Oxymoron | 0- Numéro inaugural 

Jean-Louis Rinaldini  : 

Psychanalyser : Entre divan et cité

Résumé

La relecture du cas de « L’Homme aux loups » situé dans la Vienne du début du XXe siècle est l’occasion d’interroger la position éthique du psychanalyste se soutenant d’un refus de la suture. Une éthique à la recherche d’un point de parole où la parole met en acte ses points de renouvellement en rendant la langue habitable à plus d’un.

Index

Mots-clés : dégénérescence , éthique, langue, suture, théorie

Texte intégral

1On sait que les premiers patients de Freud et des thérapeutes du début du siècle ont servi à l'élaboration de la doctrine scientifique et que l'Homme aux loups, cheval de parade de la psychanalyse comme il le dit lui-même, est un poignant exemple de l'histoire d'un malade impliqué dans la vie personnelle de bien des analystes, dont la souffrance est célébrée au nom du progrès de la science. À propos de qui on a même pu dire que la compulsion théorique de Freud l'a emporté sur l'écoute du sujet.

2L'Homme aux loups en tant que texte, en tant que texte DANS l'histoire de la psychanalyse et en tant que texte DE l'histoire de la psychanalyse nous permet de mieux comprendre – et c'est ce que je voudrais interroger – nous permet de mieux comprendre qu'au delà des histoires de personnes, des conflits, des renoncements, des exclusions et des conversions, au niveau de la langue, ce qui définit la position de l'analyste comme « entre », interstice, effet pulsatile de bribes et de fragments, et ce qui justement n'est pas de l'ordre de la suture. « L'analyste se refuse à suturer, dit Serge Leclaire, il est comme le sujet de l'inconscient, c'est-à-dire qu'il n'a pas de place et ne peut pas en avoir là »1.

3Alors le psychanalyste est ce personnage de « l'Antre », puisque « Les loups sont dans la ville » selon le titre de cette table ronde.

4Cette position de « l'entre » on la trouve à la fois inscrite dans l'histoire de la psychanalyse, dans ses articulations avec l'histoire tout court mais aussi dans la langue. Ce sont les deux versants que je voudrais appeler pour les faire parler afin d'aborder notre rapport à la théorie, ce que ne manque pas de nous inviter à faire le cas de l'Homme aux loups.

5Serguei Pankejeff aurait pu se suicider. Car on se suicide beaucoup à Vienne, ville où se côtoient de façon étrange la nouvelle théorie de l'inceste et de la sexualité, l'idéologie de la solution finale et l'utopie sioniste. On attribue d'ailleurs à la ville le même qualificatif qu'au Juif ou au malade mental, celui de « ville dégénérée ». C'est de ce terme « dégénère » que l'on use pour qualifier les novateurs ou les artistes qui mènent une vie pénible surtout s'ils sont juifs ou appartiennent à des minorités. C'est le juif hongrois Max Nordau – même si sa pensée est plus complexe que ce qu'elle semble à première vue, qui témoigne de l'impossible affirmation d'une identité juive dans un monde hostile au judaïsme, de cette nécessité de la vivre sur un mode projectif – compagnon de lutte de Herzl, qui contribue aussi à la diffusion du vocable de dégénéré.

6Dans son livre Dégénérescence il écrit :

« Les dégénérés ne sont pas toujours des criminels, des prostituées, des anarchistes ou des fous déclarés. Ce sont quelquefois des écrivains et des artistes. Mais ceux-ci présentent les mêmes caractéristiques intellectuelles – et souvent aussi physiques – que ces membres de la même famille anthropologique qui satisfont leurs instincts malsains avec le couteau de l'assassin ou la grenade du dynamiteur au lieu de le faire avec la plume ou le pinceau »2.

