Oxymoron | 3 Séminaires 2010-2011 

Paul Poggi et Jérémie Boumendil  : 

Boby Lapointe : Con(fiture)struction & Décon(struction)fiture.

Si on fait cet exposé aujourd’hui c’est qu’on n’a pas « eu le choix dans la date ».

Résumé

Un « tour » du « dit » pour reprendre la formule lacanienne de l’Étourdit, voilà ce que propose le poète et mathématicien Robert dit « Boby » Lapointe. Coder et décoder le langage certes, mais trouver dans les mathématiques de Boby Lapointe une évidente poésie voilà qui tien du pari. Un jeu du sens, du contre sens, du hors-sens et finalement d’un sens en blanc. Provoquer l’inattendu dans cette démarche si particulière pour laquelle la beauté du mal-entendu est une révélation. N’est-ce pas alors dans cette tentative, l’autorisation du doute et d’une interprétation marquée par la multiplicité ? « J’ouïs sans comprendre ! »

Index

Mots-clés : ab-sens , bibi-binaire, dire, dit, idéal, idéel, mathématique, objet, poésie, semblant., sens blanc

Plan

Texte intégral

Introduction : de qu(o)i parle-t-on ?

1Robert dit « Boby » Lapointe est né sous le soleil de Pézenas le 16 avril 1922. Chanteur, poète, aimant « jongler » avec les mots, il fut aussi, à sa façon un mathématicien original. C’est justement de cette articulation intéressante du mathématicien au poète dont nous allons parler ce soir

2Boby Lapointe souligne un « tour », qui nous intéresse cette année entre poésie et mathématiques. Un « tour » inattendu dans les mouvements du « dit ». Une dynamique dans le langage qui n’est pas un « regard » mais une « voix ».

3Un « tour » du « dit » pour reprendre la formule lacanienne de l’Étourdit1 en 1972. C’est l’étourdissement qu’il peut provoquer, dans ses allitérations et ses re-tour-nements « intempestifs ». L’inattendu de ses chansons dans lesquelles un sens peut en cacher un autre. Un « autre sens » qu’il s’acharne à mettre en exergue, mais, n’y a t-il pas également un autre sens absent ou bien ab-sens ? Un semblant dans la « ronde » des discours, et peut-être, pour nous permettre de mieux y travailler un « sans-blant », puis un sens-blanc ?.. Et finalement : « un blanc sec ! »

« Or ce n’est pas de ce seul discours, mais de la place où font tour d’autres (d’autres discours), celle que je désigne du semblant, qu’un dire prend son sens2 ».

4Puis plus tard dans RSI :

« Le Réel, c’est le sens en blanc, autrement dit le sens blanc par quoi le corps fait semblant3 ».

5Illustrons cette idée par un premier texte de Boby Lapointe Vers le bas des vallées (1971) qui n’a pas été mis en musique mais qui est « tout » simplement parlé :

Vers le bas des vallées, dévalaient des valets délavés, veules et velus.
Les jolis Jules lugeaient gelés, en légers gilets rayés, et riaient éraillé,
Et raillaient, rouillés. Enroué, en roué rouet, un roux laid enroulait
L'ourlet alourdi d'un long loden.
Ledit loden, dédain de Delon, donc don d'Alain à l'un des daims
(Le dit dandy l'aidant dix lundis dans l'an (dit Dylan) à doter d'élans d'élans
Des ladies au dos lent dodelinant dans de dolents landaus.)
Des longs lodens, l'on dit dans l'Aisne : l'aune de laine donne la
Haine de l'haleine de l'aine… et…
...Celle de l'aisselle de celles qui dans icelles cèlent des selles qui
Scellent des sels.
...Ah ! celles-là : seules, saoules, sales, elles salent sous les saules les
Soles sans cils et s'y lassent l'os iliaque.
Il n'y a que de le croire pour le voir.
De ces phrases en poulets, j'en vins aux miens :
"Tous ces poulets que tu voulais m'acheter tachetés et que tu me
Dénies pas peints, j'en eu des vapeurs de génie, et j'imaginai ma
Machine à chiner mes nichées…
Et ça m'a bien fatigué.

