Oxymoron | 0- Numéro inaugural 

Jean-Paul Hiltenbrand  : 

De la signification de l’« homme Moïse »

Texte intégral

1Je vais reprendre quelques arguments concernant l’homme Moïse et le monothéisme et surtout remettre un peu à sa véritable place dans l’histoire de la psychanalyse cette œuvre fondamentale.

2Comme vous le savez, c’est la grande œuvre dernière de Freud et puis, elle a cette situation contingente de s’inscrire dans un contexte particulier celui de l’Anschluss et d’être une œuvre testamentaire à propos de laquelle on peut se poser la question de savoir quel est le message dernier qui est contenu dans cette œuvre en ce qui concerne bien sûr la psychanalyse.

3Donc, voilà toutes les raisons de faire une lecture et en même temps, toutes les raisons de faire de ce texte une lecture erronée.

4Au regard d’abord de la résurgence actuelle des formes religieuses que vous observez et en même temps du mouvement de sécularisation qui s’est mis en place un siècle avant Freud et qui semblait avoir un cours irréversible. C’est le premier aspect.

5Le deuxième aspect est que l’homme Moïse et le monothéisme, c’est une affaire qui remonte à plus de trois millénaires. Cela pose la question de savoir comment un fait qu’on va d’abord dénommer culturel, a pu se maintenir durant cette longue période et puis la deuxième question que nous aurions aussi à évoquer à ce propos c’est : quelle est la nature de son mode de transmission ?

6Et puis, la grande question au regard de l’analyse cette fois est que, cette intuition qui est de Freud, qui est à l’origine de cet écrit, est ce que cette intuition se vérifie ? Et puis nous, analystes, qu’avons-nous à retenir ?

7Alors partons de cette remarque que si Moïse et le monothéisme qui lui est lié ont plus de trois millénaires, la question reste entière de savoir comment un fait d’abord d’ordre culturel a-t-il pu se transmettre pratiquement sans déformation sur une durée aussi longue et en dépit de tous les bouleversements sociaux, historiques, politiques qui ont eu cours, géographiques aussi, qui ont agité cette histoire ?

8Ajoutons à cela le phénomène de la diaspora du peuple juif et puis les changements de langue, l’obligation de traduire cette Bible dans la langue grecque d’abord et puis son passage en latin et puis ensuite dans les différentes langues vernaculaires, etc.

9Donc, l’intuition de Freud consiste dans l’affirmation que la pérennité de ce monothéisme correspond à son adéquation avec des phénomènes permanents de la subjectivité humaine et de ses critères inconscients.

10Il s’agit donc pour nous d’examiner, d’apprécier la pertinence de la seconde thèse de Freud contenue dans ce texte, à savoir celle qui tourne autour du refoulement, de la période de latence, du retour du refoulé et par conséquent de la nature symptomatique de la religion.

11Je vais tout de suite ouvrir une petite parenthèse, j’en reparlerai tout à l’heure, la thèse de Freud est que la religion est un symptôme, plus exactement une névrose. Cette position était celle qu’il croyait légitime, j’ajouterai tout de suite que ce n’est plus notre articulation au sens où nous ne considérons pas que le fait religieux soit un symptôme ou une névrose.

12Ce texte suit donc aussi ce fameux article qu’il a rédigé qui est l’avenir d’une illusion.

13Donc, il y a ce problème de pérennité, cette question du refoulement et puis le troisième problème qui est contenu dans cet ouvrage, dans son élaboration même, qui est de mesurer la question de la pertinence du mythe du meurtre du père à laquelle Freud donne une grande signification, une grande portée, et vous l’avez, sans doute compris, ce troisième terme est bien le plus important, plus important que le statut de la religion, en tant que symptôme ou illusion.

14Alors ces trois thèses, il faut sévèrement les discriminer l’une de l’autre car à la limite, elles peuvent a priori être considérées comme indépendantes l’une de l’autre, au point que si l’une s’avère fausse, le sens du texte n’en souffre guère.

