Oxymoron | 0- Numéro inaugural 

Michel Lapeyre  : 

Une incroyance psychanalytique ?!

Petites touches et témoignages d’amitié

Index

Mots-clés : croyance , discours, psychanalyse, religion

Texte intégral

1Est-ce qu’on peut se débarrasser une bonne fois pour toutes de la question de Dieu ? Est-ce même souhaitable ou envisageable ?

2J’avoue être autant révulsé par ceux qui – sont-ce des croyants ou des fanatiques d’ailleurs ? – ramènent tout à Dieu, menaçant les indifférents des pires catastrophes, qu’agacé par tous ceux qui croient malin et suffisant de jouer les esprits forts et éclairés pour rendre inutile et vaine l’interrogation.

3Pour les uns, les incroyants seraient des malheureux ou des réprouvés, au mieux innocents, au pire obstinés. Pour les autres, les croyants seraient de pauvres idiots ou de grands imbéciles, au mieux inconscients, au pire arriérés.

4Bien sûr chacun accuse l’autre et d’indigence d’esprit et de mauvaise foi, ou bien ici d’orgueil et là d’imposture.

5Je me désolidarise des uns comme des autres. Dans ma petite histoire, qui vaut ce qu’elle vaut, j’ai rompu avec les premiers, les croyants intransigeants, qui vous somment de les suivre pour compter parmi les sauvés et les élus. Mais finalement, je me rends compte que j’ai refusé de rejoindre les seconds, les incroyants convaincus, qui vous pressent de renier toute croyance, voire de répudier toute adhésion, tout engagement, ou même tout « concernement », pour rentrer dans le rang, c’est-à-dire grossir la troupe des gens soi-disant évolués, modernes et développés (race que j’abhorre).

6Certains pensent s’en sortir avec l’appel à la laïcité : mais est-ce une neutralité absolue et dédaigneuse vis-à-vis de l’ensemble des croyances, avec l’idée qu’elles se valent toutes (parce qu’elles ne valent rien, mais on ne le dit pas !) ? Est-ce une tolérance absolue et obligatoire envers toutes les croyances et chacune, y compris les pires ? Est-ce au contraire une critique absolue et relative à l’endroit et à l’égard de la croyance elle-même ?

7Absolue puisque, selon Freud, que je rappelle ici encore, « Aucune proposition ne saurait se prouver elle-même » : or la croyance prétend s’autoproclamer, s’auto-justifier, s’auto-alimenter, et c’est bien ça qu’il s’agit de raisonner. Relative car la croyance va de pair avec le fait de mettre en jeu la vérité, avec l’effort de prendre la parole, avec la tentative de prendre langue, et de s’intéresser à l’autre.

8Dès qu’on parle, on accorde créance, on fait crédit, et on se met aussi en dette, on accroît son débit. La religion s’appuie là-dessus, et parfois délibérément, comme nous l’avait montré Fethi Benslama, à propos de l’Islam et des dénominations de la religion qu’il propose. La croyance implique abandon et renoncement, mais s’agit-il de la même chose dans la soumission et la résignation d’une part, et d’autre part dans l’assomption et le consentement ?

9Il faut sans doute distinguer le sujet de l’allégeance (L.Thibaudeau) et de l’envie, et le sujet de la reconnaissance et de la gratitude.

10Le sujet de l’allégeance se vautre dans la croyance, le sujet de la gratitude croit à l’autre réel.

11Il me semble que la psychanalyse ne nous invite guère à nous rallier au mépris ou à la condescendance mutuels et réciproques des croyants et des incroyants les uns envers les autres (peut-être d’ailleurs que ce ne sont tous que des croyants divers, chacun étant pour l’autre l’infidèle, ou le païen, le crétin, ou le paysan). La psychanalyse relève plutôt l’ignorance commune du malentendu que nous partageons tous, croyants et non croyants : pas de croyance qui ne soit impure, pas d’incroyance qui soit pure ; la croyance ne va pas sans doute, et le croire suppose d’y croire ; et puis enfin, mais j’y reviendrai, comment oublier que tout ça ne tient que si on y ajoute foi, si on accorde et si on donne sa foi ?

12Le croyant n’est jamais aussi croyant qu’il le croit, l’incroyant est toujours plus croyant qu’il ne pense. Il faudrait peut-être mesurer qu’on a toujours à faire en même temps avec le savoir comme articulation ou élucubration, avec la croyance comme position ou supposition, et avec la foi comme acte (ou comme passage à l’acte !).