6La répétition, le bouclage, l’insistance, intrinsèque au texte « dit », devient alors perceptible et peut être entendu lorsqu’il devient extrinsèque. La répétition extrinsèque permet de faire choir l’idéal d’un objet pour en permettre une intériorité. C’est un mouvement dynamique qui permet à l’objet devenu « parasite », cet objet idéel, – l’objet de la connaissance dans la phénoménologie Husserlienne –, de choir. L’absurdité de l’idée d’une réalité absolue de l’objet. L’objet de choix avec un « x » devient l’objet qui choit avec un « t » !

7Cette forme de codage et de décodage dans les productions de Boby Lapointe, nous pourrions également les lier à un article de 1970 « L’informatique et sa création : recherche pour un langage » (Les cerveaux non humains, S.G.P.P., 1970). En effet, dans sa recherche sur les nombres, Boby Lapointe aboutit à proposer une codification hexadécimale, le « bibi-binaire » qui enlacera : chiasme, allitération et onomatopée. Boby Lapointe développe dans ce langage mathématique une combinaison syllabique. Le principe est simple, il constitue à partir de 4 voyelles (O, A, E, I) et de 4 consonnes (H, B, K, D) 16 combinaisons possibles. Le bibi-binaire est construit ! Fondé sur les bases du binaire (numération en base 2) et de l’hexadécimal (numération en base 16). Soit ((2)²)² d’où son nom de « bi » pour binaire et « bibi » pour ce ((2) exposant 2). « Bibi » qui, en argot, est également synonyme du pronom personnel « moi » et l’allitération « bibi » proche de « Boby » convergent déjà vers le double sens. Celui-ci est alors toujours présent y compris dans ce nom de langage le bibi-binaire.

8À partir des combinaisons suivantes :

O

A

E

I

H

HO

HA

HE

HI

B

BO

BA

BE

BI

K

KO

KA

KE

KI

D

DO

DA

DE

DI

9Boby Lapointe construit ce tableau de conversion, qui est la base des calculs en bibi-binaire :

Décimal

0

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

11

12

13

14

15

Binaire

0000

0001

0010

0011

0100

0101

0110

0111

1000

1001

1010

1011

1100

1101

1110

1111

Hexadécimal

0

1

2

3

4

5

6

7

8

9

A

B

C

D

E

F

Bibi-binaire

HO

HA

HE

HI

BO

BA

BE

BI

KO

KA

KE

KI

DO

DA

DE

DI

10Si nous passons maintenant sur les règles de calcul pour ne garder que les prononciations, certains chiffres décimaux prennent alors cette articulation allitérée surprenante. Prenons comme exemple le nombre 1928 qui devient en bibi-binaire (détaillons au préalable la conversion) :

1928/16 = (120 x 16) + 8 ;

puis 120/16 = (7 x 16) + 8 ;

nous pouvons alors raisonnablement écrire 1928 = (7 x 16 + 8) x16 + 8

= (7 x 16 x 16) + (8 x 16) + 8 = 7 x (16)² + 8 x (16)1 + 8 x (16)0

soit en hexadécimal, pour commencer, 1928 (en décimal) devient 788 (en hexadécimal);

et si l’on convertit à nouveau 788 à partir du tableau comparatif, 1928 en décimal devient BIKOKO en bibi-binaire.

11C’est-à-dire dans une mécanique lapointienne de l’énonciation, « bikoko » entraîne rapidement d’aller vers « 2 œufs » ; et « 2 œufs » c’est également les « 2 neufs » de « l’omelette » que l’on peut maintenant envisager. C’est-à-dire un dix-huit, puisqu’il y a 2*9. Cette transformation mathématico-poétique donne un 18 qui en bibi-binaire devient à son tour « HAHE ». C’est-à-dire le cri poussé par le chasseur aux chiens qui se lancent sur une fausse piste ou qui se montrent trop exubérant. N’est-ce pas alors le « cri » du sens qui s’est perdu sur la « voix » du langage.

Lena toi qui es loin plus loin qu’Angoulême "ème"
Lena je veux te dédier un poème "ème"
J’suis pas poète mais j’vais essayer quand même "ème"
Ah faut-il que faut-il que je ... faut-il que je
Dès aujourd'hui pour m’attaquer au problème "ème"
J’me suis levé dès le petit matin blème "ème"
Se lever tôt, pour moi qui suis si bohème "ème"
Ah ! Faut-il que je ... faut-il que je
Oui !
Lena Lena Lena Lena je
Lena Lena je Lena je… je je
Lena Lena Lena Lena je
Lena Lena Oui !4

12Dans cet exemple de chanson n’observerions-nous pas déjà ce passage du mathématique au poétique ?

