Oxymoron | 2 Contrôle Supervision 

Marco Antonio Coutinho Jorge  : 

Apprendre à apprendre

Lacan et la supervision psychanalytique

Résumé

On abordera ici la supervision dans la formation de l’analyste non comme un passage obligatoire attestant d’une « régularité » mais comme un symptôme de la structure de la formation psychanalytique.

Index

Mots-clés : apprendre , formation, Lacan, Supervision, trépied

Texte intégral

1Quelle est la place de la supervision dans la formation du psychanalyste ? Historiquement, dès que la formation psychanalytique a commencée à être réglée par les instituts d’enseignement de la psychanalyse, l’analyse appelée didactique a été considérée le paradigme de la formation du psychanalyste, à coté de la supervision et de la fréquentation des séminaires sur la théorie psychanalytique. La supervision était alors un élément obligatoire de la formation du psychanalyste, comme elle l’est encore dans les sociétés psychanalytiques affiliées à l’International Psychoanalytical Association (IPA). L’instauration de ce trépied a donné à la formation du psychanalyste un statut apparemment bien défini. D’où est sortie la conception que la formation du psychanalyste a une fin et est passible d’être entièrement achevée. Ce modèle, qu’on devrait appeler universitaire de la formation psychanalytique1, est basé sur l’idéal de l’accès à un savoir qui, dorénavant, ira régler la pratique du psychanalyste d’une façon précise. Le psychanalyste se forme et, à partir de là, il saura comment agir avec ses futurs analysants.

2Dans son retour à Freud, Lacan a maintenu une fidélité assez grande vis-à-vis la proposition inhérente à la psychanalyse elle-même, soit, celle d’être un discours qui maintien un rapport étroit avec la vérité du sujet, et il a voulu étendre ce rapport particulier à l’édifice théorique et pratique de la psychanalyse. On pourrait dire, dans un certain sens, que Lacan a voulu psychanalyser la théorie psychanalytique elle-même. Mais une des plus grandes incidences de cette reprise lacanienne des processus basaux de la psychanalyse a porté précisément sur l’institution psychanalytique, sa structure et son fonctionnement. Le précepte lacanien selon lequel « le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même » est le corollaire de toutes ces modifications profondes qui ont porté sur l’institution psychanalytique, dans le sens de la rendre compatible avec l’expérience qui est à sa base : l’accès à la vérité du désir du sujet.

3Lacan n’a pas rompu avec le trépied classique de la formation, mais a introduit des nouveaux éléments de réflexion dans chaque aspect de ce trépied. De la même façon qu’il a bouleversé la théorisation psychanalytique Lacan a proposé qu’on repense intégralement tous les dispositifs qui ont un rapport avec la formation psychanalytique. Il a formulé, comme dans un mot d’esprit, qu’il n’avait jamais parlé de la formation du psychanalyste, mais toujours des formations de l’inconscient. Pour Lacan, il y a une énigme dans la formation du psychanalyste, énigme qui échappe aux dispositifs créés par les instituts de formation et qui doit être prise en considération quand on réfléchit sur ce qui produit un psychanalyste. Tandis que l’IPA concevait la formation analytique sur le modèle universitaire comme un accès à un savoir, Lacan a souligné le non-savoir qui est en jeu dans cette formation, aussi bien qu’il a ouvert un lieu pour l’écoute de ce non-savoir. De cette façon, il a redonné à la formation psychanalytique la rigueur qui lui était exigible, puisqu’elle n’a pas établi de « formations de compromis » avec d’autres expériences discursives.

4Comment ces modifications introduites par Lacan se sont-elles traduites dans le sein de la formation des analystes ?

5Premier point : a été exclue pour Lacan et pour ceux qui suivent son enseignement la différence entre analyse didactique et analyse thérapeutique : pour Lacan, n’importe quelle analyse est foncièrement didactique, dans le sens large du terme, puisqu’il s’agit toujours d’avoir accès aux éléments de la constellation symbolique inconsciente d’un sujet singulier. On peut, dans ce sens, rappeler la formulation freudienne selon laquelle le sujet n’oublie jamais ce qu’il a appris dans le transfert : « le patient n’oublie plus ce qu’il a vécu sous les formes du transfert, ce qui a pour lui une force pour convaincre plus grande que tout ce qu’il a acquis par d’autres façons ».2 Parler en termes d’analyse didactique constitue en effet un leurre, puisque le savoir inconscient auquel le sujet a accès dans son analyse – il faut aussi rappeler que pour Lacan l’inconscient est aussi un savoir très particulier, puisque il s’agit d’un « savoir qui travaille sans maître »3 - est de l’ordre du singulier et ne permet pas des généralisations psychologiques.

