Oxymoron | 0- Numéro inaugural 

Elisabeth Godart-Bénard  : 

L’œuf et la poule

Résumé

Pour le nourrisson, c’est très tôt que son corps pris dans des éprouvés multiples tente de mettre de l’ordre dans ce qu’il ressent. Dans cette protohistoire, l’antichambre du langage et cette terre originelle d’où sortiront les mots et la pensée c’est le corps qui signifie. En même temps qu’il éprouve le tout petit va absorber de tout son être un autre/Autre que lui-même. Dans cette dépendance vitale il va se laisser traverser par les images de celui qui le pense. Puisque ce référent a pour fonction, et c’est ce qu’on nomme transmission, d’accueillir les manifestations, les mouvements d’un corps bavard, de les penser, de les décrypter pour les restituer dans la langue du lien affectif.
L’enfant dont il est question dans ce cas clinique, et avec les bribes et les réminiscences qui sont restituées par les protagonistes de cette histoire est un enfant brisé dans sa construction symbolique. La création s’est délitée dans l’œuf, avant même d’exister, privant cet enfant des moyens d’élaborer un moi structuré ayant un sentiment d’existence.
Des lors comment créer et recréer un espace transférentiel et contre transférentiel autre, qui ne serait plus catastrophique, qui serait habité par des affects assimilables et fondateurs d’un néo mythe. Comment faire exister dans une combinaison imprévisible à l’avance qui serait autre chose qu’une double logique à la Janus qui l’écartèle entre des inconciliables. Comment sortir du désert sémantique, relativiser ces énoncés qu’il prend le plus souvent au pied de la lettre et qui viennent régler de façon étrange l’usage qui peut être fait de son corps. Comment faire exister la métaphore 
Une parole qui progresse dans une cure, à l’endroit même d’une impossibilité aussi fondamentale peut-elle espérer remanier les différents éléments de ce qui constitue ce monde arrêté, sans arrimage, pour arriver à les chiffrer et à les organiser différemment.

Index

Mots-clés : délire , Moment de conclure, mythe de création, Objet, On, Verkehrung

Texte intégral

1Ce pourrait être le titre d’un conte pour enfant, ou encore l’énoncé d’une question dans le champ d’une philosophie naturelle s’interrogeant sur le principe d’immanence, à moins que ce ne soit l’amorce d’une théorie scientifique naturaliste dans laquelle il y aurait continuité voire identité entre l’humain et l’animal, ce pourrait être encore l’énoncé d’une question sur l’originaire de l’être.

2En fait, c’est tout cela puisque je vais vous parler d’un enfant qui depuis quatre ans fabrique des choses et se fabrique. Il me raconte sa quête d’une origine et sa recherche d’une raison, d’une fiction, d’un mode d’emploi, d’un plan, qui donnerait à son existence un sens praticable. Depuis quatre ans, je suis en quelque sorte l’archiviste de cette recherche. Je stocke et j’inventorie un volume non négligeable de feuilles déchirées, toute une dentelle de papier, assemblée avec du scotch dans d’étranges montages.

3Troisième enfant d’une fratrie de quatre : une sœur aînée puis trois garçons, il est le second des garçons et il naît à un moment où le couple parental « bat de l’aile », c’est ainsi que la mère en parle. Le dernier enfant naîtra en plein discord parental.

4L’enfant que je rencontre pour la première fois, dans ce centre dans lequel je ne me rends que pour faire des psychothérapies, ne fait pas son âge, à sept ans on lui en donne cinq à peine, il a « le look psychotique » dira quelqu'un. Et effectivement la seule chose que je puisse dire, c’est qu’il se présente comme un psychotique. Parasité par d’innombrables stéréotypies, il agite ses mains devant son visage, le front plissé et le regard fixe, absorbé, il manipule bâton ou crayon avec une extrême vélocité, quand il n’agite pas ses avant-bras repliés comme pour : battre des ailes, justement. Cet enfant est au fond un drôle d’oiseau, touchant, horripilant, surprenant. Et c’est cette surprise et cet étonnement que je vais tenter de vous dire.

5La gestique qui le singularise lui vaut un ambiguë reproche maternel, je cite : « C’est la cata » (à entendre catastrophe) et de fait, il la fait toujours cette « cata ». Cette catastrophe c’est aussi celle qui a présidée à sa naissance : la catastrophe du couple mais également celle de l’image vue à l’échographie, je cite : « Déjà là, on a vu que ce n’était pas normal, il avait de l’eau dans le cerveau, il avait la tête pleine d’eau, il a fait un truc bizarre, elle dit : céphalée, on voulait que j’aille à l’hôpital parce que j’avais dix huit de tension et que j’étais hyper angoissée. Il lui manquait deux mois et demi, il est né à sept mois et demi, et il était tout noir, mais vraiment noir. Le docteur, je lui en veux, il a fait disparaître les échos, je n’ai pas de preuve de Laurent. On voulait me provoquer mais il est né, il faisait le poids, il avait rendu toute l’eau »

6Comme j’entends : l’eau rend, je demande qui a choisi son prénom :

7« Ah, oui le choix du prénom ? Euh, ça c’est venu comme ça, ou alors c’est mon mari, je crois un jour il a vu un nom comme ça Saint Laurent, alors voilà ! ».

8Mais la « cata » continue semble-t-il de retour au domicile, il ne ressemble pas aux deux aînés, replié et indifférent, il ne parle qu’à quatre ans, et pour ce qu’il en est du – elle dit « nourrissage et élevage » – elle ajoute : « il prenait très peu, il rendait beaucoup » après, elle explique, qu’il faut poser un biberon à coté de lui et s’en aller pour qu’il le prenne, sinon c’est difficile « mais quand même il fait partie de la famille » dit-elle.

