Oxymoron | 0- Numéro inaugural 

Charlie Galibert  : 

Robinson Crusoé ou l'île de l'Autre

Résumé

Robinson Crusoé - le roman le plus de fois réédité après la Bible - ne peut devoir son succès au seul charme de la solitude d'un homme obligé pendant de longues années à ne dialoguer qu'avec lui-même et à trouver dans le travail ou la foi la force de lutter contre la mort et de réussir à vivre. Une aventure pourvue d'une morale en quelque sorte. Sa polysémie et son caractère inépuisable témoignent plutôt de sa résonance en chacun de nous. Comme en atteste le nombre et la longévité du genre des « robinsonnades » ainsi que la publication récente de deux biographies du véritable Robinson, un marin écossais, Alexander Selkirk, Robinson pourrait ouvrir, archétipyquement, sur la problématique de l'Autre même, la possibilité de l'Autre. Tous les autres possibles. Car justement, l’île, parce qu'elle est déserte, est l'île de tous les autres possibles et imaginables, symboliques ou réels, désirés, souhaités, fantasmés, détestés, refoulés, refusés.

Index

Mots-clés : autre , insularité, Robinson, Selkirk, Vendredi

Texte intégral

1J'ai choisi la figure de Robinson Crusoé, personnage réel autant que fictionnel, pour initier quelques éléments de réflexion relatifs à la question du récit et à celle du sujet.

La figure du naufragé solitaire sur une île déserte apparaît à la suite de l'événement vécu par le marin écossais Alexander Selkirk sur l'une des trois îles de l'archipel Juan Fernandez, Mas a Tierra, entre 1704 et 1709, et par les récits successifs de cette aventure, entre 1712 et 1719, date de la parution du Robinson Crusoé de Daniel Defoe.

Ces diverses narrations se présentent comme les récits d'une histoire vraie. Pourtant, si l'on examine de plus près celle de Defoe, on constate que l'auteur a purement et simplement inversé la chronologie réelle en faisant exister son Robinson 50 ans avant l'aventure réelle d'Alexandre Selkirk.

2L'auteur a pris soin de souligner le caractère autobiographique de l'ouvrage et de jouer sur l'affirmation du réalisme pour faire passer sa fiction :

« L’éditeur pense que c'est là une narration exacte des faits ; il n'y existe d'ailleurs aucune apparence de fiction. Il estime toutefois que, ce genre de lecture étant d'ordinaire rapidement expédiée, le résultat quant au divertissement comme à l'instruction du lecteur en sera le même, que ce soit un roman ou une histoire vraie ».

3On rapprochera volontiers cet artifice de l'adresse hautement humoristique (et heuristique pour une science humaine sensible à la question des rapports fiction/réalité) de Swift (contemporain de Defoe) à son lecteur, dans la préface des voyages de Gulliver :

« J'ai lu ces pages en entier, trois fois, et avec grand soin. Le style en est simple et dépouillé, et je n'y trouve que ce défaut, comme d'ailleurs à tous les récits de voyage, d’attacher un peu trop d'importance au détail. L'ensemble donne une grande impression de vérité et il faut bien dire que l'auteur était si connu pour sa véracité qu'il était devenu traditionnel chez ses voisins de Redclif, pour affirmer quelque chose, de déclarer « aussi vrai que si M. Gulliver l'avait dit » ».

4Et comme pour clore la boucle historique, la transposition est d'autant plus remarquable que le Chili, propriétaire de l'archipel, a rebaptisé, en 1966, deux des trois îles de l'archipel Juan Fernandez, respectivement du nom d’Alejandro Selkirk, pour celle où il n'a jamais mis les pieds et, du nom de Robinson Crusoé pour celle où Selkirk a effectivement passé quatre ans et quatre mois. Comme une revanche de la fiction sur la réalité.

5Deux biographies récentes du marin écossais apportent encore du grain à moudre, tant à l'approche anthropologique qu’à l'approche narrative ou au regard psychanalytique, quant à la difficulté de démêler le récit de l'événement vécu et a questionner à la fois les thématiques du récit et du sujet.

6Je voudrais commencer par l'évocation d'un anniversaire.

Il y a 300 ans, presque jour pour jour, entre le 31 janvier et le 14 février 1709, Alexandre Selkirk termine, à 30 ans, ces 52 mois de séjour solitaire sur l'île Mas a Tierra de l'archipel Juan Fernandez, à quelques 670 km à l'ouest du large des côtes du Chili.

Marin à bord du Cinque Ports il est abandonné à sa demande en octobre 1704 sur cet éclat de terre de 19 km de long sur 6 km de large.

« Il avait si bien oublié sa langue, faute d'usage, que nous pûmes à peine le comprendre. Il ne disait que la moitié des mots ».

7Il quitte cette île à bord du Duchess, le 14 février 1709, et rentre en Angleterre le 3 octobre 1712, après de nombreuses péripéties de mer, entre autres la prise, devenue légendaire chez les marins anglais, du galion de Manille.

8Édouard Cook, second du Duchess, qui avait participé au sauvetage de Selkirk, publie une première relation, en 1712, « Voyages dans les mers du Sud ». Contre l'avis de son éditeur, qui lui conseille de mentionner l'aventure du naufragé solitaire sur la page de titre, il se contente d'un seul et maigre paragraphe où il précise qu'à la suite d'un obscur désaccord avec son capitaine, Selkirk débarqua, vécut de viande de chèvre, de choux qui poussaient sur les arbres, de navets et de panais. Il apprivoisa des chèvres sauvages et des chats. Lorsque ses sauveteurs arrivèrent, il portait un gilet, des pantalons et un bonnet en peau de chèvre, cousus de lanières du même cuir.