7Et parmi les dégénérés célèbres Nordau compte le « pédéraste » Oscar Wilde, le futur dreyfusard Émile Zola, le « débauché » Baudelaire et l'ami anglais de Maupassant, Swinburne. En guise de thérapie il préconise comme plus tard Goebbels, « que l'on écrase impitoyablement cette vermine antisociale, cette bande de porcs des professionnels de la pornographie qui se repaît d'ordures ». Écriture type du pamphlet antisémite de Daudet, Drumont ou Céline en France. On connaît le destin de cette notion d'art dégénéré puisque Hitler le mettra à son programme pour déclencher de gigantesques autodafés.

8La société viennoise est donc obsédée parla sexualité d'autant plus qu'elle ne peut en parler. D'ailleurs, la théorie de la sexualité de Freud est considérée par la science officielle comme une dégénérescence et le savant au prénom féminin3 est assimilé à la femelle possédée dont il décrit les souffrances.

9Freud sur ce plan est déjà « entre ». Il appartient à la fois à la génération des pères et à celle des fils. Dans le domaine de l'art il adopte le goût de la bourgeoisie libérale viennoise et préfère le classicisme au modernisme, Hugo à Musil, Shakespeare à Joyce, il n'aime pas la musique à laquelle il ne comprend rien, ni celle de Mahler, ni celle des romantiques, et comme fils d'un marchand juif, il refuse comme les artistes novateurs, le monde des affaires et du commerce. La Science des rêves » en est en quelque sorte l'illustration. Sorte de roman moderne, où se mêlent le journal intime, le récit psychologique, l'autobiographie, qui tient à la fois pour la recherche du temps perdu de la quête de Proust, de l'épopée de Joyce pour l'art du monologue intérieur, de Brecht pour la dramaturgie et la technique de la distanciation. On dirait que Freud découvre ce que le poète connaît spontanément, il se sent si proche de l'artiste, son « double » qu'il met à distance l'expressivité romanesque ou poétique pour faire passer du côté de la science ses hypothèses sur la subjectivité humaine. Ce qui est intéressant c'est que chez Freud son activité théorique passe par un renoncement à devenir un écrivain. Le renoncement est ici important car le renoncement n'est pas détruire. C'est le renoncement aux études juridiques, c'est-à-dire à la carrière politique, c'est le renoncement à la neurologie. Dans le judaïsme tout en restant fidèle à une appartenance, il met à distance les idéaux religieux qui le traversent et tente de les analyser de l'intérieur, dans leurs contradictions. Renoncement donc, mais pas reniement ni conversion parce qu'il prend en compte les restes de la chose abandonnée. Freud a ainsi à l'égard de Vienne une attitude ambivalente. Elle n'est pas sa ville natale et il la déteste, comme un émigré qui se sent étranger dans une demeure nouvelle, et pourtant bien qu'elle soit la ville natale de la psychanalyse il refuse d'en faire le siège de l'Association internationale en 1910, et d'un autre côté il ne veut pas la quitter en 1938 lorsqu'elle est envahie par les nazis.

10Je disais abandonner puisque effectivement, nommer l'hystérie névrose, la détacher des normes et des pathologies, c'est aussi abandonner une nosographie raciste, celle qui fait du Juif et de la femme des représentants de la dégénérescence des nations. IL n'y a donc pas de place dans la théorie psychanalytique pour les notions d'inégalité, de dégénérescence ou de normalité. On comprend alors mieux par cette position de « l'entre » les enjeux des ruptures théoriques avec le Berlinois Fliess à propos de la bisexualité et des représentations liées en partie au fonctionnement de la judéité et de ses fanatismes, avec Jung et une conception « non juive » du sexe, mais mystique ou chrétienne qui rétablit le principe d'une dualité naturelle des âmes, où la sexualité fonctionne de façon abstraite afin de sauver les valeurs spirituelles de la morale et de la religion. Ou encore avec Adler pour qui le psychologique, le biologique, le social sont confondus de façon telle que la névrose apparaît comme la conséquence d'une dégénérescence, ou d'une infériorité d'origine organique, ce qui n'est plus une position psychanalytique, mais une véritable psychologie du déficit.

11On voit donc se profiler cette question de l'élaboration de la théorie en regard des questions qui traversent la cité. La cité non pas uniquement en tant que ville mais surtout en tant que commune emprise d'une langue sur les sujets.

