PSEI |  Numéro 12 Paix et Sécurité Européenne et Internationale |  Etudes de Paix et Sécurité Européenne et Internationale 

Jean-François Guilhaudis et Louis Balmond  : 

Les capacités navales des Européens (I).Le rang des marines européennes, les Européens dans les classements par grandes catégories de bâtiments*.

Résumé

Cette première étude sur les marines européennes traite de leur rang et de leurs capacités dans les principales catégories de navires de combat. Elle montre que, additionnées, les marines européennes, qui sont parmi les meilleures font largement le poids en comparaison de celles de la Russie et de la Chine et ne sont (nettement dépassées) que par l’US Navy. Il reste à voir si des marines font « une marine » ?

Abstract

This first study on European navies deals with their rank and capabilities in the main categories of combat ships. It shows that, when added together, the European navies, which are among the best ones, are largely in comparison with those of China and Russia and are (clearly exceeded) only by the US Navy. It remains to see if marines are “one navy”?

Plan

Texte intégral

I. Introduction

1Face à la maritimisation du monde, à la redistribution rapide de la puissance maritime et à la course aux armements navals, ce que l’on lit des marines européennes ne porte pas à l’optimisme.

2Vincent Groizeleau souligne que l’Europe est « très loin de disposer de la puissance navale correspondant à son poids économique et politique »1. Joseph Henrotin note : « Les pays de l’Union européenne restent marqués par la dispersion des investissements, la fragmentation des programmes et une modernisation relativement lente » et « les évolutions programmatiques européennes ne laissent que très marginalement la place à des montées en puissance. Au mieux, les bâtiments sont remplacés nombre par nombre, parfois par des unités plus performantes »2. Dans « L’OTAN et la stratégie maritime. Retour vers le futur », il observe que les marines de l’OTAN ont peu investi dans la lutte antinavire supersonique/ hypersonique, que la base industrielle et technologique est maintenue « au risque de la dispersion » (6 programmes de frégates) et que les chiffres des Européens sont flatteurs, car en raison des problèmes de recrutement, certains pays comme le Royame-Uni et la Norvège, ne peuvent armer tous leurs bateaux3. P. Royer évoque les marines européennes sous le titre « Europe : la mutualisation du déclin ? ». Pour lui « la plupart (des Etats Européens) ont renoncé à la projection de puissance, donc à la puissance tout court »4. F. Thual souligne dans sa préface à l’ouvrage de C.P. Coutansais, « Géopolitique des océans », qu’il y a une nouvelle course aux armements entre les puissances navales « à l’exception notable de l’Europe » et l’auteur lui-même estime effectivement que « l’européanisation de la défense devient urgente »5. Enfin Jeremy Stöhs, analyste de défense au Center for Maritime Strategy de l’Institute For Security Policy de l’Université de Kiel, a publié « The Decline of European Naval Forces » en 20186.

3Tout semble dit. La marine chinoise progresse à pas de géants - Pékin met en service tous les 4 ans l’équivalent (en tonnage) de la flotte française et a dépassé nettement en tonnage, pour la période 2015-2017, les Etats-Unis (37420 tonnes contre 181300). La Russie redresse la tête et elle va même jusqu’à simuler, avec « Zapad 2017 », un débarquement sur le Svalbard. Les Européens, eux, se montrent incapables de suivre. L’Europe, qui a dominé les mers et qui disposait encore d’une réelle puissance navale, est en train de perdre du terrain. Elle ne parvient pas à s’adapter, et donne ainsi une nouvelle preuve, si besoin était, de son incapacité à construire l’Europe de la défense, et de sa sortie de l’histoire. Cette évolution ne manquera pas de faire sentir ses effets si, la relation transatlantique continuant de se dégrader, la protection américaine se réduit ou vient à manquer. Non seulement l’Europe sera absente des affaires du monde, mais elle ne parviendra même plus à assurer sa défense face à l’agressivité russe, voire à d’autres menaces, sur son front sud.

4Ce discours alarmiste est probablement bien intentionné. On cherche manifestement à réveiller les Européens, au moment où la garantie des Etats-Unis et de l’OTAN devient incertaine et où l’« l’Europe de la défense » revient à « la Une » et suscite un nouvel élan. Mais traduit-il bien la réalité ? N’est-il pas simplificateur, sommaire, incomplet ? La situation des marines européennes, aussi étrange que cela puisse paraître, est peu et mal connue. De plus, quand il s’agit d’Europe, on discute à la fois des situations individuelles des pays concernés et d’une dimension collective, toujours très imprécise, la plupart du temps dans des comparaisons très approximatives, avec les Etats-Unis, la Russie ou la Chine.

5Il y a un important travail à faire, pour tenter de saisir cette situation dans sa réalité et donner une évaluation convenable des capacités navales des Européens, permettant de bien repérer les insuffisances, les points devant faire l’objet d’efforts prioritaires, notamment dans une perspective d’Europe de la défense, c’est à dire de la prise en charge par les Européens seuls de leur sécurité et de leur défense. Il est important de mesurer l’ambition et la difficulté du projet. Il faut être conscient, par exemple, que les comparaisons que l’ont fait avec les Etats-Unis, la Chine et même la Russie, si elles sont inévitables, restent aussi affectées d’un élément qui en réduit fortement la portée : les contextes, les contraintes et les missions sont différents. La première question est celle de la pertinence des missions, au plan national et européen. Ensuite se pose celle de savoir si les marines européennes ont des capacités adaptées à leurs missions, et aux capacités de leurs adversaires potentiels, là où elles peuvent leur être opposées. L’appréciation des capacités est très difficile. Le nombre, la taille, le type, l’âge des navires, leur armement…, que l’on considère ordinairement, comptent bien sûr. Mais la capacité d’un navire, d’une marine, va bien au-delà. Elle dépend du niveau de formation des personnels, de leur entrainement, de leur expérience de la mer et des opérations, de leur niveau d’engagement, qui renvoie, entre autres, à la gestion des ressources humaines, de la qualité des matériels, de leur maintenance et de leur disponibilité réelle, de l’outil industriel qui les a produits et de son autonomie. La capacité réelle d’un navire et d’une marine dépend d’un très grand nombre de paramètres. Un label « sea and combat proven » permettrait d’éliminer bien des illusions7. Les grands nombres correspondent souvent à des navires obsolètes ou sans équipages.

