Oxymoron | 4 Art, Science et Psychanalyse 

Georges Froccia  : 

RPS, Rolex, Porsche et S.K beau.

Résumé

Avoir est posé par Lacan comme l’origine de l’om, celui qui se définit par le langage. Certains s’évertuent à vouloir boucher le trou de la perte de la jouissance par la possession D’autres semblent l’accepter en s’orientant vers S.K, beau, signifiant lacanien qui propose l’acceptation de l’espace énigmatique du réel. Discours produisant l’acte créatif à extrapoler dans le discours de l’analyste.

Index

Mots-clés : jouissance , manque, objet, paiement, réel, vérité.

Plan

Texte intégral

Avoir et être.

1La notion de posséder, exprimée par l’utilisation du verbe et auxiliaire avoir, se glisse partout dans notre langage: avoir vu, avoir entendu, avoir touché, avoir senti. On ne peut être sans avoir et il est premier d’avoir pour pouvoir être, semble t-il. Avoir et être se mêlent inlassablement tout au long des conjugaisons, on ne sait plus si avoir c’est être et si être c’est avoir. Jacques Lacan pose l’avoir à l’origine. Avant tout nous avons un corps, LOM cahun corps écrit-il. Avoir devient donc le penchant numéro un de l’homme et il se penche tellement, cet homme, avec ce penchant d’avoir, que ça pose des problèmes d’équilibre. Si la totalité des hommes de la Terre possédaient ce qu’ont les français, il faudrait trois planètes Terre. Si la totalité des hommes de la terre avaient à égalité des américains, il faudrait cinq fois la Terre. La question autour de laquelle je vais essayer de tourner et que je vais essayer d’approcher c’est pourquoi l’homme a-t-il tant besoin d’avoir ? LOM de Lacan est ma piste, et pourquoi, alors qu’au bout de cette piste se trouve ce que Lacan nomme, S.K.beau, pourquoi cette possibilité de fin de piste est-elle essentiellement ignorée ?

La Rolex.

2Depuis que Jacques Séguéla, publicitaire expérimenté, a lâché à la télévision le 17 février 2009 le célèbre aphorisme : « Enfin ! Si à 50 ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! », La Rolex, est devenu le signe du luxe, de la luxure, du trop qui révèle les pas assez. L’objet est dépouillé de son histoire et de ses spécificités qui appartiennent à la réalité pour devenir l’emblème d’une époque et d’un mandat présidentiel situé à droite. La Rolex désigne une jouissance inacceptable que certains peuvent s’octroyer au détriment des autres, jouissance qui est aussi espionnée, questionnée et enviée.

La Porsche.

3La Porsche selon l’actualité aurait été aussi un signe où se projettent le plein et le vide, le trop et le manque, signe de jouissance où la gauche française aurait pu incliner. Nous sommes le 28 avril 2011 à 20 heures 30, Place des Vosges à Paris ; Ramzi Khiroun, à la fois conseiller spécial de DSK et d’Arnaud Lagardère a imprudemment promené dans une Porsche Panamera à 100 000 euros celui qui était à l’époque le futur candidat socialiste à l’élection présidentielle.1Le Nouvel Observateur titre, « L’épisode de la Porsche est un avertissement : pour gagner, DSK devra démontrer qu’il n’est pas un candidat d’en haut »2 Je traduis ; il ne doit pas jouir de cette manière là.

4Porsche, Rolex, en voilant, masquant l’innommable, l’impossible, le réel tel que le définit Lacan, révèlent une relation particulière à la jouissance, et du coup deviennent pour tous, objets de désirs ambivalents, de fascination et d’envie, de révolte et de colère. Nous sommes proches de l’affaire du collier, collier de la reine Marie Antoinette qui participa à la chute de la royauté française et fit tomber les têtes couronnées.

S. K, beau,

5Ce mot est inventé par Jacques Lacan, il apparaît dans l’article, Joyce le Symptôme, contenu dans le recueil de textes, Autres Ecrits et a été proposé le 16 juin 1975 dans une conférence à la Sorbonne. Il qualifie ainsi la production littéraire de l’écrivain James Joyce qui fait surgir le réel dans sa production. Le réel c’est une rencontre, avec l’inconnu, l’étrange, l’altérité pure et totale, elle peut-être vécue avec terreur, c’est la tuché3. Joyce révèle et masque à la fois, ce surgissement qui impose un besoin de donner du sens, sens, bien évidemment qui ne recouvrira que partiellement ce réel. S.K beau, cette juxtaposition de lettres, ces majuscules, cette phonétique qui renvoie à un mot, se présente comme une énigme, une énigme qui touche comme une présence, qui n’a pas de sens, et qui se trouve pourtant là, à côté du sens, dans la révélation d’un espace non encore investi. Ca à voir avec le non savoir. C’est cet espace que la psychanalyse recherche. S. K beau est le bout d’une piste, un autre côté vers lequel le sujet conscient peut se pencher.

