Oxymoron | 5 Actualités Psychanalytiques Brésiliennes 

Marlise Eugenie D´Icarahy  : 

La Poésie Inconsciente du Fantasme

Résumé

Cet article examine certains aspects du concept de fantasme chez Freud et Lacan ainsi que l'incidence du fantasme sur la sexualité féminine comme l'identification de certains sujets névrosés, rencontrées à l’occasion de ma pratique clinique, à la position d´objet se trouvant liée à une jouissance masochiste.

Index

Mots-clés : Fantasme; masochisme; jouissance; sexualité féminine , névrose.

Plan

Texte intégral

1La psychanalyse prend comme un de ses principaux axiomes le travail sur les fantasmes inconscients. Freud (1897/1996) a découvert que la réalité qui compte pour la psychanalyse n´est pas exactement celle des faits vécus, mais l'interprétation inconsciente qui est condensée comme fantasme.

2En 1908a/ 2006, dans Fantasmes hystériques et ses relations avec la bisexualité, il indique que la satisfaction sexuelle est composée par l'activité physique fusionnée à l´évocation d'un fantasme. En, 1919/ 2006, il met l'accent sur le fait que il y a un fantasme, d´où le sujet extrait une jouissance sexuelle masochiste, dans lequel il occupe la place d´objet de l´Autre, objet battu.

3Ainsi, malgré la pertinence de tous les fantasme dans la vie psychique, il y a une structure fantasmatique étudiée à l’occasion de l'article Un enfant est battu (1919a/ 2006), qui a acquis un statut particulier dans son œuvre, grâce à son étrange connexion avec le masochisme et la pulsion de mort. Jorge (2003) a mis en évidence que la proposition de la pulsion de mort a été annoncée l'année suivant la publication de l'étude sur le fantasme Un enfant est battu (1919/ 2006), où l’on peut déjà repérer sa préfiguration.

4Sur ce fantasme, Lacan écrit:

Voyez le tournant de l'histoire de la perversion dans l'analyse. Pour sortir de la notion que la perversion était purement et simplement la pulsion qui émerge, c'est-à-dire le contraire de la névrose, on a attendu le signal du chef d'orchestre, c'est-à-dire le moment où Freud a écrit Ein Kind wird geschlagen, texte d'une sublimité totale, dont tout ce qui a été dit après n'est que la petite monnaie. C'est par l'analyse de ce fantasme de fouet que Freud a véritablement fait entrer la perversion dans sa véritable dialectique analytique. Elle n'apparaît pas comme la manifestation pure et simple d'une pulsion, mais elle s'avère être attachée à un contexte dialectique aussi subtil, aussi composé, aussi riche en compromis, aussi ambigu, qu'une névrose (LACAN, 1957-1958, inédit).

5Freud (1919/ 2006) nous enseigne que ce fantasme, est organisé comme une cicatrice de l’Œdipe. La répétition de ce fantasme serait une indication que la loi de la prohibition de l'inceste a été intégrée. Elle indique que l'analysant n´est pas dans le champ de la psychose. Comme un traumatisme secret, ce fantasme montre que le sujet est soit dans la névrose, soit dans la perversion, car la loi de prohibition de l'inceste a été marquée. Freud (1919/ 2006) assure que ce fantasme est la « cicatrice » et « le résidu du complexe d'Oedipe».

6Lacan s’appuyant sur ce texte, met en place sa conception du fantasme. Comme l’avait fait Freud (1919/ 2006), il lie la constitution du fantasme au moment logique de l´entrée de la fonction paternelle. Mais il différencie les rôles imaginaires de l’enfant et de la figure d'autorité en proposant: « le fantasme où le sujet figure en tant qu'enfant battu - devient la relation avec l'Autre dont il s'agit d'être aimé» (LACAN, 1957-1958, p. 256).

7Ce rapport avec l'Autre dont il s'agit d'être aimé, Lacan le synthétise dans un mathème:$<>a -sujet divisé par le désir devant un objet a-, qu´il reprendra tout au long de son œuvre. Toujours, en prenant pour paradigme précisément ce fantasme masochiste étudié par Freud (1919 / 2006)), Lacan y situe la naissance du sujet du désir, indiquant que le sujet divisé est indissociable du fantasme.

8Dans son mathème $<>a,

9$ - Correspond au sujet divisé par un objet a, inscrit au moment de la castration symbolique, c'est-à-dire, dans la configuration du complexe d'Œdipe.

10a - L'objet a est constitué comme une frontière singulière devant l'énigme du désir de l’Autre. Il s´agit d’une intersection entre le champ du sujet et le champ de l’Autre. Intersection qui est produite dans l'expérience de l'opération psychique de séparation, abordé à l’occasion du Séminaire, livre 11: Les quatre concepts fondamentaux de la Psychanalyse (1964/ 1998).

11<> indique qu’il existe un rapport entre les deux termes, $ et a, donc, la valeur d'un terme dépend de l'autre, qui a produit sur le sujet l´effet de le diviser.

12La position tenue secrète du rapport à l'Autre, qui se répète et grâce à laquelle le sujet jouit sexuellement, est l´axiome fantasmatique du sujet. «Le fantasme est construit en étroite relation avec l'énigme du désir de l'Autre, Che vuoi? Question à laquelle répondra le sujet avec la construction fantasmatique primordiale1» (JORGE, 2006, pp. 64). Cette construction fantasmatique primordiale traduit le rapport singulier du sujet à l´objet a.

13Par conséquent, quand on parle du désir ou de la position de sujet du désir, il faut toujours garder à l'esprit que Lacan connecte le sujet divisé, dans la névrose, à ce rapport particulier dans le fantasme. Pour Lacan (1958/1999), dans la recherche que l'enfant fait de la cause des choses, ce qu’il s'engage vraiment à savoir c´est quel est le désir de l'Autre, quelle est sa jouissance. Le fantasme est donc l´interprétation inconsciente à deux questions : quel est le désir, quelle est la jouissance de l´Autre? Che vuoi? La réponse absolument singulière et les signifiants impliqués varient d’un sujet à l’autre, mais la structure axiomatique qui fait que le sujet extrait une jouissance masochiste comme objet de l´Autre, non.

14C´est tout à fait vrai que le désir a une nature métonymique, mais il est aussi régi par un point de jouissance, sur lequel le sujet se trouve structurellement fixé, son fantasme. «Pour fantasme je veux dire le deuxième temps de l´analyse de Freud sur Un enfant est battu2» (MILLER, 1984/1987, pp. 21). C´est précisément, ce deuxième temps qui se révèle être masochiste et qui produit des effets dans la sexualité féminine et sur d’autres aspects de sa vie.

15Le fantasme établit une relation unique entre $ et l’objet a, qui recouvre le fait, souligné par Lacan (1972/ 2003), qu'il n’y a pas de rapport sexuel. Cette construction fantasmatique exprime donc un mode particulier d'appréhension de la castration; une forme unique de perception du fait que l'intérêt de l'Autre est dirigé ailleurs.

16Partant de là, je propose de comprendre la dimension masochiste du fantasme comme un plaisir causé par la répétition d´une configuration singulière de douleur psychique. En effet, dans le fantasme est placé ce qui est le plus particulier et le plus étranger à chacun : la position devant l´Autre par laquelle il jouit.

17Évidemment, Un enfant est battu n´est qu´un paradigme utilisé pour analyser la structure axiomatique du fantasme, mais le sujet, dans la névrose, a sa logique de rapport avec l´Autre, qui se traduit dans une construction particulière, qui met en jeu des signifiants singuliers. C'est pourquoi Lacan qualifie ce fantasme de « terminal », « dernier », « celui qui reste », parce qu’il manifeste « un rapport essentiel du sujet au signifiant » (LACAN, 1957-1958/ 1999, pp. 252).

18La clinique auprès de femmes qui habitent la position féminine m´a appris que cette relation particulière entre le sujet et l'objet a, synthétisée dans le fantasme, qui permet l'accès à la jouissance sexuelle intervient dans la perception de la réalité. Freud (1908a / 2006) décrit l'histoire d'une de ses analysantes. Elle lui raconte qu'elle marchait dans la rue quand soudain elle se mit à pleurer.

19Réfléchissant sur la cause de son chagrin, elle a réalisé qu´elle portait un fantasme dans lequel elle commençait une histoire d´amour avec un pianiste important de sa ville, qu'elle n´avait jamais rencontré personnellement. Toujours dans ce fantasme, elle avait eu un fils avec lui, après quoi, elle aurait été abandonnée dans la pauvreté. Après toute cette élaboration, elle se mit à pleurer dans la rue. On saisit que les effets du fantasme ont été ressentis tout de suite comme douleur psychique, en dépit du fait qu'elle ne savait même pas qu´elle avait ce fantasme. Le fantasme est devenu conscient seulement dans le cabinet, dans le cadre de la cure.

20Voilà quelques exemples tirés de ma clinique:

1. Pendant le week-end, j´ai été dévastée: vendredi, je n´ai pas répondu quand il m´a appelée; et ne l’ai pas rappelé après non plus, parce que s´il n´avait pas répondu, j’aurais imaginé qu'il était avec une autre
2. Je lui parle des choses lourdes, je lui dis de se tourner vers d'autres femmes. Je ne veux pas, mais je le lui dis.

21Comment la théorie peut-elle aider à comprendre ce qui se passe chez chacun des ces sujet? Lacan écrit: « nous définirons réalité ce que j'ai appelé […] le prêt à porter le fantasme » (LACAN, 1966-1967, 16 novembre 1966, inédit). Dans chacune de ces situations, l'interprétation était faite à partir du prêt à porter du fantasme, et la blessure de la douleur psychique vécue dans les fantasmes s´infiltrent dans les différents domaines de leur vie.

22Revenons à l'affirmation de Lacan : «le fantasme où le sujet figure en tant qu'enfant battu - devient la relation avec l'Autre dont il s'agit d'être aimé, en tant que lui-même n'est pas reconnu comme tel3» (LACAN, 1957-1958, pp. 256). Bien que le sujet même ne se reconnaisse pas comme tel, à savoir, comme objet de l’Autre, le fantasme produit des effets importants sur l'identification du sujet. Lacan ajoute que ce qui

est recherché par le sujet c'est son unicité signifiante [...] il répète sans le savoir. [...]la répétition est enracinée sur cet unaire originel [...] coextensif à la structure même du sujet en tant qu'il est pensé comme répétant au sens freudien (LACAN, 1961-1962, Leçon 7 Mars 1962, inédit).

23Je soutiens que, quand le sujet répète «au sens freudien», en recherchant «son unicité signifiante», il répète son fantasme et la position qu´il y joue avec l´Autre. Freud (1919a/ 2006) et Lacan (1961- 1962, inédit), révèlent que le fantasme s’organise toujours à partir d’une logique et d´une structure grammaticale. Donc, l´unicité signifiante est recherchée à travers la répétition inconsciente du fantasme, qui donne les coordonnées de sa jouissance secrète et infantile. Il faut rappeler que «le sujet parle de ses symptômes abondamment / sur le fantasme, rien. Bouche cousue. Pas un mot4» (MILLER, 1983/1987, pp. 101).

24Cette structure axiomatique et singulière du rapport avec l'Autre exprimée par le fantasme a une dimension réelle, symbolique et imaginaire. Selon Lacan, l'inconscient est structuré comme un langage. Il qualifié le fantasme Un enfant est battu de «poésie inconsciente» du sujet (LACAN, 1966 -1967, Leçon du 11 janvier 1967, inédit), soulignant la dimension symbolique du fantasme.

25D´autre part, la compulsion de répétition de cette forme particulière et constante du rapport à l´Autre indique la dimension réelle du fantasme. Elle impose une répétition, pas de n´importe quoi, mais de ce fantasme masochiste spécifique à chaque sujet où résonne une structure grammaticale particulière.

26L´aspect imaginaire, par contre, est mis à jour avec la couverture des offres de réalité partagée, toujours renouvelée. Ribettes articule la métonymie du désir à la répétition du montage grammatical du fantasme de chacun.

Le fantasme apparaît dans cette écriture comme le montage grammatical d'une image essentielle, qui concerne l'objet réel de la pulsion. Représente - pour donner une autre définition - la structure signifiante dont l'objet réel s’habille pour soutenir le désir dans ces conditions de métonymie5 (RIBETTES, 1985, pp. 114).

27C´est à dire : la métonymie du désir passe par les coordonnées du fantasme.

28Pour bien appréhender comment Un enfant est battu peut être pris comme paradigme du fantasme dans la perspective proposée, il faut rappeler très succinctement les deux orthographes du mot autre qui ne sont pas équivalentes.

29Le concept d´Autre a été développé pendant tout l’enseignement de Lacan et a connu plusieurs variations : la langue, la culture, le rôle de la mère, le corps etc. L´Autre est aussi l'altérité qui nous habite. En ce sens, toutes nos perceptions sont nécessairement médiatisées par la dimension psychique de l'Autre, avec une majuscule; tandis que l'autre, avec minuscule, se réfère à ceux avec qui nous vivons, qui ont une corporéité en la réalité partagée indépendamment de notre réalité psychique.

30Cette distinction nous permet de prendre la découverte freudienne de 1919 en adoptant les deux orthographes proposées par Lacan. Je soutiens que la position d´objet dans le fantasme est la position subjective inconsciente constante devant l´Autre. La position de l'objet dans ce fantasme n´est pas liée à une personne en particulier avec qui on est au temps présent, l´autre. Par contre, il faut que le petit autre ait un point d'intersection avec la trace particulière de l’Autre condensée dans le fantasme pour que l'investissement libidinal puisse se faire. Autrement dit il faut que le petit autre soit revêtu d´une trace du grand Autre pour que l'investissement y puisse adhérer et la jouissance soit obtenue. Une femme racontait qu'elle a «le doigt pourri» pour choisir ses compagnons, en soulignant que dans ces choix la dimension fantasmatique était toujours présente et ces petits autres se prêtaient à matérialiser le fantasme inconscient.

31Quand elle a commencé sa cure, elle attribuait au compagnon toutes les responsabilités quant au mal qui pouvait l’affecter. A un moment, elle a décidé de poursuivre en justice son petit ami, sur la base de la loi Maria da Penha, qui protège les femmes contre la violence physique, verbale, morale etc. À côté de la situation juridique, elle a pu dire au cabinet: «Je ne voulais pas, mais il me rend folle à cause des choses qu´il me dit».

32La description de l'autre, dans chaque cas particulier, est organisée autour de quelques signifiants que se répètent dans la plainte. Cette connexion permet de percevoir comment le fantasme s´articule à la sexualité féminine et dans plusieurs champs de sa vie. Il délimite la réalité psychique et la jouissance de ceux qui viennent nous consulter.

33Rejoignons le concept de masochisme chez Freud et, ensuite, remarquons comment Freud et Lacan définissent la position féminine. Ayant observé une répétition qui contredit le principe de plaisir, non seulement dans la littérature, mais aussi dans la clinique, Freud a orienté sa recherche vers le sadisme et le masochisme. Initialement, il soutient l'hypothèse que le sadisme serait primaire dans la constitution psychique, position défendue dans Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) et Pulsion et destin des pulsions (1915). Mais la découverte d'un masochisme précédent est annoncé dans Au-delà du principe de plaisir (1920) et confirmé dans Le problème économique du masochisme (1924). «Maintenant nous arrivons à un nouveau et remarquable fait, à savoir que la compulsion de répétition rappelle aussi les expériences passées qui incluent aucune possibilité de plaisir6» (Freud, 1920/1996, pp. 31). Dans Le problème économique du masochisme, Freud renforce cette hypothèse.

34En distinguant trois manifestations de masochisme - masochisme érogène, féminin et moral - Freud les définit: «Le masochisme érogène, le plaisir - satisfaction- de sentir la douleur, est à la base des deux autres formes» et est «une condition qui est soumise à l'excitation sexuelle7» (Freud, 1924/2007, pp. 167). Selon Freud (1924/ 2007), le masochisme érogène a ses racines dans la pulsion de mort et mélange la douleur et la satisfaction; c´est l'origine du masochisme féminin et moral. Il précise que le masochisme féminin, sur lequel se fonde cette recherche, est le plus accessible à notre observation. Le masochisme féminin est liée à des fantasmes sexuels rencontrés chez les hommes et chez les femmes, et est toujours structuré à la forme passive : être castré; être mangé; être évacué etc. Le troisième, le masochisme moral se caractérise par l'exposition du sujet à un martyr moral.

35Reprenons également comment Freud conçoit la position féminine. Selon lui (1933 [1932] / 1996), en réalisant la différence sexuelle, la jeune fille entre dans le complexe d'Œdipe, en changeant d'objet d'amour : de la mère vers le père. À ce moment, trois possibilités se présentent : abandonner toute les ambitions sexuelles ; rester fixée au complexe de la masculinité identifiée au père ou parcourir le chemin de la féminité. Dans ce dernier cas, la fille dirige son amour vers le père dans l´espoir qu´il lui restitue le phallus, c´est à dire, un enfant. Comme cela ne réussit pas, elle se tournera ensuite vers un partenaire.

36Lacan défend l’idée que «les hommes, les femmes et les enfants, ce ne sont que des signifiants» (LACAN, 1972- 1973/ 2003, p. 46). Il propose de penser les positions masculine et féminine autour du phallus et face à la castration symbolique. Du côté masculin se placent ceux qui font semblant d'avoir le phallus; et du côté féminin ceux qui dans le jeu sexuel incarnent l'objet a comme si elle était le phallus. A l’occasion du Séminaire 20, Encore (1972-1973), il observe qu’une femme au champ de la névrose est dans la norme phallique, mais pas toute, c´est pour cela que, selon lui, La femme n’existe pas; car elle est toujours divisée entre une jouissance réglée par la norme phallique et une jouissance supplémentaire.

37Soler, en reprennent Lacan, fait allusion au fait que les femmes sont divisées et se prêtent à être objet dans le fantasme de leur partenaire ; position qui ne les dispensent pas de s’engager dans un désir propre. «La position féminine / ne désigne pas directement ce que nous appelons une position subjective; se réfère à une position avant le partenaire sexuel8» (SOLER, 2003/2005, pp. 59). Elle écrit aussi que « dans le couple sexuel, elle n´a pas comme cause directe son propre désir, mais le désir de l'autre9» (SOLER, 1998, p. 214). Soler aborde le thème du masochisme féminin dans plusieurs de ses articles et livres. Elle maintient que ni la femme, ni le désir féminin ne sont nécessairement masochistes, et croit qu'il y a une confusion sur cette idée. La psychanalyste, soutient que contrairement aux masochistes, les femmes déplorent ce qu'elles supportent dans la position de l'objet.

Le masochiste / s'efforce de tenir une manifestation ironique d'un faites ce que vous voulez de moi. Les femmes, par contre, se plaignent, pour que tous l´entendent, sur ce que l´aliénation propre de sa position l´amène à supporter. Au point, que nous nous demandons ce qui les amène à accepter cette position, puisqu’ il n’y a rien qui les y oblige à le faire si elles ne le veulent pas10(SOLER, 2003/2005, pp. 58).

38Ensuite, Soler interroge pourquoi de nombreuses femmes acceptent cette condition d´objet. Elle propose qu’une femme peut utiliser «une mascarade masochiste, qui fait voir la manque; la douleur ou la douleur de manquer11» (SOLER, 1998, pp. 216). Elle illustre ce mode de mascarade avec un cas où l'analysante avait l'habitude d'être «à découvert» à la banque. Soler note qu´elle réalisait une mascarade de pauvre souffrante, sans argent et, dans ces conditions, elle occupait la position de l'objet précieux du désir de son mari. Bref, «l´être de la femme est divisée entre ce que elle est pour l´Autre et ce qu’elle est comme sujet du désir12» (SOLER, 1998, pp. 214).

39Ma pratique clinique m´a conduite à dire que ce que l’on est pour l´Autre correspond exactement à ce que l’on est comme sujet du désir. Les deux positions sont deux façons différentes d'écrire la même chose. Bien qu’une femme déplore bruyamment ces chagrins amoureux, ou qu´elle construise une mascarade pour mieux être aimée; je soutiens qu´elle est capable en même temps, de se placer dans son propre fantasme comme objet de l´Autre et obtenir une jouissance à cause de cette souffrance imaginée. C´est une position devant l´Autre dans son fantasme, pas nécessairement vécue devant le petit autre.

40J’utilise un autre fragment de ma pratique pour illustrer ce que je viens de dire : pendant qu´elle range sa maison, « Sylvie13 » se sent « comme sa femme de ménage pendant que Maria (son ex femme) était encore sa femme ». L’étrangeté de ces mots dits en séance est que cette femme les prononçait le lendemain même du jour où le compagnon dont elle se disait très amoureuse l’avait demandée en mariage. Celle qui était « déjà sa femme » était l’ex-femme, qui joue une importante fonction dans son fantasme.

41Dans la Littérature, Anna Karenine, héroïne du roman de Tolstoï, meurt pour avoir cru que la réalité de son fantasme avait eu lieu et que l´ombre du fantasme s´était penché sur l´amour. Autrement dit, la réalité partagée était comprise à partir du prêt à porter du fantasme. Lacan dit: « tout ce qu'il nous est permis d'aborder de réalité reste enraciné dans le fantasme » (LACAN, 1972- 1973, p. 127).

42Le problème est que le fantasme implique cette dimension masochiste où s’éprouve du plaisir dans la répétition d´une configuration de douleur psychique; en cherchant « son unicité signifiante» (LACAN, 1961-1962, 7 Mars 1962, inédit).

43Evidement, je suis d´accord avec Soler sur le fait qu’une femme peut se prêter comme objet pour le partenaire sans être masochiste. Par contre, je soutiens que souvent il faut qu’une femme soit mise en position d'objet de l´Autre dans son propre fantasme pour que sa jouissance soit obtenue.

44Selon Miller, il ne s’agit pas de guérir le sujet de son fantasme « ce qui est recherché est une certaine modification de la position subjective. Le fantasme est quelque chose comme un résidu de l'élaboration d'une analyse » (Miller, 1983/1987, p. 111). Autrement dit, il ne faut pas être masochiste dans la vie, il suffit de supporter cette position dans le fantasme, en être bien averti pour ne pas gâcher les autres champs de la vie.

Conclusion

45Miller affirme que c´est le fantasme qui «nous amène à la dimension éthique de la psychanalyse» (Miller, 1983/1987, pp. 96), pour cette raison, il pense que le désir de l'analyste a la responsabilité « d'obtenir du sujet son fantasme» (Miller, 1983/1987, pp. 125). Selon ma pratique clinique, dans le cas de la névrose, la dimension éthique de la psychanalyse touche précisément la reconnaissance d´un fantasme masochiste qui se répète dans les relations du sujet avec son désir et sa jouissance. Je soutiens que c´est la position fixée du sujet dans le fantasme, c´est à dire, dans le temps logique où le sujet s'identifie comme objet de l´Autre, qui donne accès à la jouissance féminine. Je crois aussi que cette position secrète, particulière et perverse peut produire des effets sur d'autres champs sociaux, comme ceux de l'amour ou du travail.

46J´ai souligné, avec Freud (1919/2006) et Lacan (1961-1962) que le masochisme joue un rôle décisif dans la constitution psychique, malgré les efforts du Moi pour rester aux frontières du principe de plaisir. Quand un sujet parle de ce qu´il répète, il nous raconte quelque chose de son cadre fantasmatique. Je comprends que la traversée du fantasme chez un sujet inscrit dans la névrose et qui habite la position féminine peut être compris comme l´acquisition d´un savoir sur sa propre jouissance et sa position unique dans ce fantasme. Autrement dit, je propose de penser la traversée du fantasme comme la décantation de cette position singulière qui concerne le sujet dans sa jouissance. Reconnu, dans le cadre analytique, le sujet en devient un peu plus averti, lui permettant de percevoir plus facilement quand son fantasme s´infiltre dans son interprétation des événements. Autrement dit, la traversée du fantasme permet d’éviter que le cadre fantasmatique de la jouissance sexuelle s´impose automatiquement comme jouissance symptomatique. Averti, le sujet peut éviter de répéter son fantasme dans la réalité partagée ou de se défendre sans cesse de sa matérialisation. Bref, il peut savoir y faire avec sa poésie inconsciente.

Notes de bas de page numériques

1 Libre traduction de: «Tal fantasia é construída em íntima relação com o enigma do desejo do Outro, o Che vuoi?, cuja questão será respondida pelo sujeito com uma construção fantasística primordial» (JORGE, 2006, p. 64).

2 Libre traduction de: «Por fantasma fundamental me refiero a lo que Freud acentúa como segundo tiempo del análisis de Se pega a un niño» (MILLER, 1984/1986, p. 21).

3 Libre traduction de «A fantasia em que o sujeito figura como criança espancada torna-se a relação com o Outro por quem se trata de ser amado» (LACAN, 1957-1958/1999, p. 256).

4 Libre traduction de: «o sujeito fala abundantemente de seus sintomas [...] sobre a fantasia, nada. Boca de siri. Sem palavras» (MILLER, 1983/ 1987, p.101).

5 Libre traduction de: «A fantasia aparece dentro dessa escrita como a montagem gramatical de uma imagem essencial, à qual se refere o objeto real da pulsão. Ela representa - para dar uma outra definição - a estrutura significante da qual se veste o objeto real para suportar o desejo dentro das suas condições de metonímia» (RIBETTES, 1985, p.114).

6 Libre traduction de: «chegamos agora a um fato novo e digno de nota, a saber, que a compulsão à repetição também rememora do passado experiências que não incluem possibilidade alguma de prazer» (FREUD, 1920 /1996, p. 31).

8 Libre traduction de: « a posição feminina / não designa diretamente o que chamamos de uma posição subjetiva. Refere-se antes a uma posição no par sexual» (SOLER, 2003/ 200, p. 59).

9 Libre traduction de: «Quando falamos do ser da mulher, não esqueçamos de que / seu lugar no casal sexual não tem como causa direta seu desejo próprio, mas o desejo do outro» (SOLER, 1998, p. 214).

10 Libre traduction de: «É claro que o masoquista / empenha-se em dar uma demonstração 'irônica' de um 'faça de mim o que quiser'. As mulheres, por sua vez, deploram em altos brados o que a alienação própria de sua posição as leva a suportar. A tal ponto, de fato, que nós perguntamos o que pode levá-las a assumir essa posição, uma vez que nada as obriga a fazer quando não querem» (SOLER, 2003/ 2005, p.58).

11 Libre traduction de: «há uma mascarada masoquista, que [...] faz ostentação da falta, da dor ou da dor da falta» (SOLER, 1998, p. 216).

12 Libre traduction de: «Quando falamos do ser da mulher, não esqueçamos de que este é um ser dividido entre o que ela é para o Outro e o que ela é como sujeito de desejo, entre seu ser complementar da castração masculina, por um lado, e seu ser com sujeito do inconsciente, do outro» (SOLER, 1998, p. 214).

13 Noms fictifs.

Bibliographie

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Pour citer cet article

Marlise Eugenie D´Icarahy, « La Poésie Inconsciente du Fantasme », paru dans Oxymoron, 5, La Poésie Inconsciente du Fantasme, mis en ligne le 22 décembre 2015, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3727.


Auteurs

Marlise Eugenie D´Icarahy

Docteur en Psychologie de Nice-Sophia Antipolis; Docteur en Théorie et Clinique psychanalytique de l´Universidade do Estado do Rio de Janeiro; Psychologue de la Cour de l'Etat de Rio de Janeiro; Psychanalyste associé au Corpo Freudiano et professeur de troisième cycle à l'Université fédérale de Rio de Janeiro, UNIRIO liée au Institut de développement de recherche CAPES.