Oxymoron | 4 Art, Science et Psychanalyse 

Jean-Louis Rinaldini  : 

Du rififi chez les bactéries

Résumé

Les bactéries peuvent communiquer entre elles des informations. Mais elles ne sauraient mentir. En revanche, ce qui donne à chacun, se prenant pour sujet, l’idée qu’il y a d'« autres » sujets, c’est essentiellement que nous prêtons à ces « autres » la capacité de mentir, soit de ne pas se confondre avec la signification de leurs énoncés. L’éventail des thérapies, y compris parfois psychanalytiques, postulant une adéquation entre savoir et vérité, est plus large que ce que l’on pense. C’est le plus souvent au nom de la science qui forclôt le sujet qu’elles opèrent.

Index

Mots-clés : communication , corps, désir, interprétation, malentendu, savoir, science, vérité

Texte intégral

1C'est une souffrance pour l'homme de ne pas être maître en sa demeure la plus intime : son propre corps. Les idées qui dominent aujourd'hui dans l'idéologie des neurosciences ce sont celles qui s'appliquent à débarrasser le corps des inconvénients du désir. Cette idéologie vient en quelque sorte prouver le bien-fondé de la suture de la science, c'est-à-dire qu'aucun sujet ne se définirait autrement que par des déterminismes organiques. Débarrasser le corps des inconvénients du désir.

2Lorsque nous faisons un récit nous utilisons à côté du présent de narration deux temps du passé : le passé simple (ou son homologue le passé composé à l’oral) et l’imparfait. Ce qui est identique pour ces deux temps c’est que ce sont deux temps du passé, temporellement ils s’emploient pour la même époque et tous deux sont des formes simples. Là où ils différent c’est que le passé simple représente l’action, l’acte, globalement, alors que l’imparfait représente l’action dans son cours. Cette opposition on la retrouve dans toutes les langues romanes, mais de nombreuses langues du monde n’en disposent pas, par exemple l’anglais ou l’allemand. D’où les problèmes de traduction quand on passe d’une langue à une autre.

3J’emprunte à Jacques Bres, professeur de sciences du langage à l'université Paul-Valéry Montpellier III, les quelques idées qui suivent. Jacque Bres traque un véritable mouton noir mais aussi un drôle de furet avec l’imparfait dit narratif, [et cela dans un corpus de référence d’environ 700 occurrences : textes littéraires, textes journalistiques, copies d’élèves, à l’oral, des radios, des télés, l’oral spontané]. Alors que le sens commun ou le bon sens nous ont enseigné que l’imparfait de l’indicatif marque essentiellement la durée, la continuité dans le passé, Jacques Bres introduit une rupture cotonneuse parfois baroque avec cet imparfait narratif1. Expliquons de quoi il s’agit.

4Si je représente le récit sur une ligne du temps lorsque je dis « il chanta » je vais inscrire le procès « il chanta » à partir d’un point d’incidence c’est le moment où l’acte de chanter commence. Le passé simple représente donc l’action en incidence. Quand je dis « il chantait » je représente l’action de chanter non pas à partir de son point d’incidence mais au-delà de ce point et en deçà de ce que l’on appelle la borne terminale ou la clôture terminale, c'est-à-dire dans son cours, donc l’imparfait représente le temps comme sans arrêt, arrivant et glissant vers le passé, vers ce qui est devenu décadent dit le linguiste Gustave Guillaume. Donc deux représentations du temps différentes. Le passé simple serait une représentation qui va du passé vers le futur alors qu’avec l’imparfait on a une représentation décadente c'est-à-dire du temps qui arrive qui vient et qui sans arrêt glisse vers le passé qui engloutit tout. Deux courts exemples.

51) Une petites nouvelle de Maupassant : Une passion2

6Son amant, un officier, voulant mettre fin à leur relation une femme mariée veut se suicider ce qu’elle va faire par le poison. La sœur de sa jeune maîtresse vient dire à cet officier qu’à l’agonie sur son lit elle désire le voir.