15Je rappelle ces trois thèses pour les circonscrire chacune :

  • d’abord, le fonctionnement du monothéisme.

  • Ici, nous avons une affaire qui se réfère essentiellement à des notions historiographiques.

  • le refoulement et la période de latence, qui sont des faits d’observation clinique,

  • et puis la troisième thèse qui est celle du problème du père.

16Ce dernier point n’est pas spécifique de l’homme Moïse, mais de l’ensemble de l’œuvre de Freud.

17Donc, il faut bien cliver ces trois problèmes puisqu’ils sont indépendants.

18Alors la fonction du père dans l’élaboration freudienne, je le précise tout de suite, est restée un embarras considérable.

19Cet embarras a hypothéqué les cures, celles de Freud mais aussi celles de ses élèves immédiats, elle a également hypothéqué la finalité de la cure elle-même.

20Par ailleurs, à juger par ce qui se dit, s’énonce parmi nous, les analystes, pas ceux forcément de notre groupe mais de l’ensemble de ce qui se dit autour de cette notion du père, il ne semble pas non plus que l’élaboration de Lacan sur les noms du père ait reçu sa pleine portée et sa pleine signification.

21Il est par exemple peu probable de parvenir à la résolution des symptômes dans notre pratique en gardant dans la même main le monothéisme comme religion et la notion du meurtre du père d’autre part et la fonction du nom du père de Lacan.

22La raison en est très simple : c’est que le 1° est un événement à considérer d’abord, je parle du monothéisme, comme une mutation culturelle considérable et qui est à mettre à l’honneur des juifs, le 2°, c’est-à-dire le symptôme, appartient à la subjectivité de la névrose, quant au 3°, le nom du père, je le définirai ainsi : c’est un mode de résolution, de cristallisation dans le registre du symbolique et qui répond de la difficulté pour le sujet, en général, à établir une dynamique stabilisée du désir qui ne soit pas sans l’Autre, le grand Autre.

23Je précise tout de suite que ce nom du père relève de la fonction du grand Autre et que ce grand Autre ne saurait par ailleurs, être réduit à la seule fonction du nom du père, en sorte que si le monothéisme, le meurtre du père et le nom du père ont une relation de solidarité quelque part dans la tradition, le travail de l’analyste se doit de les distinguer scrupuleusement et ceci depuis Lacan, bien entendu, et c’est la condition pour qu’une cure parvienne à son terme.

24Donc, vous voyez, tout ça, c’est dans un certain sens, dans un certain cadre de gravité de notre pratique, de la possibilité d’une issue que se trouve ce grand texte de Freud.

25Alors, avant d’entrer dans le débat que pose ce texte au regard de l’analyse, je voudrais faire deux mentions qui doivent être soulignées pour saisir les véritables questions que soulève l’homme Moïse de Freud.

26Donc, le 1° point, je l’ai déjà évoqué, c’est que Freud considère la religion comme une névrose, c’est une interprétation discutable, ne serait-ce qu’en raison du statut du grand Autre dans la subjectivité du parlêtre et donc du caractère irréductible de cette référence aussi bien présente dans la religion, dans la cure que dans le transfert.

27Alors, je m’explique car c’est peut-être un peu rapide.

28Ce grand Autre est, je dirai, un lieu suscité par le langage, par l’usage du langage et il détermine un lieu inconscient où notre parole, où notre expression trouve sa référence. Lorsque je parle comme maintenant devant une salle, je suppose que ce grand Autre nous est commun, c’est-à-dire que ce que j’explicite par des mots, par des phrases, avec une syntaxe respectée si possible, et bien vous êtes susceptibles d’en saisir le sens. Ce lieu n’est pas déterminable entre nous, vous pouvez le mettre en dessus, à côté, en dessous, il faut simplement ce point de référence entre nous pour que nous puissions nous entendre.