Avoir un corps.

6C’est la piste que Lacan parcourt dans le texte, Joyce le symptôme. Il y utilise des répétitions de sons, assonances, allitérations, Il écrit avec des majuscules, utilise des initiales. Ce sont tous ces jeux phonétiques, tous ces bricolages de mots qui vont structurer le texte. En s’exposant ainsi, Lacan, fait sentir quelque chose de la liberté de l’artiste ainsi que du forçage obligatoire qu’il opère pour obtenir l’espace qu’il révèle. L’analyste doit en tirer la leçon puisqu’il doit se débarrasser de ce qui paraît évident et convenu, de ce qui tourne en rond, de se débarrasser de ce qu’il sait pour s’orienter vers ce qui n’est pas su. C’est ainsi que dans ce texte, l’homme devient LOM en trois lettres, et cet OM se caractérise par le fait qu’il a un corps, avant tout. Voici ce qu’écrit précisément Lacan :

7« LOM, LOM de base, LOM cahun corps et nan-na Kun. Faut le dire comme ça : il ahun…et non : il estun…(cor/niché). C’est l’avoir et pas l’être qui le caractérise. »4.

8Pour Lacan avoir un corps, c’est parler avec son corps, parler c’est utiliser le langage, qui le caractérise immédiatement, ce corps. Le langage qui donne le sens de l’avoir du corps, limite le corps, enferme le corps, oriente le corps sans que le sujet conscient puisse y avoir prise. Le mot d'être n'a aucun sens au dehors du langage et l’homme ne se fait pas maître du langage. « C’est le monde des mots qui crée le monde des choses »5 dit Lacan. Entre le mot et les choses il y a forcément et systématiquement une perte. Cette partie imaginée dans le langage qui fait que ça échappe toujours. Cette partie absente est ressentie comme une perte, un prix payé, une dime systématiquement octroyée. De ce fait, avoir un corps c’est toujours être dans la perte de quelque chose. La perte entre le réel et le symbolique, la perte dans le refoulé, entre le conscient et l’inconscient. De plus si le corps parle sans le langage, sans le recouvrement des mots, c’est à dire en utilisant le symptôme, alors la perte de la maîtrise du corps devient totale, c’est le réel qui érupte. C’est pour cela que l’homme refuse cette perte ou part vers la récupération imaginaire de cette perte, c’est la quête du Graal, c’est aussi et c’est ce qui nous intéresse maintenant, l’utilisation illimitée des objets à partir de la création infini du monde des objets.

R, La Rolex

9La Rolex est l’un de ces objets, abordons son histoire. La dénomination de la marque est la contraction des deux mots, horlogerie exquise. L’étymologie du mot exquis est intéressante ; il est formé de, ex, qui signifie barrer d’une croix et de quérir qui signifie aller chercher, solliciter. Si l’on rencontre quelque chose d’exquis on n’a donc plus besoin de chercher, on peut barrer d’une croix la recherche, le but est atteint. Des mots symboliques donc à l’origine et qui désignent un fantasme qui va se concrétiser, se pérenniser, se distribuer. Ce fantasme se dirige vers un objet à mesurer le temps, objet qui apporte une organisation sécurisante et créative pour parer à ce qui dépasse complètement l’humain, le réel du temps. Les tentatives pour faire avec ce réel, sont multiples. La lutte contre le temps est une de ces tentatives, la construction d’un grand Autre du temps en est une autre. Le refus du temps est une autre possibilité, elle n’a jamais été aussi intense qu’à notre époque, c’est la fuite dos à l’impossible. Bref, la montre participe à la construction d’un grand Autre du temps et de ce fait participe à une orientation du temps, une construction, un voilage, un maquillage du réel. « Fiction de surface dont la structure s’habille » 6 dit Lacan.