9Le quand même est ici remarquable de ce qu’il assigne, semble-t-il, à cet enfant une place tout à fait particulière, d’exception par rapport au reste de sa famille, ce qui fera vraisemblablement le fond de sa question.

10A la naissance, on aurait dit à la mère : « Il aura deux ans de retard ». Lui, il posera sans arrêt la question des différences, surtout au niveau des mesures, des grandeurs.

11« C’est la cata », « ce n’était pas normal », « céphalée », la tonalité du discours maternel se dit sous forme d’assertions, sans écart, c’est indiscutable. Aucun : je pense ou j’ai cru, quelque chose qui en ferait une signification modulable, dialectisable, non, rien que « la vérité d’un constat », du moins, il semble que c’est ainsi que cela passe à l’enfant, « c’est ». Une sorte d’oracle « sans preuves » semble être tombé sur la famille, puisque la preuve est du coté du médecin qui l’a faite disparaître. La famille et la mère ne semblent que le médium traversé par un sort mauvais qui vient d’ailleurs. Pour cette mère qui me parle ainsi, l’instance grand Autre qui s’incarne dans la personne de l’obstétricien représente un lieu hostile où se concentre savoir et pouvoir. Pouvoir de subtiliser « l’écho », pouvoir d’effacer les représentations imaginaires du corps de l’enfant lié au sien propre, comme si cette confiscation de l’image de l’échographie, « l’écho » se présentait comme le réel d’un statut de radicalement étranger de sa propre production et de la production d’un couple déchiré.

12Quand il se met enfin à parler, il devient rapidement intarissable. Il pose des questions, « comme une moulinette » dira sa mère, toujours plus de questions bizarres qui embarrassent l’entourage, qui nomme cela « délire », et tente de le faire taire « Arrête de délirer !», impératif auquel il se montre sourd.

13Visiblement cette mère est déroutée par l’étrangeté de cet enfant qui parfois semble l’exaspérer, et qui à d’autres moments la fait rire. Mais ce qui l’inquiète surtout c’est sa difficulté à obtenir la pension alimentaire, là on la sent vivante et pugnace, avec un projet qu’elle ne semble pas avoir pour Laurent, pour lui elle ne fait que noter une discordance rythmique, une excitation qu’elle présente comme une fatalité. Je ne verrai pas le père malgré les nombreux courriers que je lui adresse.

14Au moment où le travail commence en institution, c’est un enfant indomptable, agité et excité en permanence. Il touche tout, boit l’eau des fleurs, ouvre les placards, les tiroirs, et ce comportement de tornade s’accompagne de questions qui ont la particularité de ne concerner que le sexuel, toutes les différences inscrites dans le langage sont sexualisés. Par exemple : « Chaise est-ce que c’est mâle ou femelle ? Poulet est-ce que c’est mâle ou femelle ? Et œuf ? Qu’est-ce qui est plus grand : mâle ou femelle, est-ce que ça existe des femelles plus grandes, est-ce que ton mari te dépasse… », Et le voilà en un bond debout sur le bureau la main au dessus de la tête pour expérimenter la taille du dit mari.

15Par ailleurs toutes les occasions – les déplacements dans le bureau ou un coup de téléphone auquel il me faut répondre même succinctement – lui sont bonnes pour me mettre la main aux fesses ou tirer sur mon pull-over, ce qu’il accompagne le plus souvent de la parole du censeur : « On te l’a déjà dit ! Il est fou ce minot, on ne fait pas ça, c’est im-po-ssible ». Le détachement des syllabes, qui devrait rendre pour l’interlocuteur l’importance du poids donné à l’interdit, est ici une sorte de mimétisme appliqué que Laurent répète, si je puis dire, à vide, mais avec une grande fidélité.

16Quand il parle « On », comme dans : « On te l’a déjà dit », Laurent est l’Autre, le grand Autre, dont il est dans une apparente indivision le terrain d’application, il est l’écho, l’objet et la mise en scène de paroles qui lui affectent un discours et un comportement. Le comportement c’est ce qu’il est, et en même temps si le comportement sait ce qu’il est, lui il en est le jouet et il demande, je cite : « Pourquoi on ne fait pas ça ! » Ou : « Tu as un beau cul – pourquoi c’est in-ter-dit ? ». L’Autre auquel il a affaire est un prochain jouisseur, tyrannique, mais néanmoins impuissant à faire autorité.

17Laurent montre avec ses comportements et ses questions, sa surprise d’une parole qui lui reste étrangère, il n’est pas comme tous les autres membres de la famille et il le met en œuvre. Ses questions par rapport à l’interdit et l’impossible ne sont pas référées à une quelconque transgression, mais concerne plus fondamentalement son propre statut, comme objet interdit et impossible. Dans le transfert, il agit la mise en scène d’une énigme qu’il adresse sous forme d’interrogation à la cantonade et qui concerne la fallace d’une parole où il est possible de dire une chose et d’en faire une autre. Où l’interdit est sans conséquence et l’impossible un mot vide de sens, ou qui, du moins, ne semblerait pas vraiment le concerner dans l’actuel de ses comportements.

18De la même façon qu’il peut dire s’il se cogne, ce qui ne manque pas d’arriver dans cette effervescence sans limite : « ça c’est bien fait, il l’a bien cherché, ça va lui apprendre ! », le grand Autre savait donc ce qui allait se passer, c’était prévu, attendu, voire même souhaité, et il guète sur mon visage la marque d’une satisfaction qu’il s’attend à trouver. Etre conforme aux prescriptions familiales lui assurerait un semblant d’existence, qu’il semble néanmoins interroger. Il n’y a de Moi idéal que dans le champ de cette « cata » qu’il répète inlassablement.

