PSEI |  Numéro 7 Paix et Sécurité Européenne et Internationale |  Notes de lecture 

Jean-françois Guilhaudis  : 

Notes de lecture de Jean-François Guilhaudis

Plan

Texte intégral

I.Védrine Hubert, Le monde au défi, Arthème Fayard/Pluriel, 2017, 124 pages.

1Il est toujours intéressant de lire ce qu’écrivent les personnalités ayant eu la charge des affaires étrangères, qu’il s’agisse de mémoires apportant des éléments de compréhension de la politique et de la situation correspondant à leur période d’activité et, plus souvent encore, d’essais concernant les relations internationales. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères de 1997 à 2002, est toujours resté un observateur attentif de l’actualité internationale et a continué parfois à servir, notamment avec son rapport au Président de la République (N. Sarkosy) sur les conséquences du retour de la France dans l‘OTAN, en 2012. Membre du Club des Vingt, évoqué dans PSEI n° 6 par notre commentaire de l’ouvrage de Renaud Girard Quelle diplomatie pour la France. Prendre les réalités telles qu’elles sont, Edit du CERF, 2017, il n’a jamais cessé depuis lors, d’écrire sur l’international avec plusieurs ouvrages chez le même éditeur – Face à l’hyperpuissance (2003), Continuer l’Histoire (2007), Le temps des chimères (2009), Dans la mêlée mondiale (2009- 2012), (2012), La France au défi (2014).

2C’est encore dans la catégorie des essais que se situe Le monde au défi. Le défi dont il s’agit est celui de la cohésion de la planète ou encore de la création d’une véritable communauté internationale. H. Védrine suggère qu’il pourrait être relevé par la prise de conscience des besoins de l’écologie. L’auteur n’ignore pas les obstacles. Pour lui : « La solution ne réside pas dans des injonctions idéologiques, des interdictions inapplicables, parce que prématurées ou non préparées, du genre « sortir du nucléaire », ni dans des révolutions radicales irréalisables, ni dans « l’arrêt de la croissance » ou la « décroissance », mais dans un processus systématique d’écologisation, d’ailleurs déjà entamé, mais trop timidement et sans que les opinions publiques en aient pris conscience. Il faut l’expliquer, l’accélérer, l’orchestrer, le renforcer, en faire un concept reconnu, une volonté, une politique. Ce processus devra être poursuivi pendant des décennies, comme cela a été le cas pour l’industrialisation » (p 110), jusqu’au moment où il « se nourrira de son propre élan » (p 111). L’ouvrage ne fait qu’esquisser les perspectives de cette écologisation et ses conséquences pour les relations internationales. Il s’agit incontestablement d’un « vaste programme » (p 116), que cette création d’une « communauté écologique internationale ». Toutefois l’ancien ministre considère qu’il ne s’agit pas d’une utopie mais d’une « obligation qui va s’imposer à l’humanité » (p 119), d’une « gigantesque mutation… qui caractérisera de gré ou de force la première moitié au moins du XXIe siècle » (p 121) et que le monde pourrait découvrir son unité fondamentale en s’engageant dans cette utopie de « l’écologisation raisonnable », qui devrait être une des vraies priorités des institutions européennes. Ces idées, exposées dans le dernier chapitre de l’ouvrage auraient sans doute gagné à être plus étayées. En l’état, elles donnent à réfléchir et offrent une clef de lecture pour les années à venir.

3Les trois autres chapitres – Où est passée la communauté internationale ? (ch. 1), Les Occidentaux désemparés devant un monde qui n’est pas ce qu’il devrait être (ch. 2) et La communauté internationale peut-elle naître d’une grande rupture ? (ch. 3) – sont d’un intérêt moindre. Ils sont sous-tendus par l’idée – tout à fait discutable - que la communauté internationale n’existe toujours pas et qu’elle relève de l’espérance, de l’avenir. Pour H. Védrine, la communauté internationale n’existera que lorsque que le sentiment de lui appartenir réellement, sera universellement partagé (v. p. 27). Cette opinion peut certainement être acceptée si on parle de communauté internationale au sens fort, au sens le plus exigeant, du terme. Mais il est facile de faire remarquer que, à cette aune, il existe bien peu de communautés nationales et que la question pourrait même être discutée s’agissant de pays aussi vieux que la France ou le Royaume-Uni. Cette approche est a fortiori exagérée si on l’applique aux relations internationales. Elle équivaut alors à une simplification, à une facilité qui permet de porter des propos critiques mais ne favorise ni la nuance ni même l’exactitude. En matière de relations internationales, la communauté internationale, apparaît à partir du moment où émerge et s’institutionnalise la notion d’intérêt et de bien commun. Elle ne peut pas être exclusive des positions particulières des puissances. Comme l’a expliqué, il y a longtemps déjà, René -Jean Dupuy, la société institutionnelle et la société relationnelle coexistent et coexisteront sans doute encore pendant bien des années. Il n’y a pas eu, en 1945 la Charte des Nations unies fondant cette communauté, puis une trahison de l’ambition, à cause du blocage dû aux vetos. Il ne faut jamais oublier que le veto est une création de la Charte elle-même. Il est finalement assez normal que le propos d’H. Védrine ait eu des échos positifs du côté des jeunes, des scientifiques, des ingénieurs, chercheurs et - ce qu’il regrette dans sa préface – qu’il ait reçu un accueil réservé de la part des milieux plus familiers des relations internationales.

