Revue Française de Musicothérapie | Volume XXXVI n°2 |  Chroniques professionnelles 

Sybile Morel  : 

De la musique pour lutter contre l’exclusion sociale : une étude de cas sur les ateliers artistiques à Cordoba en Argentine.

Résumé

Cet article propose une étude de cas de l'ONG Musique Espérance en Argentine et se penche essentiellement sur la question du rôle de la musique comme créatrice de bienfaits sociaux. Il s'agit donc de comprendre comment cette ONG utilise la musique à travers les différents ateliers qu’elle organise en se basant sur des observations effectuées en 2015 dans la ville de Cordoba.

Abstract

This article proposes a case study of the NGO Music Esperance in Argentina and focuses on the question of the role of music as a creator of social benefits. It is therefore necessary to understand how this NGO uses music through the various workshops it organizes based on observations made in 2015 in the city of Cordoba.

Index

mots-clés : Ateliers musicaux ; humanitaire ; exclusion sociale ;

keywords : Musical workshops ; humanitarian aid; social exclusion.

Texte intégral

1« La musique représente principalement un phénomène social (…) parce qu’elle est humaine et aussi parce qu’elle est une communication entre compositeur, interprète et auditeur. » (Silbermann, 1969,  Les principes sociologiques de la musique, page 35). Un des particularismes de la musique est l’absence de dispositif signifiant/signifié semblable à une langue. En ce sens, la communication musicale est avant tout quelque chose de symbolique car elle est dépourvue de mots et de significations concrètes. Marcel Mauss désigne la musique comme un fait social « total » car c’est un phénomène qui donne naissance à la sociabilité. C’est sur cette caractéristique de la musique comme créatrice de lien social que l’on va s’intéresser. Si la musique permet l’échange entre le musicien et des personnes tierces, comment cet échange a-t-il lieu ? A cette idée s’en impose une autre : si la musique est sociale, est-il possible de l’associer à la lutte contre l’exclusion ? Afin de soulever ces observations, on va s’intéresser aux activités mises en place par  l’ONG Musique Espérance créée en 1992, en se basant sur des observations effectuées entre mars 2015 et juin 2015, à Cordoba en Argentine. Cette ONG, reconnue par l’UNESCO et fondée par le pianiste Miguel Angel Estrella, travaille sur des programmes de développement et intervient en milieu carcéral, hospitalier et psychiatrique.

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3En Argentine, la crise économique des années 2000 a amplifié les discriminations sociales et raciales renforçant la marginalisation et le rejet de toute une population. Paradoxalement, cette crise économique a permis aux autorités et associations de prendre en considération plusieurs réalités, notamment le milieu précaire dans lequel étaient élevés les enfants et leur manque d’accès à l’éducation. C’est dans ce contexte de crise que des comedores1 appartenant à des associations catholiques comme Caritas sont apparus dans les quartier pauvres, se chargeant d’accueillir les enfants la journée en leur fournissant de quoi manger et jouer. A Cordoba, ces associations ont peu à peu fait appel à des intervenants extérieurs dont Musique Espérance qui, à cette époque, était en train de prospérer. L’ONG a donc pu organiser au sein de certains de ces comedores, des ateliers musicaux et artistiques afin d’éveiller les enfants et de lutter contre leur exclusion. En effet, peu d’entre eux fréquentaient des enfants de leur âge et la plupart du temps ils restaient chez eux.

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5En 2015, les acteurs de Musique Espérance Cordoba n’intervenaient plus que dans le centre Divino Niño (l’Enfant Divin) qui se trouve à Nuestro Hogar III, dans la banlieue de la ville. Les ateliers artistiques et musicaux étaient organisés trois fois par mois, et visaient un jeune public composé d’enfants de 2 à 5 ans d’origines péruvienne, bolivienne ou du nord de l’Argentine. Au total, trois intervenantes bénévoles – Cecilia, Xile et Martita - s’occupaient de l’organisation des ateliers2. Toutes possédaient plus ou moins le même type de profil dans le sens où elles exerçaient une profession ayant un lien avec le social – professeur de musique, étudiante en psychologie et une ex-assistante sociale en milieu carcéral. Il est intéressant de noter qu’aucune formation ne leur avait été proposée avant qu’elles intègrent l’ONG. Elles organisaient donc les ateliers en fonction de leurs propres connaissances et approches des arts.