29Freud l’avait défini, comme vous le savez dès le début de son œuvre par le terme deeine andere Schauplatz. C’est-à-dire : une autre scène. Nous parlons dans un contexte mais quelque chose se passe sur une autre scène qui fait que ce que je dis ou ce que j’essaie d’énoncer va au-delà, franchit une limite qui dépasse amplement mon propos et qui fait que justement, lorsque je parle et que j’évoque là ce travail de Freud, nous ne sommes pas dans le registre de la communication.

30La communication c’est : ceci est un micro, ceci est une bouteille, alors que le propos, l’énoncé, l’élaboration suppose quelque chose qui se complète d’un autre lieu.

31C’est ce qui permet, ce lieu Autre, qui n’est occupé par aucune figure particulière et qui peut fonctionner dans le langage courant, dans notre relation langagière, qui peut aussi bien fonctionner dans le cadre d’une religion, c’est vrai que les religions, en général, posent un lieu qui est externe au sujet, au croyant et puis, il est vrai également que la nature symbolique de nos relations habituelles, quotidiennes, quand nous sommes des gens civilisés présuppose entre plusieurs personnes un lieu de références commun qui est là aussi ce lieu de l’Autre.

32Il se peut comme je l’ai évoqué à l’instant que le père dans sa matérialité ne se réduise pas à cette simple présence physique mais qu’il ait une dimension qui, je dirais, dépasse sa propre incarnation. Il en va ainsi des formes d’autorité dans notre société, le roi par exemple, il avait

33Sa personne et puis il avait cette ascendance sur le peuple et c’est la raison pour laquelle Horowitz a pu parler des deux corps du roi, c’est-à-dire cette double fonction, à la fois réelle et symbolique.

34Donc, si vous voulez, la religion comme névrose, cette thèse de Freud est un peu discutable puisque nous savons par notre expérience clinique qu’il y a toujours un lieu Autre qui définit tout ce qui concerne les relations humaines et en particulier la fonction du transfert suppose instantanément cette référence en un lieu Autre.

35Le 2° point, tout aussi essentiel à souligner, est que si le monothéisme juif est la religion du père, la difficulté de Freud et du cadre doctrinal de sa conception de l’analyse est de faire du père ce Un référent majeur de la cure et c’est bien en quoi la cure devient insoluble puisqu’elle ferait de la psychanalyse une autre modalité de la religion, en quelque sorte, ce qui malheureusement, se vérifie parfois. Ou alors, elle engagerait si ceci était juste, la psychanalyse dans une démarche qui ferait que la névrose ne serait qu’entretenue, sans aucune amélioration.

36Donc, il y a dans cette lecture de ce texte des embûches qui se rencontrent en différents points de son élaboration.

37Comme d’habitude, le texte de Freud est d’une richesse quasi infinie et mon propos ne sera pas de reprendre point par point une lecture avec vous mais de nous interroger dans quelques directions.

38Alors le 1° point pour Freud, ce serait le meurtre du père qui serait en quelque sorte l’acte fondateur du monothéisme, du monothéisme juif en particulier et donc, cet acte fondateur, ce meurtre serait un événement refoulé qui traverserait son histoire et qui maintiendrait le monothéisme dans son cadre, plus exactement dans sa structure initiale.

39Or, c’était le temps de l’historiographie de Freud, c’est-à-dire jusqu’en 1938.

40Il semblerait que d’abord, l’historiographie moderne, l’avancée des connaissances sur toute cette histoire ne nous ait pas apporté la preuve de ce meurtre de Moïse, en revanche, l’historiographie moderne nous propose une autre interprétation dans la mesure où cet événement n’a jamais été trouvé, ni chez les témoins de l’époque, aussi bien Strabon, Tacite, Hérodote et d’autres qui ont décrit les us et coutumes des juifs et nous considérons avec les historiographes, que la mise en place du monothéisme a eu effectivement un caractère traumatique, peut être une secousse, un choc aussi considérable que si on avait assassiné Moïse mais que ce n’est pas le meurtre de Moïse, et donc, tout de suite, entre parenthèses, la suite de la pensée de Freud, ce ne serait pas non plus le meurtre du père.