10La première et peut être unique montre que l’on offrait, dans le temps, le jour de la communion par exemple, participait à un acte hautement symbolique et c’était indépendant d’une croyance en une religion. Ce cadeau était initiatique, le jeune, fille ou garçon, accédait par cet objet, à un nouveau stade de son indépendance et de ses responsabilités. Il apprenait à faire avec le temps, il accédait à une nouvelle organisation, une construction parmi toutes les autres constructions culturelles et sociales qui défilent à côté de l’indistinct et de l’impensable et tentent ici de s’en accommoder. Aujourd’hui les montres s’offrent dès la maternelle et plongent l’enfant très tôt dans le chronométrage d’une journée. L’enfant passe très vite dans le temps d’un grand Autre qui est défini par la nécessité de se soumettre à la cadence sociale. Le temps de ce grand Autre là ne laisse pas le temps.

11Rolex, que savons-nous de cette marque ? A une époque où seules existent les montres à gousset, Hans Wilsdorf rêve d’une montre qui puisse se porter au poignet. Il passe de l’Allemagne à la Suisse puis se dirige vers Londres où il va fonder sa propre compagnie en 1905. En 1914 il nomme sa société Rolex. Extrêmement précises, parfaitement étanches, les dénommées Oyster, « l’huitre », sont les premières montres étanches. Ces montres sont vite utilisées à des fins professionnelles et sportives, en plongée sous marine et dans des situations extrêmes comme l’expédition en 1953 sur l’Everest. Bref cette marque a une histoire et se définit par une efficacité reliée à la confrontation de l’homme à la réalité de la nature. C’est peut-être la raison de son succès mondial et la raison pour laquelle c’est elle qui a été nommé par monsieur Séguéla, parmi bien d’autres marques.

12Voyons maintenant les phases successives de l’affaire de monsieur Séguéla. L’aphorisme tout d’abord ; Si on n’a pas, on a raté sa vie. Cette montre, c’est l’acquis nécessaire qui révèle un sens, une direction et dit qu’une construction a été bien menée. Le sens c’est dire que l’on possède et le montrer est une nécessité. La direction révélée est que le but de la vie est de posséder. Posséder c’est indispensable. Enfin la construction suggérée, c’est le respect d’une doxa, la bonne adaptation marchande, s’être bien vendu pour pouvoir acheter ce qu’il y a de mieux. Cet objet ainsi évoqué dit la participation à un jeu, dit le paiement de la cotisation, et de ce fait la reconnaissance des partenaires avec qui pouvoir jouer. L’objet est lien social et détermine les possibles alliances. C’est ce que dit l’aphorisme.

13Si on continue par la lecture du texte, Joyce le symptôme, on rencontre Lacan qui utilise la métaphore et la phonétique d’un escabeau, cette petite échelle qui ne mène pas bien haut et qui peut être utilisée métaphoriquement d’une manière amusante pour se moquer des limites voire de l’impuissance de quelqu’un, si tu n’y arrive pas, prends un escabeau dit-on dans le langage courant. Cet instrument rend des services, il permet de s’élever du sol. Une fois que l'homme se tient à la bonne hauteur, ascension sociale par exemple, il s'croit, "hissecroibeau", l'homme, écrit Lacan qui persiste sur l’ironie en conseillant de "l'écrire hessecabeau", que l’on peut encore entendre et écrire esse-cabot, c'est-à-dire le cabot, le cabotin, l’enflure avec ses fantasmes de pouvoir, de force et de puissance. Ce cabot, tout de même, est suspendu à un crochet ; l’esse étant ce fameux crochet en s à multiples usages. On le trouve chez les bouchers, on y suspend les carcasses. Bref une autre manière de dire que le cabotin est tout de même suspendu à un crochet réel et imaginaire et que vanité des vanités tout n’est que vanité. Mais l’homme y tient à ces vanités et ne peut pas facilement s’en écarter car il y a une faille de structure entre le signifiant et la jouissance. Le signifiant fait partie d’une chaine, une construction sous-jacente qui permet de faire le mieux possible avec cette jouissance, et le sujet n’a pas d’autre recours que celui de construire du fantasme, S barré poinçon de a, fantasme qui semble produire ici quelque chose qui a à voir avec un fétiche, celui qui dissimule le réel.

