Oxymoron | 3 Séminaires 2010-2011 

Cécile Bonopéra  : 

Fragment de discours, Fragments sonores

Résumé

Les « fragments sonores » sont issus de ma collaboration au travail de création artistique d’une plasticienne, Frédérique NALBANDIAN qui expérimente depuis longtemps la possibilité d’exposer ses œuvres à une évolution en les soumettant à un processus d’érosion plus ou moins contrôlé - ici, de l’eau et du savon. Le projet qui nous réunit est donc un « work in progress » qui juxtapose du plastique à du sonore, et au sein du sonore plus précisément du sonore qui appelle, du sonore qui invoque pour en accueillir les effets de résonance. Les « fragments sonores » sont conçus comme une suite de variations vocales qui prennent appui sur le thème plastique de Frédérique, se déploient, se replient. Ils sont faits pour être dilatés jusqu’à s’effilocher et s’effacer, et en même temps pour inviter le visiteur à une approche inédite de l’œuvre, comme un passage.

Index

Mots-clés : écart , écrit, résonance, trace, Voix

Plan

Texte intégral

1Au cours de l’année qui vient de s’écouler j’ai été invitée à participer à un travail de création artistique par une plasticienne, Frédérique NALBANDIAN présente à mes côtés ce soir et qui se définit ainsi plasticienne peut-être parce que ce signifiant lui permet d’user d’un féminin là où sculpteur résiste. Pourtant, je la dis telle.

2Frédérique a le désir insistant de l’artiste qui ne peut se soustraire à un « ça la travaille ». Elle expérimente depuis longtemps déjà la possibilité d’exposer ses œuvres à une évolution en les soumettant à un processus d’érosion plus ou moins contrôlé - ici, de l’eau et du savon. Elle en recueille le produit, fragmentaire qu’elle réutilise dans de nouvelles compositions comme autant d’éléments d’un étrange vocabulaire à usage privé, sorte de lalangue silencieuse mais pas muette du tout, et en tout cas assez irrévérencieuse pour décliner savoir et savon.

3Juxtaposer du sonore à du plastique pour accueillir leurs effets de résonance est un projet qu’elle caresse en son for intérieur - pas n’importe quel sonore, du sonore qui appelle, du sonore qui invoque : vox, la voix - et qui prend corps lorsqu’elle me propose de participer à l’élaboration d’une pièce plastique sonore, aventure proprement inédite pour moi, qui a été rendue possible avec un niveau d’exigence à la hauteur de nos aspirations grâce à l’intervention du CIRM1 qui a pris en charge toute la conception sonore de la pièce, en mettant à notre disposition des moyens dignes de professionnels confirmés.

4Si je dis juxtaposer, c’est qu’il s’est agi d’une collaboration où chacune a laissé libre cours à ses préoccupations personnelles tout en restant infiniment attentive à ce qui émergeait du travail de l’autre et pouvait entrer en résonance avec le sien propre, le soutenir, le déployer d’une manière autre.

5Je n’insisterai pas sur la part créatrice qui lui revient, sauf à dire qu’il s’agissait d’exposer des oreilles modelées dans du savon, à l’action de dissolution d’un écoulement répétitif d’eau. Dans le même temps une piste sonore complexe où s’écoulaient un texte pour deux voix et des bruits d’écriture et d’eau, était elle aussi soumise à un processus de dégradation. C’est à la fois tout dire et ne rien dire. Vous lui poserez tout à l’heure les questions qui vous paraîtront susceptibles de vous éclairer.

6Ma part aura consisté à laisser advenir à l’écrit ce qui de la voix se donne à entendre, au-delà du malentendu. Car écrire prête sa trame au dire dans un jeu où ce que l’on croit saisir s’évanouit, réapparaît puis disparaît encore, indicible qui s’offre à l’inédit comme du non-encore-dit. C’est dire ma démarche toute analytique et ma tentative de témoigner à partir de ce travail de mise en forme de fragments, du possible surgissement de l’inédit au cœur même de l’indicible.

7L’éclat de rêve dont il était question tout à l’heure, donnait à entendre le caractère fragmentaire, précisément dysmorphique de ce qui est extrait du matériel inconscient au fil des séances et à partir de quoi dans l’analyse, il convient d’élaborer une construction qui fasse tenir ensemble, c’est-à-dire qui donne un sens à ce qui aura été recueilli des fruits de l’association libre.

8Les fragments se situent de fait du côté d’un au-delà du sens, ils entretiennent une proximité avec le hors-sens que la construction qui s’en échafaudera, perd. Leur côté épars, dispersé, distrait au sens étymologique du terme leur donne la possibilité de se prêter à la rencontre de l’absolument étranger, de l’altérité avec une « apparente facilité »2.

