Oxymoron | 0- Numéro inaugural 

Elisabeth Blanc  : 

La plainte de l'homme aux loups

Résumé

Ce travail tente de montrer les liens entre l'histoire individuelle de Serguei Pankejeff," l'homme aux loups", une des plus célèbres analyses de Freud, et l'histoire collective du mouvement analytique autour de Freud.
Il essaie de montrer également comment les concepts lacaniens autorisent une relecture de ce cas.

Index

Mots-clés : construction , lettre, réel, transfert

Texte intégral

1Le cas de l'Homme aux loups est certainement le seul cas où nous avons à la fois un développement assez long de Freud, le récit par l'Homme aux loups lui même de son histoire et de son analyse ainsi que des commentaires extrêmement nombreux des psychanalystes.

2Pouvons nous au milieu de tout cela, isoler la plainte de l'Homme aux loups ? Qu'entendons nous aujourd'hui de cette plainte ? Entendons nous la plainte de l'Homme aux loups, le cas de Freud ou la plainte de Serguei Constantinovitch Pankejeff, pour lui rendre son identité ?

3L'Homme aux loups : le cas le plus célèbre de Freud a mobilisé les psychanalystes depuis le début.. Pourquoi ce cas nous embarrasse t-il aujourd'hui encore ? Ne serait-ce pas l'homme Freud que nous essayons de saisir à travers Serguei ?

4On ne peut séparer l'histoire individuelle de ce cas de l'histoire collective du mouvement analytique, car les Écrits de Freud sur l'Homme aux loups constitue non seulement un compte-rendu de cas mais aussi et surtout un chapitre important de la théorie analytique dans ses fondements mêmes par opposition aux mouvements dissidents, notamment ceux de Jung et Adler. On sent bien à quel point Freud s'est impliqué personnellement dans ce cas et aujourd'hui encore nous nous sentons impliqués dans cette histoire, dans notre transfert à Freud.

5On ne peut entendre la plainte de l'Homme aux loups que replacée dans son contexte historique et théorique, qui à travers l'analyse de Freud. On ne peut abolir, pour reprendre une expression de Rassial, la parole de Freud dans notre écoute de l'Homme aux loups. Mais peut-être pouvons nous entendre la plainte de Serguei Pankejeff, autrement, à partir de l'interprétation lacanienne, à partir des concepts nouveaux apportés par Lacan ? Les concepts de forclusion et beaucoup plus tard celui de Réel éclairent différemment ce cas. Les analystes ipéistes ont fait de l'analyse freudienne un dogme, un surmoi théorique indépassable. Ils sont contraints à la répétition et sont devenus sourds à la plainte de Serguei qui pour le coup semble avoir été abolie.

6Lacan opère un déplacement par rapport à la théorie freudienne et c'est dans ce déplacement, déplacement théorique mais aussi déplacement du transfert, que quelque chose de la plainte de Serguei peut se faire entendre. On peut dire aussi que Lacan va déplacer notre embarras, va nous permettre peut être de reformuler nos questions.

7Quelles sont ces questions ? Celles qui nous ont travaillés, tout au long de l'année et qui vont être développées ou formulées différemment durant ces deux jours et qui vont s'ajouter à bien d'autres questions, le sujet est inépuisable. Tout d'abord les questions concernant l'Homme aux loups, c'est à dire le cas de Freud que j'aimerais pouvoir articuler avec les questions concernant l'individu Serguei, le cas clinique pris dans sa structure à la lumière des concepts lacaniens.

8Le cas de Freud pose la question des enjeux théoriques et à travers elle, la question du transfert. Le transfert de Freud sur l'Homme aux loups et le transfert des autres analystes sur Freud.

9Cette analyse revêt une importance particulière pour Freud, elle va lui permettre de démontrer à Jung la place de la sexualité infantile dans le développement psychique d'un individu. Pour cela, il doit mettre en évidence la réalité du trauma et son impact direct sur l'enfant.

10La question de la sexualité infantile renvoie au postulat oedipien et nous renvoie peut être à l'embarras de Freud à devoir le situer dans la phylogenèse ou l'ontogenèse de l'individu. Le trauma est-il déjà inscrit dans la mémoire et surgitil au moment de la reconstruction, dans le souvenir ? Qu'est ce que le souvenir vient-il cacher ou révéler de cette inscription dans la mémoire ? Et quelle est la nature du trauma.

