Oxymoron | 0- Numéro inaugural 

Anne Juranville  : 

Contribution à la question du statut de la psychanalyse “appliquée”

A quelles conditions un écrit nous “enseigne”-t-il ? A condition qu’on sache le lire

Plan

Texte intégral

1Je voudrais d’abord situer mon propos dans le contexte du Laboratoire CIRCPLES, dont le projet scientifique interdisciplinaire vise à créer des ponts entre anthropologie, linguistique, psychanalyse... Le dialogue que je voudrais engager ici concerne la recherche au croisement de la singularité des espaces, des sociétés, des textes et des dispositifs de parole qui constituent les spécificités disciplinaires. Si la place du chercheur se pose à l’ethnologue, à l’anthropologue…, elle présente un caractère de problème, voire de problème brûlant dans le cas de la psychologie dite clinique référée à la psychanalyse. Y a-t-il légitimité à mener une recherche universitaire en psychanalyse qui ne prenne pas appui sur la parole du sujet présent, en situation, mais sur celle du sujet à travers ses seuls écrits ? Dans notre discipline, le recueil de données se fait – idéalement – dans le cadre d’une situation d’interlocution qui prend modèle sur la cure et ses exigences, dont le caractère sobrement minimaliste, n’en est pas moins aussi absolu que suffisant : les deux impératifs de la cure se résument à : parler en associant librement côté analysant, et interpréter côté analyste ; cela sur fond de transfert.

2C’est à partir de là que se pose la question épineuse de l’« application de la méthode psychanalytique » dans un contexte qui n’est pas celui de la cure, mais de la recherche. On trouve certes d’abord une légitimation du côté de Freud : l’« application de la méthode psychanalytique ne se limite aucunement au champ des affections psychologiques, mais s’étend également à la solution de problèmes dans les domaines de l’art, de la philosophie et de religion »1.

3Nous serions donc autorisés à « appliquer » la « méthode » de la psychanalyse à des domaines culturels : à vrai dire, nous n’y manquons pas lorsque nous faisons une « clinique du social », en n’hésitant pas à utiliser des opérateurs empruntés au champ psychanalytique pour déchiffrer des phénomènes collectifs, faire des diagnostics de notre propre culture et de son malaise spécifique… Bref, lorsque nous tentons de situer la dimension du symptôme dans des objets culturels en général. C’est ce que ne manquent pas de faire non plusdes Catherine Millot, Julia Kristeva et tant d’autres psychanalystes qui abordent des auteurs à partir du dire de leurs écrits pour dégager un aspect de vérité : celle de la mystique à partir de Jeanne Guyon ou de Simone Weil ; celle de la féminité ou la perversion créatrices à partir de Colette ou de Jean Genêt… N’est-ce pas là se situer dans la foulée de l’étude de Lacan sur Gide (1958)2 justifiée de ce que le « problème de l’œuvre, c’est celui des rapports de l’homme et de la lettre » ?

4C’est évidemment à partir du modèle privilégié des écrits littéraires – mais des œuvres d’art en général – que se reposent les questions sans doute rebattues de l’« application » de la « méthode psychanalytique » : en prenant appui sur « un certain nombre d’artistes qui furent hommes de vérité »3. Dans le contexte d’une « critique de la sublimation », E. Laurent pose qu’il faut aborder Gide en tant « qu’il se fait responsable de la vérité de son mode de jouissance » et que son œuvre, « qui prend la jouissance à la lettre, n’est pas sublime, elle est symptôme ». D’où le problème : une telle « construction lacanienne du cas » – celui de Gide relu par Lacan – telle que la redéploie J.-A. Miller dans ce même numéro de revue, ne va-t-elle pas à l’encontre de ce que Lacan dénonce par ailleurs, en n’y allant pas de main morte, taxant de « goujaterie » et de « sottise » le fait d’ « attribuer la technique avouée d’un auteur à quelque névrose » ou de prétendre démonter « les mécanismes qui font l’édifice inconscient » ?

5On n’est pas donc sorti de l’auberge ! Mais on peut partir aussi de cette autre affirmation, décisive, de Lacan à propos de M. Duras : « L’artiste fraie la voie à Freud… L’artiste nous précède sur ce que moi je vous “enseigne” »4. Phrase qui se situe dans la foulée de celle de Freud (à propos de Zweig, de Jensen, de Schnitzler…). L’artiste dit la même chose que le psychanalyste : simplement, il le « précède » et va droit au but, sans détours, quitte même à répondre aux énigmes sur quoi la psychanalyse achoppe : ainsi Freud à propos de la féminité : « Si vous voulez en apprendre davantage, adressez-vous aux poètes… ». Le poète surtout nous « enseigne », comme y insiste Lacan parlant lui-même en position d’enseignant. Ne peut-on dire, en effet, que Georges Pérec (dans W ou le Souvenir d’enfance ) nous enseigne sur la genèse de la mémoire et son rapport au deuil, au même titre que la lecture d’Hamlet permet à Lacan de dégager la question du désir, celle d’Antigone la thèse de l’éthique, sans oublier ce que lui apportent Sade, Edgar Poe, Claudel, M. Duras… ? Les artistes, précisément les écrivains – mais toute forme d’art est en soi écriture –, constituent en effet la référence obligée pour réfléchir sur la question de la recherche en psychanalyse. Il convient donc de déplacer et d’orienter autrement cette question polémique de la psychanalyse dite appliquée. Cela en travaillant sur le postulat, présent chez Freud et chez Lacan, d’une analogie entre la création au sens le plus fort du terme, et toute vraie recherche dès lors qu’elle permet, quoique beaucoup plus modestement, de découvrir un « semblant » de vérité.