19De même, il demande, lorsque quelque chose sort de l’habituel, du prévu, de l’attendu, par exemple un changement de rendez-vous, si ce changement est exceptionnel, et si oui, alors qu’est-ce que l’exceptionnel ?

20Mais l’exception, c’est lui, et il en demande la signification.

21Cet exceptionnel est-ce que c’est néanmoins quelque chose qui peut sortir de son statut d’isolé, d’unique, avoir une régularité qui ferait que cela pourrait être de nouveau réintégré dans une fréquence, dans une logique, dans une répétition ? Par exemple, si la séance du jeudi passe au vendredi et que c’est exceptionnel, est-ce que ce sera exceptionnel tous les vendredis de toutes les semaines, de tous les mois, de tous les trimestres, qu’elle sera donc que la fréquence de l’exceptionnel ? Auquel cas « vendredi » comme nom de l’exceptionnel vaudra quelque chose. Comme le prénom Laurent, lequel donne également nom à l’exceptionnel dans sa famille, mais celui-là que vaut-il, il dit : « l’exceptionnel, c’est gogol » (entendre mongol), statut de folie qui n’est pas sans quelques piètres avantages, par exemple, celui de s’autoriser parfois de la jouissance d’une très grande provocation. 

22On peut se demander si faire de l’exceptionnel ce qui deviendrait régulier, ne serait pas, pour lui, une tentative de sortir transgressivement de son propre statut d’exceptionnel, pour rejoindre le sort commun.

23Avec, peut-être, le risque de ne plus être reconnu pour ce qu’il est assigné à être dans sa famille : un hors norme, un incompréhensible, la cata. Comment sortir de cette assignation qui vaut à la fois comme image idéale et comme reproche ? Fondamentale contradiction existentielle qui justifie peut-être le foisonnement de ses questionnements.

24D’un reproche ambivalent entendu comme une nomination : « turbulent », il aura fait dans les aléas d’une compréhension bricolée, la réalité d’une image idéale proposée et attendue lui désignant la figure de l’enfant qu’il doit être, figure dans laquelle il se fige et s’exalte, une image renommée par lui : « tuburlent » (tube hurlant), dont il ne comprend pas qu’elle ne soit pas mieux accueillie là où elle lui aura été prescrite. Il est le « tube-hurlant » avec quoi il se fait le « rigolo » de l’Autre, il est cela, pris au piège de cette image ruineuse qui le captive – comme image – et le capture – comme objet – et avec quoi il se propose au regard de celui qui peut éventuellement pour un temps venir incarner ce grand Autre.

25Il est ainsi proposé que le grand Autre, c’est le discours qui fait être, autre manière d’évoquer le trésor des signifiants. Ce grand Autre, ce discours qui fait être, est-ce une figure de la mère, du père, du médecin, des autres membres de la famille, un assemblage complexe de tout cela ? Certainement, et on peut dire que dans sa logorrhée il construit, formalise, propose son mythe de création. Mythe de création à l’intérieur duquel il dira sa version du sexuel, tel un élément de ce qui l’a fait naître et n’être pas.

26Par ailleurs, comme pour illustrer le tube-hurlant, il trace sur le tableau la représentation de ce qu’il nomme le « cordon » voire le corps-don qu’il serait dans l’Autre, un vague œuf ouvert, transparent, surmonté d’une boule, lié à une autre sphère ouverte aussi, avec, dit-il « trois tuyaux : un à la bouche pour manger, un au nombril avec un fil pour bouger, gigoter, et un au cul pour caca ».

27Comment aura-t-il compris ce qui se dit des difficultés liées à sa naissance, ce qui s’en raconte en famille ou lors des différentes consultations durant lesquelles sa mère a raconté son histoire ?

28Dans les blancs de son agitation effrénée, il va néanmoins m’en donner sa version, mais pas tout de suite. Car tout de suite, l’excitation est bien trop massive pour permettre quoique ce soit. Tout de suite, on a plus urgent à faire, créer les conditions de possibilité pour que quelque chose se passe, on balise le terrain, on délimite une clôture, les murs du bureau par exemple.

29Non ! la séance ne se passe pas dans le couloir sous prétexte que le serpent a une queue si longue qu’il va envahir tout le secteur et qu’il faut mesurer, ni dans le jardin non plus.

30Non ! Cette porte là aussi reste close.

31Oui ! Il peut sortir, mais moi, alors, je reste dans le bureau et donc la relation est circonscrite au lieu, clôture du lieu, clôture du corpus dans ce lieu et dans ce temps.

32Non ! Quand la séance est finie elle n’est pas « juste un peu finie », elle est finie, il retourne dans son groupe et ce qu’il a encore à me dire il devra le garder dans sa tête pour me le dire demain. Dans ce nouvel espace qu’il a investi, il n’y aura plus lieu que le oui veuille aussi dire non, et le non, oui. Autrement dit la parole fait acte, pour des places nouvellement définies de l’un et de l’autre. Il cessera peu à peu d’être emporté dans le tourbillon d’énoncés contradictoires. Pour mettre en place durant une courte période, ce que j’ai nommé faute de mieux, période mimétique, durant laquelle toutes mes attitudes et expressions auront été singées, période difficile et éprouvante que j’ai finalement pu mieux supporter à partir du moment où j’ai pu faire l’hypothèse que peut être il jouait à faire l’écho, c'est-à-dire que en même temps il produisait peut être cette « preuve », cette image manquante de l’échographie tout en constituant cette nécessaire première image transitive du stade du miroir pour qu’une unité corporelle nommée se constitue unifiée en écho à l’appel et à la parole d’un grand Autre dont j’occupais la fonction.

33Alors voilà la première version de ce conte monstrueux qu’il raconte comme par inadvertance dans la chute de l’excitation qui laisse un peu de place pour raconter.

