Oxymoron | 2 Contrôle Supervision 

Jean-Michel Vives  : 

L’analyse de contrôle : une façon de ne pas oublier.

Résumé

Le journal d’Elisabeth Géblesco : Un amour de transfert, Journal de mon contrôle avec Lacan (1974-1981), témoigne d’un parcours singulier. Il permet de repérer ce que sont les enjeux d’un travail de contrôle et plus particulièrement l’importance du transfert qui le sous tend. Le but du contrôle se révélerait être, in fine, une façon de ne pas oublier les effets de ce savoir inconscient approché à l’occasion de la cure.

Index

Mots-clés : amour de transfert , censure, contrôle, oubli.

Texte intégral

1Mon article tentera d’articuler quelques réflexions concernant la situation de contrôle. Afin de mieux faire ressortir la singularité du dispositif que rapporte Elisabeth Géblesco dans son ouvrage : Un amour de transfert, Journal de mon contrôle avec Lacan (1974-1981), j’aimerais dans un premier temps reprendre quelques moments de l’histoire de la psychanalyse où quelque chose des interrogations concernant la situation de contrôle apparaît et se dessine1.

2Une des premières formes de ce que nous avons pris l’habitude de nommer contrôle peut se repérer au cours des réunions chaque mercredi de la société psychanalytique de Vienne où les premiers compagnons de  Freud lui racontent les cas qu’ils rencontrent pour lui demander aide et conseils. Une des formes possibles du contrôle se dessine ici. Ce dispositif que nous pouvons repérer ici in statu nascendi prendra une forme singulière avec la cure menée par Max Graf en 1908 auprès de son jeune fils Herbert, surnommé par Freud, le petit Hans. Cette forme se verra codifiée, ainsi que l’élaboration d’un enseignement visant à penser la transmission de la psychanalyse le plus rigoureusement possible, avec la création en 1910 de l’Association Psychanalytique Internationale. Un nécessaire cursus d’étude de la psychanalyse est né, et avec lui, s’ajoutant à l’analyse didactique – condition sine qua non de toute pratique analytique-, la pratique systématisée de l’ « analyse de contrôle ».

3La horde quelque peu « folle »2 des débuts se transforme peu à peu en un troupeau friand de diplômes. Ceci ne se fera pas sans une certaine uniformisation. Max Graf, un des artistes-analystes des premières heures, se détachera d’ailleurs du groupe à cette occasion et dira en 19523 qu’il était réticent à l’égard de la dynamique religieuse sur laquelle reposait de plus en plus le fonctionnement de l’association psychanalytique viennoise.

4Le dispositif codifié de l’analyse de contrôle fait son apparition avec la fondation de l’institut de Berlin qui servira de modèle à ceux qui verront le jour par la suite.

5Dans le rapport d’Eitingon de 1920 sur le fonctionnement de la Policlinique de Berlin le terme de contrôle est utilisé pour la première fois pour désigner la surveillance qui s’exerce sur les cures menées par les débutants. « Nous confions aux étudiants qui sont déjà avancés dans l’étude théorique et dans leur analyse personnelle, un ou plusieurs cas que nous avons eus en consultation et qui conviennent à des débutants et nous laissons les jeunes analystes s’essayer seuls. Au moyen de notes détaillées que doivent rédiger les étudiants, nous suivons étroitement les analysés et pouvons détecter facilement une foule d’erreurs que fait l’analyste inexpérimenté. (…) Nous protégeons les patients qui sont confiés aux débutants par le contrôle que nous exerçons sur leurs traitements et en étant toujours prêts à retirer le cas à l’étudiant pour continuer nous-mêmes le traitement… »4. On peut s’étonner du caractère particulièrement autoritaire de la conception qui se dessine ici concernant la formation et l’accompagnement des jeunes analystes. Pourtant, si Freud avait introduit à un moment de l’histoire de la psychanalyse5, l’idée qu’il ne suffit pas d’avoir été analysé pour être analyste, il avait introduit, pour compléter cette expérience princeps, la notion de formation (Ausbildung), formation plus proche de l’idée d’une interrogation que de la notion de modèle. Dans la notion de formation avancée par Freud était présente le souci d’un compagnonnage, la nécessité d’aider le sujet à se dégager d’identifications trop aliénantes à l’analyste et de tout surmoi institutionnel.  La formation n’impliquait pas la duplication, le modèle, or comme on peut le voir dans le rapport d’Eitingon, très vite, la notion de modèle a prévalu. On le sait, ce type de relations n’est pas très analytique. En fait, on pourrait même dire qu’il est foncièrement anti-analytique, parce que cette pratique impliquant la conformité à un modèle introduit, postule, favorise et institue une relation aliénante. Or l’aliénation est – ou devrait être – le contraire même de l’analyse. Souvenons-nous que Lacan a pu définir la psychanalyse comme une « prophylaxie de la dépendance »6. Le mot de contrôle, lui-même, mot qui s’est imposé et conservé contient quelque chose de cette potentielle dimension aliénante. Contrôle signifiait à l’origine : double du rôle (le rouleau), un registre tenu en double, ou en langage contemporain, une photocopie. Toute la question est en effet de savoir si l’on peut - et doit – faire la photocopie d’une analyse et de l’analyste une photocopie. On pourrait penser que cette dimension ne concernait que les temps héroïques de la mise en place des dispositifs de transmission de la psychanalyse et que cela a bien changé depuis… Les choses ne sont pas aussi simples, il suffit pour s’en convaincre d’aller lire comment certains groupes analytiques envisagent aujourd’hui la question de la formation et de la supervision.