14Jacques Séguéla s’excusera et récusera ses propos. Il dira, « J’ai dit une immense connerie. Ce n’est pas la première ! » Plus tard il offrira sa Rolex à une vente aux enchères au profit d’associations caritatives. Un beau geste qui rapporta 8 mille euros à des associations. Il descend de l’escabeau et paye une dette. Séguéla raconte qu’il n’avait pas de Rolex au moment de ses malheureux propos mais qu’il a décidé d’en acheter une d’occasion à mille cinq cent euros pour cette vente. Pourquoi une telle nécessité ? Son discours comme tous les discours au sens lacanien, a établi un lien entre le signifiant et le réel de la jouissance. Ici ça colle. Il colle réussite sociale, argent, bonheur, puissance, valeur humaine. Il colle signifiant et jouissance. Il affirme une vérité, une seule qui donnerait accès à une extase sans renonciation. Il n’y a pas l’acceptation d’une perte, il y a refus de ce que Lacan appelle le plus de jouir, la part qui peut être prise et pas plus, c'est-à-dire ce qui peut être récupéré d’une jouissance impossible. Il n’y a pas acceptation et évocation de l’objet manquant, une autre création de Lacan, l’objet petit a. Plus haut a été évoquée la définition du fantasme, s barré poinçon de petit a. Ce qui signifie que le sujet limité, barré ne peut produire que du fantasme à partir et avec ce savoir qu’il n’y peut y avoir que du manque représenté par l’objet petit a. Aie une Rolex est une injonction qui affirme que tu auras la potion magique dit ce monsieur sans s’en rendre compte. Dans cet appel à la possession pour peu d’élus, existerait la totale satisfaction. Mais, nous l’avons déjà avancé, aucun objet ne peut satisfaire le sujet, cet objet posé comme indispensable dit pouvoir boucher un trou, celui de la perte de la jouissance, il leurre. Bien évidemment beaucoup s’accrochent à ce leurre mais peu ont accès à cette pseudo potion magique qui a un prix et peu peuvent mettre ce prix. C’est pour cela qu’il fallait se débarrasser de cet objet devenu impossible, le dépouiller de ses pouvoirs et de surcroit, payer, le payer deux fois. L’acheter et le donner. En fait, payer ici et de cette manière, c’est récupérer sa dette. Jacques Séguéla récupère le plus de jouir aux yeux du public. Se détachant de l’objet il dit que cet objet n’est pas la potion magique, qu’il n’y a pas de potion magique et il fait une passe, une passe de foot qui aboutit à un but. On apprend en effet que c’est finalement Jean-Claude Darmon, bien connu dans le milieu du football, qui a remporté la montre. Il a, dit-on, non pas payé ni acheté, la montre, il l’a remporté comme on remporte une victoire. Sur le net on le surnomme, « grand argentier du football et personnage incontournable de la publicité dans les stades de foot et du sport-business ». Cette montre maléfique retrouve une honorabilité car elle a été payée, elle a été donnée, elle a été vendue, le prix s’en est allé à des associations. L’objet, lui, finit son parcours dans les mains d’un personnage lié au football et au sport en général. Le sportif vu dans l’effort et la souffrance physique de l’épreuve sportive est insuspectable de coller à la jouissance par quelque objet de la réalité. Ce héros des temps modernes fait rêver et paye. Il semble donc autorisé à pouvoir posséder a condition bien sûr qu’il ne se dope pas car alors l’escabeau est retiré et le sportif se retrouve suspendu à l’esse.

P, La Porsche

15Tout comme la Rolex, la Porsche fait partie des objets prestigieux en raison, de ses performances, de la technique qu’elle possède et de la symbolique dont elle est recouverte. Et pourtant là aussi tout cela semble disparaître pour dévoiler et dire l’inadmissible. Souvenons nous de ce que titrait le Nouvel Observateur, « L’épisode de la Porsche est un avertissement : pour gagner, DSK devra démontrer qu’il n’est pas un candidat d’en haut »7 Nous retrouvons l’idée de l’escabeau Lacanien, hissecroibeau et il oublie la esse, le crochet. Il y a une expression proche dans le parlé courant, même assis sur un trône, il n’est assis que sur son cul. La référence au réel du corps est fréquente dans le langage courant, elle permet d’adoucir la relation au grand Autre, grand Autre dont la fonction est de couvrir le réel.