41En revanche, ce serait un acte déicide, c’est-à-dire que ce serait le meurtre des dieux païens et d’un déicide plus particulier, ce serait envers le premier dieu monothéiste d’Aton de création égyptienne. En effet, entre la première incursion du monothéisme d’Aton dans le Sinaï et la véritable instauration du monothéisme juif, il s’est passé plusieurs siècles, Freud insiste beaucoup sur cet espace entre le moment du meurtre c’est-à-dire le moment déicide et puis l’instauration finale du monothéisme juif et entre-temps, ça a été refoulée cette affaire-là !

42Effectivement, là, nous avons la période de latence, une période d’incertitude liée à ce fait maintenant reconnu que ce n’est pas un monothéisme ordinaire et que l’on a donc ici véritablement l’inscription d’un signifiant dans le symbolique. Freud insiste pesamment dans un de ses passages sur le fait qu’il y a la mémoire de la parole, de ce qui se transmet de façon verbale de générations en générations : la mémoire, la parole, récit, épopée, tout ce qu’on veut

43et puis l’écrit : l’écriture, les Écritures qui sont donc un condensé de cet événement et de sa suite.

44Alors, ce qu’il faut savoir, c’est que des monothéismes, il y en a eu, semble-t-il, en pagaille et vous avez l’exemple grec, qui est un excellent exemple, il y a Zeus qui est donc le grand Dieu, omnipotent, omnipuissant et puis il y a des petits dieux qui pullulent alentour. C’est déjà, une forme de monothéisme.

45Il y avait dans les tribus du proche orient d’autres formes de ce monothéisme, toutes n’étaient pas polythéistes comme on disait chez les anciens, ce qui fait que dans la description historiographique, on distingue les anciens monothéismes et le monothéisme nouveau, celui de Moïse.

46Quelle est la différence ?

47Elle est absolument radicale, fondamentale, c’est que les anciens monothéismes avaient un Dieu majeur, important et puis à côté il y avait les petits dieux comme dans la tradition grecque. C’était bien raconté, il y avait une légende plus ou moins bien développée dans ces peuplades du proche orient.

48Le nouveau monothéisme se caractérise par ceci c’est qu’il y a un dieu mais tous les autres sont interdits. Autrement dit, il y a aussi interdiction du même coup de toutes formes de syncrétisme. C’est une religion qui va se maintenir dans sa forme pure, initiale.

49La grande conséquence de cet acte de déclarer un dieu et d’interdire tous les autres aux croyants, même si d’autres peuplades voulaient adorer telle ou telle figure, peu importe, ce n’était pas là le problème, le problème c’est que pour le peuple juif, il n’y en avait qu’un seul et les autres sont interdits, ça a une conséquence fondamentale, c’est qu’à partir de ce moment-là, il y a dans la structure la différence qui est faite entre le vrai et le faux, entre le vrai dieu et le faux dieu et ça c’est un bouleversement culturel.

50Nous savons par les études qui ont été faites que les peuples qui étaient polythéistes, ou monothéistes avec d’autres dieux à côté, n’avaient pas cette caractéristique psychique, intellectuelle de distinguer le faux du vrai. On le retrouve aujourd’hui, dans ce que j’appelle la culture patchwork, c’est-à-dire qu’on ramasse des petits morceaux dans tous les coins, on les met ensemble dans une mémoire et on n’arrive plus à distinguer ce qui est vrai ou faux.

51Alors qu’a retenu l’étudiant ou le thésard sur son affaire ?

52Ceci est le signe non pas de leur incapacité mais le signe que le monothéisme n’a plus cours dans leur esprit.