13Il nous faudrait ici une multiplication non pas des pains mais des « Bartleby », celui qui allait répétant « I would prefer not to ». Position intenable, situation impossible ? Voire ! N’est-ce pas le propre du sujet comme tel, soit « la liberté de s’en foutre » ? Une incroyance conséquente devrait tenir compte de ces trois termes sans oublier, négliger ou privilégier aucun d’entre eux.

14D’une part considérer que le savoir est « à prendre » non à apprendre. D’autre part admettre que la croyance, croyance déclarée ou dissimulée en Dieu, toujours, comme « dieu-re » ou délire, comme père ou maître – ce qui n’est pas la même chose mais qui revient au même pour ce qui nous occupe ici –, la croyance est banale, basale même. Et enfin envisager que la foi, l’acte de foi, c’est ce qui met une limite voire qui fait pièce ou échec à la croyance.

15Savoir certes, mais qui exige qu’on y mette du sien ; croyance oui, mais qui ne va pas sans assujettissement ; foi bien sûr, c’est-à-dire confiance et fidélité, mais qui n’est pas sans procéder d’un acte ou y mener, voire le court-circuiter.

16Ça me conduira à certaines conclusions inattendues pour moi. Au total, pas d’allégeance sans aveu et, disons-le tout net, la réalité du transfert est homogène à la réalité du sujet, et c’est cela qui fait la matière et le ressort de la croyance, l’enracinement de l’humain (et y compris de la psychanalyse) dans la religion et le religieux (Sidi Askofaré).

17Le transfert n’implique pas seulement l’influence (ou l’indifférence) de l’autre, il comporte aussi l’acquiescement (ou la défiance) du sujet. La croyance trouve là son origine et la religion y puise ses sources. Ce n’est donc pas de sitôt que nous en aurons fini avec ça.

18À côté de ça, est-ce qu’on peut régler son compte à Dieu, qu’il fasse un bon coup son exit !? Après tout, Dieu est-il un interlocuteur valable ? Certes non, dira-t-on ! Mais comme c’est bien le seul interlocuteur possible, les autres étant indisponibles ou mal disposés, défaillants voire malveillants, et comme il n’existe pas, ça fait un sacré vide, c’est le cas de le dire. Ça simplifie le dialogue, vous me direz : en fait il n’y a pas de dialogue (sauf…mais on y reviendra) si ce n’est avec Dieu !

19Mais comme celui-ci n’existe pas (il est, c’est tout, un fait de dit, le fait du dit par excellence qui vous tartine l’être au-delà de toute raison), retour à la case départ !

20Qu’est-ce que Dieu donc, on va y venir. Mais d’abord, si on se met à « dé-croire » en Dieu, si vous me permettez ce néologisme (décroyance qui est aussi une décréation), qu’est-ce qui vient à la place de Dieu ? Peut-être qu’auparavant il faudrait se poser la question de savoir si ce n’est pas Dieu qui vient à la place de quelque chose – quoi ? – et, dans ce cas, se demander si c’est pour le couvrir, le masquer, le révéler, le présent(ifi)er, etc…

21Dieu est-il un symptôme à déplacer, un peu comme on ôte ou tombe les masques, ou est-il un sinthome à mettre en place, non pour boucher ou refuser le vide mais pour le cerner et y consentir ?

22Eh bien nous garderons le sinthome pour nous, nous les humains, et nous laisserons à Dieu le symptôme : c’est logique, puisque c’est à nous qu’il revient de faire avec le vide des cieux (les astres et les planètes ne parlent pas), et avec l’inexistence de Dieu (l’Autre ne répond pas et il nous plante là, à l’inverse de l’éducateur, du grand éducateur, qui doit avoir réponse à tout et qui, lui, ne vous lâche pas).

23J’enfonce encore le clou : Dieu n’a pas besoin de l’existence, qui est une imperfection (accident, contingence, superfluité, facticité), puisqu’il est Dieu, l’être parfait, Perfection de l’être, Être comme perfection. Ne vous y trompez pas : ce n’est pas un bon signe de quoi que ce soit de bon, c’est plutôt une preuve de sa fixité, la marque d’une fixation.

24Donc, si j’ose dire, à Dieu (et adieu) le symptôme, donc la pathologie et le pathologique, c’est l’évidence même. Et à nous le sinthome, c’est-à-dire la santé et la sainteté, bon sang mais c’est bien sûr ! Bon sang ne saurait mentir ! Le sang impur de cette « erreur de la nature » qu’est l’être humain et qui a, à tout instant, tout à apprendre.

