Oxymoron | 2 Contrôle Supervision 

Frédéric VINOT  : 

La pratique de la supervision en tant que dispositif

Le pulsionnel et le transfert

Résumé

L’auteur propose une distinction entre « pensée du cadre » (renvoyant à une approche contenante) et un « effet-dispositif » (qui relève de la coupure). Cette coupure, en tant que référée à l’articulation continu/discontinu propre au pulsionnel, trouve ses effets dans le transfert dans la coupure entre agalma et objet a. Le travail de supervision appelé « analyse des pratiques » n’est donc pas de trouver des solutions à la place des intervenants ou de passer une situation à la moulinette de la théorie, mais de relancer la dimension phallique, c’est-à-dire de coupure, là où les intervenants témoignent être au plus près des effets de sidération propres à l’agalma. Ce type d’effet clinique relève précisément de ce qui s’appelle un dispositif.

Index

Mots-clés : agalma , cadre, dispositif, pulsion, transfert

Plan

Texte intégral

Ambiance de rue

1Les éducateurs d’une institution accompagnant des personnes ayant vécu dans la rue évoquent ainsi leur questionnement à propos d’activités collectives « On se pose la question de la consommation d’alcool pendant ces activités. Ce sont des adultes, on est à l’extérieur du centre, on se demande toujours jusqu’où intervenir ». « Il y a aussi leur problématique de santé, d’addiction, si on interdit la boisson, certains ne viendront pas, et puis la sécurité, il y a des risques ».

2Un éducateur risque alors un récit, et se coupe du « on » : un jour, deux participants arrivent avec une bouteille de soda : « Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? On discute mais ça me pose problème. Et puis après ils ne l’ont pas fait discrètement, c’était l’ambiance de la rue, pas de verre, vas-y je te passe la bouteille, je bois à la bouteille, ça dégouline... Les autres regardaient, il y avait des sourires, des regards. Et nous qu’est-ce qu’on fait ? C’était un spectacle, pas du tout discret, mais je ne savais pas trop le reprendre. Les trois fois, je me suis interdit de dire les choses aux gens. »

3Puis apparaît tout à coup une idée a priori saugrenue : « leur proposer un verre ? ». Des rires échappent, la phrase fait mouche. La séance suivante, il y est d’emblée fait référence : « en entretien d’admission, on en a parlé, c’est nouveau…Avant on n’en parlait pas, pour les sorties collectives, on n’en parlait pas clairement, on n’osait pas intervenir, on était désemparé, bloqué. Là, je me suis dit tiens ! on teste, on évolue, ça nous travaille… ».

4Comment comprendre ce changement de position, cette (re)prise de parole, cette désidération des professionnels dans leur pratique auprès des personnes suivies ? Répondre à cette question, c’est prendre en compte la dimension pulsionnelle à l’œuvre dans la clinique (pas de transfert sans objet a), ce que j’aborderai dans un premier temps sous l’angle d’une distinction entre cadre et dispositif.

Supervision : cadre et/ou dispositif ?

5Si cadre et dispositif sont de moins en moins employés l’un pour l’autre, je propose ici de les distinguer non pas en ce qu’ils renverraient à deux objets différents1, mais en ce qu’ils orientent deux conceptions radicalement différentes de l’écoute clinique et de l’acte.

6Etymologiquement2, le mot « cadre » est emprunté à l’italien quadro renvoyant au latin quadrus (carré), dérivé de quattuor. Le substantif italien est employé comme nom du carré en géométrie (deb. XIV°s.). Depuis le XVI° s. il désigne concrètement la bordure (carrée à l’origine) d’un tableau, d’un miroir ou d’un châssis fixe. Puis apparaît l’idée de « délimitation » transposée sur un plan abstrait. Là encore, cette fonction de délimitation n’est pas sans intérêt puisqu’elle provient de limes, le chemin qui borde un terrain, un domaine, un territoire. Par rapport au fait de limiter, délimiter contient une idée de précision technique. Le mot prend une autre connotation lorsqu’il vient à désigner l’ensemble des officiers et sous-officiers dirigeant les soldats d’un corps de troupe ». Le dictionnaire relève par ailleurs une ambigüité concernant le verbe « cadrer » dont il est difficile de dire s’il est lié au cadre tel que présenté plus haut ou au latin quadrare « convenir à, être conforme à ».

