PSEI | Numéro 3 Paix et Sécurité Européenne et Internationale |  Notes de lecture 

Daniel Colard  : 

Notes de lecture de Daniel Colard

Plan

Texte intégral

I.Renaud GIRARD, Le Monde en guerre, 50 clefs pour le comprendre, 360p. Carnets Nord, 2016

1L’auteur de cet ouvrage, normalien et énarque, est correspondant de guerre au Figaro depuis 1984. Il a couvert les conflits des trente dernières années. Depuis 2013, il tient tous les mardis la chronique internationale de ce journal et prône le retour au réalisme dans le domaine de la diplomatie

2Le titre du livre est très séduisant mais laisse le lecteur sur sa faim ; le sous-titre- « 50 clefs pour le comprendre » éclaire peu le titre car il s’agit d’un recueil de toutes les chroniques parues dans le Figaro en 2014 et 2015, auxquelles sont simplement ajoutées quelques chronologies et notices d’information. Les « clefs » sont beaucoup trop nombreuses pour apporter une vision géopolitique du monde au seuil du XXIe siècle. Pour deux raisons principales. D’une part, les chroniques sont très éclectiques ; d’autre part, elles sont très courtes. D’où un sentiment de frustration, d’inachevé, de très ponctuel qui épouse l’actualité sans précisément beaucoup l’éclairer. Il ne s’agit pas d’un livre scientifique mais d’un livre journalistique, qui sur certains points, présente néanmoins un certain intérêt. Hélas, de plus en plus, les éditeurs publient avec les auteurs, c’est une mode, des ouvrages ou très sommaires ou peu solides et fouillés sur le fond. Celui de Renaud Girard se situe à l’intersection de ces deux approches. Il aurait dû franchement refonder le tout, en se contentant de rassembler ses chroniques en les classant soigneusement et rationnellement.

3Enarque ou pas, la rigueur s’impose, surtout dans le domaine des relations internationales. Le titre « Le monde en guerre » ne correspond pas exactement au contenu : le recours à la force ou à la violence ne peut se confondre avec la guerre, conflit armé entre Etats, acteurs centraux du système international.

4Quant aux « Cinquante clefs » pour comprendre la planète du XXIe siècle, le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont trop nombreuses… Il manque en fait la clef des clés ! En clair, il manque dans ce recueil d’articles une certaine vision de « l’ordre international », ce que Henry Kissinger vient précisément de faire dans son dernier ouvrage.

II.Pierre Hassner, La revanche des passions : métamorphose de la violence et crise du politique, 358 p. Editions Fayard, 2015

5Pierre Hassner est un peu chez nous l’équivalent de Kissinger ou de Brzezinski mais il n’a pas eu de responsabilités officielles dans le cercle du pouvoir. Cela dit, il a exercé et exerce encore une influence certaine dans le domaine de la politique étrangère et des relations internationales.

6Il est Directeur de recherche honoraire au CERI (Centre de Recherches Internationales de Science-Po Paris). Le gros livre qu’il publie est un recueil d’articles qui conclut une série commencée avec « La violence et la paix » (Esprit 1995), « La terreur et l’Empire (Le Seuil 2006) et forme ainsi une trilogie et explique la démarche intellectuelle de l’auteur dans la façon d’aborder le problème central de la Paix, de la Guerre et de la Violence internationale voire de la Terreur. Ce volume tente d’explorer les possibilités et les conditions d’une « économie politique et d’une éthique des passions ». Pierre Hassner fait lui-même une longue introduction et clôt l’ouvrage sur un entretien avec Joël Roman.

7Il n’est pas possible ici d’analyser, même sommairement le développement et la dynamique de cette pensée complexe et très stimulante. Mentionnons seulement la structure de l’étude, qui comprend cinq parties d’une inégale longueur

  • La politique et les passions (5 chapitres)

  • Y-a-t-il encore un ordre international ? (5 chapitres)

  • La puissance et la guerre aujourd’hui (3 chapitres)

  • Totalitarismes (3 chapitres)

  • Nationalismes et frontières (3 chapitres)