25L’athéisme, n’est-ce pas un impensable, je n’en sais rien. Mais ce qui est certain, c’est que l’incroyance, ça se présente comme un passage, une passe, du symptôme au sinthome : un pas, un saut, un franchissement, un retournement du « ça ne va pas, mais on fait comme si ça allait quand même » à un « ça va, mais avec la douleur, pas sans le manque et pas sans savoir y faire avec lui ».

26Oui, Dieu est symptôme (et pas seulement inconscient), et c’est bien ça qui rend si difficile, voire aléatoire, sinon d’en finir avec, au moins de s’en dépêtrer. Il vient à la place d’un x, on met un y à sa place : de l’un à l’autre il n’y a pourtant pas de réversibilité (le x n’équivaut pas à l’y, ils ne se superposent pas), mais il y a par contre des régressions, nombreuses et variées. Dieu est un symptôme : il n’est pas que lumière et amour, ceux que nous lui prêtons et que nous lui portons, le cas échéant, pour le faire exister ; il est aussi obscurité et... non pas haine mais ambivalence, celle où nous nous tenons, éventuellement, à son endroit, pour ne pas le faire inexister.

27Avant le fameux « notre père qui êtes aux cieux, restez-y », le non moins célèbre « reste encore un peu, ne pars pas, ne me quitte pas ». Dieu est donc ce qui se révèle, mais aussi ce qui se cache (lux et absconditus) : la voix off dans le buisson ardent. Qui vitupère, qui vocifère, qui commande et exècre, féroce et obscène. Désir opaque, volonté implacable.

28Moi ce que je dis, c’est qu’on n’en sort pas, sauf par le chas de l’aiguille des petites mains du discours psychanalytique.

29Lui, Dieu, verbe et commandement, c’est la malédiction sur le pécheur et l’imprécation contre le péché, au nom de la loi et par respect à son égard, si ce n’est pour l’amour (de quoi ou de qui, on ne vous le dit pas). Et c’est bien ce qui le sauve, Dieu, car au moins, il ne dissocie pas le bien du mal, à la différence du manichéisme.

30Lui, le discours analytique, il ne connaît (et ne fait connaître) que la logique du dire, il ne suit (et ne fait suivre) que l’éthique du bien-dire, il préfère (et fait préférer) le silence. Le dire qui ne coupe pas court en bavardage, mais qui tranche sur la parole. L’éthique du bien-dire, qui incite et invite à ne pas éluder sa propre méchanceté. Le silence… un silence cette fois sans peur ni reproche, sans crainte ni haine ni pitié, sans indifférence ni dissentiment ni ressentiment.

31Dieu et la religion veulent-ils des fidèles convenables ? Ils cherchent et figurent, ils prêchent et proclament, ils envisagent une convenance de la Chose, ils préconisent son « respect » (Lacan). Faut-il y rajouter l’amour, comme l’exige le christianisme, ou s’en tenir au respect, comme paraît le faire le judaïsme, et comme semble y insister l’islam ?

32L’intérêt du christianisme, c’est qu’il force le trait, il fait ressortir ainsi la limite de la religion. Il n’a pas tort de souligner l’importance de l’amour, dont nous savons bien l’importance dans le transfert. Mais il montre aussi, par défaut, voire par l’absurde, une condition sine qua non de l’amour qui est de faire face à la Chose, à la fois sans crainte ni respect (ou plutôt au-delà de l’une et de l’autre).

33Or la religion prêche si ce n’est l’adéquation du mot à la Chose, en tout cas l’occultation de la Chose par le motus et bouche cousue de la croyance et de l’allégeance : crainte et tremblement. Est-ce qu’on peut aimer ça ?

34À moins qu’on ne puisse aimer que ça mais alors quel est cet amour ? Certainement pas l’amour mystique ni celui qui fait place ou donne lieu au féminin. Est-ce que Dieu s’aime ? Il n’en donne pas beaucoup de preuves. Et est-ce qu’on peut aimer quelqu’un ou quelque chose incapable de s’aimer soi-même ? On aime Dieu pour le faire exister et on cherche les preuves de son amour pour se prouver qu’on a raison de l’aimer. Et ça tourne.

35L’amour est au-delà, mais est-ce qu’on sait aimer de cet amour-là ? Alors on s’en tient à l’amour de Dieu : on aime un Autre où se loger, où se lover même, faute de faire place à l’autre réel, étrange et étranger, dont il n’est pas dit qu’il soit aimable, qu’on ne peut approcher dans et par l’amour sans le risque de réveiller en soi la bête, sans le pari de re(s)susciter la Chose.