Et ce fut tout. Cook consacra son histoire aux tempêtes, aux canonnières, aux pillages et aux disputes de l'équipage.

9Pressé par les lecteurs demeurés sur leur faim, il rencontra Selkirk et l'interrogea mais ne trouva aucun parti à tirer de son histoire.

« En entendant parler d’un homme ayant vécu seul si longtemps sur une île déserte, certains seront fort surpris et espéreront sans doute tirer grand plaisir du récit de sa vie, alors qu'en réalité, c'est la le sujet le plus stérile que la nature puisse offrir ».

10Et plus loin :

« Qu'y a-t-il là qui flatte votre curiosité ? Selkirk est-il un philosophe naturel qui pendant cette retraite solitaire, aurait fait des découvertes surprenantes ? Bien au contraire, ce n'est rien de plus qu'un marin qui n’a étudié que la manière de survivre, au cours de son confinement et de toutes ses conversations avec des chèvres ».

11Woodes Roger, commandant du Duchess, décide lui aussi d'écrire un livre. Il fait appel à Richard Steele, journaliste et dramaturge, qui cerne dans le récit de l'aventure de Selkirk un témoignage de piété chrétienne, une preuve de la vanité des richesses et du caractère indomptable de l'homme. Il rencontre Selkirk et converse avec lui sur un coin de table de la manière dont il a enduré sa solitude, la demeure qu'il s'est bâtie, ses lectures, la fréquence de ses prières.

Publié en 1712, son « Voyage autour du monde » annonce dés la page de titre le séjour du naufragé sur l'île déserte (« un récit des quatre ans et quatre mois qu'Alexandre Selkirk passa seul sur une île », ou Selkirk est promu chrétien, patriote et «gouverneur de son île et son monarque absolu »).

12Un an plus tard, Richard Steele tire à son tour profit des aventures de Selkirk. Créateur du journal The Englishmen, il consacre le numéro 26 du 13 décembre 1713 à Selkirk, alterne entre les descriptions paradisiaques de l’île, les conversations avec les chèvres, les danses avec les chatons, en prônant comme leçon de l'aventure la pauvreté comme idéal chrétien.

13Cette « aventure inhabituelle au point qu'on puisse douter qu’un autre humain ait pu jamais la vivre » comme le soulignait Richard Steele, eut un grand retentissement et n'échappa pas à la sagacité de Daniel Defoe, lui-même journaliste averti et pamphlétaire politique redouté, familier du milieu des flibustiers, défiant les tentatives de bibliographie puisqu'il l'auteur de quelques 560 ouvrages pamphlets et journaux, dont 16 pour la seule année 1719, année de publication de Robinson Crusoé, qui constitue sa 412ème publication et son premier roman, à 60 ans. Le livre fut publié anonymement, le 25 avril 1719, sous le titre : « La vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé de New York, marin qui vécut 28 ans sur une île déserte sur la côte de l’Amérique près de l'embouchure du grand fleuve Orénoque suite à un naufrage où tous périrent à l'exception de lui-même et comment il fut délivré d'une manière tout aussi étrange par des pirates. Écrite par lui-même », Londres 1719.

Réimprimé le 9 mai, le 4 juin, le 7 août, et ainsi de suite, le livre fut un succès. Il proposait la quintessence d'une histoire de survivants : un homme coupé du monde qui se fiait à dieu et faisait ce qu'il pouvait pour s'en sortir.

14Robinson Crusoé fut publié en feuilleton, abrégé, piraté, adapté, dramatisé, expurgé. Il fut traduit en français en 1720, en hollandais, allemand, russe, dans les années 1760, interdit de traduction en espagnol par l'inquisition, jusqu'en 1856.

15Dans les années 1770, il fut imprimé comme livre de colportage et devint un classique dans le monde entier. En 1869 il parut avec des illustrations en couleurs. Crusoé inspira des critiques littéraires, des livres d'images, des livres en relief, des dessins animés, des marionnettes et des pantomimes.

16Son image est universelle. Il est représenté seul sur un îlot de sable, à côté d'un palmier, entouré de la mer. Pieds nus, vêtus de peaux de chèvres, un mousquet sur l'épaule, un navire en train de couler derrière lui, perché sur un rocher, muni d'une longue vue et d'un parasol, ou encore découvrant la trace de pas dans le sable...

17Dans la même année 1719, Defoe publia deux suites qui, elles, tombèrent presque instantanément dans l'oubli. Parmi les milliers de références et d'allusions à Robinson Crusoé qui apparurent par la suite, pas une n'évoqua les voyages de Crusoé en Chine, Russie, France, Perse, Inde... Aux cieux, même ! Toutes tournaient autour du même thème : l'homme seul sur son île.

18Les ouvrages qui prirent la suite de Robinson Crusoé vont des succédanés les plus triviaux et des adaptations pour l'enfance (le Robinson suisse) aux formes les plus élaborées de réécriture (Jules Verne, Michel Tournier, James Golding, Coetzee) en passant par les plus grands auteurs contemporains (Stephenson, Cooper, Giraudoux, Saint John Perse, Henri Bosco…).