8La notion d’équilibre des puissances comprend, au-delà des forces matérielles, ce que Pierre Hassner appelle l’équilibre et le déséquilibre des perceptions et des intérêts. Idem pour les passions qui commandent elles-mêmes l’équilibre et le déséquilibre des prises de risque

9En conclusion, il se réfère à Bergson (« Les deux sources de la morale et de la religion »), qui explique qu’il ne croit pas en une « citoyenneté mondiale » mais qu’il existe une « société de grands esprits » qui incarnent une certaine idée de l’humanité. Or chacun d’entre eux atteint l’universel par ce qu’il a de singulier « mais on ne peut pas accéder sans médiation à l’universel »

10Livre scientifique et passionnant à lire et relire posément pour bien penser « la coexistence possible entre citoyens, alliés et adversaires à l’intérieur d’un ordre global commun »

III. Jean Claude GUILLEBAUD, Le tourment de la guerre, 390p, Editions de l’Iconoclaste, Paris, 2016

11L’auteur est journaliste. Il a obtenu le prix Albert Londres en 1972 pour sa très bonne couverture de la guerre du Viet Nam. Il est aussi essayiste et a écrit en 2012 « Une autre vie est possible » et en 2014 « Je n’ai plus peur »

12Mêlant sa propre histoire de fils d’officier et d’ancien reporter de guerre à son talent d’essayiste, Jean-Claude Guillebaud nous livre une réflexion en profondeur sur la violence et plus exactement sur le phénomène guerrier à travers les âges. Il écrit, ce qui résume bien sa pensée,

13« J’ai vu sur nos écrans parader des meurtres qui soignaient la mise en scène de l’horreur : bourreaux cagoulés de noir, futures victimes en tenue orange…

14Face à ces torrents de violence, saurons-nous rester droits, sans devenir nous-mêmes barbares ? Aurons-nous assez de cran et de calme pour regarder en face les monstres qui nous habitent ? La guerre est une prodigieuse énigme dont le feu, une fois encore revient nous tourmenter ».

15L’essentiel est dit et fort bien dit : la guerre n’a jamais cessé de hanter la nature humaine ; elle peut prendre des formes différentes et multiples mais elle est toujours là, présente aujourd’hui comme hier.

16Treize chapitres structurent l’ouvrage, bien documenté, qui permettent d’éclairer ce que les spécialistes de cette discipline nomment « la polémologie ».

IV. « Club des vingt » : », Péchés capitaux les sept impasses de la diplomatie française, 79 p., Le poing sur la table, Les éditions du cerf, Paris, 2016.

17Vingt personnalités diverses ayant toutes exercé des responsabilités internationales, ont créé récemment entre elles le « Club des vingt », libre officiellement de toute attache partisane. Le Club s’est donné pour objet de « procéder à des analyses de la situation internationale en vue de formuler des avis et des recommandations ». On trouvera ci-dessous la liste de ces différents experts diplomatiques (Les membres du Club des vingt sont les suivants : H. de Charrette, R.Dumas, H.Védrine, B.Dufourcq, F.Gutman, G.Robin, H.Laurens, Cl.Blanchemaison, D.Bauchard, H.Bourges, R.Brauman, J-F.Colosimo, J.Cousseran, R.Debray, M.Foucher, J-L.Gergorin, R.Girard, P. Morel, F.Migoullaud.

18Il s’agit là non d’une étude de fond sur la diplomatie française sous les présidents Sarkozy et Hollande (2007-2017) mais d’un coup de projecteur rapide sur ce que le Club des vingt appelle « les péchés capitaux » c’est-à-dire sur « 7 impasses de la diplomatie française ». Il est vrai que de Charles de Gaulle à François Mitterrand, (1958-1995), la France a été un acteur central ou majeur sur la scène internationale. Quoiqu’ il nous plaise de croire, soulignent avec raison ces experts, ce n’est plus le cas aujourd’hui : la « voix de la France en 2016, n’est plus guère écoutée » et cela ne tient pas seulement à des difficultés économiques et financières.