11La question de la réalité du trauma va pouvoir être déplacée avec le concept de Réel. Il y a certainement une réalité dans la vision de l'enfant, mais aussi bien un fantasme car c'est le Réel, qui apparaît au travers de cette scène, qui fait trauma, trou/ma pour reprendre une expression de Lacan. Cette question du trauma va aussi être éclairée différemment par le concept de forclusion que Lacan va tirer de la verwerfung freudienne. La forclusion est un mécanisme particulier spécifique du champs de la psychose, mais dans le séminaire sur les écrits techniques, Lacan avait montré que la verwerfung était un temps originaire, le premier noyau du refoulé, autour duquel s'organiseront les refoulements successifs. La question de l'Œdipe est alors déplacée sur la question de l'origine et sur l'interdit fondamental lié à notre statut d'être humain parlant et sexué. Le Réel du trauma ressort de cette question sans réponse sur l'origine, le noyau dur et qui fait de cette scène aperçue par un bébé, une scène primitive, dans l'après coup, dans la reconstruction lorsque des paroles auront été données.

12L'importance des enjeux théoriques pour Freud, partant de la question de la sexualité infantile va révéler le problème de la transmission des idées freudiennes et la question de la filiation. Le refus de Jung d'accepter cette filiation en s'opposant ouvertement à Freud va amener Freud à rechercher un autre fils. Qu'en est -il du transfert de Freud sur l'Homme aux loups quand on entend celui ci qui ne cesse de proclamer qu'il est le fils préféré, le collaborateur de Freud plus qu'un patient. On voit derrière Serguei se profiler l'ombre de Ferenczi qui attend son tour pour passer sur le divan de Freud. Qu'est ce qui se transmet, qu'est ce qui se déplace de Serguei sur Ferenczi et de Ferenczi sur Serguei ?

13Que viennent chercher les autres analystes qui se précipitent au chevet de l'Homme aux loups, de quoi sont-ils demandeurs ? Cette question du transfert, je voudrais essayer de la poser à partir du Réel du transfert, de ce Réel entre Freud et Serguei. N'est-ce pas ce Réel qui insiste dans la construction freudienne du fameux rêve, dans la question de l'argent et dans ce que le refoulé révèle en retour de l'occultation du féminin ?

14Le fameux rêve qui permet à Freud de reconstruire la scène primitive dans laquelle Serguei s'est trouvé partie prenante et qui va provoquer trauma et angoisse, cette scène Freud la raconte avec un tel luxe de détails qu'on a l'impression qu'il y était aussi. Freud veut prouver la réalité de cette scène et en même temps il fait une construction qui du point de vue de la réalité semble un peu forcée mais le Vrai n'est pas toujours vraisemblable et le Réel n'est pas la réalité. Ce rêve

15nous renvoie par association au rêve d'Irma et au Réel qui y transparaît, le Réel de la différence sexuelle ou plutôt du non rapport sexuel mais aussi à l'indicible de la jouissance féminine et à la présence impossible du sujet dans cette scène.

16Cependant Freud, dans cette construction va apporter à Serguei des signifiants qu'il prend dans le récit lui-même mais aussi dans l'ensemble du matériel apporté par Serguei depuis le début, en y ajoutant certainement ses propres signifiants. Comment Serguei va t-il les intégrer et les reprendre ? Que va t-il en faire ? On a l'impression dans ce qu'il en dira par la suite qu'il les accepte passivement par sympathie pour Freud sans pour autant les faire siens. Mais n'est-ce pas là un trait de son caractère : une résistance passive qui vaut assentiment ?

17La question n'est pas tant celle de l'apport personnel de Freud dans cette construction qui est inévitable car c'est Freud qui parle et donc il s'implique en tant que sujet dans cette parole, ce qui pose problème c'est lorsqu'en 1926, à la suite des allégations de Rank disant que c'est le rêve de Freud, Freud va demander par écrit à Serguei de confirmer la réalité du rêve, la réalité c'est à dire la construction devient le Réel, la construction devient certitude, la réalité devient le Réel, ce qui va certainement déclencher le passage paranoïde. Serguei se pose la question : «Le début de ma paranoïa se trouve t-elle de quelque manière en relation avec les questions du professeur Freud ?». Que signifie cette preuve demandée par Freud si ce n'est l'insistance du Réel?

18Doit on opposer construction et interprétation, peut on les considérer comme deux moments dans une direction de cure ? Le premier qui se référerait à un principe de réalité et le second qui se situerait au delà de ce principe et qui marquerait la coupure du symbolique.