La réalité existe avant et après ma pensée, je l’accapare comme objet de connaissance et avec ça je produis des lois, je vous restitue ma réalité numérique avec les lois et les concepts que j’y ai trouvés, vous en faites ce que vous voulez mais il ne faut pas vous étonner si moi j’en fais plein de choses et vous n’aurez aucune excuse à ne pas les comprendre. Mieux, on va essayer de faire de la poésie ensemble5 

Boby Lapointe, Boby d’échiffre et des l’être

13Boby Lapointe propose ainsi de poétiser les mathématiques et provoque l’inattendu. Si la rigueur de Boby Lapointe peut de manière toute trouvée se référer aux mathématiques est-ce vraiment que cela ? La rigueur qu’il utilise n’est-elle pas plutôt celle des mots ! Des jeux de mots, qu’elle qu’ils soient, « beau » ou pas. C’est-à-dire dans l’absence qu’il crée et pour lesquelles nous continuons à attendre un autre jeu de mots. Voilà ce que Boby Lapointe écrit de cette création mathématico-poétique :

« Au commencement était le verbe, comme nous venons de le démontrer ; à la fin sera le vers, entre le vers et le verbe il y a le son BE, on retiendra donc le son JE pour bien faire comprendre que la poésie n’aspire pas à la même rigueur que les mathématiques et que les songes [les sons JE] d’une nuit d’été sont beaucoup plus poétiques que les sons BE. Le ME de maman manger est beaucoup trop essentiel pour qu’on l’oublie, ainsi que LE LE de LOLO qui donne aussi l’O que l’on gardera par la même occasion. Notre poème sera donc déjà composé de :

Jé, jo, me, mo, lé, lo, é, o
et de jé mélé lémo,
o lémolé émé
o lomoléméli

L’i est en trop mais comme je ne recule devant aucun sacrifice je tireli de ma seule imagination car le confetti6 ».

Ta Katie t’a quitté (1964)

Ce soir au bar
De la gare
Igor hagard est noir
Il n'arrête guerre de boire
Car sa Katia, sa jolie Katia vient de le quitter
Sa Katie l'a quitté
Il a fait chou blanc
Ce grand duc avec ses trucs, ses astuces,
Ses ruses de Russe blanc
"Ma tactique était toc" dit Igor qui s'endort,
Ivre mort au comptoir
Du bar.
Un Russe blanc qu'est noir
Quel bizarre hasard se marre
Les fêtards paillards du bar.
Car encore Igor y dort
Mais près de son oreille
Merveille un réveil vermeil
Lui prodigue des conseils
Pendant son sommeil
Tic tac tic tac
Ta Katie t'a quitté
Tic tac tic tac
Ta Katie t'a quitté
Tic tac tic tac
T'es cocu, qu’attends-tu ?
Cuites toi, t'es cocu
T'as qu'a, ta qu'a te cuiter
Et quitter ton quartier

Ta Katie t'a quitté
Ta tactique était toc
Ta tactique était toc
Ta Katie t'a quitté.
Ôtes ta toque et troques
Ton tricot tout crotté
Et ta croute au couteau
Qu'on t'a tant attaqué
Contre un tacot coté
Quatre écus tout compté
Et quittes ton quartier
Ta Katie t'a quitté
Ta Katie t'a quitté.
Tout à côté, des catins décaties taquinaient
Un cocker coquin,
Et d'étiques coquettes, tout en tricotant,
Caquetaient et
Discutaient et critiquaient
Un conte toqué, qui comptait en tiquant,
Tout un tas de tickets
De quai
Quand tout à coup… Tic Tac tic… Brrrrrrr
"Oh mâtin quel réveil
Mâtin quel réveille-matin"
S'écrie le Russe blanc de peur
"Pour une sonnerie
C'est une belle çonnerie !.."

Comprend qui peut – de l’importance de l’écoute

14Tout ça pour dire quoi ?

15Fallait-il préciser ?