« L'absence et le temps avaient apaisé la satiété et la colère du jeune homme ; il fut attendri, pleura, et partit pour le Havre.
Elle semblait à l'agonie. On les laissa seuls ; et il eut, sur le lit de cette mourante qu'il avait tuée malgré lui, une crise d'épouvantable chagrin. Il sanglota, l'embrassa avec des lèvres douces et passionnées, comme il n'en avait jamais eu pour elle. Il balbutiait :
- Non, non, tu ne mourras pas, tu guériras, nous nous aimerons... nous nous aimerons... toujours...
Elle murmura :
- Est-ce vrai ? Tu m'aimes ?
Et lui, dans sa désolation, jura, promit de l'attendre lorsqu'elle serait guérie, s'apitoya longuement en brisant les mains si maigres de la pauvre femme dont le coeur battait à coups désordonnés.
Le lendemain, il regagnait sa garnison.
Six semaines plus tard, elle le rejoignait, toute vieillie, méconnaissable, et plus énamourée encore.
Éperdu, il la reprit. »

7Dans le récit les évènements s’enchaînent, il jure sur le lit d’hôpital à son aimée qu’il l’aimera toujours et puis on a : « Le lendemain, il regagnait sa garnison. ». Le contexte demande un temps incident comme le passé simple. Et ce qui advient face à cette demande du contexte c’est une réponse à côté : l’imparfait. L'imparfait narratif se présente ainsi comme une note bémolisée dans un thème de blues. Avec il regagnait au lieu de regagna on a une petite dissonance qui n’est ni grave ni agrammatique. L'imparfait narratif a un effet de grossissement, d’arrêt sur image, de point d’orgue. Dans le récit, après avoir juré à sa maîtresse, il fait autre chose. Maupassant le met à la ligne.

8Six semaines plus tard, elle le rejoignait, toute vieillie, méconnaissable, et plus énamourée encore. C'est-à-dire que contrairement à ce qu’il souhaitait elle le rejoint alors qu’il ne veut plus d’elle.

9La dissonance permet de mettre en avant plan ces deux éléments du récit. C’est comme un effet de loupe.

  1. 2) L’écume des jours de Boris Vian3

    Chapitre 14. Le premier rendez vous de Colin et de Chloé dans un parc sur un banc

    « Colin lui parlait presque à l’oreille.
    Vous ne vous ennuyez pas ? Demanda-t-il.
    Elle fit non de la tête, et Colin put se rapprocher encore à la faveur du mouvement.
    Je… dit-il, tout contre son oreille, et à ce moment, comme par erreur, elle tourna la tête et Colin lui embrassait les lèvres ».

10Ici la discordance est énorme c’est une discordance limite. Ce sont deux actes successifs reliés par le conjoncteur « et » donc on attend le passé simple. Comme si avant même qu’elle ait fini de tourner la tête Colin était en train déjà de l’embrasser. Ça fait penser à certains tableaux cubistes de Picasso où par les déformations que permet le cubisme l’homme peut embrasser l’être aimé tout en étant lui de dos. Intéressant de voir qu’à une même époque (Vian écrit après le cubisme) ce genre de chose a pu s’écrire. Cinématographiquement on pourrait avoir un zoom.

11Voilà donc deux exemples d’effets de langue, de style, qui témoignent à leur façon même si c’est de façon très particulière, de l’infinie variété des possibilités qui régissent les échanges langagiers entre les êtres parlants. Ce qui est intéressant dans cette approche de l'imparfait narratif c’est d’une part l’effet discordant, décalé, comme une interprétation psychanalytique mais également le fait que nous avons affaire à une représentation décadente c'est-à-dire à un procès où le temps arrive, vient et qui sans arrêt glisse vers le passé qui engloutit tout. Où il n’est pas possible de discerner un point d’origine. Ne peut-on voir ici une homologie avec ce qui passe et se passe dans la cure analytique en tant qu’expérience du discours, dans cette dimension toute singulière qui a pour nom le transfert ?

12Pascal Quignard4 nous rappelle que ce que nous appelons chaman, les Inuit le nomment aussi "angakoq". Anga veut dire l'Ancien. Très exactement : l'Avant. L'Ancien, l'Avant, parle d'une façon particulière : il parle les yeux fixés sur aucun objet; le ton qu'il prend est plus grave; il parle avec hésitation; il donne une sensation de traduction, de vu autrefois, de très ancien, de déjà partagé, de difficile à redire ; le souffle est à demi avalé ; la voix se retire à moitié derrière les lèvres et mâchonne au fond de la gorge; l'Avant s'adresse à mi-voix. Ce qui s'est passé, disent les chamans de Sibérie, doit être maintenu dans un état de demi-rêve. Si nous désirons saisir l'attention des chasseurs qui écoutent, si nous souhaitons que ce que nous voulons dire s'inscrive dans leur mémoire, il faut parler tout bas.