7Du point de vue de son emploi dans les théories psychanalytiques il est possible  d’établir la lignée d’une « pensée du cadre » qui part de Winnicott (le cadre pris comme environnement qui contient, Holding environment3), passe par l’article princips de J. Bleger4 (pour qui le cadre est dépositaire de la part psychotique de la personnalité, c’est-à-dire la partie indifférenciée et non dissoute des premiers liens symbiotiques), pour se référer ensuite de façon constante à la théorie de la fonction contenante de Bion (symbolisation par transformation par l’objet contenant des éléments bêta, éléments bruts projetés en éléments alpha, éléments disponibles pour la pensée) et enfin à celle des enveloppes psychiques (Anzieu conçoit le cadre à l’instar des «  enveloppes constitutives de la psyché, qui font de celle-ci un appareil à penser les pensées, à contenir les affects et à transformer l’économie pulsionnelle » 5). Bien qu’elle ne soit pas aussi homogène que le suggère mon emploi du singulier, et qu’elle ne se prive pas de l’usage du mot dispositif, il ressort de cette « pensée du cadre » quelques éléments saillants comme le recours à la théorie du contre-transfert, la primauté de la distinction dedans-dehors, le développement d’une enveloppe narcissique à partir de la sensation d’un contenant, l’enveloppe résultant de l’introjection de l’objet contenant6.

8Le mot « dispositif », quant à lui, renvoie dès son origine à une toute autre dimension : disposer7 vient en effet du latin disponere de dis (séparé de) et ponere (poser), autrement dit « placer en séparant distinctement ». Après avoir été introduit dans un contexte théologique sur lequel nous reviendrons plus bas, il a commencé au XIII° s. à s’employer avec la préposition de, d’abord dans le sens de décider. Le dispositif est d’abord un terme de droit désignant l’énoncé final d’un jugement qui contient la décision du tribunal. Or, avec la décision, du latin decidere, provenant de caedere (césure) nous retrouvons l’acte de couper, trancher, acte de séparation.

9On pressent qu’une pensée du dispositif se différenciera nettement de celle du cadre. Cette opposition étymologique entre cadre et dispositif, c’est-à-dire entre le contenant et le coupant renvoie à d’autres formulations qui tentent de dire autrement ces différentes options, démarches théorico-cliniques, pour ne pas dire éthiques. Une formulation intéressante en a été faite par Lionel Raufast lorsqu’il distingue clinique de la confortation et clinique de confrontation8. Ma question sera donc celle-ci : en quoi la supervision clinique peut-elle relever d’un dispositif et non d’un cadre ?

10Pour avancer, je m’appuierai maintenant sur le petit ouvrage que Giorgio Agamben a consacré à la question du dispositif. Sa réflexion est initialement référée à une conception foucaldienne du dispositif, les éléments qu’il relève au sujet de l’histoire de ce terme ne sont pas sans intérêt pour la psychanalyse. Voici son propos : G. Agamben remarque que dispositio fut le terme que les Pères latin de l’Eglise choisirent pour traduire le mot grec Oikonomia. Oikonomia (qui signifie administration, gestion de la maison -oikos) fut introduit dans la théologie chrétienne au II° s. lors du débat sur la Trinité (le Père, le Fils, et l’Esprit). Face à la crainte d’un retour caché du polythéisme et du paganisme, l’oikonomia fit argument : « Dieu quant à Son être et Sa substance est certainement un, mais quant à Son oikonomia, c’est-à-dire la manière dont il organise Sa maison, sa vie et le monde qu’Il a créé, Il est trine. Tout comme un bon père peut confier à son fils la responsabilité de certaines fonctions et de certaines tâches, sans pour autant perdre de son pouvoir et de son unité, Dieu confie au Christ « l’économie » et le gouvernement des hommes »9 et Agamben de préciser que le terme oikonomia se spécialisa alors pour signifier en particulier l’Incarnation du Fils, l’oikonomia devenant donc le dispositif par lequel le dogme trinitaire fut introduit dans la foi chrétienne.