6Ceci posé, on verra que même sans avoir des données complètes, on peut avoir une idée assez précise de ce que représentent les marines européennes, en utilisant les classements par rang et par grandes catégories de bâtiments. Les deux types de classement délivrent une même conclusion : les marines européennes font le poids ; elles pèsent autant et plus que celles de la Chine et de la Russie. Elles sont aussi parmi les meilleures. Cette évaluation des marines européennes s’obtient, il est vrai, en les additionnant. Reste à savoir, mais ce sera l’objet d’un autre article, si ces marines font « une » marine.

II. Le rang des marines européennes.

7On ne classe plus les marines en fonction du tonnage, considéré comme assez peu significatif. Quand on veut donner une image de leur importance et de leurs capacités, on distingue plusieurs rangs : marines de premier rang, de second, de troisième rang etc….

8La classification des marines par le rang, tient compte du fait que les comparaisons sont très difficiles entre des marines dont les missions sont très différentes, et se veut souple. La classification que nous utilisons est celle d’Histoire et Stratégie8. Elle distingue 6 rangs en fonction, précise-t-elle, de « 4 critères quantitatifs : catégories de bâtiments disponibles (porte aéronefs, sous-marins nucléaires et conventionnels, grands bâtiments de combat de surface, bâtiments amphibies, auxiliaires), ainsi que la puissance de l’aviation navale (lorsque celle-ci existe), nombre de bâtiments par type, présence ou non de systèmes de combat et de munitions récentes et polyvalentes (antinavires, ASM, de défense aérienne, de frappe contre la terre). Trois critères qualitatifs sont également retenus : la pratique des opérations en haute-mer, la présence à la mer, les capacités de projection »9.

9Les marines de premier rang, « disposent en nombre de l‘ensemble des catégories de bâtiments…, d’une aviation navale puissante, d’armements et de systèmes dernier cri, et sont aptes aux opérations hauturières, maintenant une présence à la mer permanente et globale ». Les marines de second rang « disposent de l’ensemble des catégories de bâtiments, mais pas nécessairement en nombre important ; elles disposent également de capacités aéronavales significatives, d’armements et de systèmes dernier cri. Déployées en permanence ou presque, elles sont aptes aux opérations hauturières dans la durée et peuvent projeter des forces loin des approches maritimes de leur pays, sans toutefois pouvoir entretenir une présence globale permanente ». Le troisième rang constitue une « catégorie de transition où l’on retrouve aussi bien des marines hauturières en déclin que des marines autrefois essentiellement côtières en phase de montée en puissance ». Au quatrième rang se trouvent des marines qui « disposent de bâtiments légers ou d’un noyau de bâtiments lourds enforcés de navires légers, de capacités sous-marines et aéronavales réduites, de capacités amphibies limitées ; éventuellement aptes aux opérations hauturières, elles ne peuvent prétendre à la projection globale sauf en coalition ». Cette catégorie correspond aussi bien à des marines littorales puissantes (Israël) qu’à des marines hauturières de volume réduit (Danemark) et à des marines en montée vers la puissance hauturière. Le 5éme rang est celui des marines avec « des capacités orientées vers l’action littorale ou des capacités hauturières limitées aux missions de souveraineté, sans capacité de projection, avec un mélange de systèmes anciens et modernes. Il peut s’agir de marines littorales redoutables (Finlande). Au sixième rang, on trouve enfin, « les forces de défense côtière et de surveillance des atterrages 10», c’est à dire, la majeure partie des marines sud-américaines et du Golfe. Histoire et Stratégie n’a pas classé l’Iran, faute de données suffisantes sur sa marine et parce qu’il fait reposer ses capacités navales largement sur des forces irrégulières.

10Il est intéressant à partir de repérer les marines européennes parmi les autres dans ce vaste classement.

11Tableau 1 Classement des marines, européennes et des autres marines.

Rang des Européens et OTAN

Rang des autres alliés

Rang des autres marines et possiblement hostiles (*)

Flottes de 1er rang (1)

Etats Unis

Seule dans cette catégorie encore pour de longues années.

Flottes de 2e rang (2 Européens sur 6)

France

Seule a avoir, comme les USA, des bases dans tous les océans

Japon

Chine*

R- Uni

Inde

Russie*

Flottes de 3e rang (3 Européens/7)

Allemagne

Vers la moitié haute du rang

Australie

Vers la moitié haute du rang

Espagne

Maintien par inertie, pas de polit navale

Brésil

Ambition de 2éme rang

Italie

Maintien par inertie, pas de polit navale

Canada

Corée du sud

En montée vers le 2éme rang

Flottes de 4e rang (4 Européens/11)

Danemark

Hauturière à volume réduit

Chili

Grèce

Israël

Littorale puissante

Norvège

Pakistan

Pays Bas

Singapour

Suède

Taiwan

Turquie

En montée

Flottes de 5e rang (5 Européens/ 14)

Finlande

Marine littorale redoutable

Arabie saoudite

Afrique du Sud

Pologne

Egypte

Algérie

Portugal

Hauturière à missions défensives

Argentine

Indonésie

EA Unis

Malaisie

Maroc

Thaïlande

Vietnam

12Ce tableau, établi à partir du classement des marines de guerre réalisé par Histoire et Stratégie n° 5 (2014) traduit toujours grosso modo, la réalité. Son classement est naturellement discutable. Considérée selon l’approche d’E Grove, la marine italienne serait par exemple mieux classée que la marine allemande, dans la catégorie 4 et l’Allemagne dans la catégorie 5.

13Mais le tableau est très parlant à la fois sur l’importance et le rang des marines européennes, individuellement (France, Royaume Uni notamment) et sur l’ensemble de ces marines additionnées. Si on crée une catégorie « marines européennes de l’OTAN », n’a-t-on pas, une deuxième marine de 1er rang ou une marine seule au second rang ? On voit, en tout cas, que, additionnés, les Européens représentent un morceau très important.

14Le tableau est intéressant aussi sur la dimension de la menace possible, pour les Etats-Unis, les Occidentaux et les Européens. On voit qu’elle n’est pas pressante. La marine chinoise est certes en phase ascendante, elle va probablement laisser derrière elle les autres marines de second rang. Mais elle restera longtemps très loin de celle des Etats-Unis, plus loin encore des Etats-Unis et des marines européennes additionnées et, encore plus loin de l’ensemble des marines occidentales. Il faudra aussi encore beaucoup de temps, pour qu’elle soit l’équivalent des Européens additionnés.