16Porsche est fondée en 1931 par Ferry Porsche, fils de Ferdinand Porsche, l'ingénieur qui créa la première Volkswagen. Ferdinand Porsche fut un constructeur d'armement au service de l'Allemagne Nazie. Il échappa de peu à un procès. Lorsqu’il est question d’art, de beauté et d’exceptionnalité, on n’est jamais bien loin de la mort. L’acteur James Dean dont Trois films, A l’est d’Eden, La fureur de vivre et Géant assurent l’éternité, meurt au volant d’une Porsche en 1956. James Dean est le symbole de la jeunesse en désarroi des années 1950. Il représente le rebelle contre une société moralisante, la liberté, le plaisir. Il donne à la Porsche une dimension exaltée, celle d’une vie dans l’outrance, d’une jeunesse éternelle. Il participe grandement à rendre cette marque mythique. La Porsche dissimule la mort tout comme Freud l’expose dans le thème des trois coffrets8, où il explique que l’homme choisit une femme précise comme substitut de la mort, l’homme choisit une fiction.

17Quelques mots sur ce thème des trois coffrets. En s’appuyant sur les personnages du Marchand de Venise et du Roi Lear de Shakespeare, ainsi que de contes et de mythologie, Freud énumère des situations similaires où des femmes, Portia, Cordélia, Aphrodite, Cendrillon et Psyché sont choisies en raison de leur beauté mais aussi en raison de leur silence, de leur effacement. Dans les contes de Grimm, celui des Douze frères et celui des Six signes, les héroïnes sauvent leurs frères grâce à leur mutisme. Comme le fait de se cacher ou d’être introuvable, le mutisme est une représentation imaginaire de la mort. Après une recherche du côté de la mythologie grecque, Freud avance que ces femmes qui ont été choisies, comme les plus belles, désirables, intelligentes représentent la mort, sont la mort en ce sens qu’elles s’y substituent. Voici ce que dit Freud,

18«L’homme vainc ainsi la mort qu’il avait reconnue ainsi par son intelligence. On ne saurait imaginer un plus grand triomphe de la réalisation du désir. On choisit là où en réalité, on obéit à la contrainte et celle qu’on choisit, ce n’est pas la terrible, mais la plus belle et la plus désirable ».9

19Il y a dans la vie psychique quelque chose qui peut être remplacé par son contraire, la Porsche dit quelque chose de la mort, simule son contraire tout en pouvant la donner.

20Si la Rolex a pour but de cadrer le temps et de s’organiser dans le temps, la Porsche donne une extension au corps de l’homme, elle lui donne une consistance autre. Je cite Lacan dans son séminaire Le Sinthome ;

21« La consistance qu’est ce que ça veut dire ? Ça veut dire qui tient ensemble. Et c’est bien pour ça que c’est symbolisé, dans l’occasion, par la surface. Parce que, pauvre de nous, nous avons idée de consistance que ce qui fait sac ou torchon. C’est la première idée que nous en avons. Même le corps c’est comme peau, retenant dans son sac un tas d’organe »10.

22La consistance est donc un élément fondamental de la pensée. Cette référence princeps au corps, laisse apparaître le rapport inévitable à la mort. En effet, cette consistance dit sa fonction de recouvrir, de dissimuler, de protéger ce qui se trouve à l’intérieur du sac, viscères, sang, muscles, os, et déchets qui disent le cadavre, l’impossible de la symbolisation totale de la mort, le réel de la mort. La Porsche permet de provoquer le réel. Les moteurs de ces bolides sont sortis du langage en même temps que les moteurs des chars de guerre. La mort sur le champ de bataille, la mort au volant d’une voiture. C’est ainsi que, James Dean qui se tue au volant d’une de ces voitures, construit le mythe qui va permettre la recherche du renforcement de la consistance tout en allant l’interroger de très prêt, de trop prêt parfois ; c’est la fureur de vivre, là justement où dans la fiction, dans le film, l’un des héros se tue au volant de sa voiture. Ce mythe de la Porsche crée un lieu, une autre scène pour jouer avec la mort. Il y a bien ici réaction-action face au manque d’un objet symbolique que l’on essaie de combler. Mais pour DSK, le danger serait de laisser croire qu’il serait soudé à un bien être absolu représenté par ce véhicule. Si majoritairement les habitants de cette planète se soumettent aux plaisirs des objets, même aux compulsions, il y a un savoir sur le plus de jouir et il est farouchement pointé chez les hommes politiques qui doivent renoncer à ce discours.