6Il s’agit donc de tirer « l’application » de la « méthode psychanalytique » vers son abord épistémologique : en tant qu’elle concerne la recherche, sous l’angle de la découverte, avec à l’horizon, l’enseignement, et la transmission… d’un savoir qui engage la vérité, même si, certes, c’est une vérité dont on ne peut que mi-dire. A quelles conditions ne pas tomber dans les dérives de la psychanalyse dite appliquée dont Freud lui-même n’aurait pas été exempt ?

7A condition de savoir lire. C’est donc autour de l’acte de lecture que je vais orienter mon propos. Lacan, lecteur d’œuvres littéraires, certes, mais d’abord lecteur des écrits de Freud, offre l’exemple par excellence, en acte, dans une posture analytique, d’un enseignement dont on pourrait dire, mais de façon provocante et ironique, qu’il est une « illustration » de la méthode psychanalytique. Proposition très ambitieuse qui concerne un problème crucial de transmission5.

Le recours, légitimé par Freud, « de l’application de la méthode psychanalytique » hors du champ de la pathologie mentale, i.e. de la cure, à partir du modèle de la cure mais hors la cure

L’écriture, corrélat de la lecture

8Je ne développerai pas ce qui a été l’objet d’études, de Platon à Derrida en passant par Rousseau, sur l’opposition parole-écrit. L’écriture et surtout la lettre sont des notions qui n’ont pas manqué de faire l’objet d’approches spécifiques chez Lacan (de « La lettre volée » à « Litturaterre »…). « La lettre, ça se lit, dit-il. Dans le discours analytique, il ne s’agit que de ça, de ce qui se lit… Le sujet de l’inconscient, vous le supposez savoir lire… et vous le supposez pouvoir apprendre à lire »6. Mais le dyptique écrire-lire renvoie à tout notre rapport au monde : Alain Juranville fait de l’écriture le phénomène-même de la sublimation : comme acte, geste du déploiement de la lettre sur la page qui est aussi la page du monde : le monde est écritures ; certes, tout n’est pas écriture au sens de l’œuvre caractérisée par sa consistance7.

9Mais, en-deçà du paradigme de l’œuvre d’art qui est un accomplissement de l’écriture, on peut élargir l’emploi du terme à toute production symbolique recueillie et lue sur la page du monde : comme on fait « recueil de données » des paroles du sujet et leur transcription dans un écrit. Ainsi – mais ce serait un autre sujet d’étude – l’écrit peut faire partie intégrante d’un processus d’interdiscursivité transférentielle de nature analytique (cf. les fonctions vitales de l’écrit chez certains psychotiques) ; la lecture est aussi la forme que prendre l’adresse transférentielle expresse à l’autre : ainsi Rousseau exhortant le lecteur dans les premières pages des Confessions. Qu’on pense aussi aux déportés, aux torturés, dont le désir de donner sens, le besoin de témoigner, fonctions avouées de l’écriture, est pris dans le registre d’un transfert à l’Autre social qu’est le public-lecteur. Le transfert est bien au cœur du débat.

10Les impératifs théoriques, cliniques, éthiques qui justifient la forme orale de la séance, font qu’on peut certes soutenir que même la transcription écrite d’un récit de cure est déjà falsifiée. Sauf peut-être justement à lui donner une forme littéraire. Ce qui reste sans doute une tentation, voire une nostalgie chez Freud : ainsi déjà à propos de Charcot écrivait-il que « chacun de ses exposés était un petit chef-d’œuvre de construction et d’articulation » ; et lui-même de s’« étonner » que ses propres écrits présentent une allure romanesque où pourrait sembler manquer le « cachet » de la scientificité. Jusqu’à « L’homme aux loups », Freud aurait inventé un mode littéraire en donnant une forme narrative correspondant à une mise en acte de la structure de l’inconscient. Comme si le caractère littéraire de l’exposé de ses cas pouvait être la condition de la transmission de ce qu’il voulait apporter avec la psychanalyse. A propos du Léonard, il dit dans une lettre à Ferenczi que c’est « la seule belle chose qu’il eût jamais écrite ».

En quoi la « méthode psychanalytique » se justifie-t-elle pour aborder le champ général de l’écrit ?

11L’exigence méthodologique liée à la discipline psychanalytique doit donc s’appuyer sur le langage et le transfert. La méthode de recherche qu’on peut défendre ici repose d’abord sur l’hypothèse d’analogies entre la situation de la cure psychanalytique et la situation d’interlocution entre l’écriture et la lecture. Il y a l’auteur – celui qui dit, mais en silence, en absence, sans associations, dans la clôture et la fixité apparentes d’un donné textuel, déjà là ; et le lecteur – celui qui « recueillant » ce donné, interprète : par un acte linguistique qui est d’abord don de sens ; mais cela suppose qu’il y ait entre les deux un transfert. Dans cette relation d’interlocution, c’est le lecteur qui transfère, le lecteur en position d’analyste. Ainsi Freud fut le premier lecteur de l’inconscient selon Lacan : « Ce fut pendant qu’il écoutait les hystériques qu’il lut qu’il y avait un inconscient… et de ce qu’il écoutait résultait quelque chose de paradoxal qui est une lecture »8. Analyste-lecteur sur qui le texte produit des « effets » : « Les œuvres d’art font sur moi une impression forte, en particulier les œuvres littéraires […]. J’ai été ainsi amené […] à saisir par où elles produisent de l’effet »9.