15Pour le moment on assiste à une évolution, dans la répartition des puissances maritimes, consistant en ce que le monopole occidental commence à s’affaiblir, à une évolution vers un début de multipolarité.

III. Les Européens dans les classements par grandes catégories de bâtiments.

16Les tableaux affichant le décompte des navires de combat11, par catégories, permettent de voir les choses de plus près. On va plus loin encore si on ne se limite pas aux chiffres, et introduit d’autres éléments qu’il est absolument nécessaire de ne pas ignorer.

17La Revue DSI a donné, fin 2014, dans son numéro hors-série 38, une présentation des marines européennes, distinguant les porte- avions et porte aéronefs, les sous-marins d’attaque, les grands navires amphibies, les grands navires de combat de surface, les grands ravitailleurs, et les corvettes et patrouilleurs. Ce tableau permet une comparaison entre les marines européennes. En le rapprochant d’autres tableaux fournis par la même revue, on peut en outre établir des comparaisons avec les capacités des autres marines.

III.1 Les corvettes et patrouilleurs

18Cette catégorie disparate, regroupe des bâtiments d’un tonnage réduit, entre 200/300 et 2500 tonnes, destinés essentiellement au combat littoral et à des tâches relevant de la police en mer. Elle a l’intérêt de montrer que des pays comme la Suède et la Finlande, peu dotés en navires de plus fort tonnage, ont néanmoins une marine adaptée aux besoins qui sont les leurs. Cette remarque vaut aussi, dans une mesure moindre, pour les riverains de la mer noire.

III.2 Les grands navires de combat

19Cette catégorie correspond aux croiseurs, destroyers, frégates, des bâtiments plus lourds, hauturiers, mais susceptibles de servir aussi près des côtes. Le tableau fait mieux apparaître les puissances navales plus importantes.

Etats-Unis

101

Canada

12

Russie

32

Chine

82

Taiwan

26

Corée du sud

25

Corée du nord

3

Inde

24

Pakistan

9

Indonésie

8

Vietnam

9

Japon

44

Brésil

9

Chili 8

8

Algérie

8

Arabie saoudite

7

Egypte

7

Maroc

6

Turquie

16

France

23

Royaume Uni

19

Allemagne

10

Belgique

2

Bulgarie

3

Danemark

9

Espagne

11

Grèce

13

Italie

18

Monténégro

2

Norvège

5

Pays Bas

6

Pologne

2

Portugal

5

Roumanie

7

Total Européens

135

20Tableau 2

21Ce tableau, établi à partir des données fournies par DSI Hors-série n° 62, devrait être complété par des données sur la taille des navires, leur armement, leurs capacités hauturières, leur âge etc… Les chiffres donnés pour tel ou tel pays peuvent, le cas échéant, être discutés. Mais globalement ce tableau est significatif. Il montre que les Européens additionnés, atteignent un chiffre très significatif et sont loin d’être submergés par la Chine et la Russie. Si on se rapporte aux régions, on voit que les chiffres, pour la Baltique comme pour la Méditerranée, ne leur sont pas, non plus, défavorables.

III.3 Les Porte-avions

22Les dix pays possédant actuellement des porte-avions doivent être répartis en plusieurs catégories et être comparés en tenant compte non seulement du nombre de bâtiments, mais aussi du nombre d’appareils embarqués et du mode de propulsion.

Pays

CATOBAR

STOBAR

STOVL

Développements

Etats-Unis

10 Pn

70 aéro. Le dernier en service, G Ford de 100000 t pc,

333 ml EMALS embarque 80 aéro, dt F 35 et drones

Durée de vie programmée à 50 ans. 11 autres unités de type G Ford prévues. 12 en 2035

France

C. De Gaulle (2001)

Pn

40 aéro dt Rafale

42000 t

Changement des cœurs nucléaires en 2007-2008. Tout Rafale en 2016. Refonte à mi vie en 2017, reprise du service en 2019. Retrait prévu vers 2040 mais pourrait être repoussé. I en 2035

Royaume-Uni

Queen Elisabeth

66000 t,

280 ml

40 aéro, dt F 35B

Sera suivi de Prince of Wales. 2 en 2035

Italie

Cavour

26000t

20 aéro

1 en 2035

Espagne

Juan Carlos I

27000 t

30 aéro

1 en 2035

Japon

Hyûga

19000 t

11 aéro

Projet d’utiliser les PH de classe Izumo avec des F-35B

Thaïlande

Chakri Naruebat

11420 ty

29 aéros

Brésil

Le Brésil a retiré du service le Sao Paulo (ex Foch) mais a l’ambition de le remplacer

Chine

Liaoning (ex- Varyag soviét.) (2012)

59000t

50 aéros

Le Liaoning sert aux essais des chasseurs J-15. La coque du Shandong est à l’eau depuis avril 2017, les essais en mer ont commencé en mai 2018. Pékin prévoit encore 2 PA à pn et EMALS chinoise (CATOBAR). 3 prévus en 2035

Russie

Kuznetsov

1991

59000 t

50 aéros

Accidenté en oct 2018

Le Kuznetsov, pa très ancien, pourrait être suivi d’un PA STOBAR de 100000t pn. 1 en 2035 (Project 23000E)

Inde

Vikramaditiya

45000 t

30 aéros

(Sea Harrier RU)

Entrée en service du Vikrant prévue en 2020. Prévoit un autre PA à pn pour 2030 avec EMALS d’origine US (CATOBAR). 2/3 en 2035

23Tableau 3 Les porte-avions en service et en projet.

24Début 2019, on peut considérer que l’avenir du Kuznetsov, porte-avion très ancien, est incertain et que la Russie n’a plus, momentanément au moins, de porte-avion.

25Vocabulaire

26Pn, porte-avions à propulsion nucléaire

27CATOBAR, Catapult Assisted Take-Off But Arrested Recovery = PA à pont plat pour projeter, à l’aide de catapultes à vapeur, des aéronefs à voilure fixe

28EMALS, ElectroMagnetic Aircraft Launch System= PA avec catapultes électromagnétiques.

