PSEI |  Numéro 5 Paix et Sécurité Européenne et Internationale |  Notes de lecture 

Daniel Colard  : 

Notes de lecture de Daniel Colard

Plan

Texte intégral

I. Bibliographie

1La science des Relations internationales (RI) au XXIeme siècle a fini par s’imposer comme discipline autonome.. Elle est inséparable juridiquement du droit international public, les deux disciplines étant en interaction constante.

2En matière de théorie on peut citer les ouvrages de J.J.Roche (LGDJ 2006) et de E.Barral (100 auteurs majeurs, Strudyrama, 2016)

3Les ouvrages concernant la paix et la guerre sont également nombreux et de valeur inégale, mettant l’accent sur la spécificité des nouveaux conflits nés après la guerre froide : Afghanistan, Irak, Syrie, guerres balkaniques ; ces conflits sont asymétriques interfèrent avec les problèmes internes, se situent dans une zone grise entre la paix et la guerre. Et ne peuvent être réglés que par une solution politique.

4Dans cette littérature scientifique internationale, il nous paraît nécessaire de mettre en relief un auteur bien connu des spécialistes parce qu’il a beaucoup écrit : il s’agit de Bertrand Badie

5Professeur de Relations internationales et des universités à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, il est l’auteur notamment de « L’impuissance de la puissance » (CNRS, 2004), « La diplomatie de connivence » (La découverte 2012), « Un monde de souffrances : ambivalence de la mondialisation» (Ed.Salvator, 2015)

II.B.Badie, « Nous ne sommes plus seuls au monde, »234 p, Editions de La découverte, Paris, 2016

6Pour l’auteur le monde est devenu de plus en plus complexe et difficile à déchiffrer. Au système bi-polaire de la guerre froide a succédé, avec la globalisation, l’émergence des BRICS, l’irruption des Etats voyous, la prolifération des organisations terroristes et des flux migratoires, un nouvel ordre ou plutôt désordre géopolitique. D’où son affirmation, peu contestable, qui chapeaute l’ensemble de l’étude, de la nécessité de poser « un autre regard sur l’ordre international » qui surgit au début du XXIeme siècle

7Les superpuissances ne sont plus ce qu’elles étaient, l’Europe ne domine plus ses anciennes possessions coloniales et les Etats émergents entendent prendre la place qui leur revient dans le système interétatique, dans les organisations internationales, notamment aux Nations unies et au Conseil de sécurité.

8Conclusion pratique : « Nous ne sommes plus seuls au monde » et les systèmes du passé, système westphalien, Concert européen, sécurité collective de la SDN, ne permettent plus d’expliquer rationnellement les bouleversements internationaux issus des années 1989-1991.

9La structure de l’ouvrage comprend six grands chapitres à savoir « L’ordre ancien : de l’équilibre des puissances au club oligarchique » « Bipolarité, unipolarité, multipolarité » ; « Les sociétés et leurs diplomaties » « Petit tour du nouveau monde » « Les puissances à contresens de l’histoire » « La France des ambitions contrariées au défi de l’altérité »

10La nostalgie de l’ordre ancien, fondée sur la stabilité, n’était, écrit B.Badie, pas si stable et ordonné qu’on l’a prétendu. Il suffit pour s’en convaincre de recenser les crises et les conflits qui ont marqué les Relations internationales du XVII eme siècle au XX eme siècle

11Les Etats occidentaux ne peuvent plus avoir la prétention de dominer seul le monde ; la « diplomatie de la connivence » a engendré à tort des « dérives oligarchiques » du système international qui veulent continuer à réguler le monde « à contre-sens de l’histoire, y compris la diplomatie française qui, dit-il, « oscille trop entre arrogance, indécision et ambiguité » (cf .Chapitre 6). Dans ce monde nouveau, il existe de nombreux acteurs, « plus divers » et « plus rétifs »- en gros des acteurs faibles, qui contestent l’ordre ancien, et réclament plus de justice, en tout cas moins d’injustice, ordre dont se satisfaisaient les Etats occidentaux en exerçant soit une hégémonie, soit une domination oligarchique qui leur permettait de défendre leurs intérêts nationaux en méprisant tous les autres acteurs.

12La redistribution de la puissance au niveau mondial devient l’enjeu majeur de la sécurité collective. La politique de « l’altérité » dont le monde a besoin n’est « ni utopique, ni caritative ». Elle doit déboucher sur des « actes concrets capables de mieux organiser le changement du monde ». Un monde en paix ne peut l’être que « globalement dans la reconnaissance complète de l’autre ». Il se réfère aussi à Maurice Merleau-Ponty pour conforter sa démonstration. Cet anthropologue écrivait de son côté avec une certaine avance sur l’accélération de l’histoire contemporaine « Notre rapport au vrai passe par les autres. Ou bien nous allons au vrai avec eux, ou bien ce n’est pas au vrai que nous allons »

13Au total, Bertrand Badie porte bien « un autre regard sur l’ordre international » actuel. Il n’est pas inutile pour s’en convaincre de se reporter au dernier ouvrage de Henry Kissinger paru en 2014, traduction en 2016, A.Fayard,385 p. (Recension dans ces notes de lecture, PSEI n°4)

III.Gerard Chaliand, « Pourquoi perd-on les guerres ? Un nouvel art occidental », Odile Jacob, Paris, 2016, 175 p.