23La Porsche et la Rolex sont les produits du vide, produits du manque fondamental du signifiant de la mort, et du rien d’où nous venons, c’est la même chose. La Porsche et la Rolex sont obligées d’exister en tant qu’objets de création puisque nous ne pouvons que désirer et désirer sans fin puisque rien ne peut remplacer ce rien originaire, rien ne peut nous satisfaire et qu’alors le désir désigné par l’objet petit a impose une reconquête perpétuelle.

24Si la Porsche et la Rolex ne peuvent qu’exister, car ils sont les produits impérieux de l’imaginaire de certains, leur utilisation pour combler ce que Lacan invente sous la dénomination de réel pose des questions au niveau de la souffrance du sujet. Car utilisées selon la même relation du sujet à la jouissance, Porsche et Rolex ça peut être pareil que les addictions. Lacan va proposer des modèles, des discours sous forme de mathèmes, des formules mathématiques qui proposent la présentation de relations-type du sujet à la jouissance c'est-à-dire aux différents traitements de la relation à ce réel. Dans le discours du capitaliste, le cinquième modèle que propose Lacan, il y a la ronde incessante des objets en tant que leurre perpétuel. La barrière de l’impossible de la jouissance n’existe plus. La renonciation à la jouissance ne fonctionne pas. Rien de l’ordre de la perte n’est pris en considération et la vérité serait définie et accessible et trouvée par ce système.

25Nous sommes sur la piste des compulsions et des addictions, là où une multitude d’enfants, d’adolescents, d’hommes et de femmes se trouvent piégés. Piégés parce que l’imaginaire en soi s’absente complètement et que la dynamique des pulsions est confiée à un produit crée en dehors de soi et agissant en dehors de soi car produisant une anesthésie en soi. Ce qui ne veut pas dire que création, compulsion et addiction ne cohabitent pas, ne se chevauchent pas. Toutes sortes de nouages sont possibles, la question est de pouvoir aider celui ou celle se sent coincé dans l’un de ses nouages

S, S.K beau.

26La piste de l’S.K beau se retrouve dans le discours de l’analyste, l’agent, celui d’où ça part, n’est pas un signifiant mais l’objet petit a qui présentifie le réel, celui qui prend en considération qu’il y a un réel incontournable. C'est-à-dire que celui qui parle est caractérisé par le manque et cet objet du manque s’adresse au sujet barré. Quant à sa vérité, à ce sujet barré, il peut la trouver dans un lieu qui est l’inconscient par le biais de S2. S2, c’est le savoir inconscient du sujet, inconscient qui pourrait donner la réponse concernant son désir. Enfin, ce discours permet de produire du S1, c'est-à-dire les signifiants « maître », c'est-à-dire les mots dans le langage qui connectent avec l’inconscient, qui disent l’inconscient et de ce fait qui construisent le désir. C’est en cela que l’S.K. beau de LOM, la création, promeut là où ça fait défaut. Si nous reprenons le nœud borroméen constitué du symbolique, de l’imaginaire et du réel, cette création révèle le troisième nœud, l’Imaginaire qui permet de nouer le symbolique au réel. Donc pour être, il est indispensable d’accepter un manque à être, un manque de consistance, le manque sur lequel échoue toute prise signifiante et littérale. Il s’agit d’accepter le vide qui le constitue. Voici ce que précise Lacan :

27 « L’S.K beau c’est ce que conditionne chez l’homme le fait qu’il vit de l’être (=il vide l’être) autant qu’il a - son corps : il ne l’a d’ailleurs qu’à partir de là. D’où mon expression de parlêtre qui se substituera à l’ICS de Freud (inconscient, qu’on lit ça) : pousse-toi de là que je m’y mette, donc. »11.

28L’acte de création fait vivre le sujet et lui donne une véritable consistance en passant par l’indispensable vide qui est en soi structure et structuration assujetti au langage. Lacan continue ;

29« Je démontre que l’S.K.beau est premier parce qu’il préside à la production de sphère »12.

30La production de (la) sphère dit Lacan, la sphère en tant que volume et aussi comme verbe pronominal, se faire. La sphère apportant ainsi la structure finale, la surface qui se détache de celle du sac symbolisant le corps et propose un autre lieu d’intérêt. La sphère, surface autre et concurrente qui dit aussi comment se faire, est la production, je reprends le terme de Lacan, qui concurrence les produits tout prêts à consommer. Avoir, être, faire, trois verbes qui pourraient résumer le contenu du texte Joyce le symptôme.