11Faisons un premier arrêt : nous voyons ici comment l’oikonomia est en lien direct avec l’Incarnation, à savoir une invention culturelle qui vise à rendre compte de l’articulation du Verbe et de la chair, à savoir l’articulation du Symbolique et du Réel, soit : ce qui préside à la production de la pulsion10. Par ailleurs, on ne peut pas manquer de remarquer que l’oikonomia implique d’entrée une séparation, une distinction fondamentale qui fait passer du Un au Trois. Plus précisément, elle tente d’évoquer cette Trinité tout en la révoquant.

12D’où la remarque judicieuse d’Agamben : « Pourtant, comme on pouvait s’y attendre, la fracture que les théologiens avaient tenté d’éviter et de refouler en Dieu sur le plan de l’être, devait réapparaître sous la forme d’une césure qui sépare en Dieu être et action, ontologie et praxis »11. La doctrine de l’oikonomia qu’elle laisse en héritage à la culture occidentale réside dans cette idée : l’action (l’économie) n’a aucun fondement dans l’être. Ainsi, en traduisant oikonomia par dispositio, les latins font du dispositif « ce en quoi et ce par quoi se réalise une pure activité de gouvernement sans le moindre fondement dans l’être » et Agamben de conclure : « c’est pourquoi les dispositifs doivent toujours impliquer un processus de subjectivation. Ils doivent produire leur sujet »12. Il n’y a donc pas d’être derrière le dispositif, simplement une action qui s’exerce sur l’homme et le constitue en tant que sujet. Dans cette conception, ce qui m’intéresse particulièrement, c’est ce trajet qui mène de la séparation au sujet.

13Une fois ceci énoncé Agamben continue en proposant sa propre conception du dispositif : « j’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les opinions, les discours des êtres vivants »13. Pris sous cet angle, le dispositif peut apparaître sous une dimension nettement coercitive, et cette dimension viendra ensuite donner une inflexion particulière à la réflexion d’Agamben, avec un appel à une forme de résistance à des dispositifs ayant un effet non pas de subjectivation, mais de désubjectivation. Cette résistance prenant alors l’aspect d’une « profanation », car étymologiquement, profaner c’est remettre à la société et à l’usage commun ce qui en avait été séparé (par la religion).

14Si je ne partage pas les conclusions d’Agamben, il faut néanmoins rappeler que pour ce dernier le dispositif s’applique à l’être vivant, entendu ici comme substance. Le sujet est alors « ce qui résulte du corps à corps, de la relation entre les êtres vivants et les dispositifs »14. Les dispositifs ne sont donc pas un accident dans lesquels les hommes se trouveraient pris par hasard. Selon Agamben, ils plongent leurs racines dans le processus d’hominisation qui a rendu humains les animaux que nous étions. Nous sommes ici au plus près de la fonction de coupure accordée au langage, telle que la psychanalyse ne cesse d’en repérer les effets, à une réserve près : si pour Agamben le langage est un dispositif15, j’opterais davantage pour la proposition inverse, à savoir que le langage n’est pas un dispositif, c’est le dispositif qui est langage.

15Une fois cette réserve émise, qui est le point où philosophie et psychanalyse se séparent, se coupent l’une de l’autre, revenons à cette autre proposition d’Agamben : « l’évènement qui a produit l’humain constitue pour le vivant quelque chose comme une scission qui reproduit d’une certaine manière la scission que l’oikonomia avait introduite en Dieu entre l’être et l’action. Cette scission sépare l’être vivant de lui-même et du rapport immédiat qu’il entretient avec son milieu »16.

16Il ne paraît pas forcé de reformuler les choses ainsi : le dispositif est ce qui du fait d’une séparation, d’une distinction radicale entre l’être et l’acte, a pour effet la production d’un sujet. Cette distinction n’est pas sans évoquer ce que Lacan indique dans son séminaire de 1968 : « l’être tel qu’il peut surgir de quelque acte que ce soit, est être sans essence comme sont sans essence tous les objets a. C’est ce qui les caractérise. Objets sans essence qui sont ou non, dans l’acte, à réévoquer à partir de cette sorte de sujet qui, nous le verrons, est le sujet de l’acte, de tout acte dirai-je en tant que, comme le sujet supposé savoir au bout de l’expérience analytique, c’est un sujet qui, dans l’acte n’y est pas »17.