16Poser à nouveau le primordial de l’écoute. S’autoriser à mal-entendre. Comprend qui peut certes. User ses neurones sur du texte, des bases théoriques, chercher, entretenir le mouvement… au risque de tourner en rond.

17Mais comprend qui veut. Comment ? Entendre à la lettre, au mot, au signifiant.

18Le paradoxe éternel de l’observation qui ne saurait se départir d’une certaine présence, d’un biais inéluctable.

19Que semble nous dire Bobby Lapointe ? Il déconfit le discours, tord les mots pour nous perdre et nous offrir par la lecture du texte, la beauté du mal-entendu, comme révélation.

20Oyez, oyez sans comprendre. J’ouïs sans comprendre pour laisser place au signifiant et à sa chaîne par laquelle on ne saurait se laisser attacher. Jouissance comprendre de ce qui n’est pas pris dans le discours.

21Quand on entend quelque chose n’y a-t-il pas un acte pour le sujet d’y mettre un sens ? Remplir le vide laissé par l’objet-choit. C’est entendre quelque chose, avant, d’entendre le mot. La question du double sens, une double chaîne signifiante, une multiple chaîne signifiante… Si tout part du S1, il y a toujours un doute sur le mot primordial en-tendu. Dans une dynamique de la cure, un mouvement, un flux tendu, qui nous fait part de ce doute : « J’ouïs sans comprendre ! »

22Ce travail, cette réflexion, cet aller-retour, cette perdition dans les mots souligne l’autorisation du doute et d’une interprétation marquée par la multiplicité. Il y a une chaîne signifiante déroulée à partir de l’énoncé d’un signifiant. Certes, mais quelle direction prendre où se situe le premier maillon de la chaîne ?

« Adélie - Adélie-Adélie-Adélie-Ah !
Adélie - Adélie-Adélie-Adélie-Ah !
(…)
(et dans l’jardin :) Y a des lilas des lilas des lilas des lilas
Y a des lilas des lilas des lilas des lilas
(…)
Y a des lits ! y a des lits ya des lits y a des lits ! Ah !
Y a des lits ! y a des lits ya des lits y a des lits ! Ah !7 »

23En effet, jeu de mots et autres kakemphaton permettent, volontairement ou non, un égarement supposé par la multi-possibilité de l’orientation signifiante. C’est à ça que joue Boby Lapointe, nous perdre dans les chaînes. Le primordial de l’écoute, suppose l’éventualité d’être désorienté par une manière d’entendre et rendre l’écoute attentive à un signifiant qui n’est pas ce qu’il semble être. Jusqu’au point capitonnant d’une certaine révélation qui fixe, étonne, sidère, parfois fascine au risque de perdre l’écoute en donnant l’étrange sentiment d’avoir raté quelque chose.

24Et d’ailleurs, l’écoute peut-elle être plurielle ? À quel point le clinicien ne se trouve-t-il pas envahi par ses propres sens et l’incongru d’une prime interprétation qui pourrait étonnamment aller jusqu’à une désorientation de la chaîne.

25Ne pas rester neutre, peut être, mais faire avec l’étonnement et la capacité que l’on en a. Se permettre l’erreur de l’interprétation, prendre un risque, pour amener à « dire », voir à contre- « dire » ?

« Il sait que c'est de son vigoureux corps d'athlète
Je pose ma main sur son gros bras que m'arrive-t-il, ça fait « tilt »
Il me susurre le curieux refrain
Tiens ! Voilà du boudin
Et puis en roulant les "R"
Oh, le grand nigaud
Il me dit je vais te faire le fameux coup du légionnaire et du sable chaud
Dans la légion étrangère
J'aime son heureux caractère toutes ses affaires et c'est pour ça que8… »

26Il y a une nécessité de produire pour Boby Lapointe, et, pour la clinique la nécessité d’être pris par Boby Lapointe et cela sans mauvais jeux de mots… mais de lettres.

27En effet, un nécessaire pour Lacan dans Le Séminaire Encore9 introduit par le ne cesse pas, au sens où il ne cesse pas de s’écrire. Repris ensuite dans le Séminaire de 1973-1974, Les Nom-dupes errent, dans sa leçon du 8 janvier 1974 où Lacan nous invite à ne pas confondre les mots avec les lettres. Les lettres d’où se fonde le nécessaire,

« (…) à savoir que ce qui ne cesse pas de s’écrire : le nécessaire (…) c’est cela même qui nécessite la rencontre de l’impossible, à savoir ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, qui ne peut s’aborder que par les lettres10 ».