31C’est ainsi que l'objectif d'une cure psychanalytique s’éclaire complètement. Cet objectif ce serait précisément de révéler au sujet cette vérité du manque indéfinissable. Cette révélation faisant tomber l'aliénation spécifique à la démarche de devoir éviter cette vérité. Bien évidemment le penchant de l’homme c’est de le boucher, ce manque, et personne n’est à l’abri de ce penchant, les psychanalystes comme les autres. Confronté au Réel tout un chacun, un jour, dans une situation, peut être surpris par l’altérité effrayante de ce réel. Comment devant l’impuissance que construit le réel résister à la tentation de trouver des bouchons, des boucs émissaires ? On trouve ces bouchons dans certaines constructions sociales, cela est raconté dans les romans de Michel Tournier, Vendredi et la vie sauvage ainsi que Vendredi ou les limbes du pacifique, lorsqu’un malheur arrive, le sorcier désigne un responsable et les adeptes de cette religion l’exécutent C’est fonctionner avec le tout un, une organisation imaginaire qui produit du bouc émissaire, du contenu de poubelle dont on doit se débarrasser. Ceci est une manière de vouloir éviter le paiement, ne pas vouloir payer de soi, de sa personne. Refuser le réel c’est refuser de payer sa dîme. Le psychanalyste est sensé la payer et fonctionner dans l’au moins un, c'est-à-dire dans une organisation symbolique qui ne rejette pas. La différence à l’intérieur du groupe serait acceptée et permettrait de produire du manque autour duquel il serait possible de travailler. Ainsi, la dîme que l’être humain en toute occasion doit payer pour avoir un corps, articulerait harmonieusement les trois nœuds, réel, imaginaire et symbolique. Je cite Lacan :

32« A faire trop bon marché de son corps même, il démontre que « L’OM a un corps » ne veut rien dire, s’il n’en fait pas à tous les autres payer la dime. »13.

33Oui, il y a à payer pour se porter soi-même comme manquant, et s’il est déjà difficile de payer pour soi, il est plus difficile encore de payer pour porter les autres, surtout celui qui est différent, celui qui renvoie à la pure altérité du réel. Ca coûte de vivre, ça coûte de vivre en groupe, ça coûte en toutes sortes de frustrations et l’homme n’a jamais aimé ça. Ca s’entend et ça se voit. Ceci dit, S.K beau ça se trouve, il suffit de chercher un peu. Quant à l’objet Rolex ainsi que l’objet Porsche, ils ont de nombreuses apparences, ça a toujours consolé et ça consolera toujours, un peu, car ça fait oublier le crochet.

Notes de bas de page numériques

1 Le Nouvel Observateur, 12 mai 2011, page32.

2 Ibidem, page9.

3 Jacques Lacan, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 19 février 1964.

4 Jacques Lacan, Autres écrits, éditions du Seuil, Joyce le symptôme, page565.

5 Jacques Lacan, Fonction et champ de la parole et du langage,Ecrits, page 276.

6 Jacques Lacan, L’étourdit, Autres Ecrits, Page 449, éditions du Seuil, 2001.

7 Ibidem, page9.

8 Sigmund Freud, Essais de psychanalyse appliquée, Le thème des trois coffrets, page 87, éditions Gallimard, 1933.

9 Sigmund Freud, Essais de psychanalyse appliquée, Le thème des trois coffrets, page 100, éditions Gallimard, 1933.

10 Jacques Lacan, Le sinthome, 20 janvier 1976,page 65, éditions du Seuil, 2005.

11 Ibidem, Joyce le symptôme, page 565.

12 Ibidem, Joyce le symptôme page 567.

13 Ibidem, page 567.

Pour citer cet article

Georges Froccia, « RPS, Rolex, Porsche et S.K beau. », paru dans Oxymoron, 4, RPS, Rolex, Porsche et S.K beau., mis en ligne le 21 janvier 2013, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3445.


Auteurs

Georges Froccia

Psychopédagogue de 1981 à 1989.
Directeur d’une structure pour enfants et adolescents en difficulté scolaire. Pédagogie d’inspiration psychanalytique, de 1989 à 2004.
Cabinet de psychanalyse depuis 1986.

FrocciaGeorges@AOL.com