PSEI |  Numéro 6 Paix et sécurité Européenne et Internationale |  Notes de lecture 

Jean-françois Guilhaudis  : 

Notes de lecture de Jean-François Guilhaudis

Plan

Texte intégral

I.Renaud Girard, Quelle diplomatie pour la France ? Prendre les réalités telles qu’elles sont, Editions du CERF, 2017.

1Ce petit ouvrage, d’un observateur professionnel et très expérimenté des relations internationales, se situe dans le prolongement de Le Monde en guerre, Editions Montparnasse, 2016 - dont a rendu compte D. Colard dans ses notes de lecture pour PSEI n° 3 - où Renaud Girard rassemblait les chroniques depuis janvier 2014 dans Le Figaro. On pouvait y lire : « En diplomatie, nous devons refuser le primat de la morale sur l’efficacité. Comme le disait le général de Gaulle en janvier 1964 lorsqu’il décida avant tous les autres pays occidentaux de nouer des relations diplomatiques avec la Chine communiste, nous devons « prendre les réalités telles qu’elles sont » ».

2Cette phrase est la clef de son approche de la politique étrangère, dans un but, clairement exprimé dans un « liminaire » : que la voix de la France se fasse à nouveau entendre. « J‘ai décidé de porter par écrit les raisons de notre déclin diplomatique et les possibles remèdes à ce renoncement » car la théorie, l’expérience du chercheur, comme la pratique, du correspondant de guerre, enseignent « qu’une politique étrangère efficace tient en deux mots : indépendance et réalisme ». L’ouvrage est donc en même temps un réquisitoire contre la politique étrangère de François Hollande et Laurent Fabius et sa publication, en mars 2017, a manifestement pour but de peser autant que possible sur les choix des électeurs et en faveur d’un changement de politique. R Girard n’est pas le seul à critiquer l’actuelle diplomatie de la France. Un véritable mouvement s’est dessiné en ce sens, depuis longtemps déjà. Le Club des Vingt1 s’était engagé dans cette voie en 2016, avec un opuscule intitulé Péchés capitaux. Les 7 impasses de la diplomatie française, Les éditions du Cerf). Par ailleurs, Notre intérêt national. Quelle politique étrangère pour la France ? dirigé par Thierry de Montbrial et Thomas Gomart, qui vient de sortir chez Odile Jacob, s’inscrit lui aussi dans la veine réaliste. La thèse soutenue par ce courant de critiques englobe aussi la politique menée sous Nicolas Sarkozy. Depuis 2007, la France s’est placée sous la bannière des grands principes, de la morale, elle définit sa politique non en fonction de ce qu’est le monde mais de ce qu’elle voudrait qu’il soit. Elle a perdu de vue l’intérêt national, abdiqué son indépendance. A la botte des Etats-Unis, elle est devenue aventuriste et de moins en moins audible et efficace, en Europe, au Moyen-Orient et ailleurs.

3L’ouvrage de Renaud Girard est très bref, il compte un peu plus d’une centaine de pages mais il est dense et de lecture aisée. Il est organisé en 3 parties. La première énonce brièvement les « Sept piliers de toute bonne diplomatie » : assumer l’histoire ; savoir être réaliste ; séparer l’extérieur de l’intérieur ; assurer l’indépendance nationale ; privilégier le temps long ; renforcer le multilatéralisme ; et entretenir la dissuasion. Suit une seconde partie², également brève, sur « le grand dérèglement stratégique français ». L’idée majeure développée sous ce titre, est que la France (et plus généralement les dirigeants occidentaux) ne sait plus désigner son ennemi principal, qui est « l’islamisme sunnite djihadiste » (p 38) et non Bachar El Assad (p 40). Partant de là, la France mène au Levant une politique « déraisonnable » (p 42). « Bachar ne nuit pas directement à nos intérêts là où A Qaida et Daech menacent immédiatement notre sécurité » (45). La diplomatie française a commis en Syrie la double erreur de faire du départ du dirigeant syrien un préalable et de se déclarer prête à entrer en guerre contre son régime. Elle s’est retrouvée ridicule, quand elle a été lâchée par son partenaire américain. Guidé, non par la réalité mais par des impératifs idéologiques, Paris a choisi le camp de l’intransigeance sur le dossier syrien, sur le dossier du nucléaire iranien et sur les affaires de la Crimée et du Donbass. Pour illustrer ce que coûte le fait de ne pas savoir désigner correctement son ennemi, R Girard utilise le cas des Etats-Unis, en Irak et en Afghanistan (pp 51- 55). Ce défaut conjugué à l’indulgence coupable (p 57) des Etats-Unis vis-à-vis des pays soutenant les islamistes (Arabie saoudite et Turquie) et à l’obsession que nourrit Bruxelles à l’égard de la Russie, nous induit dans des relations dangereuses et nous incite à voir dans la Russie notre véritable adversaire. C’est une erreur du même type qui a conduit au chaos libyen.