19Tout est prétexte à relancer le thème, même sous la forme la plus édulcorée ou la plus dégradée, comme ces « Robinsons de Sambre et Meuse où les aventures de trois enfants Belges et d’un jeune Français au début de la Grande guerre » (Edmond Cholet, 1917).

20Chaque époque réelle interprétera le roman de Daniel Defoe en fonction de ses interrogations. « Le plus heureux traité d'éducation naturelle » pour Jean-Jacques Rousseau, faisant de Robinson le premier livre de l'Émile. Une épopée de la famille petite-bourgeoise dans le Robinson suisse. Peter Pan dans le royaume de NeverNever Land, la métaphysique d'autrui et la sexualité pour Tournier, jusqu'aux variantes télévisuelles contemporaines de Koh Lanta, l'île de la tentation, où la série Lost, et le film « Seul au monde » (« Castaway ») de Robert Zemeckis, en 2000.

21C'est que l'insularité et le primitivisme de la Robinsonnade est à la fois une plénitude des signes et le degré zéro de tout signe : Robinson dit la réduction de l'homme occidental à son histoire constitutive mais aussi le schéma le plus élémentaire qui soit, à partir duquel l'imagination peut construire et réaffirmer ses propres aptitudes.

22Cependant, cet ouvrage - le roman le plus de fois réédité après la Bible - ne peut devoir son succès au seul charme de la solitude d'un homme obligé pendant de longues années à ne dialoguer qu'avec lui-même et à trouver dans le travail ou la foi la force de lutter contre la mort et de réussir à vivre. Une aventure pourvue d'une morale en quelque sorte.

23Au contraire, sa polysémie et son caractère inépuisable témoignent plutôt de sa résonance en chacun de nous.

24Que reste-t-il en effet d'un homme à qui dans la solitude imposée tout vient à manquer ? L'idée qu'il se fait de lui-même, les signifiants apparemment les plus assurés de son identité (famille, travail, opinion) ?

25Ou bien quelque chose d'autre encore ?

26À mon sens, ce roman est plus qu'un roman, même si, en tant que roman premier, il fonde tous les possibles du genre, il dédouble ou fusionne la réalité et la fiction.

27C'est un modèle, un système, une sorte de machine susceptible d'auto et d'hétéro engendrement, de reproductibilité du même et de l'autre.

28J’avance l'hypothèse que Robinson pourrait ouvrir, tout simplement, sur la problématique de l'Autre. L'Autre même, la possibilité de l'Autre. Tous les autres possibles.

29Car justement, l’île, parce qu'elle est déserte, est l'île de tous les autres possibles et imaginables, symboliques ou réels, désirés, souhaités, fantasmés, détestés, refoulés, refusés. Autres suscités par l'envie, la haine, le désir, l'amour, l'indifférence.

30Après tout, une île habitée contient un nombre défini, délimité d'habitants et d'espèces. Aussi divers soient-ils, ils bornent l'imaginaire et le possible par l'existant et leur existence même. L'île déserte, elle, au contraire, à l'avantage d'être « en puissance », peuplée, voire surpeuplée, de toutes les autres îles.

31Ainsi Mas a Tierra est l’île de l'engendrement de toutes les îles possibles : la mère des îles, celle qui contient en puissance l'île mystérieuse de Jules Verne, l'île au trésor de Stephenson, l'île du docteur Moreau de Welles, l’île du manque et du désir chez Tournier, du retour à la sauvagerie chez Golding.

L'etc de toutes les îles.

32Et même sous les auspices de la modernité, les possibles sont loin d'être épuisés. J'en donnerai de brefs exemples :

  • le repose-écran d'ordinateur, créé dans les années 1990, que vous connaissez peut-être, qui met en scène un naufragé (Johnny Castaway) sur une île déserte (avec son cocotier et ses poissons, tout de même) à qui il survient toutes sortes d'aventures (le passage d'un cargo, le transport à New York, l'attaque d'un requin, la visite d'un extraterrestre, le débarquement de fêtards…).

  • ensuite, le livre de Bioy Casarès, « L'invention de Morel », qui met aux prises, sur une île, un voyageur à des hologrammes de personnes suscitées par la machine d'un inventeur génial ou fou, comme on le voudra.

33Ceci pour l'île déserte.

34Mais Robinson est déjà lui-même l'homme de tous les autres possibles :

  • dans l'éventail qui s'ouvre de la vie à la mort :

  • la mort de nombreux naufragé de l'histoire maritime, le suicide, effectif chez Decaud, dans Nostromo, le roman de Conrad, ou bien le suicide raté dans le film « Seul au monde » ;

  • la survie et la vie : celle de Will, indien Miskito qui précéda Selkirk d'une vingtaine d'années sur Mas a Tierra, ou encore celle des survivants de Tromelin, ou en fin de compte celle de Chuck Nolland, toujours dans « Seul au monde » qui réunit ainsi les deux figures du mort et du vivant dans celle de Robinson.

35Le naufragé, le solitaire, l'abandonné, l'oublié, le marron, l'exclu, l'exilé : celui-là erre au milieu des figures perdues ou absentes, fantomatiques ou réelles, idéelles, fantasmées, idéologiques (…), y compris cette figure majorante de l'autre, l'autre fictionnel, déjà présent dans le log Book, le livre de bord, le dédoublement du réel qu’écrit, au jour le jour, le Robinson de Defoe, jusqu'à ce qu'il n'ait plus d'encre. Mise en abîme du roman par le roman, de la fiction par la fiction, du réel par le réel.