14Stratégiste et géopoliticien, l’auteur est un observateur averti et engagé des conflits irréguliers sur quatre continents. Il a enseigné à l’Ecole de guerre, à l’Ecole Nationale d’Administration ainsi qu’à Harvard. Il a publié une vingtaine d’ouvrages qui font autorité. D’où l’intérêt de son dernier ouvrage dont le sous-titre est très éclairant.

15En effet, pour lui, et c’est peu contestable, depuis 1965 et le retrait du Vietnam, les Etats unis et leur alliés occidentaux ont perdu la guerre : conflits résultats médiocres sur le plan militaire et conséquences politiques désastreuses.

16La structure du livre repose sur trois grandes parties : « La victoire, un art occidental »; « Le retournement », « L’enlisement de l’Occident ». Dans la première partie, G.Chaliand rappelle ce qui a fait la force et le succès de l’Occident avant la guerre du Vietnam. Il s’agissait de « guerres de conquêtes et liées à l’expansion coloniale européenne ». L’avantage était aux occidentaux parce qu’ils disposaient d’une supériorité technologique et qualitative face à des adversaires divisés.de plus, ils connaissaient bien les territoires et la nature des adversaires, les opinions publiques jouaient un rôle marginal et l’avantage démographique était aux Etats du Nord

17La deuxième partie est consacrée à ce que l’auteur appelle »Le retournement » qui s’explique par le choix des valeurs et des civilisations, les effets géopolitiques de la Grande Guerre de 1914-1918 et le basculement des années 1930 causé par la crise économique de 1929. Mais le facteur décisif est bien la fin du système de la colonisation qui engendre des guérillas et des guerres révolutionnaires, la guerre du Vietnam marquant un vrai tournant dans ce retournement au détriment des Etats démocratiques occidentaux.

18La dernière partie est le couronnement des deux premières. Elle s’intitule avec justesse « L’enlisement de l’Occident ». Où ? Dans la première guerre d’Afghanistan et l’évolution de la situation au Moyen-orient (question palestinienne, révolution islamique et théocratique en Iran en1979) .Enlisement aussi dans la guerre d’Irak déclenchée en 2003 par les Etats unis et ses conséquences politiques catastrophiques dans le « Grand Moyen orient » ; ensuite après l’échec soviétique en Afghanistan survient l’impasse afghane avec le retour des talibans et l’imbroglio syrien ( 2011-2016) débouche sur une guerre civile, l’intervention de l’Etat islamique (Daech) de l’Iran et de la Russie de Poutine. Dans ces quatre cas, l’Occident est tenu en échec et ne parvient pas à régler ces conflits nouveaux dans la post guerre froide.

19L’analyse de manque pas d’intérêt et la démonstration est très convaincante, ce que reconnaissent deux autres spécialistes, le général Vincent Desportes et Hubert Vedrine, ancien ministre des Affaires étrangères. Le premier a écrit « Conjuguant l’histoire, la géopolitique et l’observation sur le terrain », G.Chaliand a rappelé avec bonheur « les ingrédients de la victoire, et donc les raisons actuelles de l’échec dans ces conflits régionaux ». Le second, bon connaisseur également des Relations internationales, a jugé que « dans cet essai percutant », l’auteur a jeté « un regard lucide et décapant sur les interventions militaires occidentales » Il ajoute « la profondeur historique de son analyse et la force de son analyse » éclairent d’un jour nouveau l’imbroglio syrien.

20On ne saurait mieux dire et de conseiller cette lecture à tous ceux qui s’intéressent à la guerre et à la paix, c’est à dire à la polémologie.

IV.Laurent Fabius, « 37 Quai d’Orsay, diplomatie française, 2012-2016 », Plon, 2016, 192p.

21L’auteur, bien connu a exercé de très hautes fonctions politiques en France depuis 1981. La dernière qu’il a quittée récemment a été celle de ministre des Affaires étrangères, c’est-à-dire la responsabilité d’assurer la direction du « 37 Quai d’Orsay ».

22Le livre qu’il vient de publier est consacré à la politique étrangère de la France sous la présidence de François Hollande, couvrant la période de mai 2012 à février 2016.Il évoque certes « plusieurs aspects importants de la diplomatie française» mais il écrit « à chaud » et sans recul. Il n’est pas complet et passe sous silence des pans entiers des crises et des affaires internationales.