4Ces considérations conduisent à la partie la plus importante, la troisième, sur les axes qui devraient être ceux de la politique extérieure française. L’auteur en retient huit : combattons avec intelligence le djihadisme sunnite ; voyons grand pour le Moyen-Orient ; ramenons la Russie dans la famille européenne, bâtissons une Europe plus fonctionnelle ; assumons en Afrique les questions de la démographie et de l’Etat de droit ; retissons notre relation avec l’Asie, ; promouvons une gouvernance de l’environnement et des océans ; redonnons à la France les moyens d’agir. Cette partie est plus développée que les deux autres. Il s’agit d’un programme de politique étrangère, assez détaillé, en rupture avec la politique actuelle. En Europe, après le Brexit, R Girard propose par exemple : d’assumer un leadership franco-allemand ; de briser la dictature juridico-financière des Etats-Unis ; de ne pas punir les Britanniques et de conserver avec eux les liens tissés en matière de défense ; d’imposer l’harmonisation fiscale et d’exiger des Britanniques qu’ils renoncent à tout dumping fiscal ; d’opposer à l’agression commerciale chinoise, un protectionnisme européen. Le dernier axe - redonner à la France les moyens d’agir – signifie : sauvegarder ses capacités militaires, car « si nous les perdons, nous perdons tout » (p 131) et conforter son budget de défense ; se prémunir contre les menaces de cyberguerre, de piratage informatique et l’espionnage industriel et développer le soft power français, en alliant rayonnement culturel et francophonie. Le tout, placé sous le signe « du réalisme, de l’ambition, de l’imagination », compose une sorte de programme électoral, où l’on retrouve des idées soutenues par certains candidats. L’auteur se réclame de Thucydide, Machiavel, Metternich, Bismarck, Churchill, Kissinger et bien sûr De Gaulle, mais pas de Talleyrand - est-ce par oubli ou à dessein ? Celui que l’on nomma le prince des diplomates était pourtant, un grand réaliste.

5L’ouvrage de René Girard donne au lecteur une impression de réelle densité. Il ne s’agit pas d’un travail académique, ni d’une réflexion sur la politique étrangère mais bien d’un projet, d’un programme politique alternatif, auquel la première partie donne toutefois une certaine « épaisseur » intellectuelle. Rien dans la politique actuelle ne trouve vraiment grâce à ses yeux, même la COP 21, qu’il ne met pas au crédit de l’équipe sortante. Il ne parle pas, non plus, de l’évolution du quai d’Orsay, que l’on peut juger positive. On éprouve toujours de la gêne devant une position si tranchée ; quelles que soient ses limites et ses mauvais points, il est difficile de penser que la politique de F. Hollande et L. Fabius n’a pas eu aussi quelques aspects positifs. On se demande naturellement ce que l’on peut penser de ce projet réaliste, fondé sur « il faut prendre les choses comme elles sont ». Le grand problème avec cette approche est que la réalité est foisonnante et complexe ; chacun la perçoit à sa façon et la construit. Ce sont ensuite « les choses », qui disent si la réalité choisie comme point de départ de l’action était la bonne. Partant de là, on se dit qu’un programme si détaillé et construit, n’est peut- être pas vraiment réaliste.

II.Que reste-t-il de la puissance française. Dossier de la revue Conflits, n° 13 avril-mai-juin 2017.

6Cette revue, publiée depuis 2014 est placée sous le signe de la géopolitique critique (« Manifeste pour une géopolitique critique, de Pascal Gauchon, n° 1 avril-mai-juin 2014, p 3). Le premier numéro faisait figurer sous le titre Conflits la mention Histoire, géopolitique, relations internationales. Cette mention alterne avec Revue de géopolitique et, pour le n° 13, Géopolitique, histoire, relations internationales. L’identité définitive de la revue ne semble donc pas encore tout à fait fixée. Chaque numéro comporte un dossier. Le premier était : « Eurasie. Le grand dessein de W. Poutine ». Lui ont succédé, des dossiers sur les mercenaires (n° 2), le Japon (n° 3), les frontières (n° 5), l’Iran (n° 6), le sport (n° 10) etc… Conflit produit aussi des numéros spéciaux, le dernier publié début 2017, porte sur « Le pouvoir des villes » et succède à un numéro de l’automne 2016 sur « Les visages de la puissance américaine »