6Deuxième point : a été exclue la notion de supervision obligatoire dans la formation psychanalytique. Quelques uns ont même cru que Lacan s’opposait à la supervision, ce qui n’est pas vrai, puisqu’il a donné des supervisions jusqu’à la fin de sa vie.4 La supervision n’a pas perdu sa fonction, mais elle a été accueillie dans un dispositif de formation plus libre, dans lequel le candidat à psychanalyste peut la chercher selon ses nécessités personnelles, sans avoir besoin de se soumettre à un protocole rigide qui, en fin de compte, ne fait que cacher pour lui-même ses insuffisances et les difficultés survenues à chaque moment de son expérience..

7En d’autres mots, dans le modèle universitaire de formation, le candidat peut s’aliéner dans l’illusion de pouvoir résoudre les problèmes inhérents de sa formation en suivant le protocole selon lequel pour se former il faut certains nombres d’années d’analyse, un certain nombre de fois par semaine, un certain nombre d’années de supervision et de séminaires, sans d’autres questionnements personnels. On voit tout de suite que le modèle de formation offert définit déjà un profil de candidat à psychanalyste qui le cherche : la stérilité régnante à l’IPA, dénoncée par Lacan de façon incisive, peut être situé précisément dans da dépendance du mode par lequel cette institution recrute ses psychanalystes et du protocole auquel elle les soumet.

8Troisième point : avec Lacan, a été exclue la fausse notion d’une formation achevée, qui a été substituée par l’idée de la formation permanente, c’est à dire, l’effet d’un travail continu. D’autre part, Lacan parle des effets de formation, dans la mesure où la formation est toujours un certain work in progress.

9Je considère que la supervision extrait toute sa portée et son importance du fait qu’elle représente un symptôme de la structure de la formation psychanalytique et, donc, la rendre obligatoire implique escamoter les problèmes qu’elle indique. Ça veut dire d’abord qu’il faut considérer qu’il y a une structure de la formation analytique et qu’elle consiste dans le trépied classique analyse, théorie, supervision. Quel est le fondement de la supervision, de ce symptôme que je considère que la supervision représente dans la structure de la formation du psychanalyste ? Je dirai qu’il s’agit tout simplement d’établir un pont nécessaire et fécond entre l’expérience proprement analytique et l’étude théorique.

10Dans sa formation aussi bien que dans sa pratique, le psychanalyste est divisé entre le savoir de la théorie psychanalytique – qui lui est offert dune façon à vrai dire abondante dans les séminaires, groupes d’études, études personnels et tant d’autres activités d’échanges théoriques – et le non-savoir par lequel l’expérience clinique se produit et se transmet. Telle division court le risque de désorienter le psychanalyste dans sa pratique et conduire le savoir de la théorie à produire un court-circuit dans la position de non-savoir sans laquelle la clinique est impossible. La supervision est  un dispositif destiné à faire l’articulation du savoir avec le non-savoir, l’universel de la théorie avec le particulier de l’expérience clinique. En ce faisant, la supervision rouvre le lieu de l’écoute, c’est à dire, la place de l’analyste.

11On peut reprendre l’expression de Moustapha Safouan – apprendre à apprendre –, pour nommer cette espèce d’apprentissage dont le but est celui de cerner la structure même qui est en jeu dans l’écoute psychanalytique. Dans l’analyse il s’agit d’un savoir non-su et si on peut dire qu’il y a un savoir du psychanalyste, il est surtout de l’ordre de celui-ci : le psychanalyste sait que le sujet sait sans savoir qu’il sait. C’est peut-être ce savoir qui permet au psychanalyste soutenir son désir de psychanalyste et insister dans l’expérience. On peut le dire aussi d’une autre façon : il y a un savoir très particulier du psychanalyste – il sait ne pas savoir.

12En tant que symptôme de la formation psychanalytique, je considère que la supervision possède deux faces distinctes, complémentaires, l’une et l’autre aussi importantes : une fonction proprement analytique et une fonction théorique-clinique. En général, on accentue la première de ces deux faces, la dimension clinique de la supervision. En fait, elle est patente et surgit fréquemment à chaque fois qu’un psychanalyste parle à un superviseur sur un patient. À un moment donné, le superviseur peut indiquer quelque élément qui suggère un court-circuit analytique fait par l’analyste dans son écoute de ce patient ; il ne l’analyse pas mais il indique un point à être travaillé dans son analyse.

13Mais la supervision possède aussi une autre fonction, elle présente également une fonction théorico-clinique, celle d’indiquer à l’analyste en formation quelques dimensions théoriques qu’il ignore. Par exemple, on ne peut pas attribuer exclusivement à une dimension analytique certaines difficultés présentés par un psychanalyste qui commencerait sa pratique dans la direction de la cure d’un patient névrotique obssessionnel. Il serait alors tout à fait nécessaire au superviseur de donner à l’analyste en formation des indications théoriques, des suggestions de lecture, qui puissent l’aider dans l’élaboration de sa pratique.