12On a donc un modèle psychanalytique inversé : les effets (de vérité) se font sur le lecteur en position d’analyste-interprète.L’insistance mise sur la dynamique complexedu pôle de récepteur justifie l’analogie avec la cure analytique, mais en déplace quelque peu les enjeux. Le récepteur occupe la position de l’analyste face au patient, face au rêveur, mais selon une posture inédite de lecteur. Ce qui implique une réévaluation conceptuelle de la lecture.

13Disons, pour annoncer en gros les enjeux, une lecture qui se caractérise de prendre le texte dans son aspect d’énonciation, qui part bien des signes et du respect absolu de leur agencement, comme pour un « texte sacré » comme le dit Lacan, mais ne s’arrête pas à cette structure d’énonciation. Je vais y revenir. Où l’attention au détail n’a rien à voir avec le modèle du détective traquant le factuel — que nous importe qu’à propos du fantasme de Léonard de Vinci, Freud ait confondu un vautour avec un milan ! Les notations de Lacan sur la lecture comme telle recoupent en grande part ce qu’il apporte de novateur concernant l’acte d’interprétation illustrant une fonction du langage qui n’est pas tant d’« informer » que d’« évoquer »10.

14J’envisagerai donc la lecture comme un acte d’interprétation. C’est par son caractère métaphorique, i.e. imprévisible, en rupture avec l’ordre de la signification commune, que l’interprétation est censée faire émerger chez le patient des effets de vérité. Ici c’est chez le lecteur en position d’analyste qu’ont lieu ces effets de vérité et aussi de jouissance, en tant que, pour la psychanalyse, la logique signifiante du langage est prise dans le champ de la jouissance. Insistons déjà sur le fait qu’on quitte le registre herméneutique du dévoilement d’un sens déjà-là, pour un registre énonciatif du texte tel qu’il est reconstitué par le lecteur ; excédant la (dé)monstration, la lecture laisse alors place à l’émergence de l’imprévisible, à la surprise. Il s’agit de s’approprier un savoir insu, que chacun des deux interlocuteurs ignorait – Lacan dit que l’artiste ignore le plus souvent ce qu’il apporte de nouveau – ; un savoir est à produire et non à exhumer sur le modèle de l’archéologie ; un savoir qui est « création de sens », et non creusement de signification – ce qu’ont de commun le positivisme et la conception métaphysique du langage comme représentation. Toute découverte est trouvaille (eurekâ), au départ d’une construction. Le plaisir de « trouver » peut ainsi prendre les formes extrêmes de l’inspiration, voire de l’illumination extatique (cf. Rousseau décrivant cette projection de toute son œuvre à venir dans les Lettres à Malesherbes ).

Mais la recherche n’est pas la cure : chercher n’est pas soigner… Discours psychanalytique et discours universitaire

15Sans avoir accès à quelque théorie linguistique de l’interlocution, Freud n’en annonce pas moins tout le renouvellement apporté par Lacan, qui est ici décisif car cela concerne ce en quoi la psychanalyse opère un véritable déplacement épistémologique. L’ambition est de suggérer qu’entre l’expérience thérapeutique et l’expérience créatrice, poétique, dont relève le statut de la lecture, il y a une parenté, une identité profonde qui tient bien sûr à la fonction du langage.

16Toutefois il y a aussi rupture avec le modèle de la cure. Ni volonté de guérir ou de changer l’autre, mais volonté de savoir, ce qui n’appelle pas moins le soupçon (Freud avant Foucault a permis une « déconstruction » de ce désir épistémophilique, un déniaisement face à l’idéal de l’accès à la connaissance). La passion de savoir attachée au désir d’éclairer la pathologie d’un sujet, Freud a avoué lui-même qu’elle était chez lui plus forte que sa passion de soigner. La pulsion épistémophilique, la volonté sinon le désir de savoir, est bien ce qui anime aussi notre activité d’enseignant-chercheur universitaire et la jouissance singulière qui la caractérise.

17Mais si la lecture, telle que je vais essayer de le préciser un peu, ressortit bien à la « méthode psychanalytique », elle n’en pose pas moins la question de son articulation avec le discours universitaire. « Une des leçons les plus claires de l’expérience analytique est que le particulier est ce qui a la valeur la plus universelle » écrit Lacan à propos d’Hamlet. Il est vital que subjectivité et universalité – à quoi Lacan oppose le « général » dans la science – aillent de pair dans une lecture dont la visée est un savoir qui a vocation d’être conceptualisé ou formalisé. Ainsi Lacan, outre les véritables « combinatoires générales » qu’il dégage des grands textes de la littérature, dégage-t-il aussi la matrice logique des cas « littéraires » de Freud qu’il porte au rang de paradigmes. C’est là bien sûr la voie royale d’un Lacan lecteur de Freud qui donne les jalons d’une découverte et d’une transmission d’un savoir. En laissant ouverte cette énorme question des rapports de la « psychanalyse à l’Université » selon le titre d’une célèbre revue, je me propose d’esquisser, à partir de Freud et de Lacan, deux modèles de lecture en complémentarité et en continuité.