36La Chose que la religion esquive, que Dieu préserve et que le capitalisme consomme et consume (en quoi capitalisme et religion ne vont pas si mal ensemble). J’en reste là de ces élucubrations.

37En regard de ça, allons-nous nous satisfaire de l’athéisme ? L’athéisme (sauf peut-être dans la psychanalyse où c’est un « acthéisme » (C. Soler)) tend à se contenter de nier la question de Dieu, de dénier son existence, de renier son mystère (qui n’est autre pour nous que la question, l’énigme même du désir de l’Autre, et aussi l’opacité, si ce n’est la méchanceté, de sa volonté, « ignorance féroce » vis-à-vis de l’humain).

38On a vite fait bien sûr, la psychanalyse est une clinique armée (une ultra-clinique surarmée !) de ce point de vue, de réduire la question de Dieu au SsS (le fait de prêter, de demander, et d’atteindre un savoir de…) dont le sort est d’être destitué. Mais tout le monde sait très bien que ça ne suffit pas.

39En effet une question, une vraie question demeure même si l’on a réussi à la formuler comme un problème auquel on a trouvé une solution, fût-elle élégante et commode. Autrement dit la liquidation ou plutôt la résolution du transfert n’est pas sa suppression (heureusement), plutôt la cessation de son emprise et de sa domination. Le processus a été bien amorcé avec les monothéismes qui mettent Dieu en retrait, sinon à la retraite ! Avec la main invisible du marché comme Providence, le capitalisme (athée ?) ne fait pas mieux, plutôt pire : il rapatrie Dieu dans les affaires elles-mêmes, tout en effaçant ou en brouillant son nom.

40Est-ce que la psychanalyse peut faire mieux ? À elle de le prouver : elle n’est quand même pas sans biscuits pour la route, mais est-ce que nous savons nous en servir ? En remettre et en rajouter (« per via di porre ») sur le père (symbolique) en déplorant son déclin, sur l’ordre (oedipien) en prônant son retour, sur la loi (de l’Autre) en soutenant les conservatismes et les restaurations, ce n’est certainement pas la meilleure voie qu’on emprunte !

41On est au fond toujours très embarrassé avec cette dimension de Dieu, cette face de Dieu, ce versant de notre condition auquel Dieu nous renvoie ou nous ramène : c’est-à-dire comme hypothèse, l’hypothèse de Dieu, Dieu comme hypothèse.

42On a besoin de l’hypothèse pour démarrer, mais celle-ci entraîne Dieu dans son fourniment et nous le fourgue (c’est le Dieu horloger du déiste hypocrite et cynique qu’est Voltaire). Nous avons du mal avec ça tant pour accepter d’y passer (il le faut bien) que pour parvenir à s’en passer (il vaudrait mieux).

43C’est qu’il y a une autre face de Dieu, évidemment, qui est comme je l’ai dit, obscurité, opacité, impénétrabilité (désir caché, volonté imprévisible). Il y a d’abord, il me semble, l’existence de Dieu : question, problème, équation ? Axiome, postulat, principe ? On a développé là-dessus une foule d’arguments et de raisonnements théologiques et philosophiques qu’il vaudrait le coup de reprendre et réviser.

44D’aucuns (par exemple Heidegger) ont prétendu qu’on pouvait lui substituer sans inconvénient et même avec beaucoup d’avantages un discours sur l’être. Lacan (Encore) fait remarquer que ça nous plonge dans l’ « êtrernel » et que ça nous sort du temps (on peut comprendre que ça captive certains dans une époque où, comme dit Shakespeare, le temps est hors de ses gonds). Ce n’est quand même pas ce qu’on fait de mieux. Lacan oppose à ça fort justement, ce qu’il appelle le « par-être », l’être para, c’est-à-dire à côté.

45Aux côtés et non pas de côté, à opposer sans doute au « Da-sein » : justement laissons ça à Dieu. Donc être à côté, aux côtés des choses, des gens, des êtres (des proches et des lointains, des siens et des chiens, si vous me permettez…, sans oublier les chats et les boas, les serins et les choucas, les chacals et les rats !). Là a-t-on besoin de Dieu, que ce soit comme existence par excellence ou Être Suprême, substance ou accident, subsistance ou contingence ?