53Cette distinction entre le vrai et le faux est sacrée, radicale, décisive, est issue d’une religion dont la vérité a été révélée, cette vérité est Une, unique, sans partage et dès lors, elle exclut toute autre possibilité de vérité. C’est aussi cette exclusivité qui va isoler, en quelque sorte le peuple élu, puisque l’autre caractéristique du monothéisme juif c’est que c’est un monothéisme fondé sur l’élection d’un peuple, lequel peuple, dès lors est unique détenteur de cette vérité et qui va donc se révéler également intolérant à toute autre prétention de vérité. Du même coup, dans cette identité qui le définit, d’être sujet élu, qui a accès à une vérité exclusive et bien cela va permettre de mettre en place l’altérité.

54À partir du moment où une vérité est une, et bien l’altérité c’est les autres.

55Si je suis élu, j’appartiens donc à une tribu, à une caste et les autres, ce sont ceux qui ne sont pas élus.

56Cela précipite en quelque sorte le phénomène d’identité qui instaure en même temps l’altérité.

57Donc, cette propriété, on va l’appeler intellectuelle, subjective, cette capacité de trancher entre le vrai et le faux, c’est ce qui donnera un système rationnel, tout à fait inédit dans cette époque et qui va changer profondément la culture des peuples sémites et évidemment avoir des conséquences, c’est-à-dire un changement éthique, politique, social, culturel.

58C’est là qu’on comprend quand on développe toutes ces conséquences, qu’on saisit que ce monothéisme a été traumatique, que ça a été un véritable tremblement de terre pour ces peuples.

59Si je peux du même coup partager le vrai et le faux, je peux aussi donner fondement à la négation dont vous savez sans doute, combien Freud d’abord et Lacan ensuite ont considéré que la négation c’était la forme primitive, radicale, manifeste, manifestante de l’Inconscient.

60Donc, fondement de la négation et cette espèce de possibilité, ce potentiel rationnel du savoir qui désormais va se mettre en place.

61C’est ça, la sortie de l’archaïsme et c’est ça aussi qui va permettre la sortie des images de cette culture, c’est-à-dire que, à partir de là, il y a une vérité, et les images sont des idoles, elles sont païennes et donc interdites. C’est de cette manière que cette culture va entrer dans un cycle de progrès. La thèse de Freud, il y a un chapitre spécialement consacré au progrès de la vie de l’esprit, est que c’est ça qui va faire l’originalité du peuple juif.

62Il y a un autre phénomène qui se déroule de façon connexe, c’est la dématérialisation du Dieu, plus de statue, plus d’image, plus de représentation etc. toutes ces statues, images, représentations sont des occasions d’idolâtrie. Autrement dit, si vous faîtes une ascèse complète de tout ce qui est notre vue, et bien vous êtes condamnés à n’opérer que dans le champ de l’esprit et bien entendu dans ce cadre là, l’écriture, les écritures vont prendre un caractère tout à fait prééminent, autrement dit, le monothéisme juif est par excellence une religion du livre.

63Comme vous avez pu l’observer, pas un seul moment, je ne vous ai parlé de foi ou de croyance.

64Freud fait un long commentaire (environ 6 ou 8 pages) sur la circoncision et il nous explique pourquoi la circoncision s’est transmise des Égyptiens mais surtout que c’est un acte d’alliance avec la divinité.

65À partir de ce moment-là, vous êtes intégrés dans le peuple élu et vous n’êtes pas obligés, plus obligés de vous épuiser à croire, à avoir la foi comme dans le monothéisme chrétien, puisque, de toute façon, quelles que soient les idées que vous avez, peu importe, vous avez été circoncis, vous appartenez à ce peuple et donc, vous êtes l’élu de Dieu.

66C’est intéressant pour nous, dans l’analyse puisque ça récuse toutes les formes de subjectivité, vous êtes marqués au niveau du corps et vous appartenez à un ordre où il n’y a plus rien à discuter et plus rien à croire.

67La question n’est plus de croire ou de ne pas croire, ça change radicalement, vous n’êtes pas obligés d’idolâtrer une figure divine : ça a des conséquences énormes et c’est sans doute par ce biais-là, c’est-à-dire cette absence de choix, cette absence de sentiment qui a fait la force de ce monothéisme.