36Robinson Crusoé dit l'Autre partout, toujours, avant, après.

37Robinson dit l'impossible solitude de l'homme, toujours habité par les images de l'Autre (Vendredi, la mère, le Horla…).

38Même quand Robinson est seul, vendredi est déjà la. Et en effet, Crusoé rêve de vendredi avant que celui-ci n'apparaisse réellement.

39Cela peut se dire l'autre comme enfer, ou bien comme constitutif, ou bien comme co-présent.

40Robinson apparaît ainsi comme une machine à produire de l'autre, fonctionnant à l'autre comme à son essence. Le Grand Autre, à l'image du Grand Bouc, présent à la fois chez Defoe et Tournier, transformé en cochon chez Golding, comme en la figure de ce qui est à la fois le plus proche est le plus éloigné de l'homme.

41Je voudrais maintenant revenir sur quelques images de cet autre ou de ces autres qu'incarne Robinson, à travers les exemples de Dieu, de la sexualité, la violence primitive ou encore le sauvage et le cannibale.

  • Dieu

42Dès la préface, dès la préface de Defoe, aucune ambiguïté sur le propos central de l'ouvrage : il s'agit « d'une utilisation religieuse des événements permettant toujours aux hommes sages d'instruire autrui par leur propre exemple, ainsi que de justifier et d'honorer la sagesse de la providence à travers toute la variété de nos circonstances, quel qu'en soit le cours ».

43Le livre est ainsi inspiré, outre les récits d'aventure, d'une littérature édifiante et religieuse.

44Le format de la pseudo autobiographie, adopté par Defoe, à l'avantage de donner plus de force au message religieux. Le destin réel de ce naufragé était la démonstration de ce dont un homme quelconque était capable s'il était mu par une foi simple.

45Mais l'histoire a été cruelle avec l'auteur. L'anecdote a prévalu sur le sens. À moins que le sens ne soit dans l'anecdote. Le lecteur se délecte en effet des péripéties de la survie du naufragé et de l'ingéniosité dont il fait preuve mais non des réflexions religieuses. Il les considère comme un élément du décor qu'il range selon les termes de Jean-Jacques Rousseau dans « le fatras » idéologique de l'époque.

46Mais il n'est cependant pas aussi évident qu’un livre à vocation religieuse ait rencontré un tel engouement, tant auprès des enfants que des adultes, sans conserver le sens fondamental du message religieux.

47Que ce soit la tête de cochon devenu totem des enfants dans « Sa Majesté des mouches», ou le ballon de volley baptisé Wilson par le naufragé dans « Seul au monde », le religieux et le divin constituent un autre majeur peuplant l'île déserte.

  • la sexualité et la libido

48Et d'abord la femme, que l'on pourrait penser être le grand Autre absent de Robinson Crusoé, est cependant bien présente : décalée dans la figure même de l'île, qu'elle incarne et qui l’incarne, dans celle, majeure, de la mère, dans celle, métaphorique, de vendredi, puisque Dieu, dans sa bonté, donne à Robinson un semblable, exactement de la façon dont, au jardin d'Éden, il a donné à Adam une compagne.

49Daniel Defoe a par ailleurs publié deux biographies de prostituées : on ne peut le considérer comme ignorant des choses du sexe, mais son Robinson en tant que représentant de Dieu sur terre ou en tant qu'entrepreneur occupé à civiliser son île, est moins un personnage qu’un concept, ce pourquoi il n'est pas tourmenté par la sexualité.

50À défaut de figure féminine effectivement présente, le sexe et la libido, chez Tournier, viennent vêtir Robinson du versant caché du mythe et réhabiliter le refoulé du roman en faisant craquer la carapace puritaine qu’annonçait l'histoire première pour laisser place à une plus grande humanité ou ouvrir des abîmes sur lesquels Daniel Defoe s'interdisait de se pencher.

51Chez Tournier, la femme et l'île ne font qu'une, aussi bien dans l'image utérine de la souille que dans celle, vaginale, des mandragores. Et il y a également la Suzanne de Giraudoux et l’Eve de Coetzee.

52Cette question du sexe préoccupe même les biographes de Selkirk, puisque l'une d'entre elles, Diana Souami, à la seule interprétation d'une note de journal de Woodes Roger sur les incisions d'oreilles pratiquées par Selkirk sur ses chèvres, fait de celui-ci un zoophile inspiré, malgré tout (Dieu soit loué !) par la lecture de la Bible et des passages concernant les Sodomites. Une autre biographe, la Chilienne Maria Brescia de Val, suggère que Selkirk « trentenaire vigoureuse au mœurs rustres, copulait avec les chèvres, bien que cela fut moins satisfaisant que la pédérastie ou la prostitution auquel s'adonnent sans retenue les marins ».

  • les trois grandes images du fou (Tournier encore, Coetzee), du primitif (vendredi) et de l'enfant (Golding).

53La violence, aux multiples visages : primitive et sauvage, encore chez Golding ; prenant la figure de l'ennemi, c'est-à-dire de l'Espagnol, tant pour le Robinson personnage que pour les deux Robinson réels que furent Selkirk et Will, qui durent fuir et distancer les Espagnols débarqués réellement sur Mas a Tierra pendant leur séjour solitaire.