23Cela étant, il porte témoignage pour l’histoire et mérite l’attention des spécialistes des graves problèmes mondiaux qui concernent la cinquième puissance économique et politique de la Planète. A travers ce récit qui mêle « analyses de fond, portraits personnels et scènes prises sur le vif », l’auteur montre quel rôle a joué la France pendant ces quatre années, en soulignant à plusieurs reprises que le « maître-mot de notre action diplomatique » a été « l’indépendance » ce qui nous renvoie à l’héritage, en politique extérieure, de la conception gaullienne (1958-1969) des Relations internationales/

24La structure de l’ouvrage comporte cinq chapitres d’inégale valeur et d’inégal intérêt. Ils s’intitulent respectivement. « L’accord mondial de Paris sur le changement climatique de décembre 2015 », « Les négociations sur le nucléaire iranien et l’accord du 14 juillet 2015 », « La tragédie syrienne (2011-2016) », « Les Questions européennes », « Diriger le Quai d’Orsay »

25Les trois premiers développements occupent la moitié du livre (pp. 15-115). Ils analysent avec profondeur et précisions les évènements majeurs prenant en compte les très difficiles négociations pour aboutir à deux accords sur le climat et le nucléaire iranien et un échec dans la très complexe crise syrienne qui met en jeu des problèmes de politique intérieure spécifiques à la Syrie(ancien mandat de la France au Levant du temps de la SDN) et des ingérences ou des interventions imputables à des puissances extérieures.

26Le contenu est clair, solide et se lit facilement ; les historiens du futur auront là des éléments précieux pour porter un jugement sur cette période particulièrement troublée géopolitiquement dans la zone du proche et du Moyen orient comme dans l’ensemble du bassin méditerranéen.

27Faute de place, nous ne détaillerons pas les tenants et les aboutissements de ces trois crises régionales qui marqueront longtemps la construction du nouveau système internationale du XXIeme siècle, après la fin de la colonisation, la fin de la guerre froide et de la bipolarité, et la disparition des deux blocs dominant entre 1945 et 1991 la scène internationale.

28Aujourd’hui comme le dit Bertrand Badie avec perspicacité dans son dernier livre (voir supra), « Nous ne sommes plus seuls au monde et nous sommes invités à porter un autre regard sur l’ordre international ce qu’avait fait avant lui Henry Kissinger dans « L’ordre du monde » A en 2016.

29Sur les questions européennes, le Ministre précise sa pensée en reprenant le mot du président employé pendant la campagne électorale « renégocier », ce qui couvre toute la construction européenne, en ajoutant deux autres concepts « progresser et protéger » Enfin, il présente l‘Union européenne comme une architecture devant reposer sur trois principaux cercles « le couple franco-allemand, le cercle rassemblant tous les Etats membres de l’Union et le troisième cercle composé des Etats qui « n’ont pas vocation à être membres de l’UE ». Avec ces derniers, l’Union conclura des accords privilégiés compte tenu de leur proximité. Cette nouvelle approche permettrait selon lui d’ouvrir de nouvelles options et de « sortir du choix binaire entre l’adhésion pleine et entière » à l’UE et le statut d’Etat tiers. L’architecture des trois cercles aurait le grand mérite de rendre plus « lisible et compréhensible » pour les pays étrangers, le grand projet européen lancé en 1957 avec la CEE. En d’autres termes, elle est « une clé pour l’Europe de demain »

30Le dernier chapitre concerne la « Direction du Quai d’Orsay », tant du point de vue de la structure matérielle que fonctionnelle. La France doit se doter désormais d’une « Diplomatie économique et globale ». Avec les priorités suivantes : la sécurité et la paix, organiser et préserver la planète, relancer et réorienter l’Europe, promouvoir le rayonnement et le redressement du pays

31Une vaste réflexion a été lancée en 2015 sur le thème stimulant « Le ministère des Affaires étrangères du XXIeme siècle » (MAEDI 21) Il y va de « l’adaptation » et de la « simplification » de notre outil diplomatique pour les temps à venir.

32Toute la conclusion met en valeur la notion d’indépendance, conçue à la fois comme un moyen et un objectif. C’est pour Laurent Fabius, une « clé de nos choix et la base de notre influence ». C’est en raison de notre indépendance que « nous sommes écoutés et attendus » dans les enceintes internationales.

33Le discours est séduisant mais il passe sous silence l’incapacité de la France à se réformer et à prendre les mesures nécessaires pour sortir d’une situation économique et sociale très grave qui ne rend pas actuellement crédible la position défendue par le responsable du Quai d’Orsay entre 2012 et 2016.

Pour citer cet article

Daniel Colard, « Notes de lecture de Daniel Colard », paru dans PSEI, Numéro 5 Paix et Sécurité Européenne et Internationale, Notes de lecture, Notes de lecture de Daniel Colard, mis en ligne le 30 novembre 2016, URL : http://revel.unice.fr/psei/index.html?id=1280.


Auteurs

Daniel Colard

Professeur honoraire à l’Université de Besançon