68Ainsi, la religion du livre est née, et nous le savons par l’Histoire, au moment de la destruction du temple de Jérusalem. Mais, déjà ce lieu de culte n’était plus nécessaire, n’était plus indispensable puisqu’ils avaient le Livre. Il suffit de lire le Livre.

69Autrement dit : c’est une religion qui va pratiquement contre les idées traditionnelles que nous pouvons avoir de la religion.

70C’est une religion qui est contre la religion, c’est-à-dire le rituel de certaines cérémonies et ça a du même coup des conséquences considérable au niveau de la transmission, le fait que la transmission se fasse par le livre, qu’elle se fasse également dans le cadre d’un progrès de l’esprit et puis aussi par certaines structures discursives particulières.

71Il y a un auteur qui a écrit un excellent texte, il s’appelle Erich Auerbach il a écrit dans des conditions épouvantables, à Istanbul, pendant la deuxième guerre mondiale. C’est un juif qui s’est sauvé d’Allemagne, il n’avait pas choisi le bon endroit pour se réfugier puisqu’il s’est retrouvé très rapidement confronté à l’antisémitisme.

72Il a écrit un livre « Mimesis » que certains d’entre vous connaissent peut-être, et dans un chapitre intitulé : la cicatrice d’Ulysse, il compare le texte de certaines histoires bibliques et le texte d’Homère qui décrit l’histoire de la cicatrice. L’histoire de la rencontre d’Ulysse avec sa vieille nourrice qui reconnaît Ulysse à sa cicatrice.

73Dans la description de certaines scènes, il distingue très clairement la différence fondamentale entre cet écrit d’Homère et les écrits de la Bible. Il y a une différence considérable selon que vous êtes de culture juive c’est-à-dire issus de la culture de Jérusalem ou si vous êtes de la culture d’Athènes.

74On considère que ces deux courants dans la culture se sont perpétués jusqu’à aujourd’hui, le courant platonicien et le courant biblique.

75Je fais toute cette digression pour vous montrer à quel point l’instauration de ce monothéisme a eu des conséquences absolument considérables et donc, nous avons à en tenir compte, de ces effets, au niveau de notre réflexion dans l’analyse.

76Je vais juste pousser un peu plus loin dans la question de l’avenir de la fonction paternelle évoquée par l’homme Moïse.

77Ce qu’a mis en place le monothéisme, c’est donc un monde rationnel avec déjà des embryons d’une fonction, de la fonction logique, parce que cette caractéristique, cette distinction mosaïque entre le vrai et le faux va donc permettre aussi de mettre en place une fonction logicienne qui n’était guère possible si vous aviez une multitude de vérités dans votre sac. Le dire ainsi rend évident si nous sommes conséquents, que si ce monothéisme est en collusion avec l’idée de père et que Freud semble s’en être laissé abusé en raison de sa position, nous sommes aussi obligés de souligner que ce fameux meurtre du père qui traverse et qui semble légitimer toute sa démonstration, que ce meurtre du père, Freud s’en est laissé abusé parce qu’il voulait à tout prix sauver le père, comme il a sauvé, en quelque sorte, par sa description tout à fait réussie, le monothéisme, non pas la religion mais la structure même du monothéisme.

78Le problème, c’est que le meurtre du père, le fantasme du meurtre du père, c’est ce qui caractérise la névrose.

79Qu’est ce que c’est que le meurtre du père ? Vous avez un bonhomme qui décide, tranche, demande de se tenir correctement à table et puis, il y a le fiston qui en a marre de ce bonhomme qui vient lui casser les pieds.

80Ca conduit à une confrontation, voire une querelle qui doit se vider par la mort de l’un des deux, c’est le mythe œdipien.

81Est-ce que vous avez une solution à ce machin ? Est-ce que vous pouvez m’expliquer où il y a une solution là-dedans ?