II.Dumoulin André et Nicolas Gros-Verheyde, La politique européenne de sécurité et de défense commune, Editions Du Villard, 2017, 490 pages.

4Au moment où l’Europe de la défense fait l’objet d’une nouvelle relance, la publication de cet ouvrage est particulièrement bienvenue. Les auteurs sont deux spécialistes bien connus de la question, dont ils donnent une présentation approfondie. Professeur à l’Université de Liège, André Dumoulin est déjà l’auteur de nombreuses publications sur l’Europe de la défense et la dissuasion. Nicolas Gros-Verheyde anime le précieux blog B 2- Bruxelles 2, sur l’Europe de la défense et la politique étrangère de l’Union européenne. Leur ouvrage comporte 24 chapitres répartis en 5 parties. La première (« Il était une fois »), retrace les développements de la PESD depuis ses prémices - le traité de Bruxelles en 1948 - jusqu’à la relance actuelle avec la production d’une nouvelle stratégie et les décisions des ministres des affaires étrangères en novembre 2016, avalisées en décembre par le Conseil européen. Cette partie, indispensable, reprend des éléments bien connus. La seconde partie (« Dans les couloirs ») est consacrée au mécanisme, aux organes de la PSDC : ceux de la direction politique de la PSDC, le Haut représentant, le SEAE, les structures de gestion de crise (EMUE, MPCC et centre d’analyse du renseignement), les agences de la PSDC, notamment l’Agence européenne de défense, les comités et groupes de travail préparatoires (COPS, CMUE). Ces développements apportent beaucoup d’informations peu ou pas connues. Il en va de même avec la troisième partie (« Sur le terrain »), particulièrement avec le chapitre 15 sur le processus décisionnel de gestion de crise.

5Les parties 4 et 5 sont indéniablement les plus enrichissantes. Sous le titre « la boite à outils de la PSDC » A. Dumoulinj et N. Gros-Verheyde, présentent d’abord (chapitre 16) les instruments de coopération et de solidarité établis par les traités : la coopération structurée permanente (art. 42. 6), les coopérations renforcées (art 326), les actions de l’article 44, la clause d’assistance mutuelle de l’article 42§ 7 et la clause de solidarité (art 222). Cet exposé est précieux car il ne se limite pas à la présentation commentée des textes mais inclut les débats, propositions et les éléments de pratique existant. Suivent : les soutiens opérationnels de la PSDC (battle groups, Commandement de transport aérien et unités multinationales (par ex l’Eurocorps) au chapitre 17 ; les outils complémentaires de la PSDC, dont le corps européen de garde-frontières et de garde-côtes (chapitre 18) ; les stratégies sectorielles voisines de la PSDC (sureté maritime, lutte externe contre le terrorisme, politique extérieure de gestion des migrations) au chapitre 19 ; la construction d’une base industrielle de défense (chapitre 20) et la coopération UE- OTAN (chapitre 21). Tous ces chapitres fournissent une masse d’informations précieuses, qu’il est très difficile, voire impossible, de rassembler.