34Pour qu’un contenu textuel existe il aura d’abord fallu qu’il y ait du contenu justement et que Laurent le soit dans l’espace de la séance. Il aura fallu que quelque chose puisse se fermer de l’espace sans limite de ses gesticulations, pour qu’un espace signifiant puisse s’ouvrir.

« Sans un coq, une poule ne peut faire qu’un œuf clair, sinon c’est un œuf foncé pourri, tout noir, fécondé, et ça c’est à cause du « sperme pégagoïque » (ceci bricolé à partir de son expérience de ferme pédagogique où il a vu un poulailler avec des poules et des coqs). Alors c’est une maman, elle avait un œuf dans le ventre et à un mois il sort comme une fusée, on le met dans une bassine pleine d’eau, il prend l’eau comme un têtard, après il rend l’eau, on lui remet dans le ventre, elle a rien vu, c’est un garçon, après il ressort, on lui coupe le pied, on lui recoud, on lui coupe la tête et on le met dans une couveuse pour l’élevage, on l’oublie et des fois on le sort ».

35Ici, le sexuel mis en scène n’est pas tant celui de la jouissance sexuelle, mais celui plus fondamental de l’origine de son être, réduit à l’objet œuf pourri, foncé.

36Dans les premiers temps de nos rencontres c’est à une sorte de pornographe en culotte courte que j’ai à faire, par exemple il peut arriver et me saluer par un tonitruant – « Salut ma poule, on baise ! » et sembler n’être intéressé que par le fait de savoir comment je baise, avec qui, combien de fois pour pouvoir en déduire combien j’ai d’enfants puisque pour lui coït et procréation sont liés. De la même façon que je me rends compte que la naissance est pour lui un accident. Ici, le « on baise » mêle dans l’évocation de la légèreté de la jouissance, comme écart de conduite, la gravité de la procréation à laquelle le signifiant « poule » renvoie.

37Pendant une brève période au cours de laquelle il sera passé des chevaux, aux chevaux vapeur, il se met à construire des voitures, il est une voiture, s’accroche des pare-chocs de papier aux fesses, et craint sans arrêt la panne d’essence. Il inquiète beaucoup son institutrice et perturbe considérablement la classe surtout au moment des changements de vitesse et au démarrage. En séance, il laisse tomber par hasard que son père a eu quatre accidents de conduite et puis, que là, il vient d’en avoir encore un et de casser le père-brise. A ma demande il précise « Ben oui ! On est quatre enfants » et qu’avec sa nouvelle femme il vient encore d’avoir un bébé. Visiblement il y a de la désapprobation dans ce : encore. Le trop et le en trop prendront un relief tout à fait particulier par la suite.

38Les niveaux du discours sont toujours interrogés et remaniés, exemple : « Ton mari est-ce qu’il t’appelle ma poule ? Est-ce que tu as des poules chez toi ? Oui, oui, un jour tu m’as dit que tu avais des poules et des coqs et des poulets et que tu faisais un « apprivoisage » et, est-ce que tu les manges ? Non ! Ce n’est pas une belle histoire, c’est vrai tu me l’as dit, quand je serais grand est-ce que je serais une poule ou un coq ? Je pondrai des œufs, je les élèverai et quant ils auront bien grandi ils passeront à la casserole ? On dit : mon petit poulet, on ne dit pas : mon petit coq ! Et moi, je ne veux pas grandir ! Le coq on lui tord le cou et on le fait au vin, on va faire des œufs et je les mettrai dans le frigidaire ou dans une couveuse, après je les mange ».

39Il semble que la seule issue qu’il puisse trouver pour une subjectivation s’effectue dans le cadre de la Verkehrung freudienne, de la reversion pulsionnelle, manger au lieu d’être mangé, sans qu’il ait la possibilité de faire cesser le passage infernal et incessant de l’un à l’autre de ces deux pôles.

40Est-il vraiment dupe, confond-il les registres, joue-t-il ? Difficile à dire, d’autant plus qu’il m’explique que chez lui les œufs en papier il a pu les mettre dans le frigidaire et qu’il va en faire une omelette, tout le monde est d’accord. Dans cette confusion des registres, entretenue par l’entourage, son statut en tant qu’objet aliéné au grand Autre est des plus incertains, c’est-à-dire qu’il n’est pas sûr de la métaphore en quoi consiste le « passer à la casserole », par exemple. Ses questions sont insistantes quant au devenir du réel de son corps pris dans l’ambigu désir d’un grand Autre tout-puissant. Ici s’exprime un point de son angoisse avec laquelle il m’interroge : « Les poules, les coqs, les poulets, est-ce que tu les manges ? ».

41La demande orale insistante qui est la sienne est telle que cela aura été un élément de poids dans la mise en place rapide et massive du transfert, ce qui n’est pas si fréquent en institution où les enfants déposés là auprès de « ceux-qui-savent » et dans l’absence de la médiation directe et active des parents comme soutient du transfert (ce qui est un avantage très net en cabinet) mettent souvent beaucoup plus de temps à faire confiance, avec la nécessaire mise en scène du danger. Au moment où le travail commence, Laurent n’est pas encore interne, ce qui viendra plus tard, et marquera d’ailleurs un certain progrès au plan de l’autonomie, chez lui on lui fait tout et il en jouit. On le lave, on l’habille, on le torche, et il conclut « bonniche ». Mais, cela n’est pour moi qu’une déduction à travers ce qui se passe dans la séance, car de chez lui il ne parle jamais et refuse même toute mention d’existence qui pourrait s’y rapporter même vaguement. « On est pas là pour ça ! »

42Pourquoi est-ce qu’on est là alors, je demande ?