6Par exemple, dans certaines sociétés, le contrôleur (qui porte alors parfaitement bien son nom) évalue le patient pour déterminer si ce dernier est un bon cas de contrôle. Cette exigence me semble constituer une entrave significative au processus analytique : elle met à mal l’image idéale que représente pour le patient le choix de son analyste. Le choix fait par l’analysant implique toujours au début que son analyste est le meilleur. Plus tard, ce choix pourra être et sera remis en question. Cette rencontre avec le manque dans l’Autre sera essentielle quant au déroulement de la cure, encore faut-il qu’elle ne soit pas imposée au patient dès le début.

7Un autre exemple est celui où l’analyste intervient dans l’évaluation de son analysant. Nous n’insisterons pas sur les questions déontologiques, pour ne pas dire éthiques, que soulève ce dispositif, nous nous contenterons de relever que dans cette situation, la neutralité de l’analyste est alors pour le moins mise à mal.

8Dernier exemple, dans certaines sociétés, le candidat n’a pas le choix, aussi bien pour son analyse didactique que pour son analyse de contrôle, de son analyste. Une fois encore les enjeux transférentiels que nous savons essentiels au déroulement de la cure sont niés, au profit d’une orthodoxie théorico-pratique qui ne doit pas prendre le risque de se métisser. Je ne continuerai pas à lister les différentes modalités, ces simples exemples suffisant, me semble-t-il, à indiquer que cette question reste aujourd’hui encore extrêmement vive. C’est en cela que le journal d’Elisabeth qui témoigne de la pratique de Lacan est également important.

9Les dérives pointées ci-dessus ne sont pas celles de Lacan. On pourrait en repérer d’autres à la lecture du journal, et Elisabeth Géblesco, dont j’ai toujours pu apprécier la liberté d’esprit et de ton ne se prive pas de les épingler, non sans un humour. Le contrôle qu’elle nous décrit n’est pas une super-vision qui implique contrôle et pouvoir sur l’autre, mais une modalité de rencontre que j’aimerais m’attacher à cerner maintenant.

10Ce que nous permet de repérer le journal d’Elisabeth Géblesco est comment Lacan ne se tient pas, la plupart du temps, dans une position maître-élève mais promeut un espace de travail analytique entre deux collègues. On peut voir comment il se constitue peu à peu en un véritable médiateur, en faisant penser et travailler E. G. sur les énigmes du discours du patient et les effets de ce discours sur elle. Il est fascinant de repérer comment,  au cours de ces années, E. G. se développe et accomplit sa fonction d’analyste. Dès la première séance, le 7 octobre 1974, Lacan lui dit : « C’est très bien, vous savez mener une analyse »7. Il s’agit bien moins ici d’une gonfle narcissique que de la position que je qualifierai volontiers d’invocante d’un collègue-accompagnant-un-collègue. C’est bien cette position, au-delà de l’aliénation transférentielle, qui permettra à Elisabeth Geblesco de supporter les modalités particulières des dernières rencontres et de rester créative aussi bien dans son rapport à la clinique qu’à la théorie.