Avec Freud : l’« application de la méthode psychanalytique » à partir du privilège du « déchiffrage ». Une lecture « symptômale ». Le lecteur névrosé

18Il faut partir de toute l’équivocité de la position freudienne. Les modernes ont beau jeu de souligner la conception dépassée (« ringarde » selon J. Allouch) du langage demeurée celle de Freud, qui n’est pas sans rapport avec les critiques légitimes qu’ont lui a faites quant aux « applications » intempestives de la psychanalyse Pourtant, c’est bien dans le prolongement de son acte d’invention de la psychanalyse que se situe l’intérêt spéculatif permanent de Freud pour la chose littéraire. Il y annonce la rupture entre la positivité scientiste d’un savoir qu’apporterait le décryptage technique d’un écrit littéraire, et l’effet de vérité singulière qui s’y dégage par la mise en œuvre de la logique de l’inconscient.

19D’abord en posant, scandaleusement au regard de la science, que la « fiction » peut être critère de vérité.Au même titre que pour le rêve mis par Freud sur le même plan, le récit littéraire fonde sa vérité sur son caractère de non-réalité. Subvertissant les modèles classiques de discursivité théorique (fondés sur le dualisme vrai-faux), la psychanalyse naissante s’institue en privilégiant le statut de fiction de ses objets. Mettant ainsi au rancart toute conception de la référence et de l’expression, le rêve comme la littérature constituent un point d’appel qui ouvre virtuellement sur du sens. Mais un sens imprévisible, qui ne surgit que dans l’acte de réception. Ainsi le dévoilement des effets de vérité d’une œuvre n’est pas révélation d’un secret caché : tout grand texte s’offre comme une énigme à ciel ouvert qui trouble, voire déstabilise notre rapport au monde ordinaire. « Turbulence » qui renvoie à un fond d’irréductible non-sens. Essayons de baliser ces quelques points.

L’apport décisif de la psychanalyse dans le champ de la littérature...

20Il faut insister sur la prudence de Freud dans le domaine esthétique – il se décrit lui-même comme « profane » ; ou sur les limites qu’il assigne à la psychanalyse : l’estimation esthétique de l’œuvre et du don artistique ne sont pas des tâches pour la psychanalyse.

21Je laisserai de côté tout ce qui concerne le modèle de l’appareil psychique comme ardoise, bloc-note magique, qui justifieune véritable « métapsychologie de la lecture »11, pour mettre l’accent sur la dynamique de la « lecture » de l’inconscient. Ce qui permet d’abord de parler chez Freud, avant l’heure, de causalité du signifiant pour aborder l’inconscient12.

Une épistémologie et une méthologie nouvelles : le déchiffrage comme lecture « symptomale » du rêve et de l’œuvre d’art13

22Comme Champollion l’a fait pour les inscriptions hiéroglyphiques, Freud part des associations du rêveur permettant un déchiffrage linguistique du « texte » du rêve, annonçant la prise en compte des éléments structuraux internes d’une l’œuvre d’art – ainsi pour le Moïse de Michel-Ange. De là le point de départ d’une méthode qui s’en tient au texte, et à partir de là, qui tente de reconstituer le mode d’intelligibilité que constitue cette combinatoire singulière, unique, qu’est toute œuvre littéraire. Peu importent les intentions déclarées de l’auteur : il écrit dans la méconnaissance de son propre savoir. Seul le texte « parle ». Il faut donc s’en tenir à sa stricte « littéralité », comme pour le rêve.

23Mais tout texte est un tissage qui masque et révèle en même temps. Il livre son sens dans ses déformations, son style, sa structure interne... Il n’y a pas d’herméneutique, pas d’au-delà du texte. Ainsi « déchiffrer » n’est pas « appliquer ». On ne part pas de ce qu’on sait, mais de ce qu’on ignore : le lecteur renonce ainsi à un pouvoir, pour se soumettre à la loi de l’Autre qu’est l’écrit. Lire implique bien d’une position de docte ignorance : c’est l’autre qui sait, se donnât-il dans son mutisme et sa pétrification hiéroglyphique d’écrit.

24On peut dire aussi en ce sens que le texte engendre son père, contrairement au modèle idéologique du démiurge, de l’auteur père de son œuvre. (S. Kofman montre toutefois l’ambiguïté de Freud à ce propos : au-delà d’une entreprise de déconstruction de l’idéologie du génie créateur – fixation infantile et narcissique aux parents –, la logique à l’œuvre chez l’artiste n’en reste pas moins liée pour lui à la problématique du meurtre du père).

Les effets de vérité sur le lecteur

25Mais, par analogie de nouveau entre rêve et texte littéraire qui nous intéresse ici, Freud ouvre une piste qui déborde l’imaginaire et ses jeux de reflets de miroir – les possibilité de jouir à ciel ouvert des fantasmes qu’un sujet retrouve chez l’autre14. Elle concerne, au-delà du « plaisir », les effets de « turbulence » inhérents au véritable travail de lecture : ainsi, dans le célèbre rêve d’Irma, la découverte de l’immonde dans la gorge-abîme qui l’« outre-langage », le hors-sens, le hors-signifiant. Tout cela, c’est Lacan qui le développera comme pièce essentielle de la théorie de l’inconscient, abordée sous sa dimension de réel, cœur vide du symbolique. A charge pour lui, Lacan, d’avoir pu le lire, lui, à son tour, dans le récit de Freud…15 On va revenir sur cet aspect décisif.

