PSEI | Numéro 4 Paix et Sécurité Européenne et Internationale |  Notes de lecture 

Daniel Colard  : 

Notes de Daniel Colard

Plan

Texte intégral

I.Henry Kissinger, « L’ordre du monde », 395p. Traduit de l’anglais aux Etats Unis par Odile Demange, publié en France en 2016 aux éditions Arthème Fayard

I.1.Henry Kissinger et Zbiniew Brzezinski

On ne peut séparer complètement les deux grands spécialistes de la politique étrangère des EU qui depuis la deuxième moitié du XXeme siècle, le dernier tiers en tous cas, ont marqué par leur influence intellectuelle la plupart des présidents américains. Il s’agit bien sûr de Zbigniew Brzezinski et de Henry Kissinger ; les deux ont d’ailleurs donné lieu à des biographies auxquelles nous renvoyons. Le premier, vu comme un stratège de l’Empire, a fait l’objet d’une remarquable étude de la part de Justin Vaisse (Voir Notes de lecture de Daniel Colard, Paix et Sécurité Européenne et Internationale, 2016-1), historien, bon connaisseur des Etats Unis où il a enseigné à l’Université John Hopkins et a travaillé comme directeur de recherche à la Brookings Institution de Washington de 2007 à 2013. Son livre vient de paraître alors qu’il dirige le Centre d’analyse de prévision et de stratégie du ministère français des affaires étrangères.

Le second, Henry Kissinger, a donné lieu en 2015 à une substantielle étude parue aux Editions de Fallois (Paris) écrite par un professeur de droit et de relations internationales, professeur émérite à la Sorbonne et ancien recteur, Charles Zorgbibe (Voir Notes de lecture de Daniel Colard, Paix et Sécurité Européenne et Internationale, 2015-2) . Le destin de Kissinger, jeune juif allemand réfugié à New York, a été transformé par la deuxième Guerre Mondiale. Il se forme moralement sous l’uniforme et redécouvre comme occupant, sa terre natale allemande. 20 ans plus tard, il deviendra célèbre en formant un couple original avec le président Richard Nixon.

Le destin de son homologue est très différent. Jeune immigré polonais et catholique, il deviendra aussi un personnage important et écouté ; sa carrière rapide le propulsera à la Maison Blanche comme conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter. Il sera lui aussi consulté par les présidents américains jusqu’à Barack Obama.

Cela étant, Z.Brzezinski et H.Kissinger ont beaucoup de points en commun même si le premier a une vision globale du système international. Les deux sont de brillants universitaires possédant une vaste connaissance des problèmes et une double culture ou un double héritage intellectuel, à la fois européen et américain. Ils sont le produit d’une université de la « guerre froide » et se sont imposés contre l’establishment et la vieille élite des WASP. On dira aussi que Brzezinski est resté très polonais et très catholique tandis que Kissinger est devenu plus américain et plus réaliste, sans grande illusion sur le devenir ou l’avenir des rapports de force dans le monde. Les Etats, souverains et indépendants (cf le traité de Westphalie en 1648) restent les acteurs centraux dans le système international.

Le moment est venu de donner un coup de projecteur sur le contenu très dense du dernier ouvrage de H. Kissinger qui avait déjà publié plusieurs livres auparavant : A la Maison Blanche (1968-1973), Diplomatie (1996), Les années de renouveau (2000) De la Chine (2012)

I.2.Un grand livre par l’ambition du titre et son contenu

Le titre de l’ouvrage choisi par H. Kissinger n’est pas neutre mais très ambitieux, ce que l’auteur peut se permettre par sa très brillante carrière universitaire et politique. Il aurait pu l’intituler « L’ordre dans les relations ou le système international » ou tout simplement « Le problème et l’avenir de l’ordre international » (après la fin de la guerre froide et la disparition de l’Empire soviétique en 1991) voire « La question de l’ordre international à l’aube du XXIeme siècle »

L’ambition est autre avec L’ordre du monde et le prix Nobel de la paix en 1973. On a un peu le sentiment qu’il s’agit d’une sorte de testament politique, juridique diplomatique, appelé à rester présent dans les mémoires des spécialistes des relations internationales. Le général de Gaulle aurait pu dire « Voilà un vaste programme ». Hillary Clinton elle-même a écrit dans le Washington Post « On trouve là un Kissinger du meilleur cru ». L’universitaire-diplomate a toujours été passionné par la construction et l’organisation d’un certain ordre dans le monde. Cette question de l’ordre passe par un consensus et une légitimité sans lesquels on reste dans l’anarchie et le désordre, c’est-à-dire la permanence de la violence, des conflits et des guerres. Il est plein d’admiration pour le système historique européen des forces dont le pilier était les traités de Westphalie mettant fin à la guerre de Trente ans

Le titre du livre n’est donc ni indifférent ni neutre. L’ordre n’est pas international, il est « mondial » : comment, en d’autres termes, construire un ordre commun dans un monde en mutation ou en transition entre le vieil ordre bipolaire de la Guerre froide et celui naissant au seuil du XXIeme siècle dans la post Guerre froide. Le concept de « L’ordre du monde » (et non pas « dans le monde ») est à la fois très riche et très complexe ; il mêle des facteurs historiques, géopolitiques et diplomatiques pour penser l’avenir. Il ne pouvait être abordé que par un praticien très expérimenté et un intellectuel de grande envergure. Ce qui est le cas.