14La supervision est donc le troisième élément de la structure de la formation du psychanalyste5 (le trépied classiquement constitué par l’analyse, l’enseignement théorique et la supervision) qui relie l’analyste à un des deux autres éléments du trépied qui la constituent – soit l’analyse personnelle, soit la théorie analytique. Elle concerne proprement la dimension de l’ignorance docte mentionnée par Lacan pour situer la place de l’analyste, c’est-à-dire, la position qui implique un savoir traversé par le non-savoir. La supervision produit cette bascule nécessaire d’un pole à l’autre, du savoir au non-savoir, d’ailleurs très proche de ce qui Thomas Kuhn a nommé comme « tension essentielle » dans le champ de la création scientifique.6

15Je conclus sur une dimension de la supervision qui a été très rarement observé : l’analysant comme premier superviseur. Cette notion peut être épinglée dès les prémices de l’expérience analytique, quand Freud a entendu sa patiente Emmy von N. lui demander de la laisser raconter ce qu’elle avait à lui dire.7 Comme Freud a suivi son conseil, on peut déduire qu’il a eu une supervision ponctuelle de sa propre patiente.

16Cette notion nous est venue à la lecture d’un texte d’Octave Mannoni où il raconte qu’un analyste lui avait communiqué à la supervision avoir fait une intervention théorique avec une patiente. Mannoni lui a interrogé qu’est-ce qu’il croyait avoir aidé sa patiente avec cette intervention. Et le psychanalyste a été surpris et lui a répondu : « Mais c’est justement ça qu’elle m’a demandé ! ». Mannoni termine son observation en soulignant qu’il n’avait pas eu une présence d’esprit suffisante pour dire à son superviseur qu’il n’avait pas besoin d’une supervision, puisqu’il avait déjà eu la supervision de sa patiente !

17Ce n’est pas du tout rare que cette première et fondamentale supervision soit donné par le patient lui même. Sa présence indique l’importance de l’instance du « apprendre à apprendre » qui est au centre de la formation du psychanalyste et recèle une des formes par lesquelles le désir du psychanalyste – en tant que désir de savoir8 – se traduit.

Notes de bas de page numériques

1 FONTENELE, L. “Caminhos e descaminhos da supervisão em psicanálise”. In JORGE, M.A.C. (org.) Lacan e a formação do psicanalista.

2 FREUD, S. “Esboço de psicanálise”, p.177.

3 LACAN, J. Televisão, p.31.

4 Voir par exemple l’intervention de Alain DIDIER-WEILL au Colloque « Lacan, psychanalyste ».

5 JORGE, M.A.C. “Lacan e a estrutura da formação psicanalítica”. In JORGE, M.A.C. (org.) Lacan e a formação do psicanalista.

6 Kuhn nomme comme “tension essentielle” la tension constante qu’il faut maintenir dans le champ de la création scientifique entre une forme de pensée qu’il appelle convergente (le savoir acquis dans certain domaine) et une autre qu’il nomme divergente (la capacité de diverger de cet savoir). KUHN, T. “A tensão essencial”.

7 FREUD, S. Estudos sobre a histeria, p.84.

8 LACAN, J. “Nota italiana”. In Outros escritos. Cf. também JORGE, M.A.C. “O desejo de saber como laço entre analistas. Um comentário sobre ‘Nota italiana’”. In JORGE, M.A.C. Lacan e a formação do psicanalista.

Bibliographie

Didier-Weill, Alain. “Intervention”. In Mouvement du coût freudien. Lacan, psychanalyste – Colloque à l’Hôpital de la Salpétrière, 27 et 28 mars 1999. Marseille : Éditions du Hasard.

Fontenelle, Laéria. “Caminhos e descaminhos da supervisão em psicanálise”. In Jorge, M.A.C. (org.) Lacan e a formação psicanalítica.

Freud, Sigmund. Estudos sobre a histeria. In Obras completas, v.II. Buenos Aires: Amorrortu, 1996.

Freud, Sigmund. “Esboço de psicanálise”. In Obras completas, v.XXIII. Buenos Aires: Amorrortu, 1996.

Jorge, Marco Antonio Coutinho. (org.) Lacan e a formação do psicanalista. Rio de Janeiro: Contra Capa, 2006.

Kuhn, Thomas. A tensão essencial. Lisboa: Edições 70, 1989.

Lacan, Jacques. “Nota italiana”. In Outros escritos. Rio de Janeiro : Jorge Zahar, 2003.

Lacan, Jacques Televisão. Rio de Janeiro: Jorge Zahar, 1993.

Pour citer cet article

Marco Antonio Coutinho Jorge, « Apprendre à apprendre », paru dans Oxymoron, 2, Apprendre à apprendre, mis en ligne le 20 juin 2011, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3254.


Auteurs

Marco Antonio Coutinho Jorge

Psychiatre. Psychanalyste. Fondateur du Corpo Freudiano Escola de Psichanalise, dont il dirige la section de Rio de Janeiro. Membre de l'association Insistance et de la Société Internationale d'Histoire de Psychiatrie et de Psychanalyse. Professeur à l'Université d'Etat de Rio de Janeiro. Directeur de collection aux Editions Contra Capa (Rio de Janeiro.