17Voilà donc où mène la question du dispositif, pris au plus près de son étymologie : la supervision relève du dispositif par l’effet d’une coupure non pas évoquée mais « réévoquée » comme le dit Lacan. Le clinicien n’a pas à tenir le dispositif comme il tient le cadre, puisque cette coupure il s’en fait l’agent et non le sujet. Il y a donc dispositif lorsqu’il y a coupure, ce qui n’exclut pas les effets relevant du cadre, c’est-à-dire de la contenance18. Je vais maintenant proposer de référer cette coupure à l’articulation continu/discontinu propre à la pulsion, c’est-à-dire propre au parlêtre.

La coupure entre continu et discontinu pulsionnel

18La pulsion fait partie des traits, autre coupure, qui distinguent l’homme de l’animal. L’humanisation se spécifie d’une substitution de la pulsion à l’instinct : d’une part l’instinct sait satisfaire sur place ses exigences, alors qu’aucun objet de besoin ne peut satisfaire la pulsion, et d’autre part l’instinct obéit à une rythmicité alors que Freud a toujours caractérisé la pulsion par la constance de sa poussée. Constant, c’est-à-dire sans arrêt, en continu. C’est d’ailleurs ce qui distingue la poussée des autres caractéristiques de la pulsion : la source est dessinée par un trou bordé dans le corps, le but est précisément une satisfaction qui rate, qui se soutient de sa limite, et l’objet quant à lui gagne son statut à être perdu. Seule la poussée, donc, insiste en continu.

19Les travaux d’Alain Didier-Weill19 insistent sur le fait que la pulsion suppose une articulation du discontinu et du continu, une sorte de nouage de l’illimité et du limité. On pense ici à la tension texte/voix, ou couleur/ligne. Mais bien plus que de simples oppositions, il s’agit avant tout d’une des façons de penser la division (coupure) du sujet20. Ce nouage qu’on peut comprendre à la suite d’A Didier-Weill comme intersection Réel/Symbolique, est précisément ce qui vide le corps de sa substance de jouissance pour n’en laisser qu’un reste : l’objet a.

20Par exemple pour parler, il me faut bien reprendre, réitérer le nouage du continu et du discontinu, à savoir le nouage de la voyelle et de la consonne. Si je parle uniquement en voyelles, qui sont de l’ordre de l’ouverture, du continu, de l’illimité, vous ne me comprendrez pas. Et prononcer uniquement des consonnes, qui sont de l’ordre de la pure coupure, pure discontinuité, est strictement impossible. Il faut donc bien arriver à nouer ces deux dimensions continu et discontinu, limite et illimité, pour accéder à qu’on appelle une articulation. L’objet perdu par l’articulation de la voyelle et de la consonne est, en l’occurrence, la voix. Il y a donc une articulation nécessaire pour penser l’antinomie pulsionnelle faite d’un mouvement continu (la poussée constante) et d’une forme discontinue (le représentant représentatif), forme limitée qui permet à la poussée illimitée de s’incarner21.

Pulsion et transfert

21Il ne s’agit pas seulement de la structure langagière de la pulsion, puisqu’Erik Porge a récemment mis en évidence le rôle de cette articulation continu/discontinu dans l’écoute analytique elle-même, c’est-à-dire dans « l’attention flottante » qu’il propose judicieusement de traduire par « attention également en suspens ». En effet, revenant sur le terme freudien utilisé dans l’article « Conseils aux médecins » (1912) (gleichschwebende Aufmerkamkeit), il écrit : « la pratique des mots composés est courante en allemand mais ce mot a la particularité de réunir deux notions contradictoires […] le gleich implique une continuité (celle de l’attention) et le schwebend implique une discontinuité, une interruption (le suspens). Cette particularité trouve avec la topologie de la coupure une référence opérationnelle »22.

22Au fond, qu’il y ait isomorphisme entre la pulsion et l’écoute analytique indique bien de quelle place se fait l’écoute analytique, y compris lorsqu’elle s’offre aux professionnels dans l’analyse de leur pratique. La fonction du sujet supposé savoir y fonctionne comme dans toute situation clinique23, et avec le sujet supposé savoir, vient le devoir de ne pas s’y prendre pour, au risque d’en oublier ce qui en fait le fondement, à savoir l’objet a, reste de l’articulation continu/discontinu.

