PSEI | Numéro 4 Paix et Sécurité Européenne et Internationale |  Chronique sécurité et insécurité internationale en 2016 

Mourad Chabbi  : 

Le Club Nucléaire en 2015 : des capacités très inégales (Inf.1/1-9)

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Inf. 1

1, E, G

N 1

I Observations générales (Inf.1/1).

(1) Il est ordinaire d’évaluer la capacité nucléaire à partir du nombre d’armes, de missiles, de sous-marins etc… Cette approche, que l’on reprend ici pour le moment, est évidemment trop sommaire. La qualité des munitions comme des vecteurs, les objectifs de l’Etat et le contexte où il se trouve sont également à prendre en compte.

Il est important aussi de noter que les données, notamment numériques, fournies doivent, sauf exception, être considérées comme approximatives. Le niveau de transparence, en ces matières, est très inégal. La France, le Royaume- Uni et les Etats Unis font une part grandissante à l’information. C’est nettement moins le cas de la Russie et surtout de la Chine, de l’Inde, du Pakistan, de la Corée du Nord. Cela se constate aisément dans les rapports fournis par ces Etats pour la Conférence du TNP prévue en 2015. Le champion en la matière étant Israël, qui n’a jamais expressément déclaré ou nié être une puissance nucléaire. Les incertitudes relatives aux données peuvent affecter les analyses.

Sources : Les annuaires du SIPRI (SIPRI Yearbook), les données de la Federation of The American Scientists, celles de l’Arms Control Association, de la Nuclear Threat Initiative et du British American Security Information Council (BASIC). Egalement pour une vue d’ensemble des problèmes actuels DSI Hors série n° 35, 2014, Dissuasion nucléaire.

Les références relatives à chaque pays sont données à son propos. Les chiffres reproduits dans les tableaux sont normalement ceux du SIPRI. Ils peuvent différer de ceux que donnent d’autres sources. Si l’écart est significatif, dans les sources considérées comme les plus fiables, nous signalons son existence. L’absence fréquente d’informations publiques encourage la circulation de chiffres peu crédibles, notamment à propos de la Chine. (Io) indique que l’information officielle a été donnée par le pays concerné

II Etats dotés parties au TNP (Inf. 1/ 2)

(2) Ces Etats doivent, du point de vue capacitaire être répartis en trois groupes :

  • Le premier, aux capacités les plus grandes, est composé des Etats Unis et de la Russie,

  • Suivent le Royaume Uni et la France,

  • Vient ensuite la Chine.

Cette répartition pourrait évoluer nettement à moyen terme, la Russie quittant, faute de moyens suffisants pour tenir ce rang, le premier groupe et la Chine y accédant (v. les perspectives d’évolution du club nucléaire).

(3) Les Etats-Unis et la Russie

Etats

Accès aux armes nucléaires

(Nombre d’essais) 1

Capacité fin 2015 2

Nombre total d’armes nucléaires

Total en 2010 3

Total max atteint

Modernisation

Oui/ Non

MCO

MOD

DVPT4

Etats Unis

1945

(1054)

Triade

Mer sol 1152

Sol Sol 470

Air sol 300

ANT 200

Armes non déployées 2530

En attente de démantèlement 2700

Tot. actuel 7352

Tot. 2010 - 9600

Tot. max. 31255 en 1967

Oui

MOD

Russie

1949

(715)

Triade

Mer sol 480

Sol sol 1220

Air sol 810

ANT oui

A.non déployées oui

En attente de démantèlement oui

Tot. actuel 8 043

Tot. 2010 – de 12000

Tot. max 45000 en 1986

Oui

MOD+

La conclusion des accords START puis SORT et New START en 2010, entré en vigueur en 2011, a provoqué une baisse significative du nombre des AN des Etats Unis et de la Russie, après la guerre froide et au cours des dernières années. Cette baisse devrait se poursuivre pour atteindre les plafonds fixés par New START- c'est-à-dire un maximum des 1550 têtes nucléaires déployées- et peut être, aller au-delà.