19Et justement à propos de coupure, que faut-il penser de cette date limite imposée par Freud à la fin du traitement ? A t-elle un effet de coupure ou bien un effet de forçage ? Cette date limite va permettre provisoirement la résolution de ses symptômes mais «des rejetons de sa névrose perpétuelle» comme dit Freud dans «Analyse terminée et analyse interminable» vont resurgir en fonction des événements traumatiques de l'histoire personnelle de Serguei qui se construit au fur et à mesure. Des rejetons qui sont là encore la marque du Réel. Freud était d'ailleurs, d'une manière générale très sceptique sur ce qu'il en était d'une guérison définitive. Par association d'idées, je me pose la question de savoir ce que voulait dire Freud en posant le diagnostic de «névrose obsessionnelle infantile ayant évolué spontanément et guérie en laissant des séquelles», que signifie spontanément ? Ce terme de «séquelles» employé par Freud en 1912 nous renvoie à «rejetons» qu'il emploie vingt cinq ans plus tard.

20Cette «guérison spontanée» après le forçage de la date limite est peut Être aussi l'effet de la passivité de Serguei, comme une réponse à une demande de Freud.

21Cette question de la passivité de Serguei renvoie à la question du féminin dans le Réel du transfert.

22Freud remarque à plusieurs reprises la position passive de Serguei à l'égard de son père. Il oscillait sans cesse entre une position passive et une position active. Cette passivité de Serguei nous fait penser à cette lettre que Freud envoie à Jung à la même époque pour se plaindre de la passivité de Ferenczi à son égard et à la nécessité qu'il ressent de mettre entre eux une vraie femme. Freud a été le seul thérapeute qui ait encouragé Serguei à poursuivre sa relation avec Thérèse, c'est d'ailleurs pour ce motif nous dit Serguei qu'il a décidé d'entreprendre un travail avec Freud. La question se posera plus tard avec Ruth Mack Brunswick de savoir si cette femme que Freud met entre lui et Serguei est celle qui va favoriser la «percée vers la femme» ou bien celle qu'ils se partagent et qui renforce ainsi les liens entre les deux hommes. Ruth Mack Brunswick va s'efforcer de liquider le transfert de Serguei sur Freud et elle réussira, en grande partie d'abord, comme elle le dit, parce qu'elle est une femme et

23qu'elle vient marquer sa différence mais en même temps elle est aussi en analyse avec Freud et Serguei a l'impression que son analyse est télécommandée par Freud. Sur quel fond de Réel éprouve t-il cette certitude ? Si on replace cette question dans le contexte historique, quand on sait que Freud avait pris en analyse Sabina Spielren et Élma Palos qui étaient respectivement les maîtresses de Jung et de Ferenczi en même temps que leurs analysantes, la question se pose de savoir si la neutralité consciente et consciencieuse de Freud ne se heurte pas à un Réel indicible, car on a l'impression que les paroles tournent en rond et on ne sait plus très bien qui parle, dans l'analyse de Ruth Mack Brunswick.

24La question du féminin passe aussi par la question d'Anna. Quelle est l'importance de la séduction de sa sœur dans le déclenchement de sa névrose ? Freud insiste sur cette séduction mais passe sous silence le rôle de la mère. Quel est l'effet de cette séduction ? La passivité à l'égard du père, la confusion incestueuse ou bien l'identification à la mère ? Ruth Mack Brunswick distingue l'homosexualité passive, la paranoïa et le masochisme. De quoi s'agit-il chez Serguei ? D'une perversion, d'une psychose ou d'une névrose? en termes freudiens.

25Comment analyser cette identification au nez ? Le rote nase ou Esanetor ? L'identification à la mère passe aussi par le nez. Ruth Mack Brunswick insiste beaucoup plus que Freud sur cette identification. Comment analyser ce moment d'extase à la vue du sang coulant sur son nez. Extase, moment de jouissance Autre, qui n'est pas sans rappeler le moment d'hallucination, dans une même confrontation au Réel. Identification à la mère dans sa plainte hypocondriaque. Identification dans un nouage de Réel et de Symbolique où l'Imaginaire n'aurait pas vraiment de place. Quelle est la part du retour de sa mère dans le déclenchement de son passage paranoïde, en même temps qu'il voyait Freud malade et vieilli, c'est à dire castré dans son image de père tout puissant ? Quelle est la part du transfert maternel sur Freud ?

26Ce qui m'embarrasse aussi c'est de constater que ses analystes n'ont guère insisté sur le trauma provoqué par le suicide de sa sœur, réactivé par le suicide de Thérèse alors que justement il ne parle que de ça. On a parfois l'impression qu'il parle de la psychanalyse comme d'une compagne, parfois exaltante, parfois décevante ou irritante mais toujours fidèle et qui vient combler une solitude insupportable. A qui s'adressait-il au moment de mourir en disant à sœur Anni ne me quittez pas !