23Il se trouve que la clinique ne cesse de rappeler à quel point la proximité du continu (et parfois sa « réelisation ») se trouve source de sidération pour celui qui s’y expose. Ce continu du pulsionnel, comment l’entendre ? Les mésaventures inaugurales de Breuer avec Anna O. ou certains récits de Freud sont là pour nous le rappeler : s’engluer dans l’agalma ne se fait pas sans risque24. Dès lors, cela nous permet d’émettre une hypothèse concernant la sidération de celui qui s’offre au transfert : autant il peut paraître simple, plaisant pour le narcissisme, d’occuper la place d’agalma, autant supporter ce qu’il en est de la dimension de l’objet a est une autre paire de manche… Il est donc possible que les ennuis commencent lorsque l’effet de l’objet a et de ses formes de jouissance, viennent un peu trop se rappeler au bon souvenir de l’intervenant. Le message de la sidération propre au transfert serait celui-ci : « tu n’es pas que cet agalma magnifique, tu es aussi -et surtout – en place de ce résidu qu’est l’objet a. L’accepteras-tu ?».

24Cette question, il n’est pas impossible qu’elle soit en jeu à chaque rencontre dès lors qu’il y a transfert. Lacan ne s’est d’ailleurs pas gêné pour indiquer comment Freud, dans le cas de Dora et de la jeune homosexuelle, avait échoué du fait d’être resté pour sa patiente « le siège, le lieu de cet objet partiel »25. Pour Breuer, également, Lacan indique comment celui-ci a « avalé le formidable appât » d’Anna O., et avec l’appât, je le cite : « le petit rien aussi, et il a mis un certain temps à le régurgiter. Il ne s’y est plus frotté par la suite »26. On pourrait donc dire que la non-distinction de l’agalma et l’objet a est à la source de la sidération propre à l’accueil du transfert27. Cette non-distinction ferait « amalgama ». Du coup la coupure s’avère de nouveau nécessaire pour orienter l’écoute en supervision, comprise en tant que dispositif. Il apparaît ici que la distinction agalma/objet a redouble cliniquement l’articulation primordiale continu/discontinu.

25Dès lors pendre en compte cette dimension change radicalement la façon et l’axe de l’intervention clinique, y compris en supervision. Il ne s’agit plus de donner et d’appliquer un savoir, mais de repérer à partir du discours même de l’intervenant, là où le surgissement du continu met ce dernier en difficulté dans une situation clinique. D’où l’effet-dispositif. Repérer, est-ce pour autant opérer ? Si l’on entend par là, un acte conscient et volontaire du clinicien, rien n’est moins sûr. E. Porge le rappelle à propos de l’attention également en suspens : « un tri, un tranchement, s’opère dans le bavardage, en partie à l’insu de l’analyste. L’analyste n’est pas un expert en tranchement […] l’analyste est inclus dans le tranchement dont il se fait l’agent et c’est dans l’après-coup que celui-ci se vérifie »28. Revenons, pour finir, à la situation évoquée plus haut.

Ambiance de rue, suite.

26Ce qui est appelé « ambiance de la rue » n’est pas sans interpeller. D’une part la dimension de spectacle qui y est évoquée installe les intervenants dans une position d’observation, véritable fascination où le regard semble interdire toute possibilité d’acte. D’autre part, un point concerne cette bouteille qui circule de la main à la main. Les associations laissent également entrevoir une certaine dimension du « boire à la bouteille ». Pour le spectateur, boire à la bouteille, c’est le surgissement de la dimension du continu, d’un remplissage de trou à trou. Le goulot se colle à la bouche, le flot d’alcool se déverse tout à coup sans interruption…jusqu’où ? Un trou sans fond appelant un flux sans fin n’est pas loin. Ce que les intervenants réussissent à nommer « l’ambiance de rue » semble ainsi liée à cette imminence de la jouissance du continu.