19Ces spécialistes passent ensuite en revue les différents continents et les différentes zones de conflit en donnant la priorité aux questions et aux Etats du Moyen Orient. L’Amérique latine est passée par pertes et profits (Argentine, Brésil notamment). Concernant l’Europe, on assiste, écrivent-ils, à « la fin d’une époque » ; le passage sur les Etats Unis (« s’allier sans s’aligner » est le bienvenu) ; quant à la Russie, elle a avec l’occident une « relation séculaire ». L’Afrique demeure une « mal connue » et l’Asie est beaucoup plus qu’un marché : sont mentionnés la Chine, le Japon et l’Inde.

20La France ayant perdu une grande partie de son « hard power » donne la priorité au « soft power », pour reprendre les concepts de Joseph Nye. Elle privilégie la diplomatie économique. Cependant, elle n’est pas seule ; elle doit avant tout être un « Etat européen » et ne doit pas oublier qu’il n’y a pas de « politique qui tienne sans aménagement des rapports de force ». Pour rester libre, elle doit donc en permanence adapter « ses objectifs et ses façons de faire ». Elle devra aussi apprendre à « gérer des déséquilibres en recherchant des équilibres partiels et successifs ».

21On peut partager la conclusion du Club des Vingt, malgré le titre provoquant de cet opuscule : « Dans un monde plus riel et divisé, elle peut de surcroit, constituer un trait d’union, c’est-à-dire faire œuvre de médiateur ». A condition de « penser par elle-même et de parler avec tous ».

V. Justin VAISSE, Zbiniew Brzezinski, stratégie de l’empire, 420p. Odile Jacob, Paris 2016

22L’ouvrage complet de Justin Vaisse fournit un document remarquable sur la politique étrangère des Etats Unis et sur l’une de ses personnalités les plus marquantes avec celle de H.Kissinger auquel le juriste Ch. Zorbibe a consacré également une étude importante (voir PSEI/1).

23J.Vaisse a enseigné à Sciences Po Paris et à l’Université John Hopkins. Il dirige actuellement le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère français des Affaires étrangères. Dans cette biographie, il retrace comment un jeune immigré, polonais et catholique, devient le stratège de la plus grande puissance du monde. Après avoir été conseiller politique au Département d’Etat, il passera de la Commission Trilatérale à la Maison Blanche (1969-1976) et exercera les fonctions de Conseiller national sous la présidence de Jimmy Carter (1977-1981). Son alter ego servira lui dans les mêmes responsabilités le président Nixon. H.Kissinger, exercera avec des options sensiblement différentes, la même autorité que Z.Brzezinski. J.Vaisse met bien en relief, les points communs et les divergences (ou priorités) qui rapprochent ou séparent ces deux universitaires, tous deux « stratèges de l’Empire » et dévoués totalement à la politique étrangère américaine.

24Comme Kissinger, sa vision internationale s’inscrit dans un contexte historique global mais, souligne le biographe, deux éléments la distinguent de celle de son camarade de Harvard. D’une part, l’immigré polonais ne réduit pas la scène internationale au seul jeu des grandes puissances et des grands hommes. Au-delà des relations interétatiques, il accorde une attention aux forces profondes, aux opinions publiques, à la technologie, aux organisations non-gouvernementales ». D’autre part, sa seconde qualité qui explique l’influence continue de Brzezinski est « son indépendance d’esprit, qui en fait un penseur inattendu ». Il n’appartient à aucune école bien définie en politique étrangère, ce qui explique qu’il sera consulté par tous les Présidents après son passage à la Maison Blanche. On lui demandera conseils et recommandations sur les grands dossiers internationaux, y compris le Président Obama en fin de mandat.

25L’auteur de cette biographie solide, fouillée, bien documentée restera comme un modèle scientifique pour tous ceux qui s’intéressent à la destinée de l’Amérique à la charnière du XXe et du XXIe siècles. Nous partageons son jugement : « Au-delà des théoriciens du complot, au-delà de quelques journalistes et collègues contrariés, c’est pourtant l’image d’un sage de la politique étrangère américaine qui domine quand le nom de Brzezinski est évoqué ».

Pour citer cet article

Daniel Colard, « Notes de lecture de Daniel Colard », paru dans PSEI, Numéro 3, Notes de lecture, Notes de lecture de Daniel Colard, mis en ligne le 31 mars 2016, URL : http://revel.unice.fr/psei/index.html?id=857.


Auteurs

Daniel Colard

Professeur honoraire à l’Université de Besançon