) : renvoie à l’idée que les éléments d’une (inter)action, à ses différentes échelles de structuration, sont alimentés par ce qui précède, projettent des suites et sont donc progressivement élaborés au fil du temps.

Recipient-design (socio/ethnométhodologie) : adaptation du format de la communication à un interlocuteur particulier.

Reconnaissabilité : capacité à être reconnaissable, identifiable, etc. (francisation du terme anglais recognizability).

Réflexivité : en ethnométhodologie, cette notion rend compte d’une propriété formelle de l’account, attaché de façon réflexive et essentielle aux occasions socialement organisées de son usage. La réflexivité pointe ici la relation entre action et contexte, partant du constat que l’indexicalité des interactions sociales (verbales ou non verbales) est définie par le double fait que ces interactions s’ajustent au contexte et qu’à travers ces ajustements elles renouvèlent le contexte. Ainsi, la relation de réflexivité, qui contribue à faire émerger les éléments pertinents de l’action, s’étend aux processus de production du sens et de son interprétation.

Schéma interprétatif (socio/ethnomethodologie/phéno socio) : mécanisme de raisonnement pratique qui, selon Schütz (1967), permet de projeter des évènements futurs à partir des expériences vécues (schémas d’expérience, typifications) ; en intégrant ces schémas à la gestion des situations réelles, les typifications deviennent des schémas interprétatifs qui permettent de produire un sens partagé de la réalité sociale (NB : Garfinkel reprend cette notion de Schütz dans l’élaboration de sa notion de méthode documentaire d’interprétation).

Topic, topical (AC, ling) : thème, thématique ; ce à propos de quoi « je » dit quelque chose. Le topic, qui délimite le domaine de prédication des locuteurs, est en constante élaboration (pouvant apparaître alternativement en arrière-plan ou en premier-plan).

Pour citer cet article

Natalia La Valle, « Normalité temporelle, normalité familiale : le temps, préoccupation et matière premières du care parental », paru dans Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance, Actes du colloque international (Felix C., Tardif J., éd.), Nice 4-5 juin 2009, Les ateliers, L'acte éducatif approché par les échanges langagiers, Normalité temporelle, normalité familiale : le temps, préoccupation et matière premières du care parental, mis en ligne le 01 octobre 2010, URL : http://revel.unice.fr/symposia/actedusoin/index.html?id=555.


Auteurs

Natalia La Valle

Natalia La Valle est doctorante en Sciences du Langage (ICAR-Lyon2) ; elle finalise une thèse, financée par Orange Labs, dont le titre est La structuration temporelle des activités dans l’espace domestique. Interactions, matérialité, technologie. Dernière publication : « Technologie et objets usuels dans l’organisation temporelle du foyer » (2010 ; article). Elle a aussi réalisé des transcriptions multimodales d’interactions professionnelles en français, pour le compte de L. Mondada (ICAR), et bilingues espagnol-français pour le compte de C. Licoppe (Paristech Telecom).