13En langue inuit un des nombreux mots qui signifient chaman se dit « marmonnement à voix basse ». Ce marmottage est à mi-distance de l'oral et de l'écrit. Il ressemble à une régurgitation de langue parlée qui déjà se détache du dialogue, s'éloigne de l'ordre, amenuise l'appel. Voix semblable à la petite gorgée de lait qui revient comme une minuscule nuée blanche sur les lèvres des bébés après qu'ils ont tété leur mère. Pourquoi le langage humain, lorsqu'il rencontra la narration, s'abaissa-t-il jusqu'à la voix basse? C'est une chose curieuse que le remarmonnement à voix basse soit pour le volume du corps, plus as­souvissant que l'écrit ne peut l'être. C'est la psychanalyse à Vienne au 19 Berggasse : un lit, pas de visage, la voix basse. L’Avant s’adresse à mi-voix.

14La question de l’avant, de l’ancien est omniprésente dans la cure analytique.

15On rencontre souvent cette illusion selon laquelle, dans une analyse, on aurait affaire à la pelote d'un passé qu'on peut dérouler; et cette idée tient sans doute à la préférence que le névrosé accorde à la forme historique du savoir qu'il suppose être sa vérité.

161 Bien sûr, le passé qui n’est pas si simple compte dans une vie pour le sens qu’il donne aux contraintes du présent et, dans une analyse, parce que en parler, voire même croire en son effectivité, est l'occasion de nouer le lien du transfert jusqu'à permettre qu'une parole se dise qui modifie les contraintes du présent.

172 Il est vrai que, en tout cas dans notre culture, un sujet névrosé semble concevoir son identité sous la forme d'une histoire, ce qui est peut-être un mode spécifique de refoulement de son existence de Sujet.

18Mais la reconstitution historique (combler les lacunes et rétablir une chaîne causale), qu'un patient peut considérer comme son acquis dans l'analyse, n'a pas nécessairement de rapport avec la vérité qui, dans cette analyse, a effectivement opéré. Car le gain de savoir de l'analysant dans la cure n'est pas isomorphe à la vérité, mais à un savoir qu'il a imaginé être sa vérité.

19Cette conception de l'analyse (ou de quelque thérapie de la parole que ce soit) comme activité mémorisante et spéculative, pour laquelle il y aurait, dans la cure, « progrès » du savoir touchant la vérité produit des effets, mais cette conception se méprend en empruntant l'explication de ces effets à un gain de savoir de l'analysant, c'est-à-dire à un épiphénomène du transfert.

20C'est-à-dire qu’une telle conception postule l’adéquation entre savoir et vérité. Dit autrement, se remémorer induit un gain de savoir historique conscient (connaissance) mais c’est un gain dans le savoir qu’on a imaginé à la place de la vérité et non pas un gain dans la vérité. Si la psychanalyse est un art, l'art du psychanalyste consiste justement à attraper au vol le savoir singulier de l'analysant, savoir singulier occulté dans le symptôme par un savoir désubjectivé. Vous voyez sans doute la question des T.C.C. (Thérapies cognitivo-comportementales, C.B.T. en anglais) se profiler, T.C.C. où justement la question du savoir et de la vérité se pose de façon toute différente.

21Alors, faut-il le rappeler le sujet dont s’occupe la psychanalyse est essentiellement parlant. Toute la question de la psychanalyse est comment il vient à se loger ce sujet dans ce que Lacan va très tôt introduire sous le terme de Autre acrophonisé dans la lettre capitale A, qu’il met en place dans le séminaire du 25 mai 1955 comme élément du schéma dit « L » comment vient-il à se loger dans ce lieu de l’Autre qui vient creuser l’écart entre savoir et vérité ?

22A cette époque cet Autre est encore l'Autre sujet, celui que nous n'atteignons jamais en raison du « mur du langage » représenté par la relation imaginaire aa' par laquelle le moi s'adresse à ses objets, quels qu'ils soient.