7Que reste-t-il de la puissance française commence par l’article de P Gauchon sur La géopolitique de F Hollande. Suivent une Grande carte sur les horizons de la puissance française et une double page - Jusqu’où tombera-t-elle ? Vient ensuite une série de contributions : La France, l’autre pays du soft power (Frédéric Munier) ; Un désastre militaire (Général Vincent Desportes) ; la guerre des guides gastronomiques (entretien avec Philippe Faure et Jean-Claude Ribaut) ; Education. La fin d’un modèle ? (Anne-Sophie Letac) ; la France entre les Etats-Unis et la Russie (Maxime Lefebvre) ; y a-t-il une politique arabe de la France ? (Frédéric Pichon) ; la puissance française en Afrique. Etat des lieux (Mériadec Raffray) ; La France, nouvelle nation malade de l’Europe ? (Hadrien Desuin) et, pour finir, Le « décrochage » de la France au miroir allemand (Jean Kogej).

8Ce dossier fournit nombre d’éléments d’information et de réflexion pour le public peu averti des questions de géopolitique et de relations internationales mais on ne peut pas dire qu’il soit satisfaisant et apporte à la connaissance de la puissance française. Il souffre de plusieurs travers sérieux. Le premier d’entre eux est d’être orienté. Le choix du titre « Que reste-t-il de la puissance française », signifie que l’on tient pour acquis, tout à fait évident, qu’elle n’est plus ce qu’elle était, il y a quelques années ou quelques décennies. Jusqu’où tombera-t-elle ? introduit même l’idée d’une forte chute et d’une chute sans fin. On rejoint ainsi les thèses du Club des vingt, sur la dégradation de notre politique étrangère. Mais est-il si évident que la puissance française a régressé depuis les années 1980 ou depuis 2007 ? On aurait apprécié un point de repère, servant d‘étalon de comparaison. S’imposaient aussi, au minimum, des indications sur la puissance, ses aspects, ses composantes et l’énoncé d’une liste de critères, permettant de la mesurer. Une conclusion manque encore, permettant de faire le point, de savoir ce qui reste de la puissance française, de préciser les points où elle a le plus baissé, ceux où elle s’est maintenue… Comme on le voit, la démarche de ce dossier est peu rigoureuse. On doit aussi être sévère avec la Grande carte prétendant présenter les horizons de la puissance française. Sous le titre trois horizons, on en trouve 4 ou 5. Le dossier fournit des chiffres qui donnent un déficit commercial cumulé de 854 milliards d’euros avec l’Asie orientale et méridionale, l’ALENA et l’Europe, contre 61 milliards d’excédent vis-à-vis de l’Afrique et de l’Amérique latine, ce qui aboutit à un déficit commercial de 793 milliards d’euros. Le problème avec ces chiffres est, indépendamment de la question non abordée de savoir si l’excédent commercial est un critère significatif de la puissance - ce qui peut et même doit se discuter -, qu’ils ne correspondent pas à la réalité. Ils en sont même très éloignés, comme le montrent les derniers chiffres donnés par les douanes, qui fixent le déficit commercial pour 2016 à 48,1 milliards d’euros, contre 45 milliards en 2015, l’année la plus mauvaise étant 2011 avec un déficit de 75 milliards. Ces erreurs importantes peuvent aussi être facilement vérifiées aussi avec les chiffres de l’OMC2. En outre, comme souvent, cette carte, en voulant trop dire, ne dit finalement rien de concluant. On ne peut certainement pas, par exemple, mettre dans le même sac « puissances nucléaires » toutes celles qui y sont portées. La double page « Jusqu’où tombera-t-elle ? » doit également faire l’objet d’observations très critiques. La baisse de la part de la France dans le PIB mondial, comme d’ailleurs sa hausse peuvent-elles être tenues pour un indicateur valable de la montée de sa puissance ou de l’inverse ? Il fallait, au minimum aller plus loin, opérer une comparaison avec les autres pays développés, se préoccuper de PIB par habitant. Pour la dette, l’auteur des 2 pages gagnerait à se reporter aux données de la Banque des règlements internationaux ; il verrait que la dette française est certes supérieure à celle de l’Allemagne (96 contre 71% du PIB) mais du même ordre que celle des Etats-Unis et du Royaume-Uni et que sur 10 ans, elle a cru moins que les leurs.