9Pour autant, présenter des fragments sonores oblige au choix d’un ordre, ordre de l’énoncé où chaque fragment acquiert une spécificité de surcroît, d’apparaître à une place particulière dans son enchaînement aux autres. Cet ordre logique, je pourrais même le qualifier de grammatical tant il emprunte à la logique de l’inconscient son enchaînement, sa structure de langage.

10J’ai fait le choix ce soir de dire devant vous les « Fragments sonores » en les prélevant donc à la pièce plastique sonore à laquelle ils appartiennent et Frédérique a bien voulu me donner de nouveau la réplique pour les faire vivre.

11Les fragments se donnent à entendre comme un rêve peut se donner à déchiffrer. Ils se prêtent bien sûr au flamboiement imaginaire dans un dévidement du sens qui ne cesse pas de s’écrire, jusqu’à l’égarement. Mais leurs représentations manquent à se garder du réel, dans un jeu entre sens et hors-sens qui perdure au-delà du temps nécessaire à épuiser le sens d’un fantasme, à en exprimer l’essence. L’inscription de signifiants-maîtres dictés sans appel, n’empêche pas le sujet qui y consent d’assumer la possibilité d’inventer. Les signifiants eux-mêmes l’y invitent qui se jouent des sens qu’on veut leur prêter.

12Les « Fragments sonores » s’appliquent à serrer au plus près l’étrange rapport qui ex-siste au symbolique et au réel et qui est d’écart, de béance hors-sens, jouissance. Ils s’ouvrent sur le réel, invitent à une prise de risque, au saut là où rien ne se boucle jamais, où lire s’apparente à entendre et dire à écrire.

13Là, l’eau, la voix, le cri, l’écrit, la trace, le silence s’échangent et changent de place dans un déplacement sans fin qui abolit le temps et estompe les repères. Alors le sens laisse place à l’absence de sens, hors-sens d’où surgir un sonore inédit.

14Voici les fragments :

« Fragments Sonores »

I.

C’est comme dans le rêve : la blancheur de la page.
La blancheur insoutenable, agalmatique de la page.

Tu disposes des oreilles sur une page blanche.
Tes oreilles sont disséminées sur une mer blanche. Sont-elles égarées ?
Ou bien peut-être sont-elles des îles ?

15Au temps où les oreilles n’existaient pas encore, le roi Minos a reçu de Poséidon une île et un taureau en partage. Il a inventé une île dans l’île pour y garder la beauté du taureau des regards. C’était le jardin.

16Mais le regard de Pasiphaé s’est posé sur la beauté du taureau.

17Alors Minos a demandé à Dédale d’inventer un jardin dans le jardin pour y égarer le fruit du désir de Pasiphaé. C’était le labyrinthe.

18Quand Minos a su qu’il n’aurait pas la clé du labyrinthe, jamais, il a inscrit un petit labyrinthe de chaque côté de la tête de Dédale. Il a façonné d’étranges ailes éployées. Les a fichées de part et d’autre. C’étaient les oreilles.3

  1. - Mais, pourquoi des oreilles ?

19Des oreilles pour garder les secrets mieux encore, pour garder les secrets à l’intérieur même du corps des hommes.

II.

20Dictée, je dicte. Tu es prête ?

- Oui.

21Tu disposes des oreilles sur une page blanche. Tu disposes des oreilles sur une page blanche.

22Tes oreilles sont disséminées sur une mer blanche. Sont-elles égarées ? Sont-elles égarées ?

23Ou bien peut-être sont-elles des îles ?

- Égarées… ou… peut-être…

24Au temps où les oreilles n’existaient pas encore, où les oreilles n’existaient pas encore, le roi Minos a reçu de Poséidon une île et un taureau en partage. Un taureau en partage. Il a inventé une île dans l’île pour y garder la beauté du taureau, pour y garder la beauté du taureau des regards. C’était le jardin.

25Mais le regard de Pasiphaé, mais le regard de Pasiphaé s’est posé sur la beauté du taureau.

26Alors Minos a demandé à Dédale d’inventer un jardin dans le jardin pour y égarer le fruit…

- D’inventer…

27…d’inventer un jardin dans le jardin pour y égarer le fruit du désir de Pasiphaé. C’était le labyrinthe, labyrinthe.