27Anna, Nania, Anni et bien sûr on pense aussi à Anna la sueur et la fille de Freud. Il y a dans tous ces prénoms une insistance qui appelle la réflexion.

28Il me semble aussi que la question des femmes est liée chez Serguei à la question de l'argent. La question de l'argent et la question de la dette semble dissociée. Il trouve tout à fait normal de payer une femme. Quand sa sœur meurt, sa première pensée est qu'il va récupérer son argent. Il se plaint souvent de l'avarice de sa mère. Plus tard c'est Thérèse qui va gérer les sous du ménage, et c'est encore Thérèse qui l'empêche de révéler à Freud l'existence des bijoux. Comment, dans ce contexte, analyser son discours, et son rapport à la dette étant donné que, mise à part sa première analyse, toutes les autres furent gratuites et surtout comment dans ces conditions comprendre le fait que Freud ait décidé PIPA à lui verser une rente, qu'il ait ainsi renversé la dette, surtout lorsqu'on sait que cet argent Serguei va le reverser à Louise ?

29La question de l'argent et du renversement de la dette opéré par Freud renvoie aussi à la question du transfert des autres analystes à Freud, ce sont eux qui se déplacent au chevet de Serguei, ce sont eux qui payent. Ils achètent ses tableaux, ils lui reversent les droits des publications. M. Schneider parle d'analyse en PCV.

30Le transfert des analystes sur Freud ont fait de l'Homme aux loups, le cas de Freud, une véritable institution au sein de la société psychanalytique.

31L'interprétation lacanienne va nous permettre de déplacer ce transfert et de poser les questions concernant Serguei en termes de structure. Lacan a tiré de la le concept de forclusion qu'il oppose à la verdrangung, le refoulement, mais pour Serguei de quelle forclusion s'agit­il ? De la forclusion de la castration ou de la forclusion du nom du père ?

32Cela pose la question de la structure : peut-on parler de psychose ou de phénomènes ou de moments psychotiques ? Lacan applique ce concept de forclusion à l'hallucination du doigt coupé bien avant de l'appliquer à la psychose.

33Pour certains il n'est pas question de parler de forclusion à propos de l'Homme aux loups, la castration fait partie de ses obsessions. A propos de l'hallucination du doigt coupé deux questions m'embarrassent : le fait que ce doigt tienne encore par un bout de peau : Castration oui, mais quand même...!

34Et le fait que cette histoire, Serguei est persuadé de l'avoir déjà racontée à Freud. Que signifie cette certitude du déjà dit lié à l'hallucination, à quoi Freud lui répond qu'il est certain qu'il ne l'a pas dit, car lui, Freud n'aurait pas manqué d'en faire une interprétation. Deux certitudes qui s'opposent et Serguei se soumet à l'affirmation de Freud. Il se soumet, oui, mais quand même...!

35Je terminerais avec des questions sur la Lettre. Cette lettre V qui est aussi le chiffre romain V, qu'on peut entendre dans ses trois registres Dans le Réel comme le signal d'angoisse et le déclenchement de ses crises de malaria.

36Dans le Symbolique comme la lettre même où vient se perdre sa jouissance. L'effacement de cette lettre qui viendrait l'inscrire en tant que sujet : W.. Éspe : S.P. Serguei Pankejeff.

37Dans l'Imaginaire comme les jambes de la femme pendant le coït, les ailes du papillon jaune.

38Mais c'est le doublement de cette lettre qui pose question. Le W.

39Est-ce une tentative de métaphorisation, de bricolage du signifiant comme le dit Rinaldini qui viendrait marquer le clivage même de ses positions ?

40Est-ce l'insistance de la lettre qui serait la marque du Réel ?

41Ou bien est-ce la question du double qui apparaît derrière la lettre? Le double qui le renvoie à ce double don attendu à Noël et peut être aussi à son état confusionnel, à son ambivalence et dans quelle mesure Freud a t-il été sensible à cette image du double, derrière laquelle apparaît Ferenczi ou peut être Freud lui même ?

Pour citer cet article

Elisabeth Blanc, « La plainte de l'homme aux loups », paru dans Oxymoron, 0-, La plainte de l'homme aux loups, mis en ligne le 06 avril 2010, URL : http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3069.


Auteurs

Elisabeth Blanc

Elisabeth Blanc, psychanalyste, membre de l'ALI (Association Lacanienne Internationale), cofondatrice de l'AEFL, école de Nice de l'ALIelisabeth.blanc@wanadoo.fr