43Pour travailler, c'est-à-dire faire, fabriquer, ensemble, « On », mais un ensemble dissymétrique néanmoins où il serait plus le donneur d’ordres, lâchant assez vite les choses pour retourner à ses stéréotypes. Si je résiste à son commandement péremptoire, il pique des colères qui néanmoins ne font jamais ruptures et se fait interrogateur : « Allez coupe bonniche ou je t’éclate ! », à quoi il ajoute immédiatement la contre proposition systématique : « Tu n’es pas ma bonniche, on te l’a déjà dit, hein ? », de la même façon qu’il ne supporte pas que je prenne la moindre initiative quant à la façon de scotcher ou de couper une feuille. Moi je résiste, j’essaie toujours de mettre mon grain de sel, je propose toujours une autre façon de faire, une variation dans la ritournelle. Là aussi ce sont de véritables rages, vis à vis de tout acte qui manifesterait un écart entre la chose attendue et la chose obtenue, de même avec le projet initial – fabriquer un coq, une poule –, qu’il ne m’explique pas, je dois savoir et le faire.

44Si la chose s’avère irréalisable, par exemple, faire tenir sur ses pattes un immense animal fait de bandes de papier, je me fais engueuler.

45Impossible que ce soit impossible !

46Il semblerait qu’il n’ait de cesse de mettre en scène répétitivement une forme de toute-puissance en tant qu’elle serait à la fois éminemment dangereuse, et fabuleusement jouissive. On voit bien ici sa difficulté du passage au signifiant comme producteur de fiction, ce n’est pas la même chose que le petit Hans freudien avec sa girafe. Ici, dans l’extrême difficulté à métaphoriser, le signifiant n’appelle pas seulement un autre signifiant, mais un référent dans le réel qui n’est autre que lui-même comme objet. Exemple, est-ce que dès lors que l’on nomme quelqu’un poulet, est-ce que cela signifie impérativement qu’il en est un de poulet et qu’il devra passer à la casserole quand il sera grand.

47Pendant plus d’un an les séances seront occupées par ses fabrications.

48« Qu’est-ce qu’on fabrique aujourd’hui chérie ? »

49Il déchire des feuilles de papier en bandes pour en faire des lambeaux qu’il scotche et qu’il baptisera tour à tour coq, poule, chien, chienne, serpent, dinosaure, pigeon, canari, tout un bestiaire qu’il organise en couples, les mâles plus grands, plus longs que les femelles, certaines espèces plus grandes que d’autres, cherchant à nommer le féminin ou le masculin de l’animal, ce qui donne souvent des choses cocasses : un paon, une panne, un scorpion, une scorpenne, etc., mais au delà de ces exercices de création poétique et linguistiques, j’ai le sentiment que ce que Laurent fabrique c’est lui même, image et corps, ce sont des corps qui sont autant de tentatives de fabriquer des corpus signifiants. Avec ses lambeaux de papiers, ses coupures, comme autant de morceaux de lui-même, il semble être à la recherche avec l’autre que je suis, d’une autre écriture de son corps avec lequel pourrait s’organiser des relations qui cesseraient d’être dangereuses, voire réellement mortelles. Dans ce moment où Laurent ne sait encore ni lire, ni écrire, chacun des lambeaux ne sont encore que l’enveloppe formelle de signifiants non encore advenus. Ces lambeaux se présentent comme des mots blancs, des cartouches égyptiens dans lesquels il n’y aurait encore rien d’écrit.

50Si l’enfant se bâtit sous ce double registre du biologique et du fictionnel, nous pourrions dire que Laurent, avec son « délire » et ses fabrications pour lesquelles il me prend à témoin, tente de se donner à lui même une fiction originaire à l’aide d’un symbolisme baroque et fantastique, il crée un circuit fait de bouts de papiers et de bouts de ficelles au bout duquel un nouveau sujet pourrait apparaître, lui, qui se ferait voir, entendre et reconnaître dans la fabrique d’un moi image et forme, fabriqué à deux.

51Etre regardante, c’est ce qu’il me demande : « Il faut toujours que tu me regardes sinon je fais des conneries » et c’est durant toute cette première année ce que je fais, je joue le jeu du je barricadé derrière le « on », comme lui je m’attelle à la noria qui alimente la survie précaire d’un je amputé de sa capacité d’apprendre. Car il n’apprend pas, comme le personnage de Marguerite Duras dans Pluie d’été, il n’apprend pas ce qu’il ne sait pas par lui-même, là où il s’est fabriqué, bricolé une économie de survie, il y tient, et moi je le tiens, pour combien de temps ?

52Il y aura eu un naufrage psychique qu’il ignore avoir subi, et il a du mal à renoncer aux mesures conservatoires qui lui tiennent lieu de frêle esquif.

53En classe, l’enseignante est déroutée, il ne parle que de coqs et de poules, fait des cris d’animaux, marche à quatre pattes, semble ne rien entendre, pourtant il compte très bien quant il s’agit de dénombrer ses couvées. Quelques séances durant cette période l’auront fortement marqué au point qu’il en reparle encore aujourd’hui comme s’agissant d’un souvenir d’une enfance révolue : « Tu te souviens quand tu m’as mis dehors, c’est quand j’étais petit que je faisais l’handicapé ».

  • Le faisait-il ? Ou croyait-il l’être ? C’est maintenant qu’il dit qu’il le faisait.

  • Et effectivement, il aura eu des séances écourtées au cours desquelles j’aurais signifié qu’avec ce comportement là il s’excluait de fait et que je ne pouvais donc que l’exclure en réalité, en faisant le pari, dans le transfert, d’une capacité de sa part à intégrer un lien entre acte et conséquence.  