I.3.Le corpus de l’ouvrage : l’analyse thématique

En introduction, H.Kissinger pose la problématique de la question de l’ordre mondial et étudie ses différents types en s’interrogeant sur la légitimité la puissance et le pouvoir dans les R.I. Suivent alors neuf chapitres d’inégale valeur et d’inégale importance quantitative

Deux sont consacrés à l’Europe, un « ordre international pluraliste » issu de la paix de Westphalie et un ordre européen fondé sur l’équilibre des forces dont il retrace les origines, l’évolution et la fin après la guerre de 1939-1945.

Ensuite l’auteur passe en revue « L’islamisme et le Moyen Orient » qu’il qualifie « un monde en désordre (Ch.III) et se penche sur Les Etats Unis et l’Iran qui ont deux approches spécifiques de l’ordre international (Ch.IV).

Après l’Europe et le Moyen orient, l’Asie n’est pas sous-estimée puisqu’elle donne lieu à deux chapitres importants et stimulants : « La multiplicité de l’Asie (Ch.V) d’une part, la question d’ « Un ordre asiatique, affrontement ou partenariat », d’autre part (Ch.VI), la Chine étant naturellement au centre du jeu dans cette région du monde

Les Chapitres 7 et 8 traitent exclusivement des Etats Unis et de leur conception de l’ordre en prenant en compte l’action et le bilan diplomatique des présidents américains depuis Th. Roosevelt, W. Wilson et F-D. Roosevelt (Ch.VII). La guerre froide transforme, écrit-il, les Etats Unis en une « superpuissance ambivalente dans la gestion des crises » (Corée, Vietnam, Afghanistan, Irak), en insistant notamment sur l’ordre international selon R. Nixon (Kissinger étant alors son secrétaire d’Etat) et R. Reagan qui amorcera la fin de la guerre froide (Ch.VIII)

On notera que le continent africain et l’Amérique latine, curieusement, sont passés sous silence ou par pertes et profits Pourquoi ? Comment expliquer ce silence qui n’est certainement pas innocent ?

Le dernier chapitre (Ch.IX) est assez inattendu mais montre la conception très large des Relations Internationales d’H.Kissinger. Il s’intitule « Technologie, équilibre et conscience humaine » et se penche sur la question nucléaire, le défi de la prolifération, la cyber-technologie et l’ordre du monde, le facteur humain et la politique étrangère à l’ère de la révolution numérique

Telles sont les grandes et principales thématiques de ce livre magistral qui peut servir de testament de la pensée « kissingérienne ». La conclusion, musclée, est à la hauteur du contenu esquissé ici.

I.4.Un penseur réaliste de l’ordre du monde

On pourrait ici citer Raymond Aron, bien oublié aujourd’hui, qui écrivait dans ses mémoires, il y a plus de 40 ans, « Les hommes font l’histoire mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ». Il faut ajouter les Hommes (les gouvernants, et on a ceux que l’on mérite) mais les Etats et la volonté des peuples

La dernière page de l’ouvrage d’H. Kissinger revient aux fondamentaux des Relations Internationales à savoir la dialectique de la paix et de la guerre, de la pacification et de la violence dans l’ordre mondial.

L’objectif de notre ère, écrit-il, est de réaliser un équilibre générateur de plus d’ordre que de désordre, la guerre étant le Père et le Roi de tout, ce qui crée le changement dans le monde. La paix dépend d’une « réaction équilibrée entre les contraires » en retenant les « furies de la guerre ». Et il ajoute, pour préciser sa conception: nous sommes contraints de réaliser cet équilibre alors même que le courant précipité de l’histoire nous entraîne ». Pour lui, la métaphore de cette situation le pousse à reprendre à son compte la célèbre citation d’Héraclite rappelant « qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. L’histoire affirme-t-il in fine peut être considérée comme un fleuve mais ses eaux ne cesseront jamais de changer. Chacun sait qu’elle n’est pas, en effet, « un long fleuve tranquille »

On se réfère ainsi à A.Gramsci le théoricien italien bien connu, qui disait en période de crise qu’ « il faut savoir concilier le pessimisme de l’intelligence avec l’optimisme de la volonté »

Entre les deux, il y a place pour une realpolitik ou une conception americano-gaullienne des Relations Internationales et de l’ordre du monde tel que vient de l’exposer l’ancien Secrétaire d’Etat de R. Nixon et de G. Ford dans son dernier livre.