12Rappelons-nous le cercle du mercredi qui se réunit chez Freud dès 1902, où on commente des textes, on parle des cas, on échange des propos théoriques mais où on discute aussi de ses propres problèmes, de ses échecs, de ses affaires, de sexe. Réunions où déjà, préfigurant l'histoire des scissions et des dissolutions institutionnelles, le mouvement par lequel le lien transférentiel soude la communauté est en même temps celui par lequel la communauté refoule ce qui la fait tenir. Ce qui d'une certaine façon éclaire la cure pathétique de l'Homme aux loups, je veux parler des liens transférentiels qui interagissent à la fois dans la production théorique mais également dans la cure de Serguei.

13L'histoire de la production théorique de cette époque nous montre à quel point cette production fait corps avec le délire. Lacan dira que la théorie c'est le délire d'un seul. Je pense à quelque chose de très connu qui est le fantasme de plagiat qui sera toujours présent dans les conflits de Freud avec ses principaux disciples. On se rappelle que Fliess reproche à Freud de lui avoir « volé » ses idées sur la bisexualité et de les avoir transmises à l'un de ses patients nommé Swoboda. Lequel les a à son tour confiées à Weininger, son ami intime, qui en fait un livre.

14Freud récuse les propos de Fliess, mais reconnaît en avoir parlé à Swoboda, alors son patient, pour l'aider dans son traitement, puis il reconnaît sa tentative de plagiat et tente de l'analyser. Dans cette hantise de s'approprier les idées d'autrui, Freud oscille entre le refus d'occuper la place du maître et celui de ne pas l'occuper. D'un côté il s'affirme comme l'auteur de sa découverte, d'un autre il s'accuse de plagiat. Il sait que l'obsession de vol d'idées est un délire mais il semble l'oublier. Il veut être un maître qui ne soit pas à la place de maître. Entre « pèremaître » c'est-à-dire souverain et « fils disciple ». Voilà encore une occurrence historique mais subjective de « l'entre ».

15Justement, dans la cure de l'Homme aux loups, la souveraineté du discours auquel nous sommes conviés de nous rapporter, s'impose de façon embarrassante.

16C'est un discours de souveraineté, parce que dans ses plissures, dans le murmure de nos journées, il ne cesse de nous contraindre à rappeler le nom de celui qui le fonde et les noms de ceux qui le propagent, qui en sont les relais. C'est dire que si tous les chemins mènent à Rome, toutes les théories psychanalytiques mènent à Freud. Personne ne peut dire la physique est ma création, en revanche Freud pouvait dire la psychanalyse est ma création.

17Et pourtant, Freud nous a habitués à lire son œuvre au travers de sa vie intérieure. Il a accédé par ce biais au statut d'analysant préféré de tous les analystes. Lacan sans doute semble encore échapper pour l'instant à cette règle. Preuve que nous en avons encore besoin. Preuve, que nous ne sommes pas prêts à accomplir le travail de deuil cannibale auquel nous soumettons régulièrement Freud. Son histoire n'a plus de secret pour nous. Nous l'avons déconstruite, découpée, cuisinée et consommée. Cela constitue notre centre.

18Cela ne va pas sans poser de problèmes concernant les limites d'une discipline et d'un champ théorique. Mais cela pose un autre problème pour nous : cela veut dire que si, d'une part, chaque analyste pour pouvoir travailler doit refaire le même chemin théorique que Freud, il doit d'autre part l'oublier dans sa pratique. En effet, les gens qui viennent nous voir ne recherchent pas l'étendue de nos connaissances sur la théorie de Lacan, mais l'étendue de notre expérience transmissible, c'est-à-dire les fragments de savoir que nous avons pu nous-mêmes arracher à notre existence, les fragments de théorie que nous avons pu assumer. Des fragments comme ceux que Lacan cite en exergue et en guise d'introduction à la troisième partie du discours de Rome et dont il se sert en guise de conclusion de ce même discours de 19534.