54La mère a rencontré un nouveau compagnon qui est policier ce qui complexifie encore les histoires de Laurent autour des poules, des coqs et des poulets, des histoires de vol, de poulaillers et de meurtres de poussins ou de Poucet. Des histoires d’enculage – mais à quel age –, et de pigeons, mais qui est le pigeon ? Comme beaucoup d’enfants qui n’écrivent pas et qui choppent néanmoins tous les mots qu’ils entendent, la césure est fantaisiste et l’homophonie créatrice d’une poétique qui aurait sans doute enchanté Jean Tardieu ou les surréalistes. L’animal qu’il est, qu’il ne peut qu’être, qu’il veut être, qu’il ne veut pas être, qu’il veut que j’adopte, qu’il craint que je tue pour le manger, qu’il veut que je mange, vient en suppléance d’un manque tel, qu’il semble que cet enfant est dans la situation d’avoir dû construire lui-même un système de remplacement qu’il me demande d’accueillir en bloc.

55Peu à peu le contenu des séances changera, de lambeaux informes, les morceaux constituant les animaux seront dessinés et découpés, des bribes d’histoires seront inventées. Il sera moins question de baise et beaucoup plus de dévoration, encore que « passer à la casserole » restera une expression à entendre dans les deux registres.

56Le problème de Laurent, c’est que tout est sexuel, que chaque rencontre sexuelle produit un œuf que ça fait beaucoup trop, que faire du trop, sur le lot il y en a des « pas normaux, et qu’est-ce qu’on va faire de ça ? Les tuer peut-être ? Ou alors on va faire un poulailler pour l’élevage, on va les abandonner, ou les apprivoiser, ou les faire grossir et quand ils seront plus grands et gros on va les faire passer à la casserole et les manger ».

57Et lui, si ça lui plait, à lui, de se faire bouffer, hein !? (On dirait du Molière : « Et s’il me plait à moi d’être battue ! »)

58« Et moi, d’abord est-ce que je les tue pour les manger les pigeons ? »

59Bien sûr ma demande de précision sur quel pigeon ou qui est le pigeon n’obtient aucune réponse directe sinon la réponse du grand Autre. Il est le grand Autre qui s’adresse à lui en s’adressant à moi : « Arrête de me parler quand je travaille !» ou encore : « On te l’a déjà dit, tu n’as qu’à faire attention, on te montre les choses une fois, après tu te démerdes, tu ne crois quand même pas qu’on va faire tout à ta place ! », dans la contradiction que j’ai déjà dite, c’est pourtant bien de cela qu’il s’agit, le « faire à sa place » qui établit implicitement son statut d’handicapé.

60Durant cette période charnière qui durera quelques mois, la moindre question, la moindre intervention de ma part produira ce type de réponses ou bien un recentrage buté sur l’activité de fabrication qui se fait bavarde, qui a maintenant évoluée et est passée de la création d’une forme pour l’animal à la création d’un lieu pour son existence, un poulailler, une cabane, un pigeonnier.

61Ses propos en écho ont néanmoins une place dans le transfert, ils interviennent d’une part pour me limiter dans mes interprétations, et d’autre part, pour signifier qu’il aura entendu que je fais pour lui l’hypothèse d’une certaine débrouillardise.

62En quelque sorte, après cette préforme de papier, ce premier gabarit d’un moi se pose la question du destin de cet objet : moi. Qu’est ce que l’Autre va en faire ? C'est-à-dire justement la question d’un lieu dans le grand Autre pour qu’une demande vienne exister en lieu et place d’une non-demande.

63A la place de l’excitation, l’angoisse est apparue.

64Chaque séance, comme autant de séquences réorganisées rétroactivement par leurs scansions tissent un lien qui construit un espace virtuel, un nouage fragile, conditions nécessaires pour qu’émerge un sens, une sorte de canevas primaire sur lequel seront brodées et rebrodées les figures successives d’un originaire qui se réinvente, voire s’invente au fur et à mesure.

65Il s’agit par exemple d’une mangeuse de l’oie, mais lui il sera jars. Il faut poser l’hypothèse d’une demande, d’un che vuoi pour que la parade défensive, dans un fantasme, existe. Mais rien n’est vraiment assuré et il s’interroge : « Il faut un coq dans le poulailler, mais s’il y en a trop ? »

66C’est à cette période que les catégories se séparent plus nettement, les fictions sont reconnues comme telles, les coqs deviennent des déguisements de coq, les poules deviennent des poules en chocolat que l’on peut manger.

67Je me rends compte que maintenant il sait lire, dans ma surprise je le lui dis mais il répond : « On ne parle pas de ça ! ».

68Le sait-il qu’il sait lire ?

69Cet épisode n’est pas sans m’évoquer cette période racontée par la mère durant laquelle pour qu’il mange il fallait lui poser un biberon à portée de mains et s’en aller pour qu’il s’en saisisse. Je fais l’hypothèse d’un phénomène transitoire d’anorexie mental comme expérimentation d’une subjectivité naissante. Une sorte de tentative de régler sur le plan symbolique cette double injonction de manger et ne pas manger cette chose nommée connaissance, avec en même temps l’apparition d’une certaine culpabilité. La situation familiale a changé, sa mère vit donc maintenant avec un policier, et on peut penser qu’avec cette nouvelle réalité, il s’invente une nouvelle famille, de nouveaux parents fondés sur une autre relation, et fonctionnant avec de nouvelles règles.

70Il dit : « Il y a des femmes, elle se fait violer alors je la convoque au commissariat, je fais une enquête, moi je ferai policier, poulet, mais pas celui qui vole, ça c’est interdit, tu sais que c’est le même mot ! ».

71Actuellement, nous entamons une nouvelle période riche en mots d’esprit, il n’a plus besoin de ses fabrications, parfois il écrit au tableau, avec le naturel de quelqu'un qui l’aurait toujours fait et m’explique la règle du pluriel, je me garde de tout commentaire.