26Car Freud, pour sa part, n’exploite ni n’explicite cette voie théorique et méthodologique qu’il a pourtant ouverte, et qui justifierait son « application » de la psychanalyse à l’art à partir d’un modèle fort de lecture. Il décèle bien, chez le lecteur névrosé, que le plaisir est attachée à la pulsion épistémophilique dans sa prétention à contrôler et à maîtriser les choses. Telle qu’elle permet d’annuler le non-compréhensible grâce au recouvrement de sens, i.e selon des mécanismes de refoulement (notamment rationalisation ou isolation dans l’obsession). Défenses qui servent aussi bien les visées de démonstration, d’illustration, de vérification, etc. du lecteur « savant » investi d’un savoir et d’un pouvoir sur l’objet qu’il prétend comprendre.

27Précisons, au-delà de Freud, que ce type de lecture-interprétation dénie toute possibilité d’émergence du nouveau : on ne cherche qu’à vérifier ce qu’on sait déjà. Cela aux antipodes même de la méthode clinique innovée avec la psychanalyse. Et Freud se caricature lui-même en « névrotisant » la méthode d’approche du texte de l’inconscient qu’il avait su pourtant appliquer au rêve. Ainsi à propos de la cure de l’homme aux loups qui a pu être controversée au nom du véritable forcing qu’il exerçait pour que son patient produise de quoi confirmer ses théories. S. Leclaire a pu parler de « cette fièvre, cette présence, ce désir de Freud qui a pu conditionner l’accident tardif de la psychose »16. En quoi ce type de déviation touche en premier lieu la psychanalyse dite appliquée ?

... et pourtant, la mauvaise presse d’une psychanalyse dite « appliquée »

28Des reproches, classiquement, ont été faits, qui n’épargnent pas Freud dans ses tentatives aborder l’art avec la psychanalyse : ainsi à propos de Vinci, de Dostoïevski, ou de Jensen …. Peut-on faire la psychanalyse de l’auteur in absentia ? Les personnages littéraires auraient-ils un inconscient ? Etc.

29Mais c’est surtout faute d’une approche linguistique moderne du textuel qu’on a pu lui reprocher – malgré ce dont on peut le créditer anticipativement, comme on vient de le voir –, de maintenir une dichotomie « métaphysique » entre forme et contenu, et de se contenter souvent d’aborder un texte à partir de son canevas narratif. En caricaturant, il s’agirait de débusquer un savoir caché entre les lignes, insu de l’auteur. Freud prête explicitement le flanc à ces critiques quand il avoue être plus intéressé par le « contenu » représentatif que par « la forme ou la technique », confortant par là la théorie implicite du « signe » sur le « signifiant ».

30Le risque majeur reste donc de négliger toute la dimension proprement esthétique de l’œuvre comme travail de mise en forme du langage. C’est-à-dire de négliger l’écriture comme telle, en tant qu’elle constitue un acte d’énonciation qui produit des effets esthétiques spécifiques : c’est l’aspect, décisif, du « plaisir du texte » au sens de Roland Barthes. Freud risque justement de maintenir le texte littéraire hors « littéralité ». Même si, en l’occurrence, il saisit très bien les effets de la lecture « névrotique » en termes de gains de plaisir pulsionnel. On se reportera à cet égard à l’article de P.-L. Assoun17 sur la lecture-symptôme, structure d’accueil privilégiée du fantasme pour ce névrosé qu’est le grand lecteur : où la curiosité œdipienne se voit livrer le secret de la chose interdite selon une satisfaction innocentée – cf. le souvenir-écran de Freud « feuilletant » le livre donné par son père...

31Lecture « névrotique » donc, qui va dans le sens du modèle positiviste de la découverte d’un savoir. La mise en question dirigée et contrôlée est un modèle de maîtrise auquel Freud n’est pas sans être resté, à son corps défendant, un peu tributaire. Qu’on cite seulement une phrase ambiguë comme celle-ci : « Nous ne retrouverions rien à redire si Jensen avait intitulé Gradiva, non point fantaisie, mais étude psychiatrique ». Et qu’on évoque de nouveau l’échec de la cure de l’Homme aux loups où Freud prétendait « vérifier » le fantasme de scène primitive. Bref, ce Freud donnant parfois l’impression d’être plus détective que psychanalyste, qu’apporte-t-il de nouveau ? Qu’introduit de spécifique la psychanalyse par rapport aux études « textuelles » (notamment liées à l’essor de la linguistique), aux grilles de lecture visant une approche objectiviste des œuvres, auxquelles on a pu reprocher leur formalisme abstrait ?

32Certes, ces grilles de lecture demeurent d’un intérêt certain. Et on peut suivre à cet égard Y. Bonnefoy qui affirme que « la poésie n’a rien à craindre de la science des signifiants, si celle-ci ne se double pas d’une idéologie, d’une métaphysique inconsciente… »18 ; ajoutant qu’ « il est même utile à celui qui veut lire avec « impatience » – je reviendrai sur ce terme –, de se prêter patiemment, aux observations de la lecture critique, qui sait défaire les faux-semblants de bien des paroles, par son recours réfléchi à la sémiologie ou à la pensée freudienne ».

33Pourtant, de nouveau, qu’apporte d’inédit la « méthode psychanalytique » focalisée sur l’acte de « lire » dans une perspective de défense des liens entre psychanalyse et littérature ?

