Oxymoron | 2 Contrôle Supervision 

Madeleine Gueydan  : 

Retour à Lacan.

Résumé

La publication du journal d’Elizabeth Geblesco est l’occasion de revenir aux sources du travail d’analyse et de contrôle tel qu’il a été suscité par J.Lacan dans sa pratique, in vivo. Travail exigeant et souvent frustrant tant au niveau du corps que de l’esprit, mais néanmoins baigné d’une sollicitude qui permet d’approcher l’horreur de l’acte analytique.

Index

Mots-clés : Amour de transfert , désir du psychanalyste, hainamoration, inhumanité de la vérité.

Plan

Texte intégral

1Elizabeth Geblesco, sœur en psychanalyse, je l’ai certainement rencontrée très souvent le mardi dans la salle d’attente de Lacan, mais je la découvre aujourd’hui à travers son journal « Un amour de transfert ». Journal qui m’apporte, telle une bouffée de printemps, la fraîcheur du souvenir de l’accueil de Lacan, je croyais l’avoir oublié cette humanité de Lacan, je ne pensais plus à J.Lacan qu’à travers les textes et le voilà bien vivant! Fraîcheur à nouveau de l’énigme : qu’est-ce qui de l’être du psychanalyste produit des effets pour l’être analysant ? Fraîcheur de la mise au travail, du désir, pour que le faire en psychanalyse ne soit pas que répétition, malgré les apparences, mais bien invention constante. « J’y repense et cela agit » dit-elle. Une rencontre à travers ce journal, s’est vraiment produite avec E.Geblesco et à travers elle j’ai pu retrouver ce qui a été déterminant dans ma propre rencontre avec le psychanalyste J.Lacan. J’ai beaucoup appris chez lui de septembre 1973 à Juin 1979, mais essentiellement la liberté d’inventer à mon tour la psychanalyse, après avoir cicatrisé les blessures de l’enfant qui avaient fait névrose, la liberté de vivre joyeusement malgré le parallèle avec la souffrance des patients, l’art du bien dire, du renversement dialectique, même si ce n’est pas à tous les coups possibles.

Le transfert une histoire de corps ?

2Tout cela à partir du corps ! Premier rendez vous chez J.Lacan pour un contrôle, je parle assez timidement de mes difficultés avec mes deux premiers analysants, en partant J.Lacan se penche dangereusement (vu son âge déjà avancé) sur un de mes orteils entouré de sparadrap « vous êtes blessée ma chère ? » et me voilà en larmes comme une Madeleine que je suis ! « Vous allez revenir cette après midi n’est-ce pas ma chère ? ». La voie était ouverte, inutile de dire que ce second entretien a été alors très différent du précédent, Lacan a toujours soutenu que le contrôle était aussi une analyse ! Des enseignements du même genre, il y en eu ainsi beaucoup, qui m’ont plus enseignée que n’importe laquelle de ses théories, à ne pas exclure surtout, mais qui ne suffisent absolument pas à « entendre » sur l’Autre scène. Un des plus saisissants de ces exemples (l’analyse en direct), ce fut lorsque, assise dans la salle d’attente, je vis sa secrétaire Gloria sortir du bureau de Lacan absolument furieuse, l’invectivant avec force, gesticulant et hurlant, bref une vraie furie, Lacan la suit, s’approche d’elle, se faisant tout penaud comme un petit enfant, puis il ôte ses lunettes et les lui tend « Gloria essuyez mes lunettes je vous en prie, je n’y vois plus rien » et Gloria encore plus furieuse : « ah c’est bien le moment de me donner vos lunettes, je vais les briser, les fracasser », mais elle les prend, les essuie, les mets sur son nez pour voir si elles sont bien nettes et sa colère tombe aussitôt, elle était devenue une autre à travers les lunettes lacaniennes! Elle lui rend ses lunettes et s’enferme boudeuse dans son bureau, Lacan repart à petits pas dans le sien, avec un sourire comblé d’enfant ravi, mais pas narquois, et moi j’essaie médusée de saisir ce qui vient de se passer. Il n’a pas dit cette fois là, mais je l’ai entendu « Ça c’est la psychanalyse !» et cela me renvoie à ce qu’il peut écrire du transfert dans « Ecrits » : « C’est pourquoi derrière l’amour de transfert, nous pouvons dire que ce qu’il y a, c’est l’affirmation du lien du désir de l’analyste au désir du patient. C’est ce que Freud traduit, en une espèce de rapide escamotage, miroir aux alouettes, en disant, après tout ce n’est que le désir du patient, histoire de rassurer ses confrères. C’est le désir du patient, oui, mais dans sa rencontre avec le désir de l’analyste. » Pourquoi nous masquons nous si souvent en analyse (exception faite du symptôme) que le corps est le messager du désir ?