11Ce que nous révèle le journal d’Elisabeth Geblesco c’est que le superviseur n’est susceptible d’aider l’analyste en devenir que si ce dernier est capable d’apprendre quelque chose à l’analyste. Cela se repère parfaitement à plusieurs moments du journal et d’une façon particulièrement explicite à l’occasion de la séance du 15 juin 1976.

« Ce que vous m’avez dit m’oblige à remettre en question tout ce que j’ai élaboré jusqu’ici – cela concerne le réel – certes, il est dans le réel des dons différents. Ce que vous me dites de moi, il m’est impossible de le penser, de l’éprouver de moi-même ; cela ne peut me parvenir que du discours de l’Autre. Je n’ai pas eu une vie… (il fait de la main un geste qui monte et descend) facile… »

Je ne peux m’empêcher de dire : « Vous avez eu une vie de héros au sens grec du terme. »

Il enchaîne, sans répondre autrement que de la main :

« Ce que vous affirmez sur l’Être  est du champ du Réel. Cela rejoint ce que j’essaie d’élaborer actuellement (il montre sa feuille blanche). Et ce que j’ai essayé de bâtir avec la Passe… (…). Ce qui passe dans l’analyse. C’est là ce que se situait ce dont vous avez parlé. »8

12Ce que nous indique cette courte séquence, c’est en quoi ce qui est centrale dans la situation de contrôle est la création chez le supervisé, mais également, et peut-être de façon encore plus fondamentale, chez le superviseur de la possibilité de se laisser étonner : possibilité qui implique non de retrouver dans les paroles du supervisé ce que l’on sait déjà de la psychanalyse, mais de s’autoriser à réinventer en toute rigueur la psychanalyse avec lui et à partir de ce qu’il en transmet. En d’autres termes, le travail du contrôle possède bien une dimension analytique, celle de la mise en question des savoirs établis, chez l’analyste et l’analyste en formation, qui se trouvent de ce fait, tous deux, en position de déséquilibre et de recherche. La mise en cause des connaissances, les déliaisons de sens, l’émergence de ce que l’on ne savait pas encore et qui requiert un mode de penser nouveau sont autant de caractéristiques fondamentales du travail de l’analyste, dans sa conduite des cures comme dans ses contrôles. Ainsi, sait-on aujourd’hui qu’un fastidieux compte rendu des séances qui se voudrait aussi fidèle que possible ne rend nullement compte du travail d’un psychanalyste, alors que l’art de rendre compte de la psychanalyse d’un patient consiste en une création qui procède en fait de la propre psychanalyse du praticien. La situation de contrôle devient alors le témoin de la manière dont l’analyste raisonne/résonne après avoir été sonné par la parole du patient. Si le psychanalyste peut ainsi faire valoir ce qu’il a appris en écoutant un patient, il ne saurait exhiber le travail dont seul ce dernier pourrait témoigner.

13En contrôle, la tentation est grande de prendre la place du maître, et même Lacan y cède parfois lorsqu’il donne des directives, des interprétations à formuler. Heureusement, cela n’est pas la majorité de ses interventions car cette position de maîtrise empêche un espace de travail de se créer et les capacités du supervisé de se déployer.

14En fait, comme dans la cure, ce qui est au centre de la rencontre entre le superviseur et le supervisé, c’est la question de l’énigme. Enigme, qui comme nous le rappelle Catherine Muller dans son bel ouvrage : « L’énigme, une passion freudienne », est au cœur même de la direction de la cure. Ainsi, Freud en 1905 dans sa relation du Cas Dora nous dit-il : « L’interprétation des rêves, l’extraction d’idées et de souvenirs inconscients des associations du patient ainsi que les autres procédés de traduction sont faciles à apprendre ; c’est le patient qui en donne toujours le texte. Mais le transfert, par contre doit être deviné sans le concours du patient, d’après de légers signes et sans pécher par arbitraire » 9.