46Les Chinois nous enseignent là-dessus (cf. François Jullien) : se faire une conduite selon eux, c’est se mettre à penser et se laisser aller à être « au gré des choses ». C’est joliment dit mais surtout on peut voir ce que ça donne quand c’est fait de manière juste (je pense à la calligraphie chinoise, entre peinture et poésie, tableau et poème, plus qu’à la politique chinoise actuelle qui se fait plutôt conformément à l’ouragan néo-libéral, au tsunami capitaliste et à la tornade de la mondialisation, c’est-à-dire encore au nom de Dieu, qui est un non à l’humain et au vivant).

47Ce qui nous conduit au point suivant. Car il y a effectivement ensuite un autre aspect que j’ai qualifié ou plutôt désigné de mystère. Nous avions eu une petite discussion avec Sidi Askofaré à ce propos. Je persiste à penser qu’il n’y a pas lieu de laisser le monopole du terme à l’obscurantisme, aux sciences dites occultes, aux mysticismes pastiches et de pacotille. Et surtout je refuse de me laisser impressionner par les critiques, sarcastiques et sardoniques, qui nous viennent des fausses sciences.

48Freud, c’est vrai, n’aimait pas recourir à ce terme, Lacan lui n’hésite pas à le faire, et avec raison je crois. Il s’agit en effet de ne pas exclure de notre discours ce dont nous savons bien qu’il y trouve sa raison d’être, son efficacité, son destin, à savoir par exemple « l’impensable » (ou le « sans idée »). La religion en abuse, nous, nous cherchons à en user, sans en faire une religion. Ce que donc j’appelle ainsi ce n’est pas le dissimulé, l’ésotérique, l’initiatique. Au contraire, c’est l’inassimilable dans le langage, l’inavouable par le signifiant, ce que l’Autre ne peut pas digérer, même si et quand il l’inclut (« la vacuole de la jouissance », Encore).

49Il s’agit donc de ce qui s’éventaille depuis l’ « aucun lieu, nulle part » de la Chose jusqu’à la figure du prochain. La religion a quand même la manière, bien que ce ne soit pas la bonne et bien qu’elle le fasse sans art et sans tact, c’est-à-dire sans grâce, de réveiller la Chose, comme on attise un feu, fût-ce pour la tenir en respect et garder ses distances envers elle. De même elle sait mettre en présence du prochain, et elle ambitionne de le faire connaître, quitte à s’empresser de le neutraliser par et dans le commandement de l’amour… du prochain justement. Ce qui tout de même ne va pas plus de soi que des retrouvailles convenables avec la Chose ! La Chose, soit si l’on veut, l’imminence d’une catastrophe qui a pourtant déjà eu lieu (pour le figurer en notre temps : le camp de concentration et d’extermination), la menace actuelle et malgré tout toujours reconduite d’un danger qu’on ne rencontre pas, qu’on n’affrontera peut-être jamais, mais qui rôde sans cesse et partout.

50Le prochain, ce voisin immanquablement plus ou moins mauvais (comme nous le rappelle l’amour courtois), cette méchanceté ou cette malignité du voisinage, promiscuité de la proximité, fréquentation « comme de bien entendu » compromettante et peu recommandable.

51La religion et son Dieu nous mettent en contact et aux prises avec la Chose et le prochain et on ne peut certes pas se réjouir que les sciences humaines ne soient capables, par dérision et cynisme, avec le mépris et la condescendance des scientistes ignorants et des positivistes pervers, soit avec la collaboration de l’imbécillité universitaire, que de revenir en deçà de ce dont le religieux au moins nous met au parfum. Et on ne peut que déplorer que certains psychanalystes leur emboîtent le pas, au lieu de faire le pas suivant, au-delà tant du meurtre de la Chose que de la prêcherie de l’amour, c’est-à-dire de l’amour comme prêcherie contre le mal, sermon au pécheur (cf. le « genital love » ou « l’oblativité »).

52Le retournement, si difficile à obtenir, n’est pas si compliqué que ça à penser. C’est de et dans la Chose d’une part qu’on extrait la cause du désir (au lieu même où la religion en fait l’essence et la visée, le but et la fin du désir). De même le prochain, c’est non pas la cible de l’amour mais son point de départ si on veut, ce qui en donne la « raison harmonique » comme diraient les mathématiciens.

53La psychanalyse va dans ce sens, celui de cultiver le « par-être » : elle pousse, c’est vrai, à bien se conduire, je veux dire à se faire une conduite au gré des choses ; elle encourage, c’est clair, à bien se tenir, à garder la posture, c’est-à-dire à être et rester à côté de la Chose (face et cap au pire comme dit Beckett) ; elle incite, ça c’est sûr, à tenir bon, soit à se tenir auprès du prochain, à ses côtés, le soutenir, l’accompagner (Sade, mon prochain, comme dit Klossovski).