28Nous soulignons alors l’importance d’être pris par l’écoute avant le texte. C’est-à-dire essayer de faire entendre ce que l’on ne peut pas montrer.

29L’importance de la manière dont le texte (construit) est chanté (rythme, silence) et se sentiment d’être « déconfit » par le « mal entendre ». En revanche le texte supprime, prive, du malentendu. C’est le problème du sous-titre que Boby Lapointe connu également dans « Tirez sur le pianiste » de François Truffaut en 1960, où il y chante « Framboise ! » (1960).

30Lors de la diffusion en salle de ce film, François Truffaut explique que son producteur ne comprenait pas cette scène et ironisait pour qu’elle soit sous-titrée. Ce qui fût fait !

31Une situation ironique en effet, qui concerne là encore le « mal-entendu ». Pour certains journalistes et animateurs Radio de cette période, lorsqu’ils se réfèrent à Boby Lapointe, ils précisent justement que pour cette raison ses chansons n’étaient pas diffusées sur les ondes (ironie encore pour celui qui fût quelque temps installateur d’antenne de télévision). Philippe Gildas, dans un hommage à Boby Lapointe11, précise, qu’il faut répéter ses chansons pour pouvoir s’y habituer. C’est dans le « matraquage » radiophonique, dans la répétition, l’insistance, que l’on peut alors entendre quelque chose de cette chanson, créer l’habituation.

32Le « a » lacanien ne devient-il pas alors un « petit tas » de la jouissance de la voix ?

« J’ouïs sens ainsi de la voix par le regard silencieux : lecture, mais écriture ensuite, jouissance du déchiffrage : côté mâle et à la manière femme12 ».

33Le sens est décentré par le signifiant, le sens-ab-sens que Christian Fierens nomme le féminin (qui n’est pas l’apanage de la femme) dans sa Lecture de l’Étourdit (Fierens, 2002) :

« Le dire n’est plus abordé par un rapport de signification et son sens, mais par l’absence ; le psychanalyste agit à partir de ce vide, de cette vacuole, qu’on peut déjà appeler objet a13 ».

34L’histoire de la « tête de nœud » en est peut-être un exemple ? C’est l’une de mes premières rencontres en hôpital de jour.

35Un matin, un jeune garçon arrive en hurlant et en vociférant contre un autre enfant qui, lui, est hilare. Il crie, jusqu’à ce qu’une infirmière lui demande d’expliquer ce qui s’est passé ?

36Le jeune garçon ne peut lui répondre dans l’excitation que quelques mots. Lors de son arrivé l’autre enfant, l’a appelé « tête de nœud » à plusieurs reprises. Il hurle, menace et répète ce « tête de nœud », jusqu’à ce que quelqu’un lui demande mais « qu’est ce que c’est une tête de nœud ? ».

37Le jeune garçon lui répond alors très en colère, comme pour se débarrasser de la question : « il y a un nœud de corde à la place de la tête (…) C’est une tête où il y a un nœud à la place ! ». Voilà ce qui le met dans tous ses états pour lui qui avait si peur de perdre sa tête. Lui qui avait si peur que sa tête se détache de son corps !

38Le « nœud », prend alors cette place inattendue où il est pris pour ce qu’il est pour le jeune garçon mais demeure inaccessible pour nous dans sa répétition tant que sa propre explication ne nous est pas donnée. Son explication semble alors l’apaiser, puisqu’il en reste là et sort de cette répétition de ce « tête de nœud » qu’il répète en boucle.

39Cette « tête de nœud » vient tout entière s’articuler à sa problématique et d’une tournure énigmatique, prend un sens tout singulier pour lui-même.

Conclusion Boby Lapointe et le sujet mathématique.

40La chaîne signifiante, la lettre, un mot qui veut dire quelque chose pour moi.

41C’est alors que dans un aller-retour entre un texte qui choit et un système hexadécimal qui autorise le sujet, Bobby se pose en virtuose d’une poétisation du discours.