29STOBAR, Short Take-Off But Arrested Recovery, = PA sans catapulte mais avec un tremplin et des brins d’arrêt pour les appontages

30V/STOVL, Vertical/Short Take-Off and Vertical Landing = PA sans catapulte ni brins d’arrêt, mais avec tremplin à l’avant pour l’emploi d’aéronefs à décollage et appontage courts et verticaux.

31Le nombre et le type d’avion embarqué est important. Un porte-avions pour avions de type V/ STOVL est davantage un instrument de projection de force que de projection de puissance, car le type d’avion embarqué a forcément une masse limitée et un rayon d’action plus faible. Il consomme beaucoup plus de carburant à cause de sa sustentation, en début et en fin de vol. Cette contrainte qui pesait sur le Harrier va jouer aussi, à un degré moindre, pour le F 35B. Elle peut être levée par le ravitaillement en vol. Le système STOBAR limite aussi la masse au décollage.

32La propulsion nucléaire améliore nettement la mobilité (pas de ravitaillement tous les 2/3 jours). Elle permet de parcourir jusqu’à 1000 kms par jour et diminue les besoins logistiques (moins de ravitailleurs nécessaires). Les déploiements dépendent alors surtout de la résistance des équipages. Le nucléaire offre aussi une énorme réserve de puissance, ce qui est important étant donné la croissance de la consommation d’énergie. On estime que le nucléaire accroît la capacité opérationnelle (munitions et carburant) d’un tiers par rapport au STOBAR, sans propulsion nucléaire. Nucléaire et CATOBAR sont la formule idéale.

33Toutes ces considérations emportent quelques remarques. Parmi les navires figurant sur cette liste, les porte-avions américains et, avec une capacité avion plus limitée, le porte-avions C. de Gaulle sont seuls, à faire partie du « véritable monde » des porte-avions. On voit aussi que, hormis les Etats-Unis, les Européens ont une place non négligeable. On ne peut que regretter que le Royaume-Uni ait finalement choisi pour ses nouveaux porte-avions de revenir au système STOL, car cela réduit sensiblement sa capacité12. De plus, si les F-35 B pourront se poser sur le C de Gaulle, le choix de Londres interdira en revanche au Rafale, les porte-avions britanniques. Avec cette limite, les Européens peuvent espérer avoir, en permanence un porte-avions et un groupe aéronaval disponible ainsi que, avec les porte-avions italien et espagnol, un potentiel supplémentaire, plus ou moins permanent. Pour le moment cette capacité est, sauf le cas des Etats-Unis, sans équivalent.

III.4 Les Sous-marins.

34Vocabulaire

35AIP Air Independent Propulsion= propulsion anaérobie

36ASM/ = anti sous-marin

37SNA/SSN Sous-main nucléaire d’attaque (Submarine Nuclear)

38SNLE/SSBN (Submarine Balistic, Nuclear) = sous-marin nucléaire lanceur d’engins

39SS/Submarine = sous-marin conventionnel

40SSAN (Submarine,Auxiliary Nuclear) = sous-marin auxiliaire à propulsion nucléaire

41SSBN/ SNLE

42SSGN/Submarine Cruise Missile Nuclear = Sous-marin nucléaire lanceur de missiles de croisière

43SSK (Submarine Killer) = sous-marin d’attaque conventionnel

44SST (Submarine Training) = sous-marin d’entrainement

45UUV (Underwater Unmanned Vehicle) = drone sous-marin

46Ici aussi les chiffres doivent être rapportés à quelques notions fondamentales. La principale est, à nouveau, la propulsion. Elle peut être classique ou nucléaire. La propulsion classique recouvre le diesel-électrique ou le mode anaérobie, AIP (Air Independent Propulsion) soit à moteur à cycle fermé (moteur Stirling) soit avec l’emploi d’une pile à combustible. C’est le nucléaire qui assure le plus de puissance, la plus longue autonomie, permettant de se déplacer rapidement en plongée et de s’affranchir des pays riverains. C’est un point essentiel concernant les sous-marins d’attaque. Seuls les SNA peuvent se redéployer facilement d’un théâtre à un autre, se repositionner rapidement, se déplacer en même temps qu’un groupe aéronaval (GAN) ou soutenir un SNLE.

47L’Amiral Guillaud le rappelle, le sous-marin nucléaire est le vrai sous-marin, le sous-marin « total »13. Pour le moment seuls 6 Etats en possèdent- les 5 Etats dotés, membres permanents du Conseil de sécurité et, dernier venu, l’Inde. Le Brésil a l’intention de rejoindre le club des pays disposant de la propulsion nucléaire. Mais d’autres pourraient le faire aussi, notamment l’Australie.

48Les sous-marins nucléaires sont à répartir en 2 catégories : les SNLE et les SNA14.

III. 4.1. Les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE.SSBN),

49Ce sont des sous-marins stratégiques, instruments de seconde frappe, les plus importants, tant par la taille que par la fonction, la dissuasion.

50La panoplie des SNLE s’établit ainsi

Pays

Situation actuelle

Futur

Etats-Unis

12 Cl. Ohio

Remplacement prévu (12 Columbia) en 2029.

France

4 Cl. Le Triomphant

Programme SNLE 3G, remplacement à partir de 2030, jusqu’à 207015

Royaume uni

4 Cl. Vanguard

Nouvelle génération prévue. Dreadnought, à partir de 2028/2030

Russie

3 Cl Borei

6 Cl Delta IV, 1 Cl Delta III (rénovés dans les années 2000 et 2010)

1 Cl Tyhoon

5 Borei en construction, 4 Borei 955B seraient en cours de développement depuis 2017 pour remplacer les Delta

Chine

4 Cl 094 Jin

1 Cl Xia non opérationnel

1 Jin en construction, nouveau type (096), en voie de développement

Inde

1 Arihant

1 Arihant aux essais, 3 prévus

51Tableau 4 Les SNLE en service et en projet

52Il est important de souligner que l’on est, avec les SNLE/SSBN, à la pointe des armements navals, de la technologie, des savoirs faire et de la maîtrise de l’outil.