L’ordre établi par les pays occidentaux se trouve en 2016 à un tournant de son histoire après avoir dominé la scène internationale pendant cinq siècles. Les Etats occidentaux ont perdu le leadership et se heurtent à des systèmes de valeurs différents. Le choix, et l’histoire est tragique, met en présence deux tendances pour reconstruire le système international qui est le défi ultime, majeur de l’art de gouverner : soit les acteurs tombent d’accord sur une redéfinition de la légitimité (un consensus nouveau) soit ils devront préparer une modification de l’équilibre des forces.

II.Hubert Vedrine, « Le monde au défi », 116 p. Librairie Arthème Fayard, 2016

L’auteur, un ancien ministre des Affaires étrangères de qualité, dans la lignée d’un Couve de Murville, après un ouvrage publié en 2014 « La France au défi » vient de faire paraître un petit opuscule consacré cette fois au défi du monde qui élargit sa vision des relations internationales.

La brièveté du livre n’enlève rien à sa densité et à sa profondeur et mérite une attention particulière que nous recommandons à tous ceux qui s’intéressent à l’avenir du Système international au XXIeme siècle.

H.Védrine, sans langue de bois, apporte un éclairage clair original et stimulant sur la réalité du monde actuel. Pour lui ; il est vain ou trop tôt de parler d’une véritable communauté internationale. Celle-ci demeure à construire à partir de la Real Politik trop souvent négligée ou sous- estimée : elle est un objectif à atteindre en prenant en en compte tous les acteurs et tous les paramètres qui conditionnent l’avenir des relations internationales. L’ancien ministre estime avec raison que les nobles idéaux de l’ONU et la globalisation de l’économie de marché ne peuvent suffire à fonder la Communauté internationale. Pourquoi ? Parce que, écrit-il monde est éclaté, le pouvoir est émietté, les mentalités s’opposent » et que chaque peuple veut conserver son identité, ses racines historiques et culturelles et qu’il est mû principalement par la défense de ses intérêts nationaux et de ses passions. D’où la grande difficulté de trouver un consensus à l’échelle de la planète.

L’occident lui-même est désespéré devant un monde qui refus ses valeurs et n’est pas ce qu’il devrait être. Il passe alors en revue les différents points de vue qui existent – occidental, russe, chinois, musulman - et sont en compétition pour dominer ou s’imposer à tous les autres acteurs. Le monde ressemble à un « kaléidoscope « et non à une communauté l’unification linguistique et les calendriers ne sont même pas harmonisés. On est donc encore très loin d’un monde « interconnecté, intégré, interdépendant, -forcément américain ou occidental, ce long mirage doit se dissiper.

H.Védrine pose alors la question fondamentale. « La communauté internationale peut-elle naître d’une grande rupture ? La réponse est Oui si l’on a le courage dit-il et la volonté de jeter un pont entre la géopolitique et la géo-écologie. D’où la formule qui résume bien sa pensée : il faut lancer un « processus irréversible » qui conduira à « l’écologisation » des relations internationales

La conclusion va alors de soi et emporte l’adhésion : Quand tous auront reconnu, fût-ce à contre cœur que l’ensemble des êtres vivants sur cette planète forme une communauté solidaire, au destin partagé, tout sera différent. Le monde aura alors relevé le plus grand défi qu’il s’était lancé à lui-même »

On pourra alors parler d’une réelle Communauté internationale avec un grand C. C’est bien la prise de conscience par tous les peuples de l’urgence écologique qui ouvrira cette nouvelle voie. A méditer dès maintenant.

III Bibliographie ;

Il convient aussi de signaler trois livres relatifs aux nouvelles formes de la guerre et des conflits internationaux au XXIeme siècle qui feront l’objet d’une prochaine recension. Citons :

Gérard Chaliand, « Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental », O. Jacob, Paris, 2016

Pierre Servent, « Extension du domaine de la guerre », R. Laffont, Paris, 2016

Général Bruno Durieux (Dir.), « La guerre par ceux qui la font : Stratégie et incertitude » Edition du Rocher 2016

Pour citer cet article

Daniel Colard, « Notes de Daniel Colard », paru dans PSEI, Numéro 4, Notes de lecture, Notes de Daniel Colard, mis en ligne le 15 juillet 2016, URL : http://revel.unice.fr/psei/index.html?id=1059.

Auteurs

Daniel Colard

Professeur honoraire à l’Université de Besançon