19Alors quelle place pour la théorie ? Disons que la théorie l'ensemble théorique composé de Freud, de Lacan et de quelques autres fait garant pour l'analyste, juste le temps nécessaire pour qu'il prenne conscience de son état, et déjà, elle n'est plus garant, elle est Autre. C'est-à-dire un lieu à partir duquel il peut se penser, mais en même temps lieu inaccessible, lieu perdu et lieu de séduction. Toute théorie fait des promesses, dit Shoshana Felman dans un livre intitulé Le scandale du corps parlant5. Toute théorie est un discours de promesses, un discours amoureux, un discours de fascination et de séduction. Et précisément parce qu'aucune théorie ne tient ses promesses d'amour, nous recommençons le travail théorique.

20On pourrait se poser cette question triviale : à quoi ça sert la théorie en psychanalyse ? On le sait, du côté de l'analysant la théorie ne sert à rien, au risque de le brancher sur un dispositif discursif qui tournera tout seul. Mais du côté du psychanalyste, ça sert à penser, à gagner la distance nécessaire pour pouvoir penser. Pour le psychanalyste la théorie c'est un garde-fou. Je ne suis plus seul. Et si je ne suis plus seul, alors quelque chose fait lien. La théorie fait lien, fait tenir ensemble comme la cité. Ce qui veut dire que lorsqu'on introduit de nouveaux éléments théoriques on transforme ce lien, on transforme le garde-fou. Cela explique peut-être la rigidité de certains analystes concernant la théorie, pour qui on ne peut se permettre de changer de garde-fou comme ça.

21On pourrait donc poser la question : que reste-t-il de la validité théorique de Freud ?

22Parce que si nous posons la question aux ethnologues concernant Totem et tabou, si nous posons la question d'Œdipe Roi à Vidal-Nacquet et à Vernant, ou la question de l'interprétation des mythes grecques à Marcel Détienne, et la question du « Sens contradictoire des mots archaïques » à Benveniste, ils nous expliqueront que l’œdipe grec était sans complexe, que l'enjeu n'est nullement le meurtre du père mais la filiation, que l'inceste maternel n'avait pas le même sens pour les hellènes que pour nous, que les songes d'inceste étaient signes de chance, que les mots archaïques n'ont pas de sens contradictoires, mais que Freud s'était trompé dans l'identification de ses racines. Et si nous posons la question de l'Homme aux loups à Maria Torok et Nicolas Abraham – même si je suis d'accord pour reconnaître des aspects délirants dans certaines de leurs interprétations – ils nous expliqueront que Freud, probablement oublieux de sa propre position d'étranger dans la langue, a oublié d'écouter les mots russes que l'Homme aux loups prononce en anglais.

23Alors, on voit qu'on peut « charger la barque » et ce qui reste de Freud, on pourrait dire ce n'est pas grand chose. Et pourtant c'est tout. Freud est tel un acteur qui attaqua l'hypocrisie sociale que j'évoquais au début, mais à la différence de Karl Kraus dont la haine pour la psychanalyse est moins une hostilité à la doctrine que le corollaire de ses idéaux de nettoyeur de la nation, à la différence de Kraus, il le fera sur une autre scène, celle de la distribution cachée des personnages, les dramatis personae, mot signifiant masques en latin et provenant de per-sonare, c'est-à-dire retentir. Le mot latin persona désignait le masque de l'acteur qui permettait justement que la voix retentisse. Et il est intéressant de rappeler que la cinquième partie de la rhétorique classique, l'élocution, est appelée actio ou pronunciatio en latin et hypokrisis en grec, d'où le mot hypocrite qui vient de hupokrinein, qui signifie « présenter comme si on était sur une scène ». En effet Hupokrisis en grec signifie proprement « réponse » dans un dialogue de théâtre, d'où « jeu de l'acteur ». Dans l'histoire du théâtre, l'« hypocrite » – celui qui réplique – sort du groupe des officiants des cortèges religieux pour entamer un jeu de réponses, avec le chœur c'est-à-dire la cité, dont il est issu. On sait que l'apparition de l'acteur ne manque pas de faire surgir un questionnement qui porte à la fois sur la légitimité de la parole fictive, mensongère, et sur l'illusion qui crée le corps de l'« hypocrite », cette puissance de métamorphose qui ne laisse pas de troubler la cité et, à travers elle, la communauté politique. Ainsi l'acteur menace la cité. Justement parce que c'est une parole qui se refuse comme celle de Freud, à suturer. Une parole de la transmission ne peut justement se faire que dans l'entre, dans l'interstice, que dans le porte à faux du discours. En revenant à Freud, on peut évoquer pour illustrer cela deux situations.