72La période psycho-somatique de la toute puissance des mots-choses à sens unique est révolue.

73Laurent semble être sorti d’affaire, le pire ne sera pas arrivé, et les oiseaux beaux parleurs de la psychose, ceux qui serinaient la folie d’une fusion mortelle se seront éloignés.

74Maintenant c’est lui qui me fait des interprétations, quand il trouve que mes interventions sont par trop hâtives alors qu’il me raconte une histoire de flic, et il me demande pourquoi je n’ai pas d’uniforme ?

75Ou bien, quand je lui propose une interprétation trop directe, concernant le poulet auquel il veut tordre le cou, il fait la moue et conclue : « Finalement tu sais, ce n’est pas mon genre ! ».

76Comme il n’est plus uniquement celui qui est parlé, s’étant reconnu avec un « genre », il commence à regarder et à parler des autres qui l’entourent, ceux de la famille, qui est nombreuse, dispersée, les grands mères, très vieilles, mais pas encore mortes et qui ne font plus d’enfants parce qu’elles prennent la pellicule, je lui dis que je trouve son histoire de pellicule très intéressante et lui parle de la fixation de l’image sur la pellicule, l’oncle de Paris, vieux, aussi, qui va peut-être l’inviter s’il ne meurt pas avant.

77La mort devient une interrogation angoissée.

78Il s’interroge, on peut donc mourir de vieillesse, « c’est la nature », dit-il, mais c’est quoi, ou c’est qui cette nature qui n’aura pu tendre aucun miroir favorable pour qu’une image aimable s’y imprime?

79C’était quoi cette instance qui inscrivait son corps comme ob-jecté, éjecté, fait de tubes ob-jetés, fait de cette matière disloquée, hurlante, en lambeaux, en morceaux ? Et cela jusqu'à ce que les stylets de l’énonciation trace à travers le jeu des substitutions signifiantes et des équivalences symboliques, la possibilité d’une métaphore.

80Avec l’entrée dans une autre sorte de mécanisme du langage, là où le corpus s’énonce je, là où le corpus énonce l’ego comme vivant, autre que ce moi-objet d’un destin, fut-il fabuleux, extraordinaire, c’est l’inquiétude. Maintenant que les solides amarres qui le ligotaient au pire se distendent un peu, que les caquetages de basse-cour mettent la sourdine, c’est à un langage fissuré, écorné, troué, défaillant à rendre toute la clarté, tout le chiffrage qu’il s’affronte. Sans doute est-ce avec cela qu’il continue à raconter des histoires, mais ce sont là des fictions qu’il propose maintenant sous forme de bandes dessinées.

81Laurent est entré dans l’erre de la validité créatrice de la parole.

82Cela pourra-t-il s’exporter hors des séances ? Le travail est à poursuivre.

83Que pourrions-nous conclure ?

84Avec son bestiaire Laurent aura pu offrir au grand Autre, dans le transfert, ce qu’il aura pu constituer comme mythe singulier dans lequel son existence est venue prendre un sens quasiment délirant. Ce mythe il l’aura fabriqué, puis remodelé, remanié, expérimenté, usé de multiples façons, avec les signifiants mis à sa disposition par son histoire.

85Certains de ces signifiants semblent lui être venue de sa mère : œuf, clair, noir, pourri, handicapé et d’autres de son père : accident, ou viol. Chacun de ces signifiants semblent pouvoir fonctionner selon la formule dite canonique de Lacan du sujet représenté par un signifiant pour un grand Autre signifiant. Chacun d’entre eux sont très certainement métonymique de celui qui viendrait les conjoindre : trop, en trop. Avec ce signifiant trop qui le représente au lieu de l’Autre, il n’aurait plus que l’anéantissement comme destin, œuf pourri. Sa mère accuse le médecin, et son père, parti ne se préoccupe en rien de son sort. Du lieu de la mère, le en trop, est tempéré par le signifiant rigolo qui assure à Laurent une existence en impasse dans laquelle il fait spectacle, mais presque au sens du monstre de foire.

86On peut penser que les signifiants couveuse et œuf , associés à ses expériences dans une ferme pédagogique, auront constitué les points pivots avec lesquels il aura fabriqué une sorte de délire dans lequel il prend plusieurs places, œuf, poulet, poule, coq, mais qui toutes se ramènent à la question de son origine et de sa destinée. Dans cet épos primordiale, il ne joue pas à être un animal, il est un animal piégé dans une basse-cour soumis à la loi de l’Autre, dont la puissance est sans limite, ce qui signifie ici que ce grand Autre à tout pouvoir sur le réel de son corps.

87On peut penser que dans sa préoccupation, qui fut une constante pendant de nombreux mois : mettre en scène la prévalence du grand sur le petit, dans le cadre de la différence sexuelle, se jouait, entre autre chose, la possible et dangereuse extension jusqu’à l’infini du « grand » qui franchissait toutes les limites de l’espace réel.

88C’est en tant qu’il est d’abord, dans son histoire, un corps objet, un tube-hurlant que nous pouvons saisir le premier mouvement suivant et opératoire de sa fabulation, au moment créatif où il confère à ce corps réel une identité d’œuf, de poulet, sans que dans ce premier temps, rien ne soit encore changé de la perspective mortelle qui s’offre à lui.

89Nous pouvons également remarquer que cette première identité œuf, poulet, échappe en quelque sorte à la question de la différenciation sexuelle en ne mettant l’accent que sur l’objet en tant qu’objet de consommation.

90Seule, la possibilité qui lui est donné, dans le transfert, de pouvoir dissocier le nom – de l’objet poulet –, de l’objet corps, pouvait lui permettre d’établir un renversement, c'est-à-dire lui permettre de cesser d’être d’abord l’objet, nommé ensuite poulet, pour devenir un poulet comme signifiant dans sa dimension symbolique, dissocié de l’objet.