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7Les ateliers proposés par les bénévoles avaient pour objectif d’aider les enfants à se développer dans un environnement difficile et c’est pourquoi l’espace dans lequel se déroulaient les ateliers était important : il fallait l’adapter aux activités artistiques et le transformer avec des choses très simples. En effet, les séances avaient lieu la plupart du temps dans une chapelle et il fallait parfois changer la disposition des meubles. La salle était divisée en deux par des panneaux peints et dans la partie où avait lieu l’atelier, Cecilia mettait des tapis de sport bleus sur le sol et disposaient dessus deux couvertures ainsi que des coussins. Ce type de réaménagement de la pièce avait pour avantage de mettre l’enfant à l’aise. Au cours des observations il est apparu que les couvertures avaient un rôle essentiel puisque tout se rapportait d’une manière ou d’une autre à ces dernières. A chaque séance, les ateliers commençaient et se terminaient sur la couverture. C’était en quelque sorte un point de repère pour l’enfant et également un moyen détourné de mettre en place des règles. En effet, les enfants ne devaient pas sortir de la couverture sans permission et dès qu’un s’échappait, un des adultes présents dans la salle le remettait dessus. De plus, il est intéressant de noter que cette couverture permettait une socialisation implicite car elle accueillait un grand nombre d’enfants sur un petit espace ce qui facilitait le rapprochement et incitait à jouer. Le matériel détenait un rôle important car c’est grâce à lui que les bénévoles créaient un dialogue entre elles et les enfants, mais aussi entre les enfants. Chaque mercredi, Cecilia, Martita et Xile apportaient une grande valise noire dans laquelle étaient rangés un poste de musique portatif, les coussins et les couvertures, des maracas, des pelotes de tissus, des petits livres… Le matériel donné aux enfants restait très artisanal et cela non sans raison. Chaque objet devait d’une manière ou d’une autre avoir un lien avec le cadre de vie quotidien de l’enfant. Les maracas étaient donc fabriquées avec des matériaux simples comme de l’osier, du bois, éléments que l’enfant pouvait retrouver chez lui3.

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9La structure des ateliers était toujours la même. Ce sont seulement les activités qui changeaient en fonction de l’avancée des enfants observée lors des séances précédentes. Chaque atelier était composé d’une introduction de dix minutes qui permettait de capter l’attention des enfants avec des chants et des morceaux de guitare. L’introduction était ensuite suivie de deux autres activités qui duraient entre dix et quinze minutes. Enfin, l’atelier se terminait par une conclusion, qui se finissait soit par une danse soit par les maracas.

10Comme les enfants étaient jeunes, il s’agissait de varier et d’inclure différents arts comme la danse, la peinture et la lecture. La musique toutefois, gardait un rôle essentiel car elle était toujours présente pendant les introductions et conclusions des ateliers et servait de transition à chaque activité. C’était un médiateur essentiel : lorsque les intervenantes ouvraient l’atelier, elles commençaient par chanter et les seuls moments où elles parlaient, c’était pour poser des questions aux enfants afin que ceux-ci répondent. Lorsque les enfants écoutaient les morceaux, certains changeaient de comportement. Une fois, un garçon était allé chercher sans qu’on le lui demande une petite fille qui pleurait dans un coin et l’avait amenée sur la couverture, la tenant par la main.