La figure du sauvage absolu, le grand dévorateur, le cannibale, dont vendredi fait partie, et dont la vue du festin rituel provoque chez Robinson d'abord une envie de les exterminer, une négation absolue de cet autre, avant de faire place à une réflexion véritablement ethnologique et éthique sur la relativité des croyances, fort proche de celle de Montaigne, ou de celle, plus ironique et misanthrope, de son propre contemporain Jonathan Swift.

54A n’examiner que quelques personnages ou figures ainsi engendrées par Robinson, on peut dire que Robinson est aussi Selkirk et Will, mais encore Vendredi, Jack, Ralph et Péggy (Golding), Suzanne (Giraudoux), Decaud (Conrad), John Silver (Stephenson), Wilson et Chuck Nolland (« Seul au monde »), mais encore la mère, la libido, l'entrepreneur libéral, l'homme de foi…

55Mais aussi le livre puisque la page blanche délimite l’île de l'écriture, le texte est la production et la construction d’un système d'objet par le sujet maître, cette construction contribue à la transformation du monde naturel dans une perspective conquérante.

56Mais encore le modèle des futurs techniciens, le rêve des enfants désireux de vivre un univers sans père, un héros mythique ayant fait table rase pour reconstruire de ses propres mains un microcosme qui ne doit rien aux hommes.

57Pour reprendre quelques-unes des approches possibles en des termes plus trivialement disciplinaires, voyons quelles pistes d'analyse nous pouvons tracer dans cette île déserte que Robinson peuple d’autres, les engendre, du moins les incarne.

  • Il y a le versant économique.

58Robinson en tant qu'incarnation de l'entrepreneur est une lecture pédagogique traditionnelle du personnage. James Joyce s’en émerveillera d'ailleurs, non sans malice : « naufragé sur une île déserte avec en poche un couteau et une pipe, écrit-il, Robinson devient architecte, charpentier, rémouleur, astronome, boulanger, constructeur naval, potier, bourrelier, agriculteur, tailleur, fabricant de parapluie et ministre du culte ».

59De fait, le naufragé construit et fabrique, sème et récolte, s'alimente et assure son confort, se préserve des dangers et se guérit de la maladie, médite et se distrait, voyage et découvre. Il y a chez Robinson une passion est une poésie de la patience : des années pour faire du pain, des semaines pour traverser l'île et se rendre à la « résidence secondaire », selon ses propres termes. Une délicieuse sensation de durer avec le héros, d'aménager le temps, s'empare du lecteur.

  • Si l'on prend à présent le point de vue de l'historien, celui-ci nous ramènera au colonialisme, à l'esclavagisme, et à l'ascension de la petite bourgeoisie.

60Crusoé est fils de bourgeois. Son père négociant le destinait à un métier stable, du côté des professions libérales par exemple. Mais l'aventure maritime titille irrésistiblement le jeune homme est derrière cette tentation apparaît une ambition et une carrière. Lorsque le héros s'installe comme planteur au Brésil, c'est toute l'entreprise colonisatrice commerciale de l'empire britannique de l'époque qui se profile. Robinson fait sans arrière-pensée aucune commerce d'esclaves, et c'est d'ailleurs à cette occasion qu’il fait naufrage.

Mais Robinson nous fait alors assister à une colonisation en quelque sorte à l'envers - idéale, bonne, utopique : le colon commence par civiliser la contrée explorée, établir les conditions du progrès, puis, seulement après, il accueille dans ce cadre l’indigène, Vendredi, pour le faire profiter des bienfaits de la civilisation britannique : alimentation, confort du home, religion, langue, sans oublier les habits de la pudeur et l'armement.

En peu de temps le bon Vendredi se transformera en sujet de Sa Majesté. De cette allégorie utopisante de la colonisation on passe sans trop de peine à celle du pouvoir et de la politique.

61À l'époque de Defoe, la bourgeoisie anglaise s'est emparée des leviers économiques. Elle assure de plus en plus la prospérité du pays, elle contribue au rayonnement de l'empire. Mais elle rêve de participer plus fortement au pouvoir politique, voire tout simplement de s'en saisir. L'appropriation de l'île déserte pourrait alors valoir démonstration de la capacité bourgeoise à exercer une domination efficace et bienveillante.

62Doublée de l'appartenance active de Daniel Defoe à la dissidence puritaine, l'exil dans l'île, imposé par Dieu, n'a rien d'incompatible avec la volonté de faire fructifier les biens terrestres et d'en tirer profit. Pour les puritains en effet, l'obtention du salut passe par un accomplissement sur terre qui peut très bien se réaliser par l'enrichissement par le travail et la production.

63Du coup, Robinson n'est pas loin d'être aussi le père de Max Weber, dont la thèse indique que la religion protestante à favorisé chez certains de ses adeptes une vaste entreprise de spéculation sur les richesses mondaines, forgeant de la sorte l'esprit même du capitalisme.

64Quant à l'exercice de la domination politique, il est affiché d'une façon quelque peu cynique par Robinson, après l'accueil de vendredi, du père de celui-ci, puis d'un navigateur espagnol :

« Mon île était alors peuplée, je me voyais très riche en sujets, et il me vint et je fis souvent l'agréable réflexion que je ressemblais à un roi. J'étais souverain seigneur et législateur, tous me devaient la vie et tous étaient prêts à mourir pour moi si besoin en était ». On notera que c'est en ces termes mêmes que Woodes Rodger qualifia Selkirk lors de son sauvetage, l'appelant « le gouverneur de l’île et son monarque absolu ».