42En bon mathématicien Bobby aurait-il lu Kurt Gödel qui s’échine à mathématiser ses phrases pour en exclure toute signification ?

43La tentative de Kurt Gödel de décrire un discours hors-sujet est prise à contre-pied par Boby Lapointe, qui lui crée un langage mathématique dans lequel il insuffle un jeu, c’est-à-dire, une possibilité d’interprétation et même un encouragement au délire. Le côté révolutionnaire du théorème d’incomplétude réside bien dans la démonstration de l’impossible démonstration de la consistance d’un système tel que l’arithmétique. Une chose vraie n’étant pas forcément démontrable. Et une chose démontrable peut l’être à condition que son contraire le soit aussi.

44Dès lors dans un système dont on ne saurait démontrer la consistance, mieux vaut faire front et prendre le sujet à son compte.

45Lacan décrit la Science comme étant « une idéologie de la suppression du sujet. » Mais une idéologie qui échoue :

« elle est incontestablement la conséquence strictement déterminée d'une tentative, comme on l'a vu l'année dernière, de suturer le sujet de la science et le dernier théorème de Gödel montre qu'elle y échoue ; ce qui veut dire que le sujet au quotidien reste le corrélat de la science ; mais un corrélat antinomique puisque la science s'avère définie par la non-issue de l'effort pour le suturer. Qu'on saisisse là la marque à ne pas manquer du structuralisme. Il introduit dans "toute science humaine" qu'il conquiert, un mode très spécial du sujet, celui pour lequel nous ne trouvons pas d'indices autres que topologiques, mettons le signe générateur de la bande de Moebius que nous appelons le 8 intérieur. Le sujet est, si l'on peut dire, en exclusion interne à son objet14. »

« La puissance des mathématiques, la frénésie de notre science ne repose sur rien d’autre que sur la suture du sujet. De la minceur de sa cicatrice, ou mieux encore de sa béance, les apories de la logique mathématique témoignent (théorème de Gödel), toujours au scandale de la conscience15. »

46Étrange que l’on ait tant parlé de Kurt Gödel et si peu de Boby Lapointe qui semble nous rappeler le parallèle avec l’axiome de la psychanalyse, et l’hypothèse de l’inconscient.

47Comment Gödel a-t-il vécu avec cela ? Avec cette fixation à un langage pure, dépourvu de signification, opérant à un certain niveau dans un langage machine (L’absence d’intelligence sera alors posée comme postulat de la création de machines consistantes par Alan Mathison Turing, qui tente de résoudre cette question de l’incomplétude godelienne.), mais excluant toute interprétation et par là même toute possibilité d’un hors-discours. Comment a-t-il vécu cela ? Pas très bien semble-t-il ? Ayant poussé son délire jusqu’à vouloir démontrer l’existence du Diable et des extra-terrestres et mourant de cachexie par crainte d’être empoisonné par des puissances extérieures.

48Ainsi, Boby Lapointe semble poser une revendication du sujet et faire un pied de nez scientifique terriblement ironique dans l’utilisation d’un langage mathématique pris au compte du sujet, comme pour signifier l’incomplétude, faire avec le sujet par le jeu des signifiants.

49Ce trublion des mots, prend un discours mathématique et le poétise comme pour redorer le blason de la lettre, autoriser les sens.

50En quoi Boby Lapointe fait avancer, d’abord parce qu’il nous fait rire provoquant une levée du refoulement mais plus encore parce que le sens n’est jamais là ou on l’entend. Il tourne, retourne, et chaque écoute est nouvelle.

51Et c’est sur l’équivoque que se fonde Boby Lapointe, jouant avec nos sens et notre désir :

« (…) l’Autre entérine un message comme achoppé, échoué, et dans cet achoppement même reconnaît la dimension au-delà dans laquelle se situe le vrai désir, c’est-à-dire ce qui, en raison du signifiant, n’arrive pas à être signifié16 » 

52Nous ne sommes pas des machines et c’est ce qui rend le discours intouchable.

53Il s’agit toujours de langage et c’est bien sûr ce point que se fonde le théorème d’incomplétude cette impossibilité de consistance à démontrer pour un langage, avec ses propres outils, posant la question de l’existence du métalangage et de ce qui se perdrait dans un mouvement castrateur d’une tentative de formalisation alors que le sujet demeure. On arrive ici à la question du SA posant cette inconsistance de l’Autre et son incomplétude, là où le symbolique ne saurait inclure la jouissance et où le S, signifiant dans l’autre nous impose la renonciation à tout métalangage17.