On notera que les deux triades, comme c’était déjà le cas pendant la guerre froide, restent dissemblables, la composante majeure étant maritime du côté américain et terrestre du côté russe.

La différence qui apparaît en ce qui concerne la modernisation (MOD+ pour la Russie) s’explique par le fort recul subi par la Russie, après la fin de l’URSS.

Sources: Kristensen Hans M et Robert S Norris, Us nuclear forces 2016, Bulletin of the Atomic Scientists, (BAS) 72 (2), 2016 et Russian nuclear forces 2016, Bulletin of the Atomic Scientists (BAS), 72 (3), 2016.

(4) La France et le Royaume Uni

Etats

Accès aux armes nucléaires

(Nombre d’essais) 1

Capacité fin 2015 2

Nombre total d’armes nucléaires

Total en 2010 3

Total max atteint 3

Modernisation

Oui/Non

MCO

MOD

DVPT 4

France

1960

(210)

Dyade

Mer sol 48 missiles

Air sol 54 ASMPA (Io)

Armes non déployées aucune

Tot. 300 (Io)

Tot. 2010 identique

(540 en 1992)

Oui

MOD

Royaume Uni

1952

(45)

Une seule composante

Mer sol

Tot. moins de 225

Tot. 2010 225

(+ de 400 à la fin des années 1970)

Oui

MCO/MOD

Ces deux Etats sont restés en dehors des accords de réduction des armes nucléaires et leur situation demeure stable depuis le début des années 2010. Mais en réalité ce sont, parmi les Etats dotés au sens du TNP, ceux qui ont opéré, depuis la fin de la guerre froide, le désarmement le plus important, de manière unilatérale. Le Royaume Uni a supprimé complètement la composante aérienne de sa force nucléaire et il a prévu de poursuivre le désarmement en ramenant le nombre de ses ogives à 180 en 2025 et celui de ses ogives opérationnelles à 120. La France a abandonné la composante sol- sol de sa force nucléaire, pré- stratégique et stratégique. Elle a également réduit fortement sa composante aéroportée et d’un tiers sa composante sous marine.

Sources : Rapports présenté pour la Conférence d’examen du TNP de 2015, NPT/CONF.2015/PC.III/14, (29 avril 2014), not. pp. 3-5 pour la France et discours F. Hollande 19/02/2015 et NPT/CO9NF.2015/PC.III/15 (30 avril 2014), not. pp. 2, 3, pour le Royaume Uni.

(5) La Chine

Etat

Accès aux armes nucléaires

(Nombre d’essais)1

Capacité fin 2015 2

Nombre total d’armes nucléaires

Total en 2010

Total max atteint 3

Modernisation

Oui/Non

MCO

MOD

DVPT 4

Chine

1964

(45)

Triade

Mer sol

Sol sol

Air Sol

Armes non déployées

ANT possession incertaine

Tot. 250

Tot. 2010 240

Tot. max inconnu

Oui

MOD & DVPT

La Chine est la seule, parmi les Cinq, à renforcer ses forces nucléaires. Cela s’explique à la fois par le retard qu’elle avait sur les autres et par ses ressources grandissantes. Selon le dernier rapport du Pentagone au Congrès américain elle parvenir à de la triade fin 2016. Qu’elle tente d’aller au-delà est beaucoup plus incertain voire improbable (v. les Perspectives d’évolution).

Sources: Kristensen Hans M et Robert S. Norris, Chinese nuclear forces 2015, Bulletin of the Atomic Scientists, 0 (0) 1-8, july 2015 et Kristensen Hans, Pentagone Report and Chinese Nuclear Forces, FAS, May 18, 2016.

III Puissances nucléaires “de facto” (Inf.1/ 6)

(6) Ces Etats doivent, s’agissant de leurs capacités actuelles, être répartis en deux groupes, Israël étant pour le moment en avance sur l’Inde et le Pakistan. Cette situation devrait se modifier, au profit de l’Inde, au cours des années à venir (v. les perspectives d’évolution du club nucléaire).

