PSEI | Numéro 2 Paix et Sécurité Européenne et Internationale |  Notes de lecture 

 D.Colard  : 

Notes de Daniel Colard

Plan

Texte intégral

1L’étude scientifique des relations internationales passe aussi par l’Histoire et les grands évènements qui l’ont marquée.de ce point de vue, l’Année 2015 est, en effet particulièrement emblématique. Elle symbolise plusieurs anniversaires : 1515, Marignan ; 1615, Marie de Médicis marie le futur Louis XIII à Anne d’Autriche, Infante d’Espagne ; 1715, mort de Louis XIV ; 1815, Waterloo et la chute de l’empire napoléonien ; 1915, première Guerre Mondiale ; 1945, fin de la Deuxième Guerre mondiale et fondation de l’ONU. L’année en cours n’est pas non plus sans signification pour les Relations Internationales : 2015 retiendra l’attention des experts parce qu’elle commémorera le 70eme anniversaire des Nations unies (la SDN n’a duré que 30 ans) parce que l’Encyclique du Pape François sur la sauvegarde de la création restera un document de référence de la papauté, enfin, parce que se tiendra à Paris, la COP21 sur l’environnement sous l’égide de l’ONU et la responsabilité du gouvernement français.

2Ici, nous nous contenterons de mentionner un ouvrage important sur la chute de Napoléon, suivi d’une biographie d’Henry Kissinger et d’une rapide analyse du texte du Pape « Laudate se »

I.Th. Lentz, “Waterloo”, 303p. Editions Perrin, Paris, 2015

3Le bicentenaire de la défaite de Waterloo mit un terme à la formidable épopée de Napoléon Bonaparte. Le Congrès de Vienne de 1815 sur le Vieux Continent qui scelle la paix pour un siècle laisse aujourd’hui encore des traces dans les Relations internationales, Henry Kissinger mentionnera à plusieurs reprises les traités qui sont issus de cette grande conférence paneuropéenne

4L’ouvrage de Thierry Lentz, l’un des meilleurs connaisseurs actuels, avec Jean Tulard, de l’époque impériale, comme en témoignent ses ouvrages antérieurs, s’en tient aux faits tragiques de la bataille sans oublier les enjeux fondamentaux qui conditionnent la refondation de l’Europe toute entière au XIXeme siècle

5Le plan est très clair et très simple ; il comporte trois parties d’inégale valeur. La première s’intitule « La guerre inévitable » (pp. 29-103) qui retrace les origines du conflit qui opposait Napoléon à tous ses voisins. La deuxième partie est centrée sur « La campagne de Belgique » (pp.107-187) et détaille le plan de l’Empereur pour vaincre ses nombreux ennemis. La dernière partie relate dans le détail l’importance historique de la journée du « Dimanche 18juin 1815 » (pp. 187-283) et ses conséquences directes, indirectes, à court, moyen et long terme.

6Th. Lentz, in fine, porte un jugement qui ne se démentira pas : Waterloo traduit la fin d’une ambition française, la bataille a sonné le glas de la « séculaire ambition de la France d’établir sa prépondérance non seulement en Europe mais dans le monde. Il cite à l’appui de son propos ceux du général Foy qui résume parfaitement ce que fut en réalité Waterloo : « Aucune catastrophe de l’histoire ne peut être comparée à la bataille du Mont Saint Jean. C’est le dernier jour de notre gloire, c’est le tombeau de l’Empereur et des français. ». Privée de ses conquêtes de la Révolution et de l’Empire, la France fut placée sous la surveillance étroite, sous la tutelle de ses voisins (Pays Bas, Piémont, Prusse, Suisse, Espagne) et surtout des quatre grandes puissances. Le « système de Vienne » assura ainsi à l’Europe un siècle de paix sans « guerre générale ». On renverra sur ce point à l’ouvrage de l’auteur publié récemment chez Perrin.

II.Ch. Zorgbibe, « Kissinger », 510 p. Editions de Fallois

7Les ouvrages consacrés en français à Henry Kissinger, le conseiller privilégié du président Nixon, sont rares et aucun ne fait véritablement autorité. Celui de Charles Zorgbibe comble un vide et mérite une lecture attentive, tant par la qualité de son biographe que par la documentation considérable rassemblée.

8Professeur émérite à l’Université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), et ancien recteur, cet internationaliste et juriste a publié une trentaine d’ouvrages de droit public et de sciences politiques ainsi que plusieurs biographies : Kipling, Guillaume II, Mirabeau, Metternich. Le destin de H. Kissinger est inséparable de celui de R. Nixon (président des Etats Unis de 1969 à 1974, jusqu’à la tempête du Watergate. Il conseillera également ensuite le président Ford. Henry Kissinger, jeune juif allemand réfugié à New York, est transformé par la Deuxième Guerre Mondiale et commence une carrière brillante à Harvard ; il a consacré sa thèse de doctorat au Congrès de Vienne de 1815. Sir Henry cumulait deux qualités remarquables : c’était non seulement un théoricien brillant mais aussi un praticien politique éclairé, réaliste et pragmatique des Relations internationales, qui formera avec R. Nixon, un couple original parfaitement complémentaire, les deux se réclamant de la « République impériale », en servant avec détermination la tradition réaliste de la diplomatie des Etats Unis, héritée des Pères fondateurs.

9Ch. Zorgbibe souligne avec raison cet arrière-plan intellectuel, ce qui permet de bien comprendre les crispations idéologiques et politiques de son brillant sujet.