27D’où, peut-être, l’effet surprenant de cette phrase « proposer un verre ». Ce n’est probablement pas pour des histoires de bonnes manières, pour des raisons éducatives, que les rires fusent soudainement, rappelant la réception du mot d’esprit. Il faut bien plutôt porter l’attention sur la fonction signifiante du verre, comme si le verre apparaissait dans sa fonction de découpe, de coupure dans le continu du flux pulsionnel surgissant de la bouteille pour couler dans la bouche. On pourrait croire que bouteille et verre ne sont rien de plus que deux contenants, l’un étant plus gros que l’autre. Du coup, en quoi cela viendrait-il changer la donne de boire à la bouteille ou dans un verre ? Prendre le « verre » dans sa fonction signifiante, c’est d’abord cerner en quoi « verre » fait coupure, fait limite. Le verre, oui, ça coupe. A première vue, on pourrait se dire que le verre, dans sa fonction de mise en forme du flot liquide, dans sa fonction d’intermédiaire entre bouteille et bouche, protège de l’accolement des orifices, disjoint du bouche à bouche avec la bouteille. Dans cette séance d’analyse des pratiques, proposer un verre, c’est donc tracer un trait dans le continu, tenter de fixer pour un temps l’écoulement constant de la poussée pulsionnelle. Le verre indique la possibilité de se dégager de l’emprise de la poussée. Il permet une incarnation de l’illimité dans le limité, une articulation entre le continu du flux et le discontinu propre au signifiant, ce qui est strictement la structure de la parole, comme je le rappelais avec l’articulation nécessaire des voyelles (champ du continu) et des consonnes (champ du discontinu). Entendons-nous bien, si le signifiant verre semble avoir un effet, c’est auprès de ceux qui l’on produit et en ont accusé réception.

28Un autre effet de cette articulation nécessaire pour penser l’antinomie pulsionnelle faite du mouvement continu (poussée constante) et d’une forme discontinue (représentant représentatif)’est en quelque sorte venir faire du lieu là où se trouve le non-lieu de la poussée constante, anhistorique de la pulsion. Ce trait permet d’informer et d’orienter la jouissance pulsionnelle, et nous permet d’entendre ce verre s’écrire tout à coup « vers ». Une direction s’amorce, le « vers » s’entendant comme l’introduction d’un ailleurs possible, cet ailleurs sous lequel surgit la fonction phallique, le phallus étant la marque du fait que la mère désire ailleurs que l’enfant. L’équivocité signifiante est réintroduction d’une efficience du principe phallique.

29Le travail de supervision, également appelé « analyse des pratiques » n’est donc pas de trouver des solutions à la place des intervenants (donnez leur un verre !), mais de relancer la dimension phallique, c’est-à-dire de coupure, là où les intervenants témoignent être au plus près des effets de sidération propres à l’agalma. Ce type d’effet clinique relève précisément de ce qui s’appelle un dispositif.

Notes de bas de page numériques

1  J.-C. Rouchy, par exemple, réfère le dispositif à la structure déterminée par un analyste qui donne accès à l’espace analytique, et le cadre au contexte institutionnel dans lequel le dispositif se situe, « la conception du dispositif de groupe dans différents cadres institutionnels », Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe n°47, 2006/2, p.9-23.

2  Rey A., Le dictionnaire historique de la langue française, t.1, p.320, Le Robert.

3 « le cadre analytique représente alors la mère avec sa technique, le patient étant un petit enfant […] Le cadre de l’analyse reproduit les techniques primitives de maternages, les toutes premières. Elle invite à la régression en raison de sa stabilité. La régression d’un patient est un retour organisé à une dépendance primitive ou une double dépendance. Le patient et le cadre se fondent dans la situation originelle heureuse du narcissisme primaire », Winnicott D.W. (1954), « Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régression au sein de la situation analytique », De la Pédiatrie à la Psychanalyse, Paris, Payot, 1969, p.259-260.

4  Bleger J., « Psychanalyse du cadre psychanalytique », in Crise, rupture et dépassement, Kaës R. (dir), Paris, Dunod, 1979.

5  Anzieu D., « Cadre psychanalytique et enveloppes psychiques », Journal de la psychanalyse de l’enfant n°2, 1986, p.12-24.