(7) Israël

Etats

Accès aux armes nucléaires

(Nombre d’essais)1

Capacité fin 2015 2

Nombre total d’armes nucléaires

Total en 2010

Total max atteint 3

Modernisation

Oui/Non

MCO

MOD

DVPT 4

Israël

Date inconnue5

Triade 6

Chiffres inconnus

Armes non déployées

ANT ?

Tot. 80

Tot. 2010 80

Tot. max inconnu

Données divergentes 80 à 150 (SIPRI 1996), 250 (US Dpt Energie), 200 à 300 (Jane’s Intelligence Review 2008)

Oui

MCO/MOD

Son programme nucléaire étant très ancien et ayant bénéficié de la coopération des Occidentaux, Israël dispose actuellement d’une triade opérationnelle. Dans le contexte régional il est en position de dissuasion unilatérale (et de dissuasion si on inclut le Pakistan dans la région). Il est peu probable que cette position reste aussi favorable (v. les perspectives d’évolution du club nucléaire.

Israël s’en tient toujours à sa politique « d’ambigüité délibérée ».

Sources : Kristensen Hans M et Robert S Norris, Israeli nuclear weapons, 2014, Bulletin of the Atomic Scientists, 70 (6) 2014.

(8) Inde et Pakistan

Etat

Accès aux armes nucléaires

(Nombre d’essais)1

Capacité fin 2015 2

Nombre total d’armes nucléaires

Total en 2010

Total max atteint 3

Modernisation

Oui/Non

MCO

MOD

DVPT 4

Inde

1974

SIPRI 2

(6 essais)

Dyade

Air sol

Sol sol

Chiffres inconnus

Armes non déployées

Mer sol en cours

Tot. 100/120

Tot 2010 60/80

Oui

MOD& DVPT

Pakistan

1998

SIPRI 2

(6 essais)

Dyade

Air sol

Sol sol

Chiffres inconnus

Armes non déployées

Mer sol en projet

ANT affichée

Tot. 100/130

Tot 2010 70/90

Oui

MOD& DVPT

Parti plus tard que l’Inde, le Pakistan est parvenu à se doter de la bombe avec divers soutiens, parmi lesquels on mentionne la Chine et l’Arabie Saoudite, et la coopération de la Corée du Nord. Sa bombe est parfois vue comme étant une bombe « islamique ». Pour le Pakistan elle est un outil « indispensable » de dissuasion face à un voisin perçu comme supérieur dans tous les domaines. Pour le moment l’évolution de ces deux pays est contrainte surtout par leurs relations bilatérales mais cela devrait changer étant donné la dimension de puissance mondiale de l’Inde et l’évolution du contexte asiatique (v. les perspectives d’évolution du club nucléaire). L’Inde est devenue le 35 e membre du Missile Technology Regime Control (MTCR,) le 30 juin 2016, ce qui contribue au consolider déséquilibre régional.

Sources : Kristensen Hans M et Robert S. Norris, Pakistan’s nuclear forces, 2015, Bulletin of the Atomic Scientists, 0 (0), 1-8, nov. 2015 et Indian nuclear forces 2015, BAS, 71 (5), 77-83, sept 2015. Kerr Paul K et Nikitin Mary Beth, Pakistan’s Nuclear Weapons, CRS, 12 feb. 2016.

IV Etats auxquels est refusé l’accès aux armes nucléaires (Inf. 1/ 9)

(9) Corée du Nord

Etat

Accès aux armes nucléaires

(Nombre d’essais) 1

Capacité fin 2014 2

Nombre total d’armes nucléaires

Total en 2010

Total max atteint 3

Modernisation

Oui/Non

MCO

MOD

DVPT 4

Corée du Nord

2006

4

Constitution en cours

Sol sol

Mer sol en projet

6 à 8

MOD & DVPT

(10) Le Club nucléaire est actuellement travaillé par deux tendances en partie contraires, le maintien en condition opérationnelle et la modernisation mais aussi le désarmement chez les Etats dotés, les plus avancés, et le Build Up chez les autres. La perspective à moyen et long terme est celle d’une plus grande homogénéité du club et de modifications dans le classement. Mais le fait que le mouvement de modernisation touche aussi la première catégorie de pays indique que ce processus risque d’être de longue durée et de varier sensiblement selon les pays concernés. Quelques réflexions, esquissées dans les perspectives seront complétées avec l’examen plus précis, du phénomène de la modernisation des arsenaux nucléaires (voir la note d’information de JF Guilhaudis et M Chabbi).