54Le parallèle axiomatique s’établit alors avec la psychanalyse, son inconscient, ses signifiants, ses axiomes et son effort renouvelé à parler du sujet :

« Le sujet se refend d’être à la fois effet de la marque et support de son manque. Quelques rappels de la formalisation où se retrouve ce résultat, seront ici de mise. D’abord notre axiome, fondant le signifiant : comme "ce qui représente un sujet [non pas pour un autre sujet, mais] pour un autre signifiant". Il situe le lemme, qui vient d’être réacquis d’une autre voie : le sujet est ce qui répond à la marque par ce dont elle manque. »

55Le théorème d’incomplétude souligne l’échec de la science à forclore le sujet.

56Boby Lapointe pose par ailleurs la question de la répétition et pour Lacan c’est une question fondamentale :

« La répétition apparaît d’abord sous une forme qui n’est pas claire, qui ne va pas de soi, comme une reproduction, ou une présentification en acte. Voilà pourquoi j’ai mis L’acte avec un grand point d’interrogation dans le bas de ce tableau, afin d’indiquer que cet acte restera, tant que nous parlerons des rapports de la répétition avec le réel, à notre horizon18 ».

57Pourquoi serions-nous allés voir Boby Lapointe en concert, si ce n’est pour la jouissance d’entendre des chansons que l’on connaît déjà, entendre une répétition. Il est alors un Autre de la jouissance dans cette écoute et ces allitérations. Ce rythme qui lui-même pro‑voque le sens ou le change. Ce n’est donc plus entendre qui donne envie d’écouter Boby Lapointe, mais c’est de l’entendre à nouveau qui importe.

58Si la psychanalyse c’est supporter ce qui est dit, c’est de l’expérience la plus intime dont il est question pour l’analyste. C’est faire quelque chose avec ce que le langage a d’insupportable et en cela, Boby Lapointe nous montre une part de cette nécessité vitale qu’il a de produire.

« La clinique psychanalytique, c’est le réel en tant qu’il est l’impossible à supporter. L’inconscient en est à la fois la voie et la trace par le savoir qu’il constitue : en se faisant un devoir de répudier tout ce qu’implique l’idée de connaissance ». (Lacan, 1976).

59Cette définition, proposée par Lacan, lors de l’ouverture de la section clinique en 1976, n’est ce pas ce qui participe à nous interroger dans les chansons de Boby Lapointe ? C’est justement de remarquer que ces chansons sont construites. Même si celles-ci partent en déconfiture, il y a une structure.

60Méfions-nous alors de l’intention de déconstruire ! L’intention de déconstruire, c’est peut-être, de ne rien en « dire », de ce qui se passe dans l’analyse. C’est à l’analysant de « dire » !

61Il y aurait donc à risquer une interprétation comme Boby Lapointe risque un jeu de mot « foireux » dans le but de provoquer un « je ». Cet effet du sujet à priori exclu des mathématiques.

Framboise (1960)

Elle s'appelait Françoise,
Mais on l'appelait Framboise !
Une idée de l'adjudant
Qui en avait très peu, pourtant, (des idées)…
Elle nous servait à boire
Dans un bled du Maine-et-Loire ;
Mais ce n'était pas Madelon…
Elle avait un autre nom,
Et puis d'abord pas question
De lui prendre le menton…
D'ailleurs elle était d'Antibes !
Quelle avanie !
Avanie et Framboise
Sont les mamelles du Destin !
Pour sûr qu'elle était d'Antibes !
C'est plus près que les Caraïbes,
C'est plus près que Caracas.
Est-ce plus loin que Pézenas ?
Je n'sais pas :
Et tout en étant Française,
L'était tout de même Antibaise :
Et bien qu'elle soit Française,
Et, malgré ses yeux de braise,
Ça ne me mettait pas à l'aise,
De la savoir Antibaise,
Moi qui serais plutôt pour…
Quelle avanie…
Avanie et Framboise
Sont les mamelles du Destin !