EDF : Freud n’en parle pas beaucoup dans le Moïse
JPH : Mais il n’en parle pas du tout !

82Il n’y a pas de solution, autrement dit, si vous voulez être un garçon qui tient la route, il faudrait zigouiller le vieux. Il n’y a pas d’autres solutions.

83Pour les filles, c’est un peu plus embêtant, encore que ! Je ne les cite qu’en passant.

84Donc, nous savons que le meurtre du père, c’est notre expérience clinique, c’est le fantasme du névrosé et ce n’est absolument pas la sortie de la cure.

85C’est une sortie impossible, on peut toujours essayer, c’est une sortie insoluble.

86Si nous maintenons, dans notre conceptualisation, dans notre doctrine analytique, ce mythe œdipien qui est le mythe du meurtre du père, et bien la conséquence en est que nous ne donnons aucune issue possible à la cure.

87Vous allez me dire, oui, il y en a une, c’est l’indifférence, et bien non, puisque la propriété de la relation c’est justement pas l’indifférence dans la mesure où ce père doit être honoré.

88Ni l’éloignement.

89Et puis nous remarquons aussi que dans l’œuvre de Freud, il y a eu d’abord le mythe œdipien et ensuite il a rédigé Totem et Tabou : alors là qu’est ce qu’ils font les fistons, ils zigouillent le père de la horde primitive, mais ce n’est pas du tout dans les mêmes conditions qu’Œdipe, et puis arrive la troisième idée : Moïse qui aurait été assassiné par son peuple.

90Quand on y regarde de près, on s’aperçoit que ces trois meurtres Œdipe, Totem et Moïse n’ont pas la même structure énonciative, qu’elles sont fort différentes et que notre embarras reste.

91C’est la raison pour laquelle, Lacan (une des raisons) a inventé le Nom du Père.

92Le Nom du Père c’est quoi ? C’est une métaphore. C’est une métaphore et en tant que métaphore, elle n’appartient à aucun décalogue, ce sont les lois du langage qui définissent cette métaphore.

93Ainsi, nous voyons un peu ce qui se passe pour Œdipe : et bien Œdipe, il a zigouillé son père parce qu’il ne savait pas que c’était son père. Œdipe est au service de la jouissance féminine et puis il est aussi au service de la jouissance de la mère, ou alors les deux à la fois.

94Quoiqu’on en pense, c’est un destin viable mais c’est précisément ce que le nom du père interdit, autrement dit c’est le devoir premier de se mettre au service de la jouissance phallique, laquelle, nous le savons, conduit à cette jouissance impossible.

95D’où il s’en suit que le propre de la métaphore suppose que l’issue que l’on peut donner à cette métaphore, c’est le Désir.

96Vous voyez comment de Freud à Lacan, ce père évolue et la mutation qui s’opère.

97Freud est obsédé par la solution à donner à l’affrontement perpétuel avec le père et donc, il a bien constaté que l’idéal pour le névrosé c’était le meurtre.

98Lacan opère, lui, un véritable basculement au sens où il définit le nom du père comme métaphore c’est-à-dire un jeu de substitution de signifiants.

99Et cela donne une issue au Désir.

100Le Désir de quoi ?

101Tout d’abord c’est Désir en vain sauf que, au détour, ce Désir en vain produit un objet, dit objet a comme plus de jouir.

102Objet a, je vais l’illustrer, c’est l’objet oral, anal, c’est le regard, la voix etc. Et c’est ce plus de jouir qui, en quelque sorte, est produit dans le champ du Désir et vient à le causer.

103Cette rapide description que je vous fais, on va pouvoir en parler un peu plus tout à l’heure, nous amène à quoi ?

104D’abord à constater que la métaphore est un jeu de substitution signifiante, un mot pour un autre. Ca appartient aux figures de style traditionnelles du langage, mais où est le père là-dedans ?