Notes de fin numériques

1 Procéder à un essai nucléaire n’est qu’un premier pas vers l’apparition d’une puissance nucléaire. Il faut que l’explosif soit maniable et avoir également un vecteur adapté pour le délivrer sur la cible potentielle. Réunir ces conditions peut prendre du temps. Dans le cas de la France le premier essai nucléaire a eu lien en 1960, la première patrouille de bombardier nucléaire en 1964 et celle du premier SNLE en 1971.

2 S’agissant des capacités, il nous a paru important de préciser si elles correspondent à une situation de triade (composante Air Sol, Sol Sol et Mer Sol) de dyade ou à une force mono composante. En effet les forces les plus avancées sont ou ont été en forme de triade et disposer d’une capacité sous marine (SNLE) est considéré comme le meilleur moyen d’avoir une capacité de seconde frappe, condition d’une véritable dissuasion. On a également tenu à signaler la capacité d’ANT, signe d’acceptation de l’emploi de l’arme nucléaire.

3 L’introduction du chiffre correspondant donné par le SIPRI pour janvier 2010 (SIPRI Yearbook 2010, p 334) permet de mesurer l’évolution des forces au cours des dernières années.

4 La question, tout à fait importante, de la modernisation des forces est traitée dans une Note d’information. MCO, pour maintien en condition opérationnelle, MOD soit modernisation, DVPT ou développement signalent la/ les évolutions en cours, pour chaque pays.

5 Il n’est pas possible de donner une date d’essai et d’accession à la capacité nucléaire dans le cas d’Israël. Plusieurs possibilités ont été évoquées. Selon Nicolas Téneze, Israël et sa dissuasion, L’Harmattan, 2015, un premier essai aurait eu lieu le 2 novembre 1966. Selon G Le Guelte, un premier essai atomique souterrain aurait eu lieu en 1964 (nom de code Salmon) et un second au Mississipi le 3 décembre 1966 (nom de code Sterling). Leurs puissances seraient faibles (5,3 et 0,38 Kt), peut-être celles d’obus nucléaires (Israël, puissance nucléaire, Questions internationales, 2007, pp 30-31). L’essai du 2 novembre 1966 aurait eu lieu dans le Néguev probablement à Al Naqab. (Taysir Nashif, Nuclear Weapons and Middle East : Dimensions and Responsabilities, Princeton, Kingston Press, 1984, p 244). Le 22 septembre 1979, un satellite de surveillance américain (Vela- 6911) aurait détecté un bref et intense flash de lumière, correspondant à un essai nucléaire conjoint, depuis la base sud-africaine de l’île Marion et du Prince Edouard et la CIA confirmerait le rôle d’Israël dans cet essai (Albright David et Hibbs Mark, South Africa, the ANC and the atom bomb, Bulletin of the Atomic Scientists, vol 49, april 1993, pp 32-37.

6 La composante sous-marine de la force nucléaire israélienne est équipée non de sous marins à propulsion nucléaire mais de sous-marins diesel, dont les performances ne sont pas comparables à celles des SNLE. Les sous- marins diesel disposent d’une autonomie de 50 jours dont 30 en plongée.

Pour citer cet article

Mourad Chabbi, « Le Club Nucléaire en 2015 : des capacités très inégales (Inf.1/1-9) », paru dans PSEI, Numéro 4, Chronique sécurité et insécurité internationale en 2016, Le Club Nucléaire en 2015 : des capacités très inégales (Inf.1/1-9), mis en ligne le 26 juillet 2016, URL : http://revel.unice.fr/psei/index.html?id=1139.

Auteurs

Mourad Chabbi

Docteur en Sciences politiques