54Ainsi, vous voyez que si l’athéisme courant, débile, se contente de nier la question de Dieu, de dénier son existence, de renier son mystère, l’incroyance psychanalytique, elle, n’a pas ces objectifs, même si elle ne se prive pas de l’expérience de ceux qui s’y essaient, qui ne se valent pas tous. Homais n’est pas Casanova, ni ce dernier Don Juan, les libertins ne sont pas les révolutionnaires, etc. etc.

55L’incroyance psychanalytique examine et surtout elle accueille et tient compagnie à ce qui vient à la place de Dieu. Elle suscite, provoque et recueille ce qui arrive à l’occasion, à cette place, ce qu’on y met par choix aussi, en remplacement, soit tout ce dont les croyants eux-mêmes ne sont certes pas exclus ni exempts, ni plus ni moins en tout cas que les autres.

56Freud a raison : le salut de l’homme est dans le choix et non en Dieu ou dans un dieu qui seul pourrait nous sauver, et c’est valable même, ça s’applique aussi pour ceux qui sont persuadés du contraire. On ne perd rien à le savoir. On a tout à gagner à ne pas faire de Dieu, de la religion, de la croyance, un domaine réservé : soit un privilège exclusif des croyants, soit un cabinet des curiosités où les incroyants enfermeraient et entasseraient toutes les vieilleries religieuses, surannées et obsolètes, pour mieux les railler et les bafouer.

57Peut-on rayer d’un trait de plume ou d’un sarcasme la question ou le problème, l’inquiétude et le doute, le trouble si ce n’est le tourment où la religion se fonde et dont elle se sustente ? Et même l’homme moderne (et post-moderne) du soupçon et du souci peut-il s’en croire quitte ? Et même celui (si ça existe) qui se tient pour tout à fait libre et entièrement responsable doit-il s’en excepter ? Je n’en sais rien et ce serait à eux de répondre.

58J’ai été amené récemment à me dire, à ma grande surprise (stupéfaction même) que je me sentais plus proche de certains croyants que de bien des athées déclarés (scientistes, positivistes, utilitaristes en tous genres et autres grands prêtres de la « laïcité »). J’ai aussi pris connaissance du témoignage de Pierre Vidal-Naquet qui, tout en se disant agnostique, avouait son admiration pour certains croyants dans la résistance ou contre la torture en Algérie. Je ne suis donc pas seul à être autant à l’aise et dans l’incroyance et dans le refus de faire des croyants une race à part. Je ne fais pas partie de la communauté des croyants, je ne fais partie d’aucune communauté de croyants. Je ne m’adresse désormais qu’à des « frères humains », mes semblables dans la cohue parlante : où j’ai certes de multiples et solides appartenances que je ne récuse ni ne renie, où j’ai, comme tout le monde, amis et ennemis, adversaires et associés, partenaires et rivaux, proches et étrangers, mais où je ne reconnais plus que des congénères, fussent-ils ennemis du genre humain. Pour tout le reste, je suis comme Bartleby ou Ulysse (mes héros préférés) : « I would prefer not to ». Je préfère ne pas en être, ne pas y être : par exemple au pouvoir, dans son jeu et ses rapports, ni du côté du manche, là où on s’enchante d’avoir « Dieu à nos côtés » (« God with us »).

59Je préfère, je l’ai dit, être à côté de la Chose, auprès du prochain. Dieu ne m’a guère aidé dans ce sens et très peu la religion. En revanche la psychanalyse si ! C’est elle qui m’a fait connaître cette fraternité de discours (et des discours !) à laquelle je tiens beaucoup maintenant. C’est elle la psychanalyse, c’est elle la fraternité de(s) discours qui dégagent et libèrent la place de l’autre réel, pair et partenaire avec qui je peux m’associer. C’est elle la psychanalyse, c’est elle la fraternité qui montrent, démontrent et démontent ce que c’est que Dieu, croyance à laquelle on peut renoncer, foi qu’on consent à perdre quand on le veut.

60Du coup, j’ai quelques petites choses à dire de Dieu (ou à Dieu, en adieu à Dieu, si j’ose dire), concernant ce qu’il évoque au titre de passage obligé, concernant ce qu’il provoque en guise de croyance et de tout ce qui s’y fait.