53Les chiffres indiquent que les Européens ne sont pas en si mauvaise position et cela est confirmé en pratique. La France a fêté en 2018, la 500éme patrouille de ses SNLE. Il y a eu, en permanence, depuis janvier 1972, au moins un SNLE français en mer, pour assurer la dissuasion16. En comparaison, la Chine n’a commencé ses patrouilles qu’en 2016 et la Russie, après une période très difficile, serait simplement revenue à la permanence, avec une dizaine de patrouilles annuelles17. Cette remarque donne une idée du chemin qu’il reste à parcourir avant que la Chine rattrape les Etats- Unis. Il semble évidemment très peu probable que Moscou, malgré l’ambition affichée, puisse revenir à la hauteur de Washington18.

54Pour le moment, Londres et Paris, maintiennent au moins 2 SNLE (un français, un britannique) en mer et pourraient, à partir de leurs dotations actuelles, en cas de besoin, faire nettement plus, monter à 4, voire davantage. Le problème pour la France et le Royaume-Uni est plutôt, étant donné leurs programmes et la durée de vie des sous-marins, de parvenir à préserver les savoir-faire et, également, de s’assurer du recrutement des sous mariniers19.

III.4.2. Les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA/SSN)

55Plus petits que les SNLE, ils ont également un niveau de performance supérieur aux autres sous-marins20. Ils sont d’une utilité particulière pour la connaissance et l’anticipation, la prévention, la protection et l’intervention. Cela couvre le pistage et la destruction de navires, la dépose de forces spéciales, l’accompagnement des porte-avions - les SNA sont les seuls à pouvoir exercer cette fonction – la protection des SNLE et les frappes contre la terre, avec des missiles de croisière.

Pays

Situation actuelle

Futur

Etats-Unis

33 Los Angeles

3 Seawolf

15 Virginia

33 Virginia en construction commandés ou projetés

France

6 Rubis

Programme Barracuda ;

5/6 Suffren, à partir de 2020 jusqu’en 2060

Royaume uni

3 Astute

3 Trafalgar

4 Astute

Russie

1 Yasen

10 Akula I/II,

2 Sierra II

2 Sierra I

3 Victor III

6 Yasen en construction

Chine

8 Type 093A/B/G Shang

3 Han

093 en construction essais

095 en développement

Inde

Projet de SSN

56Tableau 5 SNA en service et en projet.

57Ici aussi, il n’y a pas d’absence des Européens. Le programme Barracuda/Suffren correspond à un contrat opérationnel où les SNA se répartissent ainsi : 1 en soutien de la dissuasion, 1 en accompagnement du GAN, 1 en mission de prévention dans une zone de crise, 1 en entraînement ou activités organiques, 1 en entretien de courte durée, 1 en entretien de longue durée. La Royaume-Uni et la France représentent ici aussi, à deux, très largement la capacité russe ou chinoise

III.4.3. Autres sous-marins

58S’agissant des sous-marins sans propulsion nucléaire, les Européens – on n’oubliera pas que l’Europe est le berceau des sous-marins - sont également très présents. Cela se remarque notamment à l’exportation, avec Naval Group et TMKS. Naval group a bien vendu ses SSK Scorpene, en Inde (5 en construction), en Malaisie (2), au Brésil (4), au Chili (3). Naval Group est surtout parvenu à placer 12 Baraccuda Shortfin en Australie. TMKS est le fabricant des sous-marins de nombre de marines européennes et autres21.

59La situation européenne a été affectée par les baisses de budgets, mais cela est maintenant terminé. La variété des sous-marins tient aux besoins opérationnels, très différents en fonction des choix (cas de la France et du Royaume-Uni), et des mers où ces sous-marins doivent opérer.

60L’Italie conserve une capacité de construction et elle remplace ses 4 Pelosi, entrés en service entre 1988 et 1995, par des Todaro, en 2006, 2008, 2014 (sous-marin deType 212A, construit sous licence TKMS par Fincantieri). Les Agosta espagnols seront également remplacés vers 2021/22 par des S-80 de Navantia. Le Portugal a 2 Tridente 209PN, depuis 2010, en bon état opérationnel. La situation la plus préoccupante est celle de la Grèce. 7 des 11 sous-marins en service doivent être remplacés rapidement, ce qui n’est pas possible financièrement. Malgré les difficultés, le programme de 4 Type 214, d’abord annulé, a été maintenu. La parité avec la Turquie est rompue. Point intéressant, sauf l’Espagne et la France, tous les Etats méditerranéens ont choisi des sous-marins de TKMS. En mer noire, la Roumanie a annoncé un programme de 3 sous-marins en février 2018, mais n’a pas donné suite ; la Bulgarie n’a pas remplacé ses sous-marins après 2011 et l’Ukraine en est également démunie.

61Au Nord, l’Allemagne dispose elle-même de 8 sous-marins de type 212A. Une acquisition commune de 2 sous-marins a été décidée en 2017 avec la Norvège, qui a retenu le 212 pour moderniser sa flotte. L’Allemagne et Pologne22 ont décidé en juin 2016 de mettre en place un commandement commun de leurs sous-marins, susceptible d’être étendu aux Pays bas23. Il serait logique que Varsovie achète également des sous-marins allemands. L’Allemagne, TKMS, est ainsi devenu, « un acteur structurant des capacités sous-marines européennes »24, sur lesquelles, pour le moment, Naval group ne pèse pas. Cette évolution, liée à une forte implication de l’Etat allemand, est très bienvenue pour un constructeur en difficulté25. Mais d’autres constructeurs résistent : outre Kockums/Saab, Damen pour les Pays Bas qui modernisera les Walrus entrés en service au début des années 1990, probablement en coopération avec Saab, avec un sous-marin dérivé du A 26. Le Danemark qui avait abandonné sa capacité sous-marine songe à y revenir.

III.5. Les capacités de projection de puissance et de forces.

62Seules sont et seront mondiales, les puissances dotées de la dissuasion, de porte-avions, de SNA et de la capacité de projection de puissance et de forces. Cette dernière s’inscrit dans le prolongement de la possession des porte-avions et des SNA.

63Ici encore les Etats-Unis sont très loin devant, en quelque sorte hors concours, mais à nouveau on retrouve les Européens, le Royaume Uni, la France ensuite et quelques autres encore.