6Sous le titre « Questions d’avenir » la cinquième et dernière partie tente de faire le point sur la situation actuelle et d’esquisser des perspectives d’avenir. Les deux auteurs développent l’idée que « l’Europe de la défense » est en train « d’aborder sa mue ». Du volontarisme affiché, des objectifs ambitieux et des opérations de la PSDC, on est en train de passer à une politique de consolidation industrielle visant à préserver l’autonomie stratégique de l’Europe et à des efforts visant à débloquer point par point ce qui menace ses capacités opérationnelles et fait obstacle à son envie d’agir. Le contexte est devenu différent et l’expérience joue : crise ukrainienne et tensions avec la Russie, Brexit, arrivée au pouvoir de D Trump et doute pesant sur la solidité du lien transatlantique, menace représentée par le terrorisme sur le sol européen, crise des migrants, incertitudes turques et forte instabilité au sud (Syrie, Irak, Libye, Sahel, Nigéria). Les Européens ont conscience qu’ils ne peuvent pas faire d’impasse et ont besoin de tous les moyens nécessaires pour faire face aux crises. Cela contribue à faire voler en éclats les tabous antérieurs - budget communautaire, autonomie, stratégique, politique industrielle font désormais partie des questions dont on peut parler et des voies sur lesquelles on commence à s’engager. Doter l’Union d’une politique industrielle pour bâtir son autonomie stratégique et se doter d’une capacité opérationnelle réaliste deviennent des objectifs d’autant plus envisageables que l’OTAN et l’UE sont en passe de se reconcilier et que le débat sur la duplication s’efface. La question de la défense territoriale de l’espace euro-atlantique qui reprend une certaine acuité ne relève que de l’OTAN et l’UE, de son côté a de quoi s’occuper avec le volet civil intérieur de cette défense et en traitant les situations complexes où, le volet militaire n’étant qu’une partie de la solution, elle peut utiliser ses atouts. S’interrogeant sur l’effet du Brexit sur la PSDC, A Dumoulin et N Gros-Verheyde considèrent que « paradoxalement, le Brexit pourrait ne pas entraîner de conséquences négatives » (p 449), à la fois parce que l‘engagement britannique était devenu, au fil des années assez limité, parce que le RU reste dans l’Alliance atlantique et dans ses coopérations bilatérales, notamment celle qui l’unit à la France, et qu’il pourra toujours s’engager ponctuellement dans les coopérations ad hoc, qui paraîtront nécessaires (par ex. pour le renseignement). Le Brexit peut même apparaître pour les partisans d’une défense européenne, comme une bonne nouvelle, dans la mesure où il permettra de remettre les sujets bloqués sur la table et de pousser plus avant l’intégration en matière opérationnelle (Battle Groups, état-major, structures multinationales), politico- militaire (coopérations structurée permanente), budgétaire (dotation de l’AED) et diplomatique (question des frontières). Le Brexit place la PSDC devant une « heure de vérité » ; les Européens vont devoir trouver, rapidement des « solutions pragmatiques ou palliatives, provisoires ou définitives » à une liste de questions pressantes, avec Londres- par ex le commandement et le QG d’Atalanta ou le planning des Battle Groups- ou entre eux – adaptation du budget après le départ britannique, fonctionnement du SEAE. Plus généralement, les auteurs notent que les Britanniques semblent vouloir continuer de participer « non seulement aux opérations de l’UE mais aussi à ses différentes activités de coordination, politiques comme militaires ou industrielles » (p 453) et qu’il semble exister des deux côtés un consensus pour garder des relations aussi étroites que possible. Reste à voir comment s’organiseront des relations qui sont aussi déterminées par les autres dossiers sensibles des relations entre le Royaume- Uni et les 27. On peut en tout cas s’attendre, comme ils le notent, à ce que Londres soit un ardent défenseur des relations UE/ OTAN. Le dernier chapitre de l’ouvrage explore quatre scénarios pour le futur : une PSDC en « attente stratégique, en pause » ; une relance de la PSDC post-Brexit, une avancée vers une PSDC » digne de ce nom » ; une PSCC face à une avant-garde européenne en matière de défense (intégration différenciée) et, enfin, scénario inverse du troisième, une PSDC fortement minorée par l’OTAN avec partage des tâches codifiées ou une Europe refusant d’être « majeure » et « adulte », en matière de défense.

7L’ouvrage se termine comme il a commencé. Il débute par la reprise d’un texte publié par B 2 sur « Les onze mythes qui minent le défense européenne » - par ex. Soyons pragmatiques, sans le Royaume-Uni on ne peut rien faire, ou encore, dépensons 2% du PIB pour la défense et tout est réglé. Il se finit par l’énoncé de Dix principes pour ne « pas rester dans des impasses doctrinaires ou opérationnelles » (p 461) et par ces mots : « Le débat sur la dimension politique de l’UE peut et doit être relancé. Le moment est venu ! (p 463). La postface qui suit- « du sommet de Malte au sommet de Rome » - montre, non seulement le souci louable des auteurs d’être à jour, mais aussi que peut-être, ils ont été entendus par les chefs d’Etat et de gouvernement, européens.

8Grâce à la conception large de la PSDC qu’il retient et à la masse considérable d’informations qu’il fournit sur des thèmes souvent quasi confidentiels, l’excellent ouvrage d’André Dumoulin et N. Gros-Verheyde, doit être considéré comme un outil indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à la PSDC. Il est important de noter qu’il s’appuie sur le site http://quazako.eu, très fourni ou ses dossiers sont constamment mis à jour.

Pour citer cet article

Jean-françois Guilhaudis, « Notes de lecture de Jean-François Guilhaudis », paru dans PSEI, Numéro 7 Paix et Sécurité Européenne et Internationale, Notes de lecture, Notes de lecture de Jean-François Guilhaudis, mis en ligne le 31 juillet 2017, URL : http://revel.unice.fr/psei/index.html?id=1679.


Auteurs

Jean-françois Guilhaudis

Professeur honoraire à l’Université Grenoble-Alpes