24Celle de Freud écrivant ses nouvelles conférences à l'intention d'un public qui n'existera pas et devant lequel il ne les prononcera pas.

25Celle du refus du projet de film sur la vulgarisation de la psychanalyse. Il écrit à Karl Abraham le 9 juin 1925. « Ma principale objection reste qu'il ne me paraît pas possible de faire de nos abstractions une présentation plastique, qui se respecte tant soit peu ». L'image de cinéma ne saurait illustrer le refoulement ou la résistance sans les représenter allégoriquement. Ce qui semble important à Freud, c'est que soit produite une dimension inquiétante de l'écriture propre à l'expression analytique.

26Qu'est-ce que ça veut dire cette dimension inquiétante qui serait inhérente à la transmission de la psychanalyse ? La réponse est dans la condition de parole ou d'adresse des interlocuteurs fictifs que Freud met en scène dans plusieurs de ses textes et dont il s'explique notamment dans L'avenir d'une illusion. « Je vais donc me figurer que j'ai un adversaire ; il suivra mon argumentation dans un esprit de méfiance, et je le laisserai deci-delà placer un mot ». C'est-à-dire que contre ce sentiment d'incertitude qui minerait l'exposé solitaire en l'obligeant à recourir à des procédés défensifs, il faut produire cet « adversaire », cet ennemi intérieur, qui viendra d'autant plus inquiéter l'auteur qu'il n'est qu'une partie de lui-même, une figure agressive de soi que l'on met au service du travail de pensée.

27Comme si le genre d'abstractions que réclame l'élaboration théorique nécessitait l'instrument de ce qui les nie en même temps, à l'inverse de la communication scientifique purement informative. Le contradicteur intime impose donc une limite interne qui s'inscrit corporellement dans ce qui s'énonce. C'est-à-dire que pour y entendre quelque chose, il ne peut venir à manquer la présence de l'adversaire en soi, cet sorte d'écart qui décentre l'expression du locuteur et qui l'expose aux effets de l'inconscient à travers son corps. L'abstraction analytique suppose donc dans sa transmission l'inclusion de la voix qui s'oppose aux affirmations du locuteur ou celle de l'esprit qui dit non. Je veux parler du NON comme refus de la suture capturée dans le oui.

28Le non qui implique une rupture, un arrachement, un conflit possible. D'ailleurs Antigone descend au tombeau dans les plis de son non inébranlable et de sa totale solitude. Dans le Décalogue, c'est sous le non que s'énonce les cinq premiers commandements. La souffrance du tissu social ne provient-elle pas d'un excès de oui, donc d'un déficit éthique. Il n'y a qu'à observer la multiplication des consensus, des cohabitations, des gouvernements d'union nationales, des référendums d'initiative communale comme ici à Nice pour chasser du centre de la cité la plèbe, les S.D.F., c'est-à-dire ce qui est marqué de dégénérescence. Au nom du bien collectif. Ce colmatage généralisé, cette volonté de suture nous conduit à une régression prébabélienne. Or, pour parler, nous le savons, il faut se couper de sa langue. Comment peut-on se croire maître du langage sinon en le réduisant au langage qu'on maîtrise, ou qu'on crée soi-même et qui sert de mesure à ce qui peut se dire. C'était entre autre le pari fou d'un Karl Kraus que j'évoquais tout à l'heure que de remonter aux sources du langage pour retrouver un ordre fondamental, essentiel en stigmatisant les désordres et les mensonges.