10L’ouvrage comprend cinq parties. Deux, assez courtes, passent en revue « Les années de Harvard » (pp.31-132) et la dernière examine « Le monde après Henry » (pp. 413-462). L’ossature de l’analyse est tout naturellement consacrée d’une part « Au pouvoir avec Richard Nixon » (pp. 133-300), et d’autre part « Dans la tempête du Watergate » (pp.301-402), crise politique intérieure qui ternit la politique étrangère menée par ce couple célèbre et singulier.

11Sur le plan diplomatique, l’Administration Nixon hérite du lourd fardeau vietnamien qu’il fallait gérer et régler. Le système bipolaire de la guerre froide issu du conflit de 1939-1945 conditionnait la liberté d’action de Kissinger et de la Maison Blanche. Mais, ce qui est un peu trop oublié aujourd’hui, les deux hommes ont partiellement modifié les structures des Relations internationales en introduisant la Chine communiste, avec un grand succès, comme acteur dans la système international de la seconde moitié du XXeme siècle. Le général de Gaulle avait d’ailleurs ouvert la voie dès 1964 en reconnaissant le premier la Chine de Pékin. La tripolarité succédait ainsi à la bipolarité.

12Le départ d’H.Kissinger des affaires publiques lui a permis de renouer avec ses travaux intellectuels et d’écriture, en publiant notamment deux ouvrages « Diplomatie » en 1996 et « De la Chine » en 2012

13Notons enfin, la fin du réalisme et le retour au moralisme de la politique internationale américaine après le retrait des affaires du président Nixon.

III. Encyclique du Pape François du 18 juin 2015, « Laudate si’» (« Loué sois-tu »), 200 p. Les Editions du Cerf (Bayard)

14Le titre exact du document papal porte « Sur la sauvegarde la maison commune » c’est-à-dire la protection de la création. Plusieurs papes, Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II, Benoit XVI avaient déjà attiré l’attention de la Communauté internationale sur l’écologie et la défense de l’environnement. Mais aucun n’avait écrit sur le problème avec autant de hauteur de vue, de perspicacité et de précision que le Pape François. L’Encyclique s’inscrit directement dans le contexte de la COP 21 qui se tiendra à Paris en décembre 2015.Il était important que l’église de Rome fixe sa « doctrine » dans ce domaine qui mobilise depuis plusieurs années les opinions publiques.

15Le texte est substantiel, long et très travaillé, les six chapitres qui le structurent ,accompagnés de nombreuses notes et références. La « Sauvegarde de la maison commune » fera date et sera dans l’avenir, souvent cité, tant par les gouvernements catholiques que par les responsables de la société civile. « LAUDATE si’, mi’ Signore » chantait Saint François d’Assise dont se réclame aujourd’hui le titulaire du Vatican, le véritable ancêtre de l’écologie intégrale. Dans ce beau cantique qui ouvre l’introduction de l’Encyclique, Saint François rappelait aux chrétiens que « notre maison commune » est aussi « comme une sœur » avec laquelle nous partageons l’existence et « comme une mère, belle, qui nous accueille à bras ouverts »

16Il lance en même temps un solennel appel et une invitation urgente à un « nouveau dialogue sur la façon dont nous construisons l’avenir de la planète. » Il écrit « Le défi urgent de sauvegarder notre maison commune inclut la préoccupation d’unir toute la famille humaine dans la recherche d’un développement durable et intégral, car nous savons que les choses peuvent changer ». Fortes et saintes paroles qui dépassent la dimension transcendantale, transnationale et purement spirituelle.

17Le premier chapitre s’intitule « Ce qui se passe dans notre maison » où le Pape souligne les menaces climatiques, les différentes pollutions, les inégalités planétaires, la perte de la biodiversité qui pèsent sur l’environnement. Le deuxième chapitre « L’Evangile de la création » rappelle les fondamentaux issus du message chrétien. Le troisième étudie avec minutie « La racine humaine de la crise écologique » qui s’explique par la globalisation du paradigme technocratique et les conséquences de l’anthropocentrisme moderne et de l’innovation biologique à partir de la recherche. Les trois derniers chapitres (IV, V, VI) constituent le cœur essentiel de l’Encyclique avec une perspective à long terme. Le Pape se déclare pour une « Ecologie intégrale », soit pour une écologie environnementale, économique et sociale au service du bien commun avec la promotion d’une justice entre les générations sans oublier « l’ écologie culturelle ». D’où, dans le chapitre 5, quelques lignes d’orientation et d’action. Parmi celles-ci figurent le dialogue sur l’environnement dans la politiques internationale (pp.131-140), le dialogue en vue de nouvelles politiques nationales et globales, le dialogue sur la transparence et dans les processus de prise de décisions, le dialogue entre politique et économie, et avec les scientifiques et les religions.
Le dernier chapitre, (VI) traite de l’éducation et de la spiritualité écologique : défense d’un autre style de vie, conversion écologique, éducation pour une alliance entre l’Humanité et l’environnement, la Trinité et les relations entre les créateurs pour aller à l’essentiel.

18Au total, cette remarquable Encyclique ouvre les portes de nouveaux chemins au monde dans sa totalité humaine. Edgar Morin a fort justement souligné que l’Encyclique « est peut-être l’acte d’un appel pour une nouvelle civilisation » (La Croix, 22 juin 2015). On ne saurait mieux partager ce jugement avec tous ceux qui ne renoncent pas et font preuve de courage, avec le Pape François, pour relever le Défi de l’écologie qui ne peut laisser aucun peuple indifférent.

Pour citer cet article

 D.Colard, « Notes de Daniel Colard », paru dans PSEI, Numéro 2, Notes de lecture, Notes de Daniel Colard, mis en ligne le 09 octobre 2015, URL : http://revel.unice.fr/psei/index.html?id=503.


Auteurs

 D.Colard

Professeur honoraire à l’Université de Besançon