61Dieu, c’est la garantie ultime, voire absolue qu’on recherche, assurance multirisques en quelque sorte (est-ce pour ou contre la vie ?). Dieu, c’est la fin dernière sinon extrême qu’on vise, guérison de la mort (ou pouvoir d’échapper à son aiguillon comme dit Saint-Paul je crois). Dieu, c’est la référence unique si ce n’est totale qu’on s’impose et qu’on impose, réponse à tout selon la formule consacrée. Dieu, c’est la raison suprême, certains diraient souveraine, qu’on s’applique à suivre aveuglément, « tout-savoir » qui fait le ressort de toute politique qui se fonde sur le pouvoir. En même temps, Dieu, c’est un malin, subtil et malicieux, n’en déplaise à Einstein (et qui joue aux dés !), qui s’arrange pour qu’on ne soit pas trop regardant sur ses échecs et ses faillites. Enfin je veux dire par là qu’il peut compter sur les hommes pour le sauver, ils ne font que ça : je sais bien qu’il n’y a pas…mais quand même.

62Bien sûr on peut préférer la cohue parlante (qui n’est pas toujours, voire jamais, la tour de Babel) au commandement sur le mont Sinaï. Bien sûr on peut préférer les voix du parlêtre, de l’animal parlant, du cri à la parole, au poème et au chant dans le maquis des hommes. Mais encore faut-il faire voir, faire savoir, faire valoir cette préférence !

63On ne peut pas plus se contenter de la croyance béate, si ce n’est niaise, que de l’athéisme haineux, voire sardonique. La satisfaction réelle est ailleurs, comme la vraie vie. Oui, au lieu de courir vers ce qui divinise (« l’incomparable père ») nous avons à nous aviser de ce qui nous divise. Oui, plutôt que de nous presser en masse du côté de ce qui comble, nous avons chacun et comme « un-entre-autres » à chercher ce qui cause.

64Ainsi je situerai volontiers trois étapes non pas tant peut-être dans le parcours de la croyance à l’incroyance que dans le savoir y faire en la matière.

65Il y a d’une part (d’abord ?) l’amour inconditionnel et désespéré de Dieu, soit la reconnaissance illimitée et éperdue d’un Dieu (qui a ou prend plusieurs noms, figures, visages, même si sa face reste cachée ou voilée ; ça peut aussi être le Peuple, la Nation, l’État, la Communauté, et pourquoi pas la Science ou encore la Démocratie, voire l’Homme ou l’Humanité) qui fait l’être (comme on fait l’âne) et qui fait être ( comme on fait taire), qui aide à exister, une aide à l’homme, qui est emprise sur lui, et qui lui est accordée ou infligée depuis l’histoire, l’affaire d’Adam et Eve.

66C’est l’Être Suprême (en méchanceté ou en bienveillance) qui engendre ou subsume tous les êtres. C’est cette sorte d’assistance (mutuelle ?!), pour persévérer dans l’être, qui s’offre comme remède aux aléas de l’existence, au caractère fortuit de l’existence elle-même (la psychanalyse, elle, est une aide contre ce remède qui n’est qu’un poison, puisqu’elle incline à passer plutôt par le « par-être »).

67Il y a d’autre part (ensuite ? en même temps ?), ce dont Lacan dit que « c’est bien mieux » soit, Dieu, de le trahir (« l’être-haïr »). C’est une haine farouche et implacable vis à vis de Dieu parce qu’on ne lui pardonne pas de ne pas exister. Un athéisme haineux.

68Y a-t-il un athéisme amoureux ? Alors il est rupture avec ou plutôt dans « l’êtrernité » et au lieu de s’y engouffrer, il danse peut-être comme le voulait Nietzsche, sur le « chairos », l’occasion dont on fait une surprise, la rencontre qu’on prend comme un « bon heur ». Il est reconnaissance envers les accidents de l’existence comme ce qui peut nous arriver de mieux (Lacan).

69Il y a encore (enfin ? toujours peu ou prou ?) la gratitude absolue, et infinie, envers le vivant, envers l’humain, impardonnable depuis toujours et à jamais (« coupable du réel »), et aussi eu égard à cette existence qui est la sienne, ineffable et stupide, éphémère et superflue, factice et contingente. Reconnaissance et gratitude parce qu’il n’y a plus, cette existence, encore et toujours, qu’à l’inscrire dans les termes de l’être-pour-la-mort et l’être-pour-le-sexe, ainsi que dans la lettre à transmettre, à faire passer.

70L’incroyance psychanalytique est l’ « Aufhebung » de la croyance comme bonne à tout faire et comme ce qui rend parfois « prêt à tout » : passage et déplacement…depuis le « laisse-toi être » du moment de l’insondable décision de l’être jusqu’au « se faire à être » du temps du pari sur le « par-être » (et du choix fou de l’analyste).