15L’importance de l’énigme dans la cure se retrouve dans toute expérience de création et le journal d’Elisabeth Geblesco nous enseigne assez en quoi l’expérience de supervision peut en être une. On voit bien comment ces rencontres lui permettent d’élaborer, au-delà de ses cures, un certain nombre de propositions théoriques novatrices qui fit d’elle une disciple fidèle et pourtant critique : les positions politiques qu’elles promeut dans son journal et dans les discussions que j’ai pu avoir avec elle,  quant au devenir de la psychanalyse le montrent suffisamment : «J’aimerais être indépendante et libre de toute école, qui ne voudrait pas dire que je ne confronterais pas à mes pairs… » 10.

16Comment comprendre, à partir de là, la place du contrôle dans le dispositif non forcément de formation ou de la transmission mais dans celui, plus essentiel à mon sens, que j’appellerai espace de re-création, avec la nécessaire dimension ludique que cela implique ? Ainsi,  l’analyse de contrôle permettrait de maintenir vive la question, l’énigme à laquelle le sujet a été confronté au cours de sa cure. En fait, si nous entendons le contrôle non comme un dispositif visant à produire du même, mais au contraire permettant la mise au travail d’un inouï, nous pourrions distinguer deux types d’analyse : celle qui ne conduit pas à devenir analyste et qui peut s’oublier et celles qui y conduit et qui, dans ce cas, ne saurait l’être. Même si la méthode et la théorie sous jacentes sont identiques, elles ont des objets et des finalités différentes. Dans le cas où l’analyse ne conduit pas au devenir analyste, on peut dire alors que l’analyse est ce qui peut s’oublier. J’en ai eu l’expérience il y a quelques semaines où une délicieuse jeune femme m’arrête dans la rue et m’interpelle d’un joyeux : « Vous me reconnaissez ? ». Non je la reconnaissais pas, je tente alors un timide : « Peut-être êtes-vous une de mes étudiantes… ». Elle me donne son nom et je vois alors dans la jeune fille, l’enfant de huit ans que j’avais suivi pendant plusieurs mois dix ans plus tôt. Elle me dit se souvenir parfaitement de moi, mais absolument pas de ce qui avait nécessité la prise en charge, ni ce qui s’y était passé. Une note ajoutée en 1922 par Freud au récit de la cure du petit Hans menée bien des années plus tôt, relevait déjà ce processus. Alors qu’il est âgé de 19 ans, Herbert Graf, que Freud avait nommé le petit Hans, lut le récit que Freud avait fait de l’épisode phobique survenu alors qu’il avait 5 ans et de son traitement. « Lorsqu’il lut son histoire de maladie, il raconta que tout lui était apparu étranger ; il ne se reconnaissait pas, ne pouvait se souvenir de rien (…). L’analyse n’avait donc pas préservé de l’amnésie ce qui était arrivé, mais elle avait elle-même succombé à l’amnésie » 11. Ce que nous indique cet oubli, c’est que la remémoration proposée par la psychanalyse permet au passé de retrouver son statut de dépassé et permet ainsi d’oublier ce qui préoccupait le présent. Là où le passé était, le présent doit advenir. Ce n’est que la restitution au passé des réminiscences qui les transforme en souvenirs permettant à la mémoire de retrouver son fonctionnement et par là-même, d’autoriser enfin l’oubli.

17Par contre, dans le cas où l’analyse conduit à devenir analyste, l’analyse ne saurait s’oublier. L’énigme entre aperçue à l’occasion de la cure de l’analyste et le type de rapport au savoir qu’elle implique doivent rester dans le meilleur des cas actifs et non rabattus sur des savoirs pré-constitués.

18De fait, depuis le début sa vie, l’homme est porté par des énigmes. L’origine de chacun est une énigme en soi, commence par une énigme : d’où viennent les enfants ? L’énigme de l’amour des parents et de leur jouissance a tramé chaque moment de notre enfance et colore toutes nos recherches et nos questions fondamentales. Devant ces énigmes qui se présentent à lui, l’enfant invente des théories et s’efforce ainsi de donner une certaine cohérence, une certaine compréhension à ce qu’il sent, voit et entend. Il est heureux que les parents puissent l’accompagner, le soutenir dans son désir de connaître et de savoir  en laissant le plus de place à sa créativité dans les recherches qu’il fait, à ce qu’il peut inventer.