105Il figure comme agent de la métaphore au titre d’un signifiant, c’est-à-dire en simplifiant à l’extrême, au titre d’une lettre ou d’un signe qui le désigne, qui le nomme et le dépasse en même temps.

106Donc et c’est ça l’opération importante, ça dépasse, ça déborde sa réalité concrète et il faut entendre cela comme je le disais, en parallèle avec ce que Freud nous a décrit dans le Moïse et le monothéisme concernant l’interdit des icônes, des images.

107Qu’est ce que ça veut dire cet interdit des images dans le monothéisme juif, ça veut dire que les figures, les personnes concrètes sont évacuées. Et bien, ici également la figure concrète du père est mise de côté, mais il est présent comme agent. Si Lacan a pu dire, par exemple que la fonction paternelle est plus que compatible avec son absence, et bien cela signifie que son efficacité est à la fois symbolique et signifiante et que s’il est invoqué — Lacan choisit ce terme : Nom du Père car c’est celui que l’on invoque dans une prière (Notre père qui êtes aux cieux, à quoi le poète répond : restez y) — Dans cette invocation, il ne s’agit d’aucun dieu de la religion mais d’un simple lieu, un lieu de transcendance inaccessible au sujet, et c’est là que nous allons retrouver l’Autre, le grand Autre inconscient.

108Concrètement, cela veut dire quoi ? Qu’il n’y a plus de Dieu en tant qu’il fonctionne pour le sujet, qu’il puisse lui fournir une assise. L’analyse est cette opération qui ouvre cette voie, en tant qu’elle est inscrite dans l’Autre.

109L’opération d’analyse est de permettre de dégager un sujet dans la dépendance à cet Autre qui n’est nulle figure, nulle idole. Là nous retrouvons la forme du monothéisme juif qui a opéré cette conversion qui anticipe sur les autres religions et sur les autres monothéismes.

110Vous savez que, par exemple, l’histoire chrétienne a été encombrée par cet art que vous voyez dans les musées, toutes ces représentations et la dérive orthodoxe qui consiste à baiser les images saintes et il y a eu une crise à l’époque prémoyenâgeuse qui s’est appelée la crise iconoclaste qui voulait justement supprimer à nouveau toutes ces icônes qui surgissaient de toutes parts et qui selon la tradition juive mais aussi la tradition chrétienne étaient considérées comme de l’idolâtrie.

111Si Freud n’avait pas été obsédé par la question du père, vous sentez bien que son analyse du progrès monothéiste qui est juste de part en part, cette analyse aurait pu être non seulement une belle conclusion mais aussi aurait permis à la psychanalyse d’évoluer selon les voies exactes que nous lui connaissons aujourd’hui.

112Pour les lecteurs avertis et nous espérons que les analystes le soient, les diverses versions du père qu’a inventées Freud devraient retenir l’attention de ce qu’il s’est trouvé devant ce problème absolument irréductible pour lui, qui était donc cette notion du père.

113J’ajouterai encore cette remarque, la rétention de ce texte, puisque Freud a gardé ce texte dans le tiroir une dizaine d’années, malgré les explications qu’il nous en donne, et malgré la situation politique qui s’est abattue sur l’Autriche, au moment de son départ de Vienne, cette rétention, Freud devait savoir quelque part, qu’en donnant une version nouvelle du père, il ne résolvait d’aucune manière, l’obstacle du statut qu’il lui avait donné dans l’analyse puisque pour Freud, les clefs de l’analyse, c’est cette question du père.

114Vous l’avez compris, Lacan, en nommant l’Autre, le grand Autre comme lieu de transcendance et de référence de l’Inconscient a brutalement dégagé l’horizon de l’analyse.

Pour citer cet article

Jean-Paul Hiltenbrand, « De la signification de l’« homme Moïse » », paru dans Oxymoron, 0-, De la signification de l’« homme Moïse », mis en ligne le 07 avril 2010, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3087.


Auteurs

Jean-Paul Hiltenbrand

Psychiatre-psychanalyste (Grenoble)