23Pourquoi donc ne pas se contenter dans la psychanalyse du modèle de la communication qui veut qu'un interlocuteur, s'appropriant le « je », s'adresse à un semblable mis en position de « tu » pour parler du monde « il, ça » au moyen de la langue ? Pour une seule et unique raison, bien ténue en apparence, mais aussi inéliminable que le célèbre grain de sable : le sujet parlant peut mentir. Ce qui donne à chacun, se prenant pour sujet, l'idée qu'il y a d'« autres » sujets, c'est essentiellement que nous prêtons à ces « autres » la capacité de mentir, soit de ne pas se confondre avec la signification de leurs énoncés. Voici donc l'axe de la parole fondée sur la possibilité du mensonge et du malentendu.

24Paradoxalement pour être compris pour être entendu il faut donc spéculer sur le malentendu. Il en va toujours ainsi il y a toujours du malentendu quand on parle.

25Quand on dit qu’on se comprend c’est justement pour faire taire la rumeur du monde de la langue elle-même ce que Barthes appelle « le bruissement de la langue ». La psychanalyse c’est un jeu nouveau avec la langue que Freud a appris à l’humanité à jouer et qu’on joue en raison des symptômes qui font souffrir. Il a appris à l’humanité à parler, sans se préoccuper du bon sens. En effet, on constate que dès que l’on prend des distances avec le discours courant, ça a tout de suite des effets thérapeutiques. Il se produit un apaisement. Breton disait les mots font l’amour. Eh bien en analyse il faut laisser les mots faire l’amour. Laisser l’initiative aux mots les laisser faire l’amour, laisser les signifiants la matière du langage les sons s’associer entre eux pour que se relâchent les liens du son et du sens, les liens des mots et de la signification, les liens du signifiant et du signifié, c’est en ça que consiste l’opération psychanalytique. L’analyste, mais vous le savez il est là pour aider à ce que se relâchent les liens établis, ça veut dire qu’il est là pour faire l’âne, pour ne pas comprendre, pour freiner le passage du signifiant au signifié. Pour mettre dans ce que vous dites des points d’interrogation, des x comme dans les formules mathématiques où ça désigne une inconnue.

26Le psychanalyste ce qu’il fait avec ça est très différent de ce que font la plupart des psys qui s’attachent à vous réinsérer le plus vite possible dans le discours courant en vous expliquant au passage les grandes significations qui font tenir le monde et en vous aidant à retrouver la norme. Ce qu’il fait ce n’est pas une explication, ce n’est pas un commentaire, ce n’est pas une construction, ce n’est pas un savoir. Le difficile quand l’analyste parle en analyse c’est que tout se passe dans l’élément du malentendu de telle sorte que les effets de l’interprétation analytique ne sont pas calculables. Vous adressez un mot au patient vous n’avez pas l’idée du sens que ça va accrocher chez lui. Donc c’est un tir au jugé ! Par exemple quelqu’un va mal vous l’encouragez de la façon la plus subtile que vous pouvez à se reprendre en main en lui disant vous en êtes capable etc. eh bien il viendra peut-être la fois suivante vous dire que vous l’avez injurié, comme s’il n’était pas capable lui-même de se reprendre en main sans vos bons conseils. Dans l’analyse l’analyste ne se sert pas de la parole pour communiquer de l’information. Les bactéries elles oui échangent entre elles de l’information, elles communiquent, c’est ce qu’on nous explique. Elles se communiquent des informations. Par exemple il y a des bactéries luminescentes, pour savoir à quel moment elles vont faire luire l’œil du calamar, elles se communiquent des informations entre elles. Elles ne commencent à lancer leur lumière que quand elles sont assez nombreuses. Alors on appelle ça de la communication. Et on peut même appeler ça du savoir c’est le savoir des bactéries. Infaillible. C’est là le problème justement. C’est qu’il n’y a jamais de malentendus entre les bactéries. C’est ce qui fait la différence avec la langue avec le jeu du signifiant et du signifié et c’est ce qui fait la différence entre les bactéries et les êtres parlants, ceux qui ont à se débrouiller avec la langue. Vous vous imaginez des bactéries qui auraient recours à l’imparfait dit narratif ? D’ailleurs on ne peut pas exclure absolument que ça ne leur viendra pas l’imparfait narratif ou le malentendu aux bactéries ou l’envie de mentir, avec toutes les manipulations qu’on leur fait subir. Le jour où il y aura du malentendu entre les bactéries ça ira très très mal ce sera vraiment du rififi chez les bactéries. Et par suite chez nous aussi.