91A partir d’un certain moment les coqs deviennent des déguisements de coq, et à propos du vol, il souligne savoir que c’est le même mot pour dire le vol ailé et le vol à la tire. Le signifiant à l’air de cesser de se signifier lui-même dans son lien à un référent univoque dans le réel. Il lui importe maintenant, concernant le jeu de mot sur le signifiant vol de rappeler à l’Autre que cet Autre le sait bien que c’est le même mot.

92Lui, comme objet-corps, cesse de pouvoir être totalement, réellement, instantanément capturé par le signifiant qui le nomme. Il disparaît et s’échappe sous le signifiant qui le revêt maintenant d’une manière symbolique et non plus réelle : le déguisement coq. Dès lors qu’une certaine disjonction s’est effectuée, nous pouvons supposer qu’il pourrait se revêtir de tout autre déguisement qui lui permettrait de sortir de la basse-cour sans faire l’œuf. C’est d’ailleurs ce qui se passe avec les déguisements de flic ou de pâtissier fabriquant des poules en chocolat ou des automates coqs immangeables. Il se demande alors si je me laisserais abuser par la ressemblance ?

93Si nous pouvons dire que le mythe n’est pas seulement une histoire symbolisant l’imaginaire mais que c’est ce avec quoi vient se régler l’usage qui peut être fait de son propre corps et du corps des autres, dans la perspective de la jouissance, alors, nous dirons que notre fonction, dans et avec le transfert, consiste à permettre une certaine réorganisation du mythe fondamental.

94C’est ce que fait Laurent avec ses imaginarisations qui fomente la représentation discursive et la geste de quelque chose de fondamental pour lui, qui ne peut s’exprimer pour tenter d’atteindre un effet de vérité que sous cette forme mythique. Et c’est parce que la parole progresse à l’endroit même d’une impossibilité qu’il peut tenter de remanier les différents éléments de ce qui constitue son monde pour arriver à les chiffrer différemment.

95C’est ainsi que Lacan parlera du petit Hans dans la séance du 15 Mai 1957 quand il remarque au terme de l’observation qu’avec ses mythes sur le plombier, et après tout un circuit, tout un mouvement combinatoire de symbolisation de l’imaginaire que le problème se pose sous une forme nouvelle.

« Le mythe reproduit en petit ce caractère foncier du développement mythique, partout où nous pouvons le saisir d'une façon suffisante, il est en somme la façon de faire face à une situation impossible par l'articulation successive de toutes les formes d'impossibilité de la situation.
C'est en cela que, si l'on peut dire, la création mythique répond à une question, c'est de parcourir si on peut dire le cercle complet1 de ce qui à la fois se présente comme ouverture possible et comme ouverture impossible à prendre. Le circuit étant accompli, quelque chose est réalisé qui signifie que le sujet s'est mis au niveau de la question. »

96Ainsi, à parcourir ce que nous dit Lacan au niveau du mythe et qui me parait tout à fait opérant pour la cure que je vous ai présentée, un sujet pris, enserré, dans quelque chose qu’il ne peut intellectualiser produit une tentative d’articulation du problème sous la forme d’un délire dont Lacan remarque bien que ça n’a rien à faire avec une psychose, il dit qu’il produit ce terme presque comme un lapsus, mais que ce n’est pas inapproprié pour parler de cette opération de transformation du statut de l’objet2.

97Par ailleurs dans la même séance il nous recommande de ne pas isoler les signifiants mais de les faire jouer les uns avec les autres dans un réseau, dans une série. Nous pouvons reconnaître là, son intérêt pour la « méthode structuraliste »3 et les travaux de Claude Lévi-Strauss à propos des mythes.

98Et nous pourrions nous demander s’il s’agit là d’une période transitoire de son élaboration que le recours à d’autres modes de formalisation lui ferait par la suite négliger, or il me paraît intéressant de nous reporter au séminaire de 1978. Le moment de conclure4, quelques vingt ans plus tard, pour constater qu’une certaine théorisation demeure très actuelle, quand il nous dit que somme toute, et même si cela peut paraître un peu court, le lisible en quoi consiste le savoir, n’est jamais qu’un supposé-savoir-lire-autrement que cet autrement désigne un manque, nous pouvons ajouter que si ce manque n’existait pas il n’y aurait pas d’autre lecture possible, et que donc c’est de manquer autrement qu’il s’agit. Qu’il y a là une sorte de tournage en rond, pour réorganiser les choses et que l’autrement en question il l’écrit S ( A/ ).

99La barre sur l’Autre dans l’écriture venant marquer, nous pourrions dire, l’inexistence de cette instance Autre, si ce n’est, sous sa forme fictionnelle c'est-à-dire mythique.

Notes de bas de page numériques

1  Souligné par moi.

2  Lacan, La relation d’objet, séance du 10. avril 1957.

3  La formule est de Michel Foucault qui insiste sur le fait que le structuralisme est une méthode et pas une théorie.

4  Lacan, Le moment de conclure, séance du 10. janvier 1978.

Pour citer cet article

Elisabeth Godart-Bénard, « L’œuf et la poule », paru dans Oxymoron, 0-, L’œuf et la poule, mis en ligne le 07 avril 2010, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3074.


Auteurs

Elisabeth Godart-Bénard

Elisabeth Godart est psychologue et psychanalyste. Elle exerce en cabinet à Marseille. Elle a travaillé dans des institutions pour enfants et à l’université d’Aix-Marseille. Avec Jean-Pierre Bénard elle a publié "Freud, Lacan… quel avenir", Aggiornamento pour la psychanalyse, L'Harmattan, 2007.