28Quand Minos a su qu’il n’aurait pas la clé du labyrinthe, jamais, quand Minos a su qu’il n’aurait pas la clé du labyrinthe, jamais, il a inscrit un petit labyrinthe de chaque côté de la tête de Dédale. Il a façonné d’étranges ailes éployées, éployées. Les a fichées de part et d’autre. C’étaient les oreilles.

29Des oreilles pour garder les secrets mieux encore, pour garder les secrets à l’intérieur même, pour garder les secrets à l’intérieur même du corps des hommes.

30Point final. Je relis…

III.

C’est comme dans le rêve : la blancheur de la page.
La blancheur insoutenable, agalmatique de la page.

Tu disposes des oreilles sur une plage blanche.
Tes oreilles sont disséminées sur une étendue blanche. Sont-elles égarées ? Laisses-de-mer, marins rejetés par la mer
4, écorchées ?
Écorcher les oreilles, écrire la langue.

- La pointe du crayon crisse quand j’écris. Elle trace sur l’étendue blanche de la page les apparences des mots sans leur son.

31Le silence hurle.

- Quand j’écris un mot au lieu d’un autre, je meurtris l’espace du texte, j’y fais apparaître une forme de pensée qui ne s’y trouvait pas, provocante de ne s’y trouver pas, impertinente.

« Le cri fait le gouffre où le silence se rue »5.

- Quand j’écris un mot au lieu d’un autre, je meurtris l’espace du texte, j’y fais apparaître une forme de pensée qui ne s’y trouvait pas, provocante de ne s’y trouver pas, impertinente.

32Parfois même elle grince. Pourquoi ne se casse-t-elle pas ? Mine de rien.

33Écrire c’est-à-dire inscrire des mots dans une matière vive, écrire brise la voix. Répète sans rémission possible le sacrifice primordial que s’adresser concède à lalangue. Alors,

- L’entente est compromise dès le commencement ?

Plus. Elle est sans doute compromise dès l’origine.

IV.

Sonore sonore sonore… sonne or sonne !

Quand j’étais petite je m’amusais à répéter un mot à l’infini et tout d’un coup je trébuchais sur l’étrangeté du son issu de ma gorge. Il avait perdu son sens du départ et cette perte de sens entendue, me faisait soudain vaciller un instant : allais-je m’engloutir aussi à la suite du sens chu ?

34Tu fais couler de l’eau. Dans les oreilles l’eau forme des lacs, elle s’écoule ruisselle et creuse des gorges comme entrelacs de mots qui retiennent et entravent par leurs sens. Fiction du sens qui capture et distrait, il assigne au bord des lacs, ordonne le long de ses entrelacs. Le sens apaise et cependant il asservit. Car le sens se repaît du son, il va jusqu’à transir le cri de part en part, dès que le cri consent à passer au langage.

- L’eau forme des lacs dans la matière des oreilles qui est matière savonneuse à creuser, raviner, dissoudre. La rompre en fragments improbables. Des écarts apparaissent alors d’un fragment à l’autre où se sera glissée l’eau en laissant des traces. Je recueille les traces laissées par l’eau, dessins précieux de traces inédites qu’elle laisse en s’épuisant, qu’elle efface parfois en passant. Les suivre du doigt pour en déchiffrer l’étrange message, les lire.

V.

35À un endroit de l’installation, tu places un dégorgeoir qui recueille soigneusement le fruit de l’eau écoulée et du savon. Un dégorgeoir qui recueille des petits fragments d’oreille. Avec de l’eau qui s’écoule et goutte tu brises, tu fractures les oreilles que tu as façonnées. Étrange sollicitude de créateur ! Si l’eau qui s’écoule est là pour matérialiser le souffle qui porte la voix et s’engouffre dans les oreilles, pour représenter les petits fragments de langue que sont les mots, alors avec ces petits fragments de langue tu uses les oreilles, tu les creuses tu les ravines enfin, tu les fracasses tu en fais des fragments d’oreilles, îles issues d’îles.

Quand j’étais petite je m’amusais à répéter un mot à l’infini et tout d’un coup je trébuchais sur l’étrangeté du son issu de ma gorge. Il avait perdu son sens du départ et cette perte de sens entendue, me faisait soudain vaciller un instant : allais-je m’engloutir aussi à la suite du sens chu ?

Sonore sonore sonore… sonne or sonne… or sonne !

VI.

36À un endroit de l’installation, un dégorgeoir recueille soigneusement le fruit de l’eau écoulée et du savon. Un dégorgeoir recueille des petits fragments d’oreille. Avec de l’eau qui s’écoule et goutte tu brises, tu fractures les oreilles que tu as façonnées.

Étrange sollicitude du créateur.