Le transfert une histoire folle ?

3Concernant le transfert Freud parlera d’abord de « fausses liaisons » lors de sa pratique de l’hypnose, puis de « liens causaux fictifs », Lacan dira « passion de l’ignorance »puisque cette histoire va contribuer à voiler la responsabilité propre du patient. Ce patient qui attendant tout du psychanalyste va en faire la cible de son illusion et de son accusation. E.Geblesco nous décrit à merveille l’intrication du lien intellectuel et du lien humain : « Ainsi je peux parler à Lacan »1 . Lacan devient la cause incarnée, auteur du bienfait comme du mal, avec qui il y a nécessité d’un lien idéatif et relationnel à partir d’une situation de détresse due au clivage. Dans « L’esquisse » Freud nous indique que « le premier objet hostile aussi bien que l’unique puissance secourable » ce sont les parents et que la psychanalyse reproduit « la situation archaïque de la détresse originaire », M.Schneider, elle, a une expression que j’aime beaucoup, elle parle « d’enfant errant à la recherche d’un cordon ombilical ». Lacan lui, dit : « Mon petit »2 .Cette crise provoquée par le transfert entraîne une crise cognitive et une crise du lien humain, à l’issue de laquelle il s’agit de s’insérer dans une filiation, œuvre de parole .S’instaure alors, quand tout se passe bien, un nouvel acte de naissance. « C’est un peu la bâtarde qui serait reconnue fille légitime »3 . « Je me sens justifiée en existence »4 . Possible et folle certitude d’un droit à l’amour, d’un père qui aimerait également ses enfants, mais aussi possible désir secret d’être préférée, d’avoir un régime de faveur « Lacan me comble de gratifications »5.

Le transfert une histoire grotesque?

4L’analysant va voir un psychanalyste pour être réconforté, réparé, acquérir du savoir, mais en fait il va se trouver conforté à une expérience qui le replonge dans une impuissance totale et une dépendance totalement infantile, qu’il peut ressentir parfois comme humiliante. Il devient blessant d’avoir tellement besoin de quelqu’un en qui on a mis autant de confiance et qui n’en compte pas moins ostensiblement ses billets de banque (histoire de pulvériser le transfert, ou de signaler qu’il ne fait que son travail celui qu’il a choisi comme n’importe quel humain ?) Alors naît l’agressivité, le désir de punir le psychanalyste, cette hostilité reste dans l’ombre bien trop souvent. Combien vont, après coup une fois l’analyse arrêtée, éclaircir cette destructivité secrète, qui seule permettra de se séparer du psychanalyste ? Souvent cette « rage » non exprimée, non analysée donnera lieu à des regrets, à de la rancœur ou à une idéalisation de la psychanalyse. Ce n’est pas le cas d’E.Géblesco qui tempête tout au long de son journal, exprimant sainement cette agressivité « 200 francs la minute… c’est de moi qu’on se fout !! Le petit jeune homme après moi est resté 1 minute ! Je l’ai vu entrer quand je sortais et il m’a dépassée dans la cour ! »6.

Le transfert une histoire d’amour ?