Ce qui n'empêche pas une certaine modération du « souverain Robinson » lorsqu'il note que

« chose surtout remarquable ! Je n'avais que trois sujets et ils étaient de trois religions différentes : mon serviteur vendredi était protestant, son père était idolâtre et cannibale, l’Espagnol était papiste. Toutefois, soit dit en passant, j'accordais la liberté de conscience dans toute l'étendue de mes Etats».

65Quel pourrait bien être à présent, l'Autre philosophique de ce Robinson a priori petit-bourgeois dont Joyce, encore, souligne le Britannisme extrême sous les auspices de «l'indépendance virile, la cruauté inconsciente, la ténacité, l'intelligence lente et pourtant efficace, l’apathie sexuelle, la religiosité pratique et bien équilibré, la taciturnité calculatrice ».

Et pourtant rien ici qui ne soit contradictoire avec, par exemple, la phénoménologie de Merleau-Ponty, faisant du corps et du corps de l'autre, le pivot de la connaissance du monde, ou avec Emmanuel Levinas dans son image du visage de l'autre qui oblige à l'accueil, à l'hospitalité et à l'ouverture.

  • De Robinson à ces philosophies, il n'y a qu'un pas.

66Qu’un pas, car le roman bascule, justement, de la solitude à la présence de l'autre par la découverte de la simple trace d'un pied :

« Il advint qu'un jour, vers midi, comme j'allais à ma pirogue, je fus excessivement surpris en découvrant le vestige humain d'un pied nu parfaitement empreint sur le sable. Je m'arrêtai court, comme frappée de la foudre, ou comme si j'eusse entrevu un fantôme».

67L'admirable de cette notation réside dans sa fabuleuse légèreté, son caractère pleinement allusif. Sur le sable, émouvante, rien qu'une trace humaine, prêt de s'évanouir au moindre coup de vent, et que l'on pourrait dire Foucaldienne. Une trace unique, un seul pas d'hommes qui ne se répétera pas - il faudra attendre deux ans avant que les cannibales de vendredi face leur apparition.

Cette signature restera jusqu'au bout l'énigme du texte, sa question sans réponse. De qui provient-elle ? Pourquoi est-elle unique ?

Comble de l'angoisse et de l'espérance, elle sera pour Robinson le premier pas du retour vers autrui, d'une rentrée parmi les hommes, du rapport au prochain, à l'Autre Homme.

Ce pas unique, non répété, non renouvelé, précède Robinson.

Solitaire, il fait concept.

Il est la signature sur l'île de l'Autre en Robinson, la présence de l'Homme avant lui et en lui : la co-présence de l'autre homme dans l'homme seul.

Dans une autre optique, ce pas est comme l'image de l'altérité en nous. Du coup, cette inquiétante étrangeté du pas ne pourrait-elle pas désigner l'inconscient lui-même ?

Parlant à Robinson, ce pas lui dit qu'il n'est pas seul, l'interpelle, et dans ce pas, comme dans un visage, c'est l'intersubjectivité fondatrice, le dialogique ontologique, l'altérité incluse qui se donne à penser : la personne en lieu et place du sujet.

  • Sur le plan ethnologique, à présent

68Robinson incarne au plus haut point l'aventure de la rencontre : du différent, de l'altérité, et Vendredi celle de toutes les indigénéités.

Il y a d'abord la figure du cannibale, avec ses propres gradations (le mauvais cannibale étant celui qui veut manger vendredi, ce même vendredi représentant le bon cannibale). Vendredi représente aussi tous les vendredis du monde depuis 1492, en ce 12 octobre où l'amiral des mers océanes, Christophe Colomb, les trouva « tellement autres que c'était merveille », projetant les Indiens Caraïbes sous l'illusion de la 13ème tribu errante d'Israël puis de l'objet de curiosité que l'on ramène à la cour d'Espagne. Cet événement crucial dans l'histoire des civilisations et de l'humanité parle d'une rencontre avec l'autre où l'étrangeté est vécue de façon radicale, sans possibilité de reconnaissance réciproque dans l'institutionnalisation de la question : « l'Autre est-il humain ? »

69Ce détour par l'autre, avant le retour chez soi et sur soi, prend acte de la rencontre de Vendredi et de Robinson. Du point de vue anthropologique, on peut y voir la rencontre même, mais aussi le terrain comme rencontre, mais encore la prise de conscience du relativisme des cultures (dont témoigne le rire de vendredi devant les croyances de Robinson).

Cette rencontre préfigure même le contrecoup de l'exotisme sur notre culture, la venue de l'autre chez nous aujourd'hui. Car Vendredi vient en effet aujourd'hui chez nous comme par le passé chez Robinson : il prend l'image de l'immigré, de l'exilé, celui dont l’étrangeté peut nous permettre d'inverser les regards, de les échanger ; celui dont on peut espérer, à notre tour, devenir l'autre.

  • Si l'on examine à présent une lecture par les sciences du récit,

70Defoe ne compose-il pas, d'un coup de génie, le récit auquel, à travers le temps, les plus grands auteurs vont se référer ?