Le dépassement d’une visée d’illustration ou de démonstration théorique de la littérature

Lire, c’est ne pas comprendre et se trouver en position de désubjectivation

34La métapsychologie du lire suppose qu’il y a de l’illisible, que texte est par principe « caviardé » : chez Freud, ce thème renvoie au fait que les blancs du texte sont l’effet du travail de la censure. Disons, plus radicalement, que lire, c’est ne pas comprendre, c’est s’affronter à l’insensé, au ratage du sens, qui est de structure. La lecture poétique se donne alors comme modèle de l’acte de lire qui constitue un changement de paradigme. Je voudrais évoquer simplement le témoignage de ce qu’est l’expérience poétique : Jacques Hassoun, dans un conférence inédite sur le thème de la transmission, raconte comment, la lecture d’une phrase a pu être à la source de son désir d’écrire alors qu’il était petit écolier en Egypte. Il évoque de mémoire : « Le gendarme s’avance dans le bocage vendéen, la pluie (là il y a un mot qui manque, c’est peut-être ça qui me fait écrire) le long de son bicorne. Au loin, dans la chaumière, qui fume, l’odeur de la soupe aux choux… ». Il commente ainsi : « Je peux vous assurer que pour quelqu’un qui est né à Alexandrie, aucun des mots de cette phrase n’a de sens : bocage, pluie, gendarme, bicorne, chaumière, soupe aux choux. Rien… Cette phrase en fait, a pu faire rêver toute une classe ». C’est dans ce contexte d’une position d’incompréhensibilité élevée au statut de structure qu’Y. Bonnefoy a écrit un texte sur la lecture centré sur « L’interruption » où il montre qu’il existe « une forme de lecture qui tend à la poésie »19. C’est bien là, semble-t-il, la position de Lacan. S’affronter à du non-sens implique une certaine position subjective que Lacan, lecteur de Freud, a pu théoriser autour de la catégorie du réel comme ratage du sens et constitutif de la structure même du langage.

Lacan et le modèle « poétique » de la découverte. Une lecture « poétique » au-delà du déchiffreur, le lecteur poète

35Lacan a abordé l’art et les textes littéraires comme formes discursives particulières d’élaboration théorique produisant des effets de vérité, voire constituant l’un des modes de la transmission de la psychanalyse. Cela en proposant un modèle de la lecture qui est en quelque sorte l’accomplissement de son premier enseignement sur la structure rhétorique de l’inconscient, là où il marche sur les traces de Freud. Mais la parenté entre les formations de l’inconscient et la poésie est telle que c’est un modèle « poétique », au sens de l’acte d’énonciation, dans son caractère originaire et radical, qui se trouve coïncider avec le modèle logique de la psychanalyse.

Au-delà ou en-deçà du déchiffrage, l’outre-langage : le lecteur en position de poète selon Y. Bonnefoy

L’« interruption »

36On peut partir de la thèse d’Y. Bonnefoy dans son article cité, « Lever les yeux de son livre », en relevant un certain nombre de citations. L’interruption est posée comme condition de la lecture, en-deçà du texte : « Le texte n’est pas (le) vrai lieu (de la poésie) »... « La poésie, c’est ce qui vise un objet – cet être-ci, en son absolu – alors même et précisément qu’aucun texte ne peut les dire »... « Une dimension essentielle de la poésie peut cesser d’être perceptible quand on la définit comme texte » ... « Elan dans les mots vers plus que les mots, amour en puissance, appel lancé au lecteur pour qu’il aille plus loin que le poète vers l’unité ». D’où le thème de « l’interrruption » – mis en rapport avec l’écoute flottante – comme ayant « valeur essentielle et quasiment fondatrice dans le rapport du lecteur à l’œuvre, et d’ailleurs aussi, tout d’abord, dans celui de l’auteur à sa création en cours », car pour lui, « l’interruption est déjà dans la création ». « L’interruption est donc l’acte par lequel ce lecteur peut aussi se trouver, poétiquement, origine » ; « Le poète espère que le lecteur va retrouver dans son expérience propre ce que lui, pour sa part, a cru pouvoir ne pas dire : pour accéder au plein de la dénomination, il demande d’être entendu à demi mot ».

Le rapport de cette position avec les thèses de Lacan

Ne pas comprendre : une posture subjective d’exclusion ou de désubjectivation par quoi le lecteur se fait « origine »

37On pourrait « illustrer » la position d’origine qui est celle du lecteur par une lecture en abîme : le récit d’un rêve, où Freud, lisant son propre rêve « L’injection faite à Irma », est à son tour lu par Lacan. Freud, dans le cadre de son auto-analyse, lecteur de son propre inconscient, provoque, appelle un autre lecteur : en l’occurrence Lacan qui, par son transfert à lui sur le texte freudien, dégage la part de vérité insue de ce que livre Freud. Lequel, à l’instar du poète, « peut écrire sans savoir ce qu’il dit » comme le dit Lacan dans La logique du fantasme. Ce rêve « inaugural »20, s’il a « fonction d’enseigner la psychanalyse », c’est parce que, le lisant, Lacan fait émerger le savoir nouveau, qui lui est propre : ici, en pointillés, ce que lui-même théorisera ultérieurement et explicitement comme le réel, dont il donne ici l’approche grâce à son analyse du rêve de Freud. Il montre Freud21 se situant au point d’ombilic du rêve, en un lieu de vérité de la subjectivité désirante que pointe l’angoisse, seul affect « qui ne trompe pas ». Cette place est un trou. Il n’y a plus de place dès lors pour le moi, pour les fantasmes ; est évacuée toute pulsion épistémophilique ; on assiste à la perte des identifications et de tout miroir complaisant. Ne fuyant pas l’angoisse, « déposant le regard », s’affranchissant de toute signification, Freud se confronte au vide.