29Dès lors, une transmission qui se respecterait (et c'est ce que dit Freud à Abraham) tiendrait à distance l'illusion d'une quelconque maîtrise dans la mesure où elle se présenterait comme une émission à deux voix. Ainsi dans l'Homme aux loups Freud ne démontre la validité de la scène originaire qu'en réfutant pied à pied les objections de Jung qu'il porte en lui. C'est une leçon pour nous, pour ceux qui voudraient que la psychanalyse se constitue en langage autonome, qui voudraient faire jouer (jouir ?) les signifiants de ses maîtres au risque d'hypothéquer ce qu'elle pourrait décapturer de la langue. Bien sûr, un langage répétable par les temps qui courent c'est très précieux. Donner une langue répétable à souhait c'est soulager l'être parlant de l'angoisse que la sienne lui cause. (Façon de parler puisque la sienne justement ne lui cause pas).

30Et c'est bien là une question d'éthique pour le psychanalyste. Si l'éthique c'est la recherche d'un point de parole où la parole met en acte ses points de renouvellement alors que tout est supposé acquis, où il n'y aurait plus qu'à tourner en rond. L'éthique c'est au fond rendre la langue habitable, à plus d'un. Dans ce partage tel que je l'évoque et qu'on peut appeler dialogue mais qui n'est pas celui de la communication, il est moins question de répondre que de mettre en jeu la parole partagée. Le dialogue c'est comme l'amour ça se fait à trois. Il y a les deux qui dialoguent et le dire qui les empêche de ne pas s'entendre dans un dialogue impossible. Et c'est déjà ce à quoi nous invite Freud.

31Si l'approche de l'inconscient appelée psychanalyse a apporté quelque chose c'est bien l'exigence d'actualiser le dire au point d'en faire une mise en acte décalée. C'est-à-dire que le psychanalyste en tant que figure de l'hypocrite au sens où je le désignais tout à l'heure, est sommé de répondre non pas toujours dans la langue où on lui parle, mais à répondre de lui, comme ayant part à l'inconscient. Et c'est ce que nous rappelle Lacan dans les Écrits « L'inconscient se ferme en effet pour autant que l'analyste ne porte plus la parole, parce qu'il sait déjà ou croit savoir ce qu'elle a à dire »6

32C'est sans nul doute par ce porte à faux dans le discours que la psychanalyse se soumet à la vérité de la réalité psychique. C'est peut-être sous cet angle que l'on peut aborder la question de l'histoire de la psychanalyse, histoire qui retrace non les conflits des personnes mais les remaniements constants de ses abstractions, les batailles auxquelles elles ne peuvent que donner lieu quand elles préservent l'ennemi intérieur, pourtant si précieux tant qu'il inquiète la pensée.

33Voilà, à tout le moins dans le cadre du parti pris de cette table ronde qui ne se destinait pas à une approche clinique, voilà mes interrogations suscitées par la relecture de l'Homme aux loups.

Notes de bas de page numériques

1  Leclaire S., Cahiers pour l'analyse, n° 3, Paris, Seuil, 1966, p. 83.

2  M. Nordeau, Dégénérescence, Berlin, 1892-1893, vol. I et II, cité par M. Siergert, « Karl Kraus et le sionisme », Paris, LiHerne, p. 154.

3  J. Lacan, Séminaire III, Les Psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 264.

4  Nam Sibyllam quidem Cumis, Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 289. et le Damyata, Datta, Dayadvam, p. 322.

5  Felman Sh., Le scandale du corps parlant, Seuil, Paris, 1980, cf. « Théories de la promesse, promesse de la théorie » et, « Connaissance et jouissance »

6  Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 359.

Pour citer cet article

Jean-Louis Rinaldini, « Psychanalyser : Entre divan et cité », paru dans Oxymoron, 0-, Psychanalyser : Entre divan et cité, mis en ligne le 08 avril 2010, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3098.


Auteurs

Jean-Louis Rinaldini

Psychanalyste, co-fondateur de l'A.E.F.L., école de Nice de l'Association Lacanienne Internationale