Tout le début du texte est fait d'une cascade de péripéties, aventures exotiques ; toute la fin, après le sauvetage, n’est que rebondissements, voyages et attaques. Mais seul capte véritablement l'attention du lecteur le récit du long séjour insulaire et solitaire, en incluant la vie partagée avec vendredi.

Il y a là comme un paradoxe : les aventures ne sont-elles pas la substance même du romanesque ? Non, Defoe les renvoie d'emblée au statut d'amuse-gueule ou de fioritures en regard de ce qui est la vocation la plus épurée du genre : le récit d'apprentissage doublé de celui d'une passion.

Ainsi, sans doute sans le savoir, et alors que le genre en est à peine à ses balbutiements, Defoe accomplit cette performance de pousser le roman jusqu'au bout de sa logique autour des ingrédients les plus simples : un homme, un lieu, quelques objets, la vie.

71Et l'extraordinaire se produit !

Defoe atteint à l'essence du genre, à sa réalisation et à son degré zéro. L'île déserte est un commencement ou un recommencement et son roman est à la fois roman de l'origine et origine du roman. Peut-être est-ce là une des clés de l'attraction de Robinson Crusoé et de sa démultiplication à l'infini.

72Plus encore : il crée du même coup un genre dans le genre : la robinsonnade, qui universalisera et immortalisera le prénom de son héros, tout comme, à notre sens, il universalisera et immortalisera le simple nom d’un jour de la semaine, vendredi.

73Je mentionnerai encore le jeu entre la fiction et la réalité à travers le journal que Crusoé tient au fil des jours jusqu'à épuisement de l'encre. Car c'est pour une part ce livre-là, celui écrit par le héros lui-même que nous nous trouvons à lire. Nous voilà enfermés en Robinson, plus fortement blottis encore dans son univers, clôture du texte qui redouble la clôture de l'île, certes, mais le log book, c'est aussi, d'une autre manière, le romancier donnant à voir son acte créateur à l'intérieur du roman. De même que, dans Robinson Crusoé nous assistons à l'édification pièce par pièce d'un univers domestique, nous suivons au fil des pages l'élaboration d'un texte dont chaque unité est entaillée dans l'arbre au fil des jours. Tel est aussi le roman occidental : faisant le récit de l'apprentissage de la vie et d'une expérience vitale exemplaire, il est toujours à quelque titre, de Cervantès à Proust, rapport sur l'histoire en train de s'écrire.

74Je finirai par quelques interrogations qui pourraient aussi avoir une résonance clinique.

  • Tout d'abord : pourquoi « Robinson », pourquoi le choix de ce prénom ?

75Defoe le choisit en référence à un Indien Miskito, William ou Will, oublié par des pirates anglais sur Mas a Tierra deux décennies avant Selkirk. Il y vécut un peu plus de trois ans en solitaire la même aventure que Selkirk et que Robinson Crusoé avant d'être secouru par une autre expédition de pirates anglais qui avaient à son bord le propre père de Will, prénommé Robin. D'où Defoe dérive son Robinson, Robin’son, fils de Robin. Mais, dans le même temps, cet individu réel, le Miskito Will, est celui-là même qui a inspiré à Defoe son personnage de Vendredi.

Will est donc à la fois à l'origine du personnage de Vendredi et du personnage de Robinson : d'une part en tant qu'Indien Miskito (Will), d'autre part, en tant que fils d'un Indien Miskito (Robin). En un sens, Vendredi et Robinson ne font qu'un.

  • En outre, Defoe dédouble Will pour créer deux personnages : l'un se voyant conserver son statut d'Indien (et c'est vendredi), tandis que l'autre se voit élevé au statut de civilisateur, de roi et souverain (Robinson).

76Étrange filiation et mutation en même temps d’un Miskito réel (Robin), père à la fois d'un personnage de fiction anglais (Robinson), d'un fils Miskito réel (Will) et d'un fils devenu personnage de fiction incarnant le sauvage (Vendredi).

77Voilà qui construit une sorte de chiasme entre l'autre en moi au sens psychanalytique et l'autre hors de moi, opposant nous et eux, l'Occident et les sauvages, ou sens ethnologique.

  • Mais ce serait en finir un peu vite avec la question du père.

78Robinson, tout comme son modèle réel Selkirk, ont eu maille à partir violente avec leur propre père, puisque l’un (Robinson) refuse de lui obéir dans le choix d’un métier, cependant que l'autre en vient quasiment aux mains avec lui (Selkirk), les deux prenant la mer à la suite de cet affrontement.

79L'Autre, c'est donc, encore, la famille, comme dans le cas des Robinson suisses, mais aussi la famille incluse dans le personnage de Robinson lui-même.

80Aussi Robinson incarne-t-il l'affirmation contre le père, qui ne va pas sans remords ni regrets tout au long du livre. La robinsonnade fait ici couple avec la Donquichotterie et désigne l'une des formes du roman familial : roman de la rupture avec la famille imposée par le hasard (tout le monde se rêve un autre père), roman du reniement, c'est-à-dire de la régression pré-oedipienne, puis de la fondation compensatrice et gratifiante. Ainsi aux origines de toute entreprise utopique (et il faudrait examiner ici le rôle de l'île déserte dans les utopies de Thomas More ou de Campanella mais aussi dans celle de Fourrier, Cadet, ou Owen) il existe une transgression liée au désir de remplacer la filiation naturelle (avec la famille, la société) par une filiation choisie et, dans le cas particulier de la robinsonnade, forgée. La robinsonnade suprême serait ailleurs peut-être la création romanesque, par laquelle l'auteur orphelin devient le patriarche incontesté de tout un monde qui ne dépend que de lui. À cet égard, Robinson, par son log book comme par sa souveraineté sur l'île, semble exemplaire.