38Dans l’article cité, j’ai essayé de montrer que c’est parce que Freud, analyste et chercheur, occupe de nouveau cette place – qui est une position d’exclusion, de désubjectivation –, qu’elle lui permet de lire, au sens fort du terme, le rêve de l’homme aux loups : c’est-à-dire, de découvrir le fantasme de scène primitive qui est un élément conceptuel essentiel déposé dans le champ du savoir psychanalytique. Elle annonce, comme approche existentielle, la théorie lacanienne des effets mortifiants du langage, aux limites du symbolique. L’analyste comme tel qu’est alors Freud a dû s’effacer, a dû renoncer à faire du forcing pour arracher un savoir à l’homme aux loups, moyennant quoi il a pu occuper, véritablement, la place de lecteur du rêve de son patient. La lecture au sens radical du concept borne le trou de réel. Le lecteur s’absente en effet derrière ce qui se lit afin de pouvoir produire du sens.

39La poésie, par excellence, est effet de trou : c’est à partir de ce vide qu’émerge du sens, pour le lecteur aussi. C’est ce que suggère Lacan quand, à la fin de son enseignement, il dit que l’analyste doit être poète, mieux encore poème. D’abord par une position de renoncement à savoir, qui caractérise le poète : non seulement il n’est pas le maître de la signification qu’il suscite par sa poésie, mais il ignore même souvent à quelles dimensions nouvelles de créativité ouvre sa poésie. Car il n’est pas attendu de la poésie qu’elle nous remplisse de sens, comme y insiste Bonnefoy. De même que l’artiste est créé par son œuvre, le lecteur s’efface derrière le texte : le signifiant n’opère que par une opération de néantisation. C’est ce désaississement du sujet qui recouvre « l’origine » où se retrouvent, toujours selon Bonnefoy, le poète et son lecteur.

L’acte de poésie comme métaphore, autour et à partir du vide ; acte métaphorique qui est reproduit dans l’acte de lecture sur le mode du Witz

40Le sens qui n’est donc pas retrouvaille, est trouvaille imprévisible, surprise, sur le mode d’une jouissance, i.e. d’un « sens-joui » : il surgit, sur le modèle du mot d’esprit qui fuse, au point où le sens se produit dans le non-sens. Surgissement qui rompt avec l’ordre de l’imaginaire du fantasme et des significations.

41« La pointe extrême de l’esthétique du langage : la poétique, qui inclurait la technique, laissée dans l’ombre, du mot d’esprit »22. « Se servir d’un mot pour un autre, et, si vous êtes poète, vous produirez, à vous en faire un jeu, un jet continu, voire un tissu éblouissant de métaphores »23. Au même titre que la création poétique, la lecture comme interprétation est un acte. A ce titre, elle a vocation de reconstituer du sens dans chaque lecture et par chacun dans sa singularité. Et si le surgissement d’un effet de sens résiste à la fixation dans un savoir de par cette équivicité de structure, c’est que le mot d’esprit est marqué par une structurale équivocité : promesse de sens, mais sur fond d’un non-sens, ouverture de possibles.

Conjonction du « poétique » et du logique, de l’objectivité sur fond de subjectifvité

42Ainsi, pas plus que l’interprétation métaphorique qui ouvre sur le sens mais ne fixe pas le rêveur dans une captation, l’œuvre, pour revenir au modèle de l’art, n’est-elle jamais close, jamais rigidifiée dans une signification ultime, donnée une fois pour toutes. Il n’y a pas un savoir valable dans tous les cas. Pour autant que c’est encore les grandes œuvres qui offrent le modèle de la lecture, Freud ou Lacan proposent une lecture de textes classiques : il y en a d’autres, car le propre des grandes œuvres est de s’offrir à un enrichissement constant, pour chacun, des éléments de vérité qu’elles suscitent. Si Hamlet est lu par Lacan « comme tragédie du désir », chacun à sa suite est convié à refaire ce cheminement de lecteur-analyste conditionné par une position subjective de désaissisement, de « dés-œuvrement » selon le terme de Blanchot. Pas de signification unique, pas de langue commune où toutes les traces de jouissance des énonciations seraient effacées, comme dans la perspective du discours universitaire.

43Cette équivocité foncière pourrait conduire a contrario, à penser que le déchiffrement d’un écrit est infini, au sens de l’« analyse infinie ». Pourtant la lecture d’un texte, pas plus que l’interprétation métaphorique n’est « pliable, ouverte à tout sens ». De là découleunedimension de théorisation qui se situe à la conjonction d’une subjectivité de la lecture et d’une objectivité de l’œuvre. D’une part, la révélation d’un sens produit par le transfert subjectif du lecteur sur le texte ; mais d’autre part, de ce que l’œuvre porte en elle d’universel, à savoir le principe interne de sa structure : « L’effet d’Hamlet […], la portée de premier plan que prend Hamlet pour nous, tient à sa structure, équivalente à celle de l’Œdipe. Ce n’est pas tel aveu fugace qui nous intéresse, mais l’ensemble de l’œuvre, son articulation, sa machinerie, ses portants pour ainsi dire, cette composition. C’est cette structure qui répond de l’effet d’Hamlet ». Ce qui peut rejoindre Freud pour qui les grandes œuvres sont révélatrices de l’inconscient au sens d’abord d’un refoulé universel. L’Œdipe en est l’exemple princeps qui justifie l’analogie entre rêve, mythe et texte littéraire.