9Les analyses présentées par Conflit sont biaisées. Un autre sommet dans le même ordre d’idées est la manière dont la revue traite la question de la puissance militaire. Elle y consacre un article du général Desportes, intitulé « Un désastre militaire ». Cet article énonce une idée très juste, qui est l’absolue nécessité de tenir compte de l’emploi des hommes et des matériels dans les prévisions et dans les comptes, et de les ajuster. Une armée fortement et durablement engagée s’use et, si on n’y prend pas garde, elle deviendra à la longue incapable d’assumer les missions que lui sont attribuées. Cet aspect doit certainement être souligné, mais il ne rend pas compte de la puissance française. Pour le faire, il faut aussi évoquer d’autres éléments. En particulier le nucléaire car à l’heure actuelle, l’élément majeur de la puissance militaire est la possession de l’arme nucléaire, le fait de disposer d’une dissuasion effective. Sur ce point, la France est indubitablement dans le groupe des rares puissances qui comptent. En outre sa force n’est pas usée par son emploi et elle est, pour le moment, correctement financée. C’est un atout que l’Allemagne n’a pas et ne peut pas avoir. Cela fait toujours, entre les deux pays, une très grande différence, comme le fait d’être membre permanent du Conseil de sécurité. Tout n’a donc pas changé, contrairement à ce que prétend H Desuin (p 62). La thèse du « décrochage » par rapport à l’Allemagne, gagnerait à tenir compte aussi de cet élément et également, à se confronter aux chiffres sur une plus longue période. La Banque des règlements internationaux indique que la variation annuelle du PIB réel est supérieure actuellement pour l’Allemagne, dans des proportions tout de même étroites (1,2% contre 1,4% pour 2015 et 1,3 contre 1,6% pour 20163) mais elle donne aussi, pour la période 1996/2006, une variation annuelle du PIB français de 2,3% contre 1,5% pour celui de l’Allemagne. Il y avait alors un écart dans l’autre sens, beaucoup plus net et sur une longue période. Pourquoi l’oublier ? Le rappel de ces chiffres relativise le décrochage et surtout introduit l’idée des cycles, très différente de celle du décrochage sans fin4. S’il s’intéressait aux données fournies par le Global Wealth Index 2016 de l’Union des Banques Suisses, l’auteur pourrait voir encore, que le PIB et la fortune par adulte sont supérieurs en France à ce qu’ils sont en Allemagne5. Le décrochage si évident dans bien des esprits, est beaucoup moins net quand on regarde les chiffres, sans sélectionner ceux qui confortent sa thèse. Les choses deviennent alors moins simples ; il faut discuter, évaluer, ce que ne fait pas Conflit.

10Au-delà de ces remarques fortement critiques, il faut ajouter que certains des articles de ce dossier ne manquent pas d’intérêt, par exemple celui de Maxime Lefebvre « La France entre les Etats-Unis et la Russie », ou même l’article de Jean Kogel sur le « décrochage » qui met bien en évidence, le soin que l’on prend, en Allemagne, à cultiver et répandre l’image de l’excellence Allemande et des insuffisances françaises. ll est surprenant tout de même que l’idée ne vienne pas à ces esprits supérieurs que si ces Français fainéants, mal organisés, incapables d’évoluer, dépassés par le monde nouveau font à peu près aussi bien (et parfois mieux) que les Allemands, c’est qu’ils ont tout de même quelque chose, un ressort particulier, un secret, que les Allemands n’ont pas. Pourquoi se fatigueraient ils pour faire plus ? Pour aggraver le complexe des Allemands, besogneux, finalement si mal payés de leurs valeureux efforts ?

Notes de bas de page numériques

1 Ce Club se compose d’anciens ministres des affaires étrangères (Hervé de Charrette, Roland Dumas, Hubert Védrine) d’anciens ambassadeurs (Pierre Morel, Francis Gutman, ex-secrétaire général du Quai d’Orsay) et de membres de la société civile, Rony Brauman, Jean-François Colosimo, Henry Laurens et Renaud Girard lui-même). Son président Francis Gutman avait déjà publié en 2011 chez Riveneuve, Changer de politique : une autre politique étrangère pour un monde différent.

2 Voir OMC, Examen statistique du commerce mondial 2016, tableaux A 6 et A 8.

3 Pour souligner davantage la chute, on pourrait accroître cet écart en retenant l’idée d’un taux de croissance corrigé de l’endettement, consistant à soustraire l’endettement des administrations publiques de la croissance, ce qui conduit à une croissance négative. Le problème avec ce type d’approche est que l’on en voit la limite si on considère le cas du japon où la dette est de 212% du PIB. Que dire, en ce cas ?

4 BRI rapport 2016, tableau A 1.

5 Table 6-1.

Pour citer cet article

Jean-françois Guilhaudis, « Notes de lecture de Jean-François Guilhaudis  », paru dans PSEI, Numéro 6 Paix et sécurité Européenne et Internationale, Notes de lecture, Notes de lecture de Jean-François Guilhaudis , mis en ligne le 22 avril 2017, URL : http://revel.unice.fr/psei/index.html?id=1522.


Auteurs

Jean-françois Guilhaudis

Professeur honoraire à l’Université de Grenoble-Alpes