19Ainsi pourrait-il en être de l’analysant. Quand nous donnons une interprétation trop pédagogique, nous imposons à l’analysant notre langue, nous le mettons au pas d’une élaboration qui n’est pas la sienne  et nous le forçons à s’en remettre à la pensée d’un autre. Des exemples de cette menace d’aliénation sont évidents dans toutes les démarches théoriques. Par l’appartenance « trop prégnante » à une théorie, l’analyste tombe souvent dans un mimétisme intellectuel et in fine inhibe sa propre pensée.

20Deux types d’oublis ainsi se dessinent : l’oubli lié au travail de la cure restituant au passé son matériel, différent de l’oubli lié à la censure et pouvant conduire l’analyste à céder sur le savoir acquis au cours de la cure.

21Cela pose un problème passionnant et une question brûlante. Comment se fait-il que l’inventivité dont a pu faire preuve un analysant disparaisse si souvent quand devenu analyste, il est amené à parler devant un public d’analystes de son école ? Comment se fait-il en somme que la parole du devenu analyste puisse faire entendre que le prix à payer pour pouvoir parler en tant que « membre appartenant à », passe souvent par le fait de cesser de s’autoriser à l’inventivité ? Ce qu’Alain Didier-Weill propose de formuler ainsi : « Cette tentation d’annuler ce qui a pu être péniblement conquis sur le divan est si fréquente que nous ne devons pas nous hâter de prétendre que nous avons la certitude d’avoir fait nôtre l’exigence éthique du « s’autoriser de soi-même ». Il nous faut, à cet égard, rigoureusement distinguer l’assentiment qui est donné à cette sentence parce qu’elle tend à décharger l’analyste de la charge surmoïque venant de l’autorité institutionnelle, de l’assentiment donné, tout au contraire, à l’assomption de la charge nouvelle qui incombe à quiconque prend en charge, pour en assurer la transmissibilité, le réel mis en jeu dans l’acte de s’autoriser de soi même »12.

22Si la supervision, loin d’être le moyen par lequel le jeune analyste est contrôlé, voire téléguidé, se révèle être l’espace où les énigmes continuent à garder leur pouvoir de provocation, continuent à effectuer leur travail de mise en cause, on comprend alors comment elle peut être une modalité de lutte contre l’oubli, une façon de continuer à interroger ce qui a été « durement conquis sur le divan » et ce, dans un dispositif différent permettant à l’analyste de se maintenir analyste dans son style et sa pensée. Les enjeux de contrôle apparaissent alors moins comme des enjeux institutionnels qu’ « insistutionnels » pour reprendre le néologisme proposé par Alain Didier-Weill pour attirer notre attention sur le fait que là où l’institution peut seconder avec beaucoup d’efficacité les pouvoirs de la censure, une forme de rencontre peut elle permettre au sujet d’insister – d’où l’ « insistutionnel ».

23En effet, l’expérience clinique nous enseigne que si l’homme n’est pas homme comme un chat est un chat, qu’il ex-siste en somme, il peut également renoncer à la signification de ce que présentifie ce préfixe « ex » qui ne renvoie pas seulement à l’extériorité mais également à la transcendance. Ici la distinction entre le moi et le sujet s’avère essentielle. Le moi est, le sujet existe, il ne saurait en aucun cas être assigné à résidence. Une utilisation suturante de la théorie peut être ainsi l’équivalent d’une assignation à résidence moïque. La pratique du contrôle nous rappelle qu'à la prescription freudienne « Wo es war, soll ich werden » (Là où c'était, je dois advenir)13, il est possible de répondre « Je ne deviendrai pas, je me soumettrai ! ».  Le travail du contrôle, comme le travail analytique consiste alors à supposer chez l'autre l'existence d'un sujet en possibilité de répondre au « Soi identique » de la censure institutionnel, un « Je me reconnais disciple et donc redevable, mais également en possibilité de parler au nom de la découverte qui m’anime » d'essence éminemment symbolique et « insistutionnelle ». Le psychanalyste en contrôle, une fois désidentifié de ce à quoi la censure institutionnelle ou autre, tentait de le réduire, doit pouvoir être reconnu non dans un signifiant, ce qui une fois de plus l'aliénerait, mais dans le processus même de la signifiance.