44Sans développer ce point complexe de ce qui fait la consistance d’une œuvre, disons que c’est au croisement de la vision déployée par l’écrivain dans le travail de l’écriture et de ce qui en est continué grâce à l’interprétation du lecteur, que se produit de la théorie, cela à partir de la structure. En quoi une lecture possible (« structurale »), mais aussi logifiable, permet de mettre en évidence un problème universel que (se) pose un auteur. L’œuvre est publique et partageable. Une œuvre littéraire, dans l’unité articulée de ses grandes lignes de force, de sa cohérence interne, permet de démonter quelques ressorts de la « machinerie » psychique dans son caractère général. Cela dans une dramaturgie qui met en évidence des traits structuraux qui font écho chez chacun. Comme si, envisagée dans son ensemble, une œuvre constituait une sorte de système, garant du caractère d’universalité de la vérité dont elle est porteuse.

Conclusion : la lecture comme paradigme heuristique

45Hypothèse : la lettre de Lacan rejoint l’esprit de Freud quant aux liens qui unissent la création littéraire et la recherche analytique, avec, à l’horizon, la question de la recherche en général, au sens modeste, quotidien et ordinaire du terme. Après tout, il y a tous les degrés dans la recherche. Le paradigme de la poésie s’impose donc pour aborder la dynamique psychique des processus de recherche.

46S. Kofman tente d’appliquer à Freud sa propre théorie : elle souligne l’écart qu’il existe entre ce qu’il écrit, dicté aussi par sa stratégie de faire accepter la psychanalyse, et ce qu’il apporte en fait, à son insu. Freud ne disposait certes pas des outils théoriques disponibles depuis lors (linguistique) et il reste surtout, contradictoirement, et à son corps défendant, pris dans l’idéologie scientifique sous son versant positiviste. Mais comme inventeur de la psychanalyse, il occupe une position totalement et définitivement unique en son genre, il a bel et bien mis en place une lecture « hiéroglyphique » de l’inconscient, dont il suggère les conditions subjectives de possibilité. En quoi il rejoint, dans l’acte de sa découverte, ce que Lacan peut théoriser lui, autour du réel et de la structure de vide du langage. Il donne ainsi les bases de l’exploration et de la découverte d’un savoir qui n’est pas donné à l’avance, mais qui est à « construire », et toujours à recommencer. Ce qui implique une posture subjective du poète et de celui qui le lit, unis dans la situation d’amour de transfert sans lequel il n’y a pas d’entrée dans un travail de création ou de simple recherche A charge pour chacun d’entre nous, enseignant-chercheur, de laisser-être et de favoriser, chez nous-même et chez nos étudiants, la capacité poétique propre à chacun qui passe par une dynamique de lecture au sens strict mais large, i.e conceptuel, que j’ai essayé d’esquisser.

Notes de bas de page numériques

1  S. Freud, « Doit-on enseigner la psychanalyse à l’Université ? » (1919), trad.fr. in Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF, 1984, p. 241.

2  J. Lacan, « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », in Ecrits, Paris, Seuil, 1966.

3  E. Laurent, « Styles de vie », Critique de la sublimation, in revue La Cause freudienne, Navarin Seuil, n°24, 1993, p.4.

4  J. Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras du Ravissement de Lol.V. Stein », Ornicar ? , automne 1985, n° 34.

5  Cf. L’ article écrit sur cette question : An. Juranville, « Transmission de la psychanalyse et lecture. Une lecture de L’Homme aux loups », in Cliniques méditerranéennes, n° 49-50, éd. érès, 1996, p.249-272.

6  J. Lacan, Encore, Séminaire XX, Paris, Seuil, 1975 , p. 29 et 38.

7  Al. Juranville, Lacan et la philosophie, Paris, PUF, 1996, chapitre V, p. 287 sq.

8  J. Lacan, Conférences et entretiens « Yale University, Kanser Seminar », Scilicet 6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 10.

9  S. Freud, « Le Moïse de Michel-Ange », in Essais de psychanalyse appliquée, trad.fr. Gallimard, Idées, 1971, p.9.

10  J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage », in Ecrits, op.cit., p. 299.

11  Cf. P.-L. Assoun, « Eléments d’une métapsychologie du Lire », in Nouvelle Revue de Psychanalyse, Paris, Gallimard, n°37, 1988.

12  cf. J.-L. Baudry, « D’un autre commencement », in Un siècle de recherches freudiennes, Editions erès, 1986, p.47.

13  Cf. S. Kofman, L’enfance de l’art, Paris, Paris, Payot, 1970.

14  Y. Bonnefoy, « Lever les yeux de son livre»,in ibid.

15  An. Juranville, art. cit.

16  An. Juranville, art.cité, note,p. 255.

17  P.-L. Assoun, art. cit.

18  Y. Bonnefoy, art.cit., p. 16.

19  Y. Bonnefoy , art. cit., p.18

20  Cf. An. Juranville, art. cit., p. 253.

21  J. Lacan, Séminaire II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1977, p.153 sq.

22  J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage » ,Ecrits, op..cit., p . 288.

23  J. Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient », Ecrits, op.cit., p.507.

Notes de l'auteur

CIRCPLES Février 2007

Pour citer cet article

Anne Juranville, « Contribution à la question du statut de la psychanalyse “appliquée” », paru dans Oxymoron, 0-, Contribution à la question du statut de la psychanalyse “appliquée”, mis en ligne le 07 avril 2010, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3088.


Auteurs

Anne Juranville

Professeur de Psychologie Clinique, Université de Nice-Sophia Antipolis