64Vocabulaire

65AAAC puis EFV Advanced Amphibious Assault Vehicles/ Expeditionary Fighting Vehicles, successeurs des Amtrac

66JHSV Joint High Vessel (grand catamaran, DSI HS 16, p 10

67LCAC Landing Craft Air Cushion= aéroglisseurs

68LHA

69LHD grand navire amphibie, à radier et à pont continu

70LPD Plate-forme de débarquement

71LPH Porte hélicoptères d’assaut

72LSD Transport de chalands de débarquements

73LST Navire de débarquement de chars

74MLP Mobile Landing Platform

75VHM Véhicule à haute mobilité (Fr)

Pays

Situation actuelle

Futur

Royaume-Uni

2 LPD Albion

18500tpc (ou 14600t)

2003-5/2033-5

3 LSD Bay 16160 tpc (ou 10000t)

2006-7/2026-7

France

3 LHD Mistral

21500 tpc (ou 16500 t)

2006-12/2036-42

Italie

3 LHD San Giorgio

7960 tpc (ou 6000t)

1988-94/2018-24

1 LPH Garibaldi

13850tpc(ou 10000t), pas amphibie

1983/2023

1 LHD Trieste sur cale/ service prévu en 2022, en remplacement du San Giogio

Espagne

2 LPD Galicia

13800tpc (ou 10850t)

1998-2000/2038-40

1 LHD Juan Carlos I

27560tpc (ou 19300t)

Pays-Bas

2 LPD Rotterdam

12750 tpc (ou 9500t) et 16880tpc (ou 12500t)

1998-2007/2038-2047

Grèce

5 LSTH Jason 1

4400tpc (ou 2770 t)

1996-2000/2036-40

Pologne

5 LST Lublin

1745tpc (ou 1350t)

1988/91/2018-21

76Tableau 6 Capacités européennes de projection en service et en projet

77(Etabli à partir de Stéphane Gallois et A. Seldon- Duplaix, Flottes de combat 2018, Editions maritimes et d’outre-mer, 2018).

78On considère de manière générale que le Royaume Uni a la seconde capacité amphibie au monde, après les Etats-Unis et qu’il peut déployer un groupe amphibie26.

79Dans le cas de la France les moyens sont inférieurs, mais significatifs, avec 3 LHD ou PHA, BPC - les dénominations varient27 -, permettant, surtout s’ils sont couplés avec le GAN28, de réaliser une large gamme de missions (déploiement, évacuations et interventions humanitaires, opérations spéciales, actions…).

80S’ajoutent d’autres capacités chez les Etats ayant une vieille tradition maritime (et de troupes de marine), notamment l’Italie et l’Espagne.

81Malgré cela, l’idée que l’Europe n’a pas la capacité de se projeter contre une côte défendue a été soutenue par A Sheldon-Duplaix29 et B Bihan30. Ils donnent une liste de points faibles. A. Sheldon- Duplaix signale : l’incapacité de franchir l’obstacle anti-accès, déni d’accès, faute de moyens suffisants pour neutraliser seuls les défenses antinavires et antiaériennes, l’insuffisance de la défense aérienne des forces navales, le nombre trop bas des SNA, la vulnérabilité des bâtiments de projection aux mines et aux missiles. Benoit Bihan est moins sévère mais il partage le diagnostic. Il note que, sauf la France, les Européens n’ont pas, Royaume Uni compris, de batellerie moderne, ce qui interdit les opérations au-delà de l’horizon, que la France n’a pas de capacité suffisante d’aérotransport lourd permettant de créer des bases de feu en arrière et de réserver la batellerie pour les équipements les plus lourds et qu’elle manque de volume de radier, ce qui ne permet pas de déverser assez de volume en une rotation. Mais ses critiques les plus fortes portent sur l’absence d’une doctrine amphibie adaptée aux défis contemporains, y compris au Royaume-Uni et en France et (ce qui est lié) le manque la capacité de planification d’opérations de grande envergure. Ce problème, dit-il justement, dépasse le domaine amphibie. Chez Sheldon-Duplaix, il y a l’idée que les Européens ne se sont jamais passé des Etats-Unis, qu’ils sont des nains en comparaison des Américains, et qu’ils ne peuvent s’en passer.

82Ces observations critiques sont discutables. Ne pas être équipé pour tirer des missiles de croisière est une chose et ne pas pouvoir en tirer assez, une autre chose, bien différente, un déficit beaucoup plus facile à combler. Que les Etats-Unis tirent 100 missiles avant d’aller au contact, ne signifie pas que tirer 100 missiles, est une nécessité absolue, y compris pour obtenir des résultats, avec des pertes quasi nulles. Il existe une manière américaine de faire et il est probablement possible d’obtenir un bon résultat, avec moins. Par ailleurs, s’il est une conclusion qui ressort à l’évidence, des décomptes et comparaisons auxquels nous procédons c’est bien - on y reviendra - que les Européens ont, sans doute moyennant quelques ajustements, la possibilité de se passer de l’aide américaine. Par ailleurs, il ne faut pas aborder les opérations amphibies du moment, à partir du modèle du D-day ou d’Iwo Jima. Les opérations amphibies actuelles n’ont plus vocation à « attaquer » une côte vraiment défendue. Leur spectre d’emploi va de l’humanitaire (catastrophes naturelles) à des opérations de moyenne intensité (raids aéroportés/amphibies, opérations de flanc garde, diversions, soutien logistique d’une opération…), en fonction de la nature de l’opposition.

83Le dispositif français comprend 2 brigades interarmes à vocation amphibie - la 6é BLB et la 9é BIMa - une brigade d’hélicoptères, des fusiliers (1700) et commandos (7 soit 700 personnes) et une flottille amphibie (8 chalands de transport de matériels (CTM, de 90 t à 9 nœuds, qui devraient être remplacés à partir de 2019 par des CTM NG), 4 engins de débarquement amphibie rapide de 30m sur 12, 80 t d’emport 30 nœuds à vide, 18 en charge et à changement de forme catamaran et fond plat, (EDAR) et 3 équipes de reconnaissance de plage (ERP)31.

84En comparaison, la Russie n’a pas de grands moyens, ce qui ne l’a pas empêchée de faire une démonstration remarquée autour du Svalbard en 2018, mais il s’agit d’une cible non défendue et ayant au surplus, un statut international particulier. On retrouve l’amphibie dans les Amériques (Chili, Mexique, Pérou, Brésil), en Afrique avec l’Egypte et l’Algérie. En Asie, elle intéresse le Japon, la Corée du sud et, dans une moindre mesure, l’Inde. Pour la Chine il y a eu une montée forte ; elle est en train de se doter d’un BPC, dispose déjà de 5 TCD et d’une quarantaine de bâtiments de débarquement de chars. Il lui reste à acquérir le savoir-faire, à se mettre au niveau des plus anciens, ce qui prendra du temps.