27On n’a pas attendu Freud pour savoir que se confier à quelqu’un ça soulage mais ce qu’on observe en analyse c’est qu’après le soulagement initial on se met à aller plus mal. Là on peut dire stop ! Et c’est ce qui fait qu’il y a des petits malins qui proposent des thérapies où il est justement prévu que l’on s’arrête tout près du début au bout de 12 séances ou 20 séances. Ce n’est pas idiot du tout. C’est comme faire un garrot ça arrête l’épanchement. Et alors vous vous promenez avec votre garrot avec votre bouchon. On propose des thérapies aujourd’hui dont le but est de vous remettre au travail. Et le plus souvent c’est ce qu’on appelle guérir. Guérir c’est qu’on peut recommencer à travailler. Pourquoi pas ? Si le travail c’est la santé ! C'est-à-dire que c’est la thèse surtout des employeurs. Votre travail c’est leur santé. Ou disons la santé de l’entreprise. Donc on vous propose des assurances qui ont leur volet psy. Tout le monde veut du psy. Le bonheur est désormais une affaire psy. Du psy en veux-tu en voilà du psy pré payé on sait quand ça commence on sait quand ça s’arrête. Efficacité garantie on vous retape en moins de deux. C’est de la remise en forme psy. On commence par vous demander de cocher les cases d’un questionnaire standard pour indiquer ce qui ne va pas. Vous êtes triste le matin ? Un peu beaucoup passionnément à la folie pas du tout ? On va vous arranger ça : vous vous faites des idées, c’est pas si grave, ce n’est pas si noir, vous avez peur des araignées ? Voilà une araignée elle va pas vous manger elle va pas vous mordre c’est gentil les araignées vous vous habituerez, vous avez peur de descendre dans la rue ? Vous souffrez d’idées fausses ? Faites vous accompagner, faites des exercices de sortie dans la rue ça vous passera vous verrez. Ceux qui ont inventé ça et qui sont devenus les rois du managed (thérapies bon marché remboursées par les mutuelles et les assurances) c’étaient des psychanalystes… au départ. En plus c’est un français qui a inventé ça. Mais ce sont les américains qui ont fait passer ça au stade industriel. Le génial français c’était M. Emile Coué, pharmacien, mort en 1926. La méthode Coué consistait à se lever tous les matins en disant quelque chose comme : tous les jours je vais de mieux en mieux. A la fin on finit par y croire et c’est paraît-il souverain pour chasser les idées noires. Ca s’appelle de l’autosuggestion. Et bien maintenant il y a des professeurs d’autosuggestion qui enseignent l’autosuggestion en 12 séances, en 3 mois. Les professeurs d’autosuggestion sont très contents d’eux-mêmes. C’est du psy au rabais, du psychanadadry, vu de loin ça y ressemble mais ça n’en n’est pas. Parce que la suggestion l’autosuggestion ça repose sur l’idée qu’on sait ce qui ne va pas. Et qu’on peut le dire en cochant des cases. Et qu’après on peut définir des objectifs et les atteindre en un temps donné. Beaucoup de choses fonctionnent comme ça de nos jours. La machine s’arrête, on furète à l’intérieur on trouve ce qui dysfonctionne on fait le diagnostic on fait venir la pièce et ça repart. Alors on se dit qu’il n’y a pas de raison que l’intime de quelqu’un ne soit pas de ce modèle là. Ça suppose évidemment que l’homme soit une sorte de machine et on est porté il faut bien le reconnaître à se représenter soi-même comme une machine. Donc on s’imagine que le mental comme on dit c’est une pièce de la machine et que le mental est fait pour fonctionner correctement, pour avoir des idées justes adaptées au monde, conformes à l’ordre du monde. Alors si ce n’est pas le cas on suppose qu’il s’est établi des mauvaises connexions qu’il y a des bugs dans le logiciel mental. Mais l’idée que chez l’homme le mental soit par nature adapté, réaliste, rationnel, qu’il fonctionne à la preuve, c’est ce qui n’est pas sûr du tout c’est plutôt le contraire qui est sûr et certain. Voyez les idées que se fait l’être humain par exemple que Dieu l’a fait à son image, où va-t-il chercher ça ? D’où le sait-il ? Et qu’il y a un Dieu ? Voyez le désir. Il y a toujours un problème avec le désir, ça pose toujours une question, et la jouissance ? Toujours du trop ou du pas assez. Toujours quelque chose qui ne va pas jamais à sa place jamais celle qu’il faudrait. On s’arrange, on s’arrange comme on peut mais si on veut en savoir un peu plus long si on sent que son malaise son mal être n’est pas seulement un problème en attente d’une solution, un bobo en attente d’un pansement mais qu’il y a quelque chose là de l’ordre du mystère alors on ne se contente pas du mieux qu’on obtient au début d’une analyse on va au-delà on affronte la difficulté on affronte le moins bien.