71Alors oui, décidément, on peut vivre sans Dieu et sans haine, ou plutôt au-delà. Mais faut-il pour cela qu’il soit supprimé ? À la place de Dieu, la psychanalyse met, ou plutôt trouve, ou mieux encore autorise, c’est-à-dire fait naître et croître quoi ?

72À la place de la garantie qui clôture, l’acte qui tranche et ouvre. À la place de la fin qui obture, le désir de l’analyste qui vise à obtenir la différence absolue. À la place de la référence qui fait taire, le désir de savoir qui retourne comme un gant l’horreur de savoir ce que l’on est pour le pire. Ces deux désirs permettant, à celui qui y parvient et qui y reste, de (se) savoir être un déchet. À la place enfin de la raison qui enferme, le sinthome comme ce qui porte la passe (tandis que Dieu, c’est plutôt ce qui porte la poisse, la glu de la soumission, la colle de la servitude volontaire, l’école de l’allégeance).

73Pourquoi se raconter des histoires ? La crainte de Dieu demeure, la haine de Dieu persiste, l’amour s’incruste en Dieu (il a quand même mieux à faire !)…tant que Dieu n’est pas supplanté par le lien social et le discours, tant que le symptôme n’a pas pris le pas sur lui, tant que le sinthome ne s’est pas substitué à lui, tant que l’acte singulier et l’œuvre commune n’ont pas réussi à faire prime, tant qu’il n’a pas été subtilisé par la sainteté, soit ce qui permet de déchariter, et par le féminin, autrement dit cela seul qui autorise l’amour, tant que n’a pas eu lieu la métamorphose de la volonté de l’Autre en désir de l’analyste et désir de savoir.

74Mais peut-être qu’on peut réduire encore la formulation. Qui est-ce qui sait ? Le croyant répond que c’est Dieu mais il ajoute que les voies de Dieu sont tortueuses et impénétrables. Nous posons nous la question qu’est-ce qui sait ? Et nous répondons : le symptôme (P. Bruno). Il faut élever Dieu à la dignité d’un symptôme, du symptôme (faire du symptôme notre Dieu – aimer son symptôme comme soi-même – et/ou trouver et relever en Dieu notre symptôme). Ramener le symptôme au sinthome : identifier le radical de la singularité à la fonction de nouage du sujet avec la jouissance et au fonctionnement du lien avec l’autre réel. Passer donc de l’acte de foi (pas si mal, pas si bête, pas si con que ça !) à la confiance dans le symptôme, à la foi dans l’acte, à la créance vis-à-vis de l’association dans une œuvre commune.

75Pour reprendre la citation d’un article sur un tout autre sujet d’ailleurs, la psychanalyse « appelle une politique de l’hospitalité qui repose sur une forme radicale de passivité qui ménage une place à l’autre, qui laisse l’autre venir ».

76L’incroyance psychanalytique, ce que j’ai nommé ainsi, c’est cette sorte de « fraternité discrète » entre les congénères de l’espèce humaine, donc aussi entre croyants et incroyants. Il y en a qui sont plus frères que d’autres car ils savent ce que ce lien qui les fait tous « frères humains », amis comme ennemis, doit au discours et non pas à Dieu.

77Il n’y a pas lieu de s’en vanter, il faut rester discret, il vaut mieux ne pas faire d’éclats. C’est à cette exigence que s’en tient l’incroyance psychanalytique, c’est à ce trait que se reconnaît le psychanalyste, ou plutôt qu’il y a du psychanalyste qui passe, ange ou démon.

Pour citer cet article

Michel Lapeyre, « Une incroyance psychanalytique ?! », paru dans Oxymoron, 0-, Une incroyance psychanalytique ?!, mis en ligne le 07 avril 2010, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3089.


Auteurs

Michel Lapeyre

Décédé le 28 octobre 2009 à l’âge de 63 ans, il fut maître de conférences à l'Université de Toulouse et psychanalyste. Ses dernières recherches portaient sur le discours capitaliste et ses conséquences subjectives. L'article que nous publions ici témoigne de cet engagement épistémo-politique. Il a publié plusieurs ouvrages dont
• Cliniques freudiennes. Cinq leçons (Anthropos, 1996)
• Au-delà du complexe d'Œdipe (Anthropos, 1997)
• Le complexe d'Œdipe et le complexe de castration (Anthropos, 2000)
qui sont devenus des classiques.