IV. Conclusions

85Les chiffres, surtout commentés, sont très clairs. Deux points ressortent nettement.

86D’abord le fait que les marines européennes font le poids. Ce sont des marines parmi les meilleures et elles pèsent autant et même nettement plus, que celle de la Russie et de la Chine. Cela suggère que ces marines, dans le contexte actuel, peuvent assurer leur défense et se passer, éventuellement, de l’aide américaine, qui est aussi une tutelle pesante.

87Cette conclusion et la suggestion qui l’accompagne se heurtent évidemment à l’argument selon lequel des marines ne peuvent ainsi être additionnées. « Des » marines ne font pas « une » marine. L’argument est de bon sens et il s’appuie sur l’expérience historique. Mais, à y regarder de plus près, on verra dans la suite de cette première étude, que dans notre cas, il n’a qu’une portée limitée. S’il n’existe pas une marine européenne, les marines des Etats européens ont depuis longtemps l’habitude de travailler les unes avec les autres. Elles constituent déjà un ensemble organisé de défense et sécurité, habitué à l’action commune et capable d’exercer les grandes fonctions stratégiques.

88Le second point est qu’il y a, dans les marines européennes, deux catégories. La France et le Royaume uni sont les deux seuls pays dont la marine est très nettement hauturière, tournée vers le grand large. Cela est normal, en raison du passé, de leur statut de membres permanents du Conseil de sécurité et d’Etats dotés, et parce qu’ils ont un vaste domaine maritime et des TOM. Mais, même sans TOM, tous les Etats européens sont concernés, étant donné la dépendance de l’Europe du commerce international, par les questions maritimes32. Mais la plupart n’ont que des marines de littoral, et un peu plus dans le cas de l’Italie et de l’Espagne, voire du Danemark ou du Portugal. Cette situation est due à divers facteurs, entre autres l’existence de l’OTAN. Pendant la guerre froide, un partage des tâches avait été établi – les Etats-Unis et le Royaume Uni s’occupaient du large – la France n’était pas alors dans l’OTAN - et les Etats européens de la défense de leur territoire et des eaux proches. Certes, depuis la fin de la guerre froide, les marines ont évolué, se portant davantage vers des logiques expéditionnaires33, l’habitude du travail en commun n’a pas disparu, mais on voit que beaucoup reste à faire, pour que les Européens disposent de capacités correspondant à leur statut maritime. A cet égard, le diagnostic de Vincent Groizeleau, est tout à fait pertinent. Il reste, à partir d’un existant substantiel, à concevoir et à construire des capacités maritimes européennes adaptées aux besoins.

Notes de bas de page numériques

2 Dans son article Puissance navale, deux ans de mutations dans l’équilibre des forces », DSI Hors-série n° 62 (Opérations navales. Mutations dans l’équilibre des puissances), octobre- novembre 2018, pp 8-13.

3 DSI HS, n° 57, déc. 2017- janv. 2018, p 90, les frégates visées sont les FREMM, FTI, F 110, T 26 et 31 et les nouvelles frégates des Pays Bas.

4 Géopolitique des mers et des océans, 2é édit. PUF, 2014, p 118.

5 Publié chez Ellipses, 2012, p 159.

6 Naval Institute Press, Annapolis, 2018, commenté par J. Henrotin, avec interview de l’auteur in DSI n° 138, nov.- déc. 2018, pp 76- 81.

7 Pour être réellement significatif, ce label suggéré par le VAE Raffaelli, devrait cependant être délivré par une instance multilatérale, au plan mondial, ce qui est difficilement imaginable.

8 Histoire et Stratégie, Hors-série n° 5, 2014, Les principales forces navales dans le monde. La revue renvoie pour les méthodes d’analyse et de classification, à l’ouvrage de J Henrotin, Les fondements de la stratégie navale au XXI é siècle, Economica, 2011. Il s’agit d’un sujet sur lequel avait notamment travaillé H Coutau-Bégarie, La Puissance navale, Fayard 1998. E Grove dans The future of Sea Power, Routledge, 1990 distingue 9 catégories, ce qui introduit des nuances intéressantes : 1/ marine majeure à capacité de projection mondiale complète (US Navy) ; 2/ marine majeure à capacité de projection mondiale incomplète (URSS à la fin des années 1980) ; 3/ Marine moyenne à capacité de projection mondiale (Royal Navy et Marine française) ; 4/ Marine moyenne à capacité de projection régionale (Chine, Inde, Japon) ; 5/ Marines à capacité de projection de proximité (Israël, Afrique du Sud) ; 6/ Marine de défense territoriale de haute mer (Norvège, Egypte) ; 7/ Marine de défense des eaux territoriales (Singapour) ; 8/ Marines de police des mers (Mexique) et 9/ Marines sans valeur opérationnelle.

9 Histoire et Stratégie, Hors-série n° 5, 2014, Classifier la puissance navale, p 6.

10 Ibid, p 7

11 Voir DSI Hors-série, n° 62, 2018, pp 18-19 (Grands bâtiments de combat de surface dans le monde au 1er septembre 2018) ; DSI HS n° 55 2017, pp 46-47 (La puissance navale dans le monde au 15 juin 2017) ; DSI HS n° 59, 2018, pp 12-13 (les sous-marins dans le monde au 1er avril 2018).

12 Sur l’échec du projet de PA franco-britannique, v R Mielcarek, Retour sur un fiasco annoncé, DSI HS 62, pp 60-63

13 Amiral E. Guillaud, Propulsion, nucléaire et souveraineté nationale : la question du porte-avions, Recherches et documents, (FRS), n° 7/2018, p 19.

14 Les Etats-Unis ont aussi 4 Ohio lanceurs de missiles de croisière (SSGN) et la Russie 7 Oscar II de ce type. Sur les SSGN Ohio et sur la flotte sm US, voir DSI 59 218, pp 64-68

15 Le programme SNLE 3G a été lancé en 2011, il passera en phase de réalisation en 2020, la mise en service du premier SNLE étant prévue en 2030. Ce Programme ne marque pas de rupture avec la série Le Triomphant, mais se place dans sa continuité. Le système Triomphant- M 51- TNO- île Longue, est considéré comme une « réussite remarquable, qui répond au besoin stratégique » VA LM Guillaume, ALFOST, L’évolution de la flotte sous-marine française, DSI HS 59, 2018, p 51. L’auteur estime qu’une force mixte sna/sm conventionnels « poserait de réelles difficultés logistiques ou de ressources humaines, faute d’atteindre une taille critique dans les différents domaines ». Il ne croit pas aux ruptures dans le domaine de la détection ASM et juge que la détection acoustique restera pour de longues années le moyen le plus efficace de détection.