28Evidemment, la question posée par ce qu’on regroupe sous le terme générique de neurosciences à mon avis abusif parce que les neurosciences n’ont jamais eu de programme clinique ou des TCC, est inséparable des questions du savoir et de la vérité, de l’objectivation, de la subjectivation, de la suture du sujet.

29Cette idéologie rêve d'un corps autiste sans parole, d'un temps où « on » ne bavarde plus, mais où « on » mesure.

30La plupart des concepts freudiens sont cognitivisés: devenue instinct, la pulsion est modifiable comme un réflexe conditionné; l'angoisse, ramenée à une hyperventilation, est à réguler; la «co-pensée» remplace le transfert; le symptôme freudien à interpréter se métamorphose en phénomène «biopsychosocial»; les pathologies psys ont des tares héréditaires, dont la cause est génétique; les phobies résultent de conditionnements défectueux; la névrose obsessionnelle disparaît au profit des T.O.C.; les psychoses délirantes à thèmes religieux sont un signe de spiritualité; etc.

31Ce qui autorise en ces temps de caricatures celle-ci :

32« La psychanalyse n’en finit pas de mourir. Les découvertes de la science attaquent son empire comme les vagues de la mer un château de sable. Bientôt, il ne restera plus rien, ni en Œdipe ni en Argentine. Dans les domaines aussi divers que l’asthme, l’autisme ou la schizophrénie, les progrès de la médecine, portés par le bon sens, ont ridiculisé les prétentions thérapeutiques des émules du docteur Freud. Ce mal au ventre que nous portions en nous comme la preuve irréfutable d’un psychisme rongeur, cet ulcère signifiant, somatisation d’un non-dit, accusation venue du subconscient que seule la parole psychanalytique arriverait à surmonter, cette plaie intérieure, à vomir de douleur, n’était donc, dans 80 % des cas, qu’un Helicobacter, un simple microbe qu’un antibiotique est désormais capable, en quelques jours, de faire disparaître. […] Insaisissable sur le plan scientifique, elle vous glisse entre les neurones comme une savonnette sémantique et vous vous retrouvez dans le champ de la morale et de la philosophie en compagnie de quelques menteurs en velours côtelé, quelques manipulatrices en châle indien, sadiques bien intentionnés ou théoriciens farfelus, tous prétendus médecins de l’âme, qui vous proposent contre l’angoisse la panoplie du parfait petit Œdipe, avec la tunique, les spartiates, le grand couteau pour tuer le père, suicider la mère, et se crever les yeux.».

33Citation de Christophe Donner chroniqueur Le Monde 2 ; 12 novembre 2005 qui rend compte du Livre noir de la psychanalyse.

34Voilà comment l’idéologie des neurosciences s'applique à débarrasser le corps des inconvénients du désir. Elle vient en quelque sorte prouver le bien-fondé de la suture de la science, c'est-à-dire qu'aucun sujet ne se définit autrement que par des déterminismes organiques. C'est bien une souffrance pour l'homme de ne pas être maître en sa demeure la plus intime : son propre corps. Rien de neuf finalement.

Notes de bas de page numériques

1 Bres, J., (2005), L'imparfait dit narratif, CNRS éditions, Collection Sciences du langage

2 Maupassant, Une passion, contes et nouvelles, texte établi et annoté par Louis Forestier, Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard, 1974

3 Vian, B. (1947). L’ écume des jours. 10-18, Paris, J.-J. Pauvert : (1967) .

4 Quignard, P. (2005), Abîmes, Dernier royaume, Gallimard, Tome3, ch.31

Pour citer cet article

Jean-Louis Rinaldini, « Du rififi chez les bactéries », paru dans Oxymoron, 4, Du rififi chez les bactéries, mis en ligne le 22 janvier 2013, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3476.


Auteurs

Jean-Louis Rinaldini

Psychanalyste, co-fondateur de l'A.E.F.L., école de Nice de l'Association Lacanienne Internationale

jlrinaldini@free.fr