37Si l’eau qui s’écoule est là pour matérialiser le souffle qui porte la voix et s’engouffre dans les oreilles,

Les oreilles sont toujours ouvertes.

38…pour représenter les petits fragments de langue que sont les mots,

Les mots sont des fragments de langue qui choient dans les oreilles.

39…alors avec ces petits fragments de langue tu uses les oreilles, tu les creuses tu les ravines enfin, tu les fracasses tu en fais des fragments d’oreilles, îles issues d’îles.

Quand j’étais petite je m’amusais à répéter un mot à l’infini et tout d’un coup je trébuchais je vacillais, au bord de choir avec le sens englouti.

40Sonore, sonne or, sonne !

VII.

À un endroit de l’installation, je place un dégorgeoir qui recueille soigneusement le fruit de l’eau écoulée et du savon. Un dégorgeoir qui recueille des petits fragments d’oreille. Avec de l’eau qui s’écoule et goutte je brise, je fracture les oreilles que j’ai façonnées.

41Étrange sollicitude du créateur.

L’eau qui s’écoule est là pour matérialiser le souffle qui porte la voix et s’engouffre dans les oreilles,

42Les oreilles sont toujours ouvertes.

Pour représenter les petits fragments de langue que sont les mots,

43Les mots sont des fragments de langue qui choient dans les oreilles.

Avec ces petits fragments de langue j’use les oreilles, je les creuse je les ravine enfin, je les fracasse j’en fais des fragments d’oreilles, îles issues d’îles.

44Dans les oreilles l’eau s’écoule ruisselle et s’engouffre, comme pure sonorité. Car les oreilles sont toujours ouvertes à jamais offertes au passage de la voix. Tu prends de l’eau et tu lui fais représenter les lacets invisibles du sens. Tu prends de l’eau et tu lui fais tracer les entrelacs étranges d’une écriture encore à décrypter. Tu prends de l’eau et tu lui donnes à matérialiser l’impalpable passage de la voix.

Or… sonne ? « La voix est un luxe sans lequel la vie est possible »6.

VIII.

45Le passage de l’eau évanouit la matière savonneuse. Une fois l’eau évaporée le passage de l’eau s’égale à presque rien : des traces de voix depuis longtemps évanouies mais encore évanouissantes.

-Les traces laissées par l’eau évaporée sont vestiges : gorges impératives du sens, éclats d’oreilles abusées de langage. Les traces laissées par l’eau sont sédiments : elles sont écritures cristallisées, opaques, impénétrables.

Précieuses traces laissées par l’eau.

46Le passage de l’eau est ruissellement sonore, éclaboussures de lumière bruissante.

47Nous visitons des instants.

48Toi qui t’aventures dans cet étrange dédale, la voix toujours se détache du fond d’où elle surgit. Les oreilles frémissantes tu l’arraches, tu la captures. Au plus profond de toi, tu fais résonner sa trace encore palpitante et déjà évanouie.

49Le silence la précède et la suit. Le silence t’engloutit. Est-ce elle, ou lui qui t’évanouissent au seuil de la saisir, de ne pouvoir jamais en recueillir qu’un éclat ? Écho d’éclat même, vacillant entre désir et oubli.

Écho ! éclat d’écho précieux, d’être fugace et vacillant entre désir et oubli.

50L’incidence sonore se diffracte. Et ruisselle dans le silence radieux d’une infinité de gouttelettes bruissantes de joie. Écoute ta voix, tournée vers son silence.

51Pasiphaé est l’un des noms de l’ineffable.

Notes de bas de page numériques

1  Centre National de Création Musicale de NICE.

2  Je fais référence aux propos d’Henri MATISSE sur son travail.

3  A partir de « LE RAYON DE LA LUNE NOIRE », Pascal QUIGNARD, Ecrits de l’éphémère, éditions Galilée, PARIS, 2005.

4  Référence à l’ouvrage de Yukio MISHIMA « LE MARIN REJETE PAR LA MER », éditions Gallimard, PARIS, 1968.

5  Jacques LACAN, Séminaire inédit 1964-1965 « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », leçon du 17 Mars 1965.

6  Tiré d’ARISTOTE à partir de Pascal QUIGNARD, Petits traités, éditions Maeght, PARIS, 1990.

Pour citer cet article

Cécile Bonopéra, « Fragment de discours, Fragments sonores », paru dans Oxymoron, 3, Fragment de discours, Fragments sonores, mis en ligne le 28 janvier 2012, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3343.


Auteurs

Cécile Bonopéra

Psychologue clinicienne