5Lacan a toujours été badin voire ironique par rapport à l’amour, il a toujours pris ses distances, il en fait un sentiment réciproque mais comique (Les formations de l’inconscient, Le transfert).Comique à cause du fait qu’il révèle une place non cicatrisable de la division intime de chacun des partenaires, à cause de la condamnation mythique du Deux, même s’il peut affirmer parfois (avec ironie ?) : « Y’a de l’Un ». L’amour de l’amour est de l’ordre du « retrouvé » qui toujours insatisfaisant relève parfois du « pur impossible »et provoque une angoisse de perte, par opposition à l’amour de l’amitié qui est de l’ordre du « trouvé ».C’est ainsi qu’on apprend en psychanalyse qu’il n’y a pas de « rapport sexuel » et que si « on fait l’amour » c’est pour pouvoir uniquement parler après, comme on ne parle qu’après. Le rapprochement des corps, nécessaire à la parole, c’est le côté comique, démonstration avec l’hystérique qui « guérit » lorsqu’elle accepte cela ! « … l’hystérique est celle qui se doute qu’il n’y a pas de rapport sexuel mais qui veut qu’il y en est un ; alors elle charge son corps de dire le double à sa place. Logique où il n’y a pas que 1 et 0, le vrai ou le faux, mais peut-être logique floue. Cela déplait à l’Homme, entortillé dans la jouissance phallique, il n’arrive pas à la rattraper dans sa course lente, car elle est quand même en avance sur lui (il n’y a pas de rapport sexuel). Le jour où elle transforme son doute en connaissance (qui n’est pas un savoir), elle n’est plus hystérique. Mais cela ne plait pas à l’Homme non plus.»7

6L’amour c’est donc l’énamoration qui devient l’hainamoration, il n’y a pas d’amour de l’autre qui ne soit narcissique, qui ne soit semblant, qui ne soit ignorance du désir, demande insatiable, car l’amour est manque de savoir être. Si l’amour est réciproque c’est que chacun à son tour est pour l’autre la bobine rejetée car décevante et bobine rappelée car elle manque. Jeu interminable de la présence/absence « Si j’avais eu plus d’argent, j’aurais pu ne pas lui refuser ma présence comme j’ai été obligée trop fréquemment de le faire. Cela me poigne le cœur. »8 .Réciprocité du ratage donc, pas de retrouvaille de l’Un fusionnel, les deux Un ne constituent pas un ensemble, il n’y a que de l’un qui entraîne de la solitude.9

Au delà du transfert ?

7Du Réel, des bouts de Réel, c’est ce que fait ressortir à travers la psychanalyse, la théorie qui est impuissante à positiver, à symboliser l’Autre de l’Autre, impasse que peut-être l’art permet parfois de franchir. Nous sommes alors « seuls ensemble » moments que semble avoir vécu E.Géblesco dans ce « contrôle ». Lacan affirme que « l’ancien amour » et le « nouveau » (l’amour de transfert) sont du même ressort, la seule différence étant que le transfert interpelle le désir de savoir et pas le désir sexuel, comment faire cohabiter les deux, quel est l’impact de l’un par rapport à l’autre en particulier en cours d’analyse, les psychanalystes sont encore très frileux dans ce questionnement ! Le transfert « guérit » de la névrose infantile, il conforte l’amour de soi en permettant un certain amour de l’autre. Comme au miroir il permet de tourner la tête vers l’Autre pour articuler attente, désir, demande et réponse dans la chaleureuse présence de l’analyste, lorsque celui-ci ne joue pas de son pouvoir factice, il autorise le climat serein, joyeux dont parle souvent E.Geblesco . C’est le transfert qui permet d’accéder au Symbolique, deuxième chance de passer du manque au vide ; l’utérus de stérile devient un creux qui appelle le fœtus, métaphoriquement mais aussi dans la réalité du corps.

8Pourtant l’analyste, contrairement à l’amant, n’a rien promis, il soutient même que l’amour sera révoqué au terme de l’analyse, Lacan ne se privait pas de décevoir cet amour, il n’écoute pas, manie ses ronds de ficelle, éjecte rapidement « suivant ! » ; il n’y a pas souvent de valorisation ou juste assez pour que l’analyse ne soit pas interrompue. Si l’analyste accepte sa propre castration, s’il accepte d’être déchet en fin de cure, il ne peut en être autrement, si on l’idéalise trop l’analyse devient impossible, c’est pour cela que F.Dolto à la fin de sa vie ne recevait plus que des enfants de la DASS, enfants et familles qui n’avaient jamais entendu parler d’elle. S’il y a vraiment un gain sur le Réel dans une cure ou un contrôle, s’il y a davantage de Symbolique c’est au prix de l’intrusion de la mort, du meurtre de la Chose. Un site a pu se vider qui relance le désir en faisant creux, vide et non pas manque, on peut parler de négativité positive. L’amour de transfert devient relation symbolique et cette relation est la seule qui peut perdurer « Je rêve de lui par signifiants détournés »10, « Lacan peut encore fonctionner comme analyste »11 , « Ca a été unique dans ma vie »12.