Elle avait peu d'avantages :
Pour en avoir davantage,
Elle s'en fit rajouter
À l'Institut de beauté
(Ah - ahah !)
On peut, dans le Maine-et-Loire,
S'offrir de beaux seins en poire…
L'y a un Institut d'Angers
Qui opère sans danger :
Des plus jeunes aux plus âgés,
On peut presque tout changer,
Excepté ce qu'on ne peut pas…
Quelle avanie…
Avanie et Framboise
Sont les mamelles du Destin !
« Davantage d'avantages,
Avantagent davantage »
Lui dis-je, quand elle revint
Avec ses seins Angevins…
(Deux fois dix !)
« Permets donc que je lutine
Cette poitrine angevine… »
Mais elle m'a échappé,
A pris du champ dans le pré
Et je n'ai pas couru après…
Je ne voulais pas attraper
Une Angevine de poitrine !
Moralité :
Avanie et mamelles
Sont les framboises du Destin !

Notes de bas de page numériques

1  LACAN Jacques, l’Étourdit In autre écrits, Éditions du Seuil, Col. Le champ freudien, 2001 : Paris, p.449-495.

2  Ibid., p.451.

3  LACAN Jacques, RSI, Édition inédite, Leçon VII du 11 mars 1975, p.118.

4  LAPOINTE Boby, Lena, 1963

5  LAPOINTE Boby, L’informatique et sa création : recherche pour un langage, In Les cerveaux non humains, S.G.P.P., 1970, p.242.

6  Ibid.

7  LAPOINTE Boby, In the désert, Paroles originales: Anton von Kassel, paroles françaises : Boby Lapointe, 196

8  LAPOINTE Boby, Comprend qui peut, Chappel S.A., 1970 : Paris.

9  LACAN Jacques, Le Séminaire Livre XX – Encore, Éditions du Seuil, Col. Point Essais, 1999 : Paris, p.183.

10  LACAN Jacques, Le Séminaire Livre XXI – Les Nom-dupes errent, Association Freudienne Internationale: Publication hors commerce, p.80.

11  LONG-LAPOINTE Huguette, Boby Lapointe, Domens Éditions, Pézenas : 1990, 268p.

12  VAPPEREAU Jean-Michel, Lecture des formules de la sexuation [article en ligne], jeanmichel.vappereau.free.fr, 25-12-2007. [ref. du 17-09-2010]. p.1. Format pdf. Disponible sur : http://jeanmichel.vappereau.free.fr/textes/00.Lecturedesformulesdelasexuation(texteintegral).pdf

13  FIERENS Christian, Lecture de l’Étourdit : Lacan 1972, Harmattan, 2002 : Paris, p.57.

14  LACAN Jacques, Séminaire XIII – L’objet de la psychanalyse, Leçon du 1er décembre 1965, p.14

15  LACAN Jacques, Séminaire XIII – L’objet de la psychanalyse, Leçon du 20 avril 1966, p.236

16  LACAN Jacques, Le SéminaireV – Les formations de l’inconscient, Éditions du Seuil, p.150

17  LACAN Jacques, Séminaire IX – l’Identification, Leçon du 21 mars 1962.

18  LACAN Jacques, Le Séminaire Livre XI – Quatre concepts fondamentaux en psychanalyse, Éditions Seuil, 1973 : Paris, p.60.

Pour citer cet article

Paul Poggi et Jérémie Boumendil , « Boby Lapointe : Con(fiture)struction & Décon(struction)fiture. », paru dans Oxymoron, 3, Boby Lapointe : Con(fiture)struction & Décon(struction)fiture., mis en ligne le 22 janvier 2012, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3317.


Auteurs

Paul Poggi

Jérémie Boumendil

Paul POGGI est psychologue clinicien docteur en psychologie clinique diplômé de l’Université de Nice Sophia Antipolis. Membre de l'Association d'Étude de Freud et de Lacan, école niçoise de l'Association Lacanienne Internationale, chargé d’enseignement à l’Université de Nice et actuellement psychologue au sein d’un institut thérapeutique éducatif et pédagogique à Nice auprès d’adolescents.Jérémie BOUMENDIL est Psychologue clinicien et musicien. Après un parcours dans le social et le médico-social, il exerce aujourd’hui en milieu hospitalier à Grasse où la musique exerce une grande influence dans sa pratique.