24Ce glissement de position n’est en rien acquis une fois pour toute, en effet qu’est-ce qui nous permet de comprendre la terrible efficacité de la censure? C’est qu’en fait,  il existe chez le sujet même une instance mal-disante à son encontre, instance qui se trouve à l’intérieur même de la place forte et qui peut constituer à l’occasion un trop efficace allié de l’Autre dans sa dimension persécutrice. Cette instance, Freud en 1923, la nomme surmoi. Surmoi qui loin d’être seulement l’héritier du complexe d’œdipe se révèle également et surtout tyrannique, amoral et cruel. À partir de là, le but que ce surmoi sauvage nous assigne est la jouissance elle-même. Cette face du surmoi archaïque ne s’est pas seulement constituée par l’introjection de figures parentales mais par l’effraction de l’interjection, où le sens de l’interdit véhiculé à travers toute parole se voit annulée par le son perçant de la vocifération parentale. Avec ce surmoi, nous sommes confrontés à cette souffrance endurée sans riposte possible à laquelle on donne le nom de mortification. L’injonction surmoïque assigne le moi à travers ses hurlements contradictoires à une place intenable. C’est ici que prend sa source une certaine dimension forclusive du sur-moi : dans un effondrement subjectif, une espèce de « jection », vécue comme abjection. Le surmoi dans certaines conditions se réduit ainsi à cet autre en moi qui ne cesse de me mal-dire et qu’il est impossible de faire taire car il ne parle pas mais hurle, vocifère, implore, ordonne, séduit…

25La censure que le travail analytique aura réussi à mettre à mal, peut faire retour sous des formes diverses chez le psychanalyste : une soumission à une pensée unique – ce ne fut jamais le cas d’Elisabeth Geblesco. – ou au contraire le désir de se démarquer à tout prix et de refuser toute reconnaissance de dette (on se souvient de Stekel et de quelques autres…) nous rappelle que si l’analyste ne s’autorise que de lui-même, « quelques autres » lui sont pour autant indispensables pour naviguer entre le Charybde du conformisme censurant et le Scylla d’une pseudo invention sans fondement. C’est ici précisément, je crois, que l’analyse de contrôle se situe.

Notes de bas de page numériques

1  On lira à ce sujet le très documenté et éclairant article de De Mijolla A. (1989) Quelques figures de la situation de « supervision en psychanalyse », Etudes Freudiennes, n° 31, Paris, 1993, pp. 117-130.

2  Elisabeth Geblesco souligne ce point de parenté entre les premiers analystes et ceux de l’E.F.P. « J’ai trouvé la séance de la dernière fois à l’EFP navrante… La seule chance, que les analystes y oient aussi fous que du temps de Freud ! ». Geblesco E. ( 1974-1981) Un amour de transfert, Journal de mon contrôle avec Lacan, séance du lundi 8 octobre 1979, Paris, EPEL, 2008, p. 210.

3  Graf M., (1952) Entretien du père du petit Hans (Max Graf) avec Kurt Eissler, trad. fr., Le Bloc-notes de la psychanalyse, 14, 1996, p.123-159.

4  Eitingon M., (1920) Rapport de la policlinique de Berlin, cité par M. Moreau, « Analyse quatrième, contrôle et formation », Topique, 18, 1977, p. 78-85.

5  Freud S. (1926) La question de l’analyse profane, trad. fr. Œuvres Complètes, Tome XVIII, Paris, P.U.F., 2006, pp. 1-92.

6  Lacan J. (1959-1960) Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 19.

7  Geblesco E. opus cité, p. 21

8  Ibid, pp.105-106.

9  Freud S., (1905) « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq psychanalyses, trad. fr., Paris, P.U.F., 1981, p.87.

10  Geblesco E., opus cité, p. 219.

11  Freud S., (1922) Post-scriptum à l’analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans, trad. fr., Œuvres Complètes, Paris, P.U.F., 1998, p. 29-130.

12  Didier-Weill A., (1997) Pour un lieu d’insistance, Site Internet, Association Insistance.

13  Freud S. (1933) Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse, trad. Fr, Œuvres Complètes, Tome XIX, Paris, P.U.F., p. 83-268.

Pour citer cet article

Jean-Michel Vives, « L’analyse de contrôle : une façon de ne pas oublier. », paru dans Oxymoron, 2, L’analyse de contrôle : une façon de ne pas oublier., mis en ligne le 19 juin 2011, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3248.


Auteurs

Jean-Michel Vives

Professeur de Psychopathologie Clinique, Université de Nice.
Psychanalyste, Toulon.