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12Quand les intervenantes concevaient l’organisation des ateliers, elles partaient du principe que tout devait être facilité par le jeu. En effet, les envies de connaître des enfants commencent généralement à la maison avec les bruits qu’ils écoutent, les objets quotidiens qui les entourent. Le jeu était donc « un pont entre la vie réelle et la fantaisie » (Juegos, 2003, page 22). De plus, lorsque les enfants participaient aux activités, ils imitaient souvent les adultes. Ainsi, les petits commençaient à explorer les maracas après qu’ils aient vu l’une des intervenantes s’en servir. Pendant les ateliers artistiques, rien n’était dicté tout était proposé mais tout paraissait être pensé pour que l’enfant se socialise. Cecilia, Xile et Martita n’appelaient jamais les enfants par leur prénom ce qui avait pour effet de privilégier le groupe. Néanmoins, elles n’ignoraient pas la question de responsabilité individuelle de l’enfant. Par exemple, ce dernier était invité à ranger ce qu’il utilisait. Le respect de cette consigne ne passait jamais par l’imposition. Au contraire, cela se faisait de manière plus ludique afin de ne pas brusquer. Au début de la séance, les intervenantes approchaient un sac vers les enfants en chantant pour qu’ils mettent la balle dedans. Si le petit la faisait tomber et commençait à partir, elles lui remettaient la balle dans sa main. A la fin de l’atelier, une bénévole laissait un autre sac au milieu de la couverture pour ranger les maracas. Les enfants devaient cette fois-ci ranger eux-mêmes les instruments. En voyant ses camarades ranger, l’enfant les imitait et l’aspect répétitif de cette action l’aidait à comprendre et à intégrer la consigne. 

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14En trois mois, il est difficile de dire s’il y a eu ou non une réelle évolution dans le comportement des enfants car il s’agit d’un laps de temps très court. De plus, certaines pratiques présentes lors des ateliers, comme celle de réunir les enfants et de leur faire faire des activités, n’étaient pas reprises le reste du temps par les dames du centre. Par exemple, une fois l’atelier fini, les enfants étaient répartis dans les différentes salles du centre et ne jouaient plus ensemble. Cependant, j’ai pu constater un changement de comportement chez certains enfants. Ces derniers dialoguaient plus avec les adultes et prenaient des initiatives.  Un jour, alors que Cecilia installait le matériel, plusieurs enfants ont demandé « quand est-ce qu’on va chanter ? ».  Cette séance-là, les enfants ont tous chanté. Alors que nous chantions la première chanson, une petite s’est mise debout en disant « non, non ce n’est pas comme ça ! Ma sœur la chante mieux ». Pour la première fois au bout de trois mois les enfants osaient donner leur avis et se confronter aux adultes.

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16Les observations sur le terrain ont permis de noter que les ateliers n’étaient pas uniquement dédiés aux enfants sinon aussi à leurs parents. L’importance d’inclure les parents et notamment les mères est apparue au fil des années comme une priorité pour l'ONG. En effet, d'après Cecilia, il existe souvent une confrontation indirecte entre les maîtresses qui interviennent dans ces centres et les parents – plus particulièrment les mères. Les maîtresses ont tendance à considérer que les mères ne participent pas assez à l’éducation de leurs enfants4. Or, le problème est autre. Si les mères n’ont pas le temps de s’occuper de leurs enfants ce n’est pas par choix.  En effet, chez ce type de population vivant dans les quartiers pauvres, les familles sont davantages monoparentales que nucléaires. La mère se retrouve parfois seule avec ses enfants et doit subvenir à leurs besoins. Il n'y a donc pas forcément de père, d'oncles ou de tantes qui peuvent s'occuper de l'enfant. C’est pourquoi l'ONG a réagi en organisant une fois par mois, des ateliers auxquels sont conviés les parents, principalement des mères, afin qu’un dialogue puisse s’instaurer entre elles et leurs enfants en partageant les mêmes activités, et ce, dans un lieu neutre.