  • Quid de la mère à présent ?

81La mère de Selkirk croyait dur comme fer à une vieille légende écossaise qui affirmait que le septième enfant mâle (ce qui était le cas d'Alexandre - un prénom déjà, en soi, difficile à assumer) était prédestiné à courir le monde et à ne revenir que fortune faite. Elle ne cessait de répéter à Alexandre qu'il lui appartenait de réaliser la prédiction.

Quelles influences ont pu avoir sur son destin les rêveries d'une mère ?

Quant à la mère de Robinson, solidaire du père dans ses condamnations de leur fils pour ses ambitions de carrière maritime, il n’en est que très peu fait mention. Et elle est morte depuis longtemps lorsque Robinson regagne l'Angleterre après 35 ans d'absence (dont 28 sur son île déserte)

82Il appartiendra aux descendants littéraires de Defoe/Robinson de peaufiner l'image de mère de l'île déserte, à la fois nourricière, prodigue et possessive.

83Tout juste si l'on pourrait également souligner la question de la perte du langage quand les Robinson sont « rejetés par la mer » et que certains utilisent un perroquet à qui ils apprennent leur nom en le faisant ainsi dépositaire de la part la plus précieuse d’eux- mêmes, de ce langage qui leur est advenu dans leur « exil de la mère » - l'irruption du langage qui met fin à la fusion avec la mère et qui fait d'un enfant un sujet.

84Peut-on aussi voir dans ce nouvel exil loin de la mère, ce rejet par la mer que constitue le naufrage, une dépossession inverse de la langue est donc une sorte de retour à la mère. C'est l'image que donne le Robinson de Tournier lorsqu'il s'abandonne à la souille véritablement utérine au centre de Speranza.

85Alors, en fin de compte, Robinson et ses autres, tous ses autres, ses enfants littéraires peuplant l'île déserte de leur diversité infini, pourrait-il nous dire que nous ne sommes pas abandonnés, solitaires, naufragés - castaway. Que l'homme ne peut être une île déserte. Qu'il est, au mieux, un archipel, puisque habité du sens des autres, de cette trace de pas empreinte dans le sable de notre corps et de notre esprit.

86Une leçon possible de Robinson consisterait à avancer qu'au sens propre il n'y a pas de solitude humaine parce que nous sommes constitués de l'autre, des autres, par eux et avec eux.

Robinson n'existe pas séparé de Vendredi. Ils ne sont pas mis en relation après coup.

Robinson est Vendredi, Vendredi Robinson.

Le Je est un Nous.

L'île déserte est la terre même de l'humanité.

87Ce qu'indiquent à plusieurs centaines d’années de distances deux poèmes de William Cooper et de Blaise Cendrars.

« Je suis le monarque de tout ce que mon regard embrasse,
personne ne conteste mon pouvoir.
Oh solitude ! Où est ton charme que les sages ont vu sur ton visage ?
Plutôt vivre au milieu des menaces
que de régner sur cet horrible lieu.
Je suis loin de portée de l'humanité ;
je vais finir mon voyage seul,
sans jamais entendre la douce musique d'un discours.
Société, amitié et amour,
combien je voudrais vous goûter encore !
Religion ! Quel trésor méconnu, plus précieux que l'argent et l’or !
Ou que tout ce que la Terre peut offrir,
hormis le son de la cloche d'une église,
que ces vallées et rocailles n'entendent jamais.
Mes amis, maintenant, m'envoient ils un souhait ou une pensée ?
Oh dites-moi si j'ai encore un ami,
un ami que je ne verrai plus.
Quand je pense à ma terre natale,
au moment où j'ai l'impression d'être là-bas,
le souvenir, hélas, me précipite bientôt dans la désespérance ».

88(William Cooper)

« Iles
îles
îles où l'on ne prendra jamais terre,
îles où l'on ne descendra jamais
îles couvertes de végétation
îles tapies comme des jaguars
îles muettes
îles immobiles
îles inoubliables et sans nom
je lance mes chaussures par-dessus bord
car je voudrais bien aller jusqu'à vous »

89(Blaise Cendrars)

Pour citer cet article

Charlie Galibert, « Robinson Crusoé ou l'île de l'Autre », paru dans Oxymoron, 0-, Robinson Crusoé ou l'île de l'Autre, mis en ligne le 07 avril 2010, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3073.


Auteurs

Charlie Galibert

Charlie Galibert est anthropologue et philosophe. Chercheur associé au Circples et chargé de cours à l’UNSA.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur les thématiques de l’insularité et de l’altérité, dont “Sarrola 14/18. Un village corse dans la première guerre mondiale”, Ajaccio, Albiana, 2008 (Prix du livre insulaire d’Ouessant 2009 catégorie « Essai/Science ») ; L’anthropologie à l’épreuve de la mondialisation”, Paris, L’Harmattan, 2007 ; “Guide non-touristique d’un village corse. Approche anthropologique “, Ajaccio, Albiana, 2004 ; “ La Corse, une île et le monde ”, Paris, PUF, collection “Ethnologies”, 2003.
galibert@unice.fr