16 Voir Cols Bleus n° 3072, octobre 2018, dossier, pp 16-27.

17 J Henrotin, Mutations de la guerre sous-marine, DSI HS n° 59, p 11.

18 Sans disposer de sous-marins nucléaires, d’autres Etats tentent d’organiser une forme de dissuasion. C’est le cas de la Corée du Nord (Sinpo/Gorae), du Pakistan qui tente d’installer des missiles de croisière à charge nucléaire Babur-3 sur ses Agosta ou encore de la Corée du Sud (KSS-3) (v. art précité de J Henrotin).

19 V sur ce point, Amiral E Guillaud, Propulsion nucléaire et souveraineté nationale : la question du porte-avions. FRS Recherches et documents n° 7/2018, pp 20-22 et P Langloit, L’équation sous-marine européenne, DSI HS 59, 2018, pp 48-52. Et, sur le recrutement, R Mielcarek, L’enjeu du recrutement des sous- mariniers, DSI HS n° 59, 2018, pp 34-38

20 V. en particulier le tableau des temps de déploiement comparés des SNA et sous-marins AIP, dans DSI HS 59, 2018, p 43 (entretien avec le VA LM Guillaume) où l’on voit que les différences sont énormes.

21 Les autres fabricants européens sont Kockums/Saab pour la Suède, qui vient de commander 2 A 26, Navantia pour l’Espagne, et Damen pour les Pays-Bas. Outre les Etats-Unis et la Russie, le Japon est un autre producteur important de sous-marins.

22 La Pologne doit en principe encore choisir, pour 3 voire 4 unityés, entre le 212 de TKMS avec le Tomahawk, le Scorpene et le MdCN et Saab A 26 avec le Tomahawk.

23 DSI HS 59, 2018, p 51

24 P Langloit, L’équation sous-marine européenne, DSI HS 59, 2018, p 51

25 V. Olivier Blatrix, TKMS, l’héritage des U-Boote, Marines et forces navales, n° 187, déc. 2018-janv 2019, pp 37- 51

26 La Joint Expeditionary Force (interarmées)

27 Cela tient au fait que les Mistral sont des bâtiments polyvalents : porte hélicoptères d’assaut, bâtiment de projection de troupes et de matériels (blindés, engins de débarquement amphibie), navire hôpital, centre de commandement permettant de déployer un EM interarmées, européen ou international.

28 V la présentation de l’amphibie français in Cols Bleus, n° 3068, mai 2018 pp 16-27 (not. 26-27). Voir également, dans DSI HS 16 (2011) une présentation, par V Sarini, Amphibie en France avec les marsouins qui met en évidence que la France a renoncé aux vraies opérations amphibies, ce qui n’est pas la tonalité de Cols bleus 2018. Voir aussi l’entretien avec le col. de Mesmay sur le débarquement, pp 48 DSI HS 16, p 49

29 L’Europe est-elle capable de se projeter contre une côte défendue ? DSI HS n° 55, pp 40- 45

30 Quel avenir pour la guerre amphibie ? DSI HS n° 56, 2017, pp 70-71. Voir également, (et meilleur) : De l’Operational Maneveur from the Sea aux opérations d’interface, Histoire et Stratégie n° 7, 2011, pp 92-97. On assiste au passage de la phase STOM correspondant à une faible opposition (DSI HS 16, pp 59 61) à une situation inverse où domine le déni d’accès, voir quel avenir DSI HS 56 2017.

31 Sources : JM Tanguy, Fusiliers et Commandos, Marines et forces navales n° s 177 et 178, 2018, 2019 ; Raids Hors-série, n° 58, déc. 2015-Janv-fev 2016. M Goya donne une présentation des troupes de marine françaises dans Guerres et Histoire n° 33, oct. 2016, pp 70- 74

32 On sait que la France a le second domaine maritime (10 070 754 Km2), peu après celui des Etats Unis (12 168 352). Celui du Royaume uni est de 6 712 847, celui du Danemark de 2 641 138, de la Norvège de 2 643 907. L’UE, sans le Royaume uni atteint 20 075 465 Km2. Ces chiffres donnent une idée de l’importance de la mer pour les Européens. Leur domaine, sans le Royaume-Uni, est presque le double de celui des Etats Unis et nettement plus du double avec cet Etat. En comparaison, le domaine de la Russie est de 7 734 475 km2, celui de la Chine n’atteint pas les 2 millions. Les autres plus grands domaines sont ceux de l’Australie (9 025 053), de la Nouvelle Zélande (6 712 847), de l’Indonésie (6 025 110), du Canada (5 793 222), du Japon (4 317 017), du Brésil (3 677 581). Ces données montrent que l’OTAN et, plus largement ce que l’on peut appeler l’Alliance occidentale est extrêmement maritime (chiffres donnés par F Lasserre, Convention de droit de la mer…, Diplomatie Grand dossier n° 46 Mers et Océans, Géopolitique et géostratégie, 2018, p 81.

33 J Henrotin, L’OTAN et la stratégie maritime. Retour vers le futur ? DSI HS 57, 2018, p 90.

Pour citer cet article

Jean-François Guilhaudis et Louis Balmond, « Les capacités navales des Européens (I).Le rang des marines européennes, les Européens dans les classements par grandes catégories de bâtiments*. », paru dans PSEI, Numéro 12 Paix et Sécurité Européenne et Internationale, Etudes de Paix et Sécurité Européenne et Internationale, Les capacités navales des Européens (I).Le rang des marines européennes, les Européens dans les classements par grandes catégories de bâtiments*., mis en ligne le 22 juin 2019, URL : http://revel.unice.fr/psei/index.html?id=2007.


Auteurs

Jean-François Guilhaudis et Louis Balmond

Professeur honoraire à l’Université de Grenoble-Alpes et professeur à l’Université de Toulon