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Sébastien Mullier  : 

Érotique de la sirène (Platon, Poe, Mallarmé)

Erotic of the Mermaid (Plato, Poe, Mallarmé)

Résumé

Notre but est de mesurer comment la réponse d’Edgar Poe à Platon a pu, à travers la figure de la sirène, influencer Mallarmé dans son poème Un Coup de dés. À la fin de La République, Platon avait séparé la poésie et la philosophie en opposant les effets sensibles de la musique d’Homère, placée sous l’égide d’une divinité trompeuse, à la cause de la musique des sphères, cette Vérité que constitue l’harmonie du monde intelligible où chantent huit sirènes. Or, dans ses nouvelles, Edgar Poe déplore la mort de cette "compréhensive Mousikè" de Platon, du nombre céleste et de "l’idée d’une cause première, l’idée de Dieu". C’est notamment Lady Ligeia, au nom de sirène, qui, mourante, pleure le silence de l’harmonie des sphères avant de ressusciter dans une chambre d’échos, ou stanza, espace clos et terrestre, orné d’arabesques "sans aucune signification". Cette arabesque célébrée par Poe est une alternative à la musique divine, ligne sinueuse que Mallarmé inscrit sur la page même de son poème livresque où il élabore une poétique suave et enfin heureuse de la sirène.

Abstract

Our purpose is to measure how the answer of Edgar Poe to Plato could, through the figure of the siren, influence Mallarmé in his poem Un Coup de dés. At the end of The Republic, Plato had separated poetry and philosophy by opposing the sensitive effects of Homer’s music, under the aegis of a deceptive deity, to the cause of the music of the spheres, this Truth which embodies the intelligible world’s harmony among which eight sirens sing. Now, in his short stories, Edgar Poe deplores the death of Plato’s "comprehensive Mousikè", of the celestial number and of "the idea of a first cause, the idea of God". It is in particular Lady Ligeia, in named alike a siren, who dies crying the silence of the harmony of the spheres before resuscitating in a room of echoes, or stanza, closed and terrestrial space, decorated with arabesques "without any meaning". This arabesque celebrated by Poe is an alternative to divine music, sinuous line which Mallarmé inscribes on the very page of his book poem where he elaborates poetics of the siren suave and finally happy.

Index

Mots-clés : Ligéia d’Edgar Poe , arabesque, poétique, sirène, Un coup de dés de Stéphane Mallarmé

Texte intégral

1Au livre X de La République, Platon déclarait par la bouche de Socrate : « il est ancien, le conflit entre la philosophie et l’art de la poésie1 ». Ainsi était indiqué, aux temps reculés de la parole occidentale, un désaccord, une séparation à laquelle Platon lui-même a puissamment contribué : Socrate distingue la langue colorée de la poésie, destinée au plaisir de la sensibilité, et la langue transparente de la pensée, orientée vers l’amour de la connaissance. Cette opposition identifie au principe du langage une véritable crise entendue en son acception grecque de scission. Socrate reproche à la poésie d’imiter les objets, non pas en eux-mêmes mais dans leur apparence extérieure, simulacre qui éloigne l’auditeur de la vérité. S’il sauve l’éloge et l’hymne qui se mettent au service des choses de l’esprit, la vertu morale et la piété, le philosophe condamne deux genres qu’il place sous l’égide d’Homère, l’épopée et la tragédie, car la poésie s’y définit avant tout par la matérialité de ses procédés. Les moyens spécifiquement sonores dont usent l’aède et le tragique relèvent de l’ornement, de ces apparences aussi belles que la fleur d’un jeune corps. « Les couleurs de la musique » (601b) s’imposent, de la versification de la parole à l’harmonie des instruments. La poésie est tout entière dans la production d’effets, éminemment suaves : la musique opère, insiste Socrate, par un charme magique (kèlèsis), par un ensorcellement qui suscite une ardente sensation de plaisir (hédonè), comparable au désir physique (érôs) et aux jouissances amoureuses (