6  Ciccone A., « Enveloppe psychique et fonction contenante : modèles et pratiques », Cahiers de psychologie clinique n°17, 2001/2, p.81-102.

7  Rey A., op.cit., p.613.

8  Raufast L., “De la sensualité de confortation à la sensualité de confrontation”, Oxymoron n°zero,  http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3094

9  Agamben G., Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Rivages poche/Petite Bibliothèque, Paris, 2007, p.23.

10  Sur la question de l’Incarnation, nous renvoyons à nos travaux antérieurs : « Du pan de tableau au pan de transfert », Cliniques Méditerranéennes n°80 (2009) et « La pulsion entre Incarnation et Annonciation », Oxymoron n°zero (2010) : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3106

11  idem, p.25

12  idem, p.27.

13  idem p.31

14  idem p.32

15 « le langage lui-même, peut-être le plus ancien dispositif dans lequel, plusieurs milliers d’années déjà, un primate, probablement incapable de se rendre compte des conséquences qui l’attendaient, eut l’inconscience de se faire prendre au piège » idem, p.32.

16  idem, p.35

17  Lacan J., Le séminaire L’acte psychanalytique, 10/01/1968, inédit

18  Les deux approches sont à distinguer autant qu’à penser ensemble. A titre de perspective, j’indique que le schéma L, en tant qu’il a permis à Lacan d’articuler les axes imaginaire et symboliques, n’est pas sans intérêt pour penser les effets de cadre et de dispositif au sein de la pratique clinique, qu’elle soit dite de supervision ou non.

19  « Lacan et Lévinas sont amenés à reconnaître que le visage, ou la chose humaine, est le lieu d’entrecroisement du fini et de l’infini. La divergence porte sur l’interprétation de ce qui fonde le fini (…) Pour Lacan il y a un au-delà de la passivité originelle : l’existence d’un acte de réponse du sujet qui va amarrer ce sujet à l’infini en concourrant à sa production », Didier-Weill A., Lila et la lumière de Vermeer, Denoël, Coll. L’espace analytique, 2003, p.32.

20  Didier-Weill A., Ibid, p.85.

21  Didier-Weill A., Ibid, p.83.

22  Porge E., Des fondements de la clinique psychanalytique, Erès, 2008, p.57

23  Joseph Rouzel évoque à ce sujet « un déplacement du sujet supposé savoir, un transfert de transfert », La supervision d’équipe en travail social, Dunod, 2007, p.215.

24  Les lignes suivantes sont développées dans un travail à paraître, Vinot F., « D’une dimension vociférante du transfert ».

25  Lacan J., Le Séminaire livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p.111.

26  Idem., p.64

27  Lacan J., Le Séminaire Livre VIII, Le transfert, Seuil, Paris, 2001 : « C’est seulement en tant, certes, qu’il sait ce qu’est le désir, mais qu’il ne sait pas ce que ce sujet, avec lequel il est embarqué dans l’aventure analytique, désire – qu’il est en position d’en avoir en lui, de ce désir, l’objet. Cela est seul à pouvoir expliquer tel de ces effets si singulièrement encore effrayants». Je souligne la fin de la citation.

28  Porge E., Des fondements de la clinique psychanalytique, Erès, 2008, p.40-41.

Bibliographie

Agamben G., Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Rivages poche/Petite Bibliothèque, Paris, 2007

Anzieu D., « Cadre psychanalytique et enveloppes psychiques », Journal de la psychanalyse de l’enfant n°2, 1986 p.12-24.

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Didier-Weill A., Lila et la lumière de Vermeer, Denoël, Coll. L’espace analytique, 2003

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Winnicott D.W. (1954), « Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régression au sein de la situation analytique », De la Pédiatrie à la Psychanalyse, Paris, Payot, 1969, p.259-260.

Pour citer cet article

Frédéric VINOT, « La pratique de la supervision en tant que dispositif », paru dans Oxymoron, 2, La pratique de la supervision en tant que dispositif, mis en ligne le 16 juin 2011, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3232.


Auteurs

Frédéric VINOT

Psychanalyste6 avenue Fragonard 06100 NiceMaître de Conférences en psychologie clinique et pathologiqueUniversité de Nice - Laboratoire CIRCPLES (EA 3159)