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18Aujourd’hui, l’absence de politiques publiques en Argentine concernant la petite enfance participe directement à l’exclusion sociale des enfants : il n’existe pas de crèches publiques et les enfants ne peuvent pas aller à l’école avant leurs quatre ans. En outre, le manque de financements publics et privés empêche les intervenantes de l'ONG de mener à bien leurs projets. La dernière fois que Musique Espérance Cordoba a reçu des aides financières ce fut en 2009. L’argent provenait alors du ministère du développement social de la nation initialement distribué à Musique Espérance Buenos Aires. Cela représentait environ 5000 pesos (500 euros). Cécilia, Martita et Xile avaient alors acheté des livres, des tissus, des instruments.  La musique n'est pas que divertissement. Il s’agit d’un phénomène plus complexe. Beaucoup d’acteurs interrogés lors de cette étude de cas ont même parlé de langage à part entière. D’ailleurs une des caractéristiques les plus fortes de la musique ne serait-elle pas son côté universel ? Par-là, on entend le fait qu’un morceau de musique, qu’il soit traditionnel ou classique puisse toucher n’importe quelle personne. Or c’est un peu plus compliqué que cela. Oui, la musique peut toucher n’importe qui mais pour cela, il faut que l’émetteur – celui qui joue – devienne un véritable médiateur. La musique ne doit pas être émise de façon passive, tel un simple échange entre émetteur et récepteur. Elle doit prendre une apparence beaucoup plus active et participative car elle appartient à tout le monde et chacun est capable de s’en approprier une part. Ces dernières décennies, de nombreuses organisations se sont emparées de cet art pour lutter contre l’exclusion sociale et la violence et c’est le cas d’El Sistema, créé au Venezuela en 1975 par José Antonio Abreu5.

Notes de bas de page numériques

1 Le terme comedores signifie salle à manger. Ici ce serait donc un espace où les enfants sont accueillis pour manger et jouer.

2 Propos recueillis lors d’un entretien avec un membre de l’ONG, en mai 2015.

3 Propos recueillis lors d’un entretien avec un membre de l’ONG, en avril 2015.

4 Propos recueillis lors d’un entretien avec un membre de l’ONG, en juin 2015.

5 José Antonio Abreu est un pianiste et également un économiste.

Bibliographie

Estrella, M. A. (1983). Entretiens avec Jean Lacouture. Musique pour l’Espérance. Paris : Editions Cana/Jean Offredo.

Estrella, M. A. (1989). Poursuivre « les vieilles luttes » en faveur de la Paix, des droits de l’Homme, de l’éducation. Le Monde Diplomatique, juin 1989.

Estrella, M. A., Menuhin, Y. (1998). La musique, messagère de la paix. Le Monde Diplomatique, mars 1998.

Faure, S., Garcia, M.-C. (2005). Culture hip-hop, jeunes des cités et politiques publiques. Paris: La Dispute.

Calidoscopio Juegos, cantos, palabras y colores, Una propuesta de capacitación para trabajar con los más pequeños", publié par la fundación Antorchas, fundación Arcor, Música Esperanza (livre collectif Musique EspéranceAuteur, 2003Date ?)

Sites internet

Agenda Culturel. (2015). Zeina Saleh Kayali, Miguel Angel Estrella : Barbarie et musique. www.agendaculturel.com.

Arte. (2016). Documentaire « grandir en musique ». http://concert.arte.tv/fr/documenraire-grandir-en-musique.

El Sistema Venezuela. https://fundamusical.org.ve/el-sistema/.

Fédération Internationale Musique Espérance. Federation-musique-esperance.org/FR/index_fr.html.

Radio Culture Dijon. (2015). La voix des quartiers. Radio-cultures-dijon.com.

Pour citer cet article

Sybile Morel, « De la musique pour lutter contre l’exclusion sociale : une étude de cas sur les ateliers artistiques à Cordoba en Argentine. », paru dans Revue Française de Musicothérapie, Volume XXXVI, Chroniques professionnelles, De la musique pour lutter contre l’exclusion sociale : une étude de cas sur les ateliers artistiques à Cordoba en Argentine., mis en ligne le 07 décembre 2017, URL : http://revel.unice.fr/rmusicotherapie/index.html?id=3719.


Auteurs

Sybile Morel

Institut d’Etude Politique d’Aix-en-Provence