La fin du transfert ?

9Mais la fin de l’analyse ou du contrôle n’est pas encore la fin du transfert, comment ne plus aimer celui qui sait alors que l’on n’a pas encore estimé son propre savoir ? Si « l’amour de transfert est un hommage de l’amour au savoir » comment peut-il disparaître tant que nous n’avons pas nous même réinventer ce savoir à partir de notre propre expérience. Pour cela il faut pouvoir d’abord assumer « l’égalité » avec l’analyste, « Je me suis ressentie comme son égale sur le plan de l’être »13, car il n’y a pas de hiérarchie au plan du symbolique, mais il y a surtout nécessité de supporter une décomplétude narcissique qui ne vient qu’après la cessation de la rencontre avec l’analyste « Je n’arrive pas à supporter, à assumer cette mort. J’ai l’impression qu’avant je parcourais un jardin enchanté -sa pensée-, accrochée à sa main, et que, maintenant, je suis devant un monde hostile et froid, que je dois affronter seule. »14 .

10Ce « métamour » a été la reviviscence de l’affect spéculaire, bonheur de l’amour partagé d’une réciprocité positive avec la mère symbolique, qui doit s’effacer pour laisser la place à la réciprocité négative des autres amours. Auquel cas on pourra à son tour supporter le transfert, être en position Autre et trouver les signifiants qui affirmeront les pulsions dans la mise en paroles. Mais accepter le transfert des patients comporte un aspect des plus pénibles « c’est répugnant et horrible »15

La psychanalyse un risque absolu ?

11Tourner la tête vers l’Autre, intuition risquée du stade du miroir qu’on renouvelle en psychanalyse, ce que traduisent de nombreux patients par cette peur quasi phobique des débuts d’analyse : « qu’est-ce que je vais trouver ? » Passer de la mère phallique apaisante, celle du couple imaginaire du stade du miroir, au chiffre trois qui engendre du réel. Passer de l’attente, du désir, de la demande dans une atmosphère sereine et comblante (la lune de miel du début de l’analyse), à l’éthique de l’hétéros avec l’élargissement de la sphère d’aimance en acceptant l’intervalle (espace plus ou moins large entre deux corps) n’est pas sans risques. On y frôle une solitude qui peut replonger dans la déréliction des premiers moments de la vie, c’est bien ce térébrant là qu’E.Geblesco nous fait percevoir, bien au-delà de n’importe quelle théorie, ce en quoi elle est si proche de J.Lacan. Ce en quoi elle nous présentifie si bien que la vérité est étrangère, inhumaine, folle et qu’il est du sort de tous d’en refuser l’horrible, pourtant, nous psychanalystes, elle nous cause et nous rend incurable.

12Nice 24 janvier 2009

Notes de bas de page numériques

1  Geblesco, E., Aleksic, B., 2008, Un amour de transfert. Journal de mon contrôle avec Lacan (1974-1981), EPEL p.125

2  Id. p.54

3  Id. p.117

4  Id. p.107

5  Id. p.54

6  Id. p.93

7  Id. p.125

8  Id. p.237

9  Paul Auster « L’invention de la solitude »1988 ; « Seul dans le noir »2009, Actes Sud

10  Geblesco, E., Aleksic, B., 2008, Un amour de transfert. Journal de mon contrôle avec Lacan (1974-1981), EPEL p.125, p.253

11  Id. p.245

12  Id. p.232

13  Id. p.107

14  Id. p.252

15  Id. P.92

Pour citer cet article

Madeleine Gueydan, « Retour à Lacan. », paru dans Oxymoron, 2, Retour à Lacan., mis en ligne le 20 juin 2011, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3261.


Auteurs

Madeleine Gueydan

Psychanalyste