Oxymoron | 4 Art, Science et Psychanalyse 

Daria Druzhinenko-Silhan, Christel Girerd, Véronique Dufour et Serge Lesourd.  : 

La distinction entre réalité sociale et réalité psychique : un point crucial dans la construction méthodologique de la recherche « CoPsyEnfant »

Résumé

L’objectif de ce travail consiste en une analyse de la pertinence d’utilisation de la méthode qualitative dans une recherche interculturelle menée dans le cadre de la théorie psychanalytique.
Tout d’abord nous voudrions souligner que la méthode qualitative peut être définie à travers des techniques qu’on utilise pour recueillir et pour traiter les données. Les techniques du recueil et du traitement de données peuvent être soit quantitatives et en ce cas il s’agit d’utiliser d’outils de mesure et les nombres. Soit les techniques peuvent être qualitatives et en ce cas on doit respecter le principe de « non-directivité sur le fond »1 . Pour que la méthode soit qualitative il faut que les techniques utilisées soient qualitatives2. A notre sens il est nécessaire en psychologie clinique d’arriver à un point de lecture des données où derrière les chiffres nous pouvons comprendre le sens subjectif d’un tel ou tel phénomène.

Index

Mots-clés : adolescence , dessin d'enfant, méthodologie, subjectivité, Œdipe

Texte intégral

1La psychologie clinique d’orientation psychanalytique s’intéresse avant tout à la subjectivité et à la réalité psychique de celle dernière. Il est connu que la méthode principale du travail de recherche en psychologie clinique est l’étude de cas clinique. Nous connaissons bien les limites de cette méthode, qui est une méthode qualitative, nous savons surtout qu’elle ne nous permet pas de généraliser les résultats obtenus dans une recherche à toute la population. Comment donc faut-il faire pour pouvoir étudier scientifiquement les phénomènes qu’on observe dans la réalité sociale en gardant toujours au centre de notre champ de vue le sujet dans sa singularité ?

2Dans la recherche interculturelle, intitulée « CoPsyEnfant »3, nous avons tenté de réunir l’approche psychanalytique et des techniques de recueil de données qui n’étaient pas habituellement exploitées par les chercheurs d’orientation psychanalytique.

3La recherche interculturelle CoPsyEnfant étudie la construction de l’identité (la représentation du soi, de ses liens aux autres, l’identité de genre) chez les enfants et les adolescents dans les conditions actuelles de la famille et du lien social moderne.  Cette recherche coordonnée par V.Dufour réunit les chercheurs du laboratoire « Subjectivité, Connaissance et Lien Social » dirigé par professeur S.Lesourd, l’équipe du Service de psychothérapie de l’enfant et de l’adolescent des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg (Directeur: Pr. Bursztejn), l’équipe de l’Université Paris 8 dirigée par Pr. L.Gavarini et les chercheurs des universités de la Russie, du Brésil, du Canada, de la Tunisie, elle a été également menée au Vietnam par F. Berger. L’objectif principal de cette recherche est de comprendre comment l’enfant construit son identité et ses relations avec des autres dans le lien social actuel.

4Notre hypothèse de base est la suivante : « La différence des sexes et des générations constitutive de la construction œdipienne n’est plus un repère dans le lien social occidental ».

5Nous étudions la construction de l’identité selon ses temps principaux: le temps œdipien de la construction de l’image du corps en relation à l’autre dans sa dimension sociale, affective et sexuelle (3-6 ans), la période de la latence (7-11 ans), le temps pubertaire (12-16 ans) de la construction de l’identité sexuée adulte (identité de genre).

6Nous avons effectué la recherche en deux étapes. La première étape a eu lieu en 2005-2006 dans la plus part des pays participants (sauf le Canada). La première étape de recherche avait pour but de répondre à la question : Est-ce que l’Œdipe est repérable dans les sociétés organisées par des discours différents? Le travail sur l’Œdipe s’effectue à partir de représentations de la famille. Les représentations de la famille sont bien repérables à partir des dessins qui représentent à son tour un double avantage : ils dépendent de la culture et ils ne dépendent pas de la langue parlée par le dessinateur. Autrement dit, nous avons utilisé la technique de recueil de données qualitatives. Nous avons proposé aux enfants et aux adolescents tout-venants de faire quatre dessins : « Dessin libre », « Dessin du bonhomme », « Dessin de la famille réelle », « Dessin de la famille de rêve ». Les passations collectives avaient lieu dans des écoles.  

7Pour le traitement de données obtenues dans les passations collectives nous avons construit un instrument, une grille de lecture des dessins, qui nous a permis d’effectuer une analyse statistique des données, c’est-à-dire, que nous nous sommes servis d’une technique quantitative.

8La deuxième phase qui vise à approfondir les découvertes faites en première phase est une phase où nous avons effectué des passations individuelles. Nous avons utilisé les mêmes dessins accompagnés d’un entretien clinique semi-dirigé et de tests projectifs (TAT ou Patte-Noire et Rorschach). Nous allons vous présenter aujourd’hui les résultats qui ne concernent que la France et la Russie. L’échantillon de la première phase fut 1161 sujets. La réalisation de la deuxième phase au départ n'a été prévue qu’en France car la base scientifique se trouve à Strasbourg. Néanmoins nous avons aussi commencé cette phase en Russie et en Syrie. Dans le cadre de travail sur ma thèse4 je me suis rendue à Moscou pour effectuer les passations individuelles mais avec un nombre limité à 7 entretiens cliniques. L’échantillon français de la deuxième phase comprend 71 sujets.

9Voici les résultats de la première phase. Nous avons découvert qu’il y avait un certain décalage entre les phénomènes qu’on observe dans la réalité sociale de la famille moderne et sa représentation par l’enfant. La famille recomposée ou monoparentale est dessinée en moins de 10% des cas alors que la réalité sociale nous offre un chiffre différent pour les deux sociétés.  Le nombre de familles monoparentales ou recomposées est supérieur à 30 % dans les deux pays5. Or, les dessins des enfants nous montrent toute une autre réalité. Nous voyons qu’en France la famille recomposée est dessinée en 5% de cas et la famille monoparentale en 8% de cas. Près que le même tableau nous avons obtenu pour la population russe où la famille monoparentale est dessinée plus souvent (17%) et la famille recomposée moins souvent (1,2%) que chez les français. Ce décalage entre la réalité sociale et sa représentation psychique nous a fait conclure que les enfants construisent la représentation de la famille à partir des imagos parentales et pas à partir de la situation réelle. Cette conclusion avait en ce un caractère de l’hypothèse car rien ne nous a confirmé du côté du sujet que les personnages observés dans les dessins de la famille réelle ont une fonction d’imago. Cela sera confirmé par l’enquête clinique de la deuxième phase.  

10Le deuxième point de notre analyse statistique était le repérage du personnage d’identification et de la construction œdipienne. Selon les travaux de Louis. Corman le plus souvent, le personnage d’identification est celui qui est dessiné à gauche dans le dessin de la famille. Ci-dessous vous allez trouvez les principaux personnages d’identification pour les enfants et les adolescents en France et en Russie. Nous ne parlons que du dessin de la famille réelle6.

images1Table 1: Main identification figure (“character on the left”) in French and Russian girls and boys during the oedipal period, in percentage.

11Sur ce tableau nous voyons bien que les principaux personnages d’identification sont différents pour les garçons et les filles et pour les deux sociétés. Les garçons français âgés de 5-6 ans dessinent plus souvent un frère ou une sœur à la place du personnage d’identification alors que les filles française du même âge préfère d’y dessiner le père. Ces personnages centraux de l’Œdipe, dont la construction est tout à fait repérable dans les deux sociétés, sont différents chez les français de ceux que nous sommes habitués à avoir : le père comme personnage d’identification pour les garçons et la mère pour les filles, - ne fonctionne pas dans la société française. Cet Œdipe dit « classique » nous observons chez les russes. Le père vient en première position chez les garçons et la mère vient en première position chez les filles.

12En adolescence nous observons le renforcement de la figure paternelle aussi bien que le renforcement de la figure du semblable chez les français de deux sexes (voir tableau ci-dessous).

images2

Table 2: Main identification figure (“character on the left”) in French and Russian girls and boys during adolescence, in percentage.

13C’est le père qui vient en première position et le semblable en deuxième. Chez les russes les personnages centraux restent ceux de l’Œdipe qu’à l’âge œdipien. Pour les garçons russes nous voyons une légère hausse d’apparition du sujet à la place du personnage d’identification.

14Nous pouvons donc dire que les personnages d’identification changent d’un âge à l’autre, d’un pays à l’autre et varient selon le sexe de l’enfant. En prenant en compte que les personnages d’identification dessinés sont les imagos parentales nous avons conclu que les imagos représentées par les enfants dans les dessins de « famille réelle » ne sont pas support d’identification de la même façon dans les deux sociétés et aux deux âges différents. C’est-à-dire que les places de figures principales de l’Œdipe sont différentes chez les français et les russes. Ce qui pourrait s'interpréter comme : « l’Œdipe se passe différemment dans les deux sociétés ». De quelle réalité psychique nous parle cette différence ? Sans la parole du sujet toute notre conclusion va avoir un caractère de l’hypothèse, cela veut dire que nous avons eu besoin de passer à la deuxième étape pour comprendre quel rapport existait entre la réalité psychique et la réalité sociale. Cette étape avait pour but de rendre notre recherche valable, donc de nous assurer que nos conclusions expliquent  la réalité et elles ne sont pas spéculatives.

15Les résultats de la deuxième phase ont confirmé notre première conclusion concernant la représentation de la famille à partir des imagos parentales. Les enfants dont un des parents était absent introduisaient sa fonction dans le dessin et dans leur récit. Comme, par exemple, un garçon de 8 ans qui parlait de sa mère pendant l’entretien mais à la question « où est ta mère » il a répondu : « Au Ciel ». En réalité sa mère était morte et il vivait depuis quatre ans avec une belle-mère. Cette « présentification » dans le dessin du parent absent a été observée aussi bien dans la population française que dans la population russe. D’autre part nous avons repéré que la recomposition familiale n’apparaissait pas dans les termes « beau-père » ou « belle-mère » si le chercheur ne posait pas de question. Les enfants préféraient appeler les beaux-parents par leurs prénoms ce qui n’a pas pu être pris en compte par notre outil statistique de la première phase et ce qui a été pris en compte par l’enquête clinique.

16Nous avons repéré qu’avec les dessins obtenus nous pouvions préciser et nuancer  nos tableaux de la première phase. Par exemple, nous avons pu confirmer par la parole du sujet que le personnage dessiné à gauche a ce rôle du personnage d’identification. Une adolescente française de 12 ans et demi qui s’est dessiné en première position sur le dessin de la famille réelle répond à la question « À qui tu voudrais ressembler ? » en disant : « À personne, je suis bien comme je suis ». 7

17Comment peut-on expliquer ces découvertes ?

18Nous pensons que ces changements radicaux dans la technique de recueil et d’analyse de données nous ont permis d'une part d’expliquer le décalage entre la réalité sociale et la réalité psychique observé dans les tableaux statistiques et d'autre part de comprendre certaines de nos observations statistiques.

19Premièrement, ce qui a changé c’est la position du chercheur. Là ou avant il y avait la relation « chercheur ↔ toute la classe » la relation « chercheur ↔ sujet » est advenue. Cette relation a engendré ce qu’on appelle la parole adressée du côté du chercheur et du côté du sujet. Parole adressée qui nous ouvre la porte vers la compréhension du sujet dans sa singularité. Cette compréhension est devenue possible aussi grâce au changement de technique de traitement de données. Nous avons introduit l’interprétation à partir des indicateurs définis là où nous avions l’analyse statistique. La parole du sujet et l’interprétation de données projectives d’une part ont une valeur explicative car ils témoignent de la vérité du sujet. Deuxièmement les résultats de la première étape (statistique) sans la deuxième étape n’apportent pas de savoir utilisable dans notre travail clinique. Nous rappelons que la psychologie clinique d’orientation psychanalytique travaille avec le sujet dans sa singularité mais avec le sujet qui est pris dans le lien social. Le changement dans le lien social provoque le changement de l’expression de la souffrance du sujet. Il est indispensable pour les psychologues cliniciens non seulement de se rendre compte des changements de ce lien social ce qui a été constaté dans la première phase de notre recherche (l’Œdipe qui se passe différemment dans les sociétés organisées par les discours différents) mais aussi de savoir quel effet ces changements ont sur le sujet. Ce dernier point, nous insisterons là-dessus, ne peut être éclairé qu’à partir d’une étude qualitative, qui comprend une technique qualitative du recueil de données et une technique qualitative du traitement de données, qui ne se limite pas aux constats d’un tel ou tel phénomène mais va plus loin en cherchant derrière de données statistiques et leur analyse la vérité du sujet.

20C’est qu’à partir de l’interprétation, qui a sans doute ses propres limites que nous avons eu un regard sur les mécanismes psychiques qui se trouvent derrière les phénomènes observés. En revanche, l’importance du premier stade de la recherche consiste en possibilité d’appliquer les critères scientifiques de la généralisation et de la représentativité des résultats. A notre sens même si en s’arrêtant au premier stade de nos investigations nous aurions pu dire que notre recherche était valable sur le plan formel c’est seulement par le deuxième stade, par la découverte clinique du sens subjectif des chiffres obtenus que sa validité écologique est confirmée.

Notes de bas de page numériques

1 Mucchielli A., 1991, Les méthodes qualitatives. Que sais-je ? PUF, p.22.

2 Lessard-Hébert M., Coyette G., Boutin G., 1997,  La recherche qualitative/Fondement et pratiques. DeBoeck Université, Paris-Bruxelle.

3 Recherche dirigée par professeur S. Lesourd, coordonnée par V. Dufour, maître de conférences, et financée par l’Agence Nationale de Recherche.

4 Thèse de doctorat « Le Père Impuissant et l’objet a impossible : impasses adolescentes dans le lien social actuel », soutenue en 2012 à l’UdS

5 INSEE report (France), 2004 and SFES report (Russia), 2006

6 Girerd, Ch., Druzhinenko, D., Dufour, V., Lesourd, S., 2007, « The question of authority figures construction in “COPSYENFANT” international study », X Congrès de Psychologie, Prague

7 L’analyse de la distribution des personnages d’identification dans les dessins obtenus par l’enquête clinique est encore en cours. 

Pour citer cet article

Daria Druzhinenko-Silhan, Christel Girerd, Véronique Dufour et Serge Lesourd. , « La distinction entre réalité sociale et réalité psychique : un point crucial dans la construction méthodologique de la recherche « CoPsyEnfant » », paru dans Oxymoron, 4, La distinction entre réalité sociale et réalité psychique : un point crucial dans la construction méthodologique de la recherche « CoPsyEnfant », mis en ligne le 23 janvier 2013, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3483.


Auteurs

Daria Druzhinenko-Silhan

Christel Girerd

Véronique Dufour

Serge Lesourd.

Daria Druzhinenko-Silhan est docteur en psychologie clinique (Strasbourg) et PhD en psychologie du développement (Moscou).
Christel Girerd est docteur en psychopathologie (Strasbourg) et responsable thérapeutique à l'association Paidos (Genève).
Véronique.Dufour était psychologue et maître de conférences à l'université de Strasbourg. Elle est décédée en janvier 2011.
Serge Lesourd est psychologue, psychanalyste et professeur de psychologie clinique à l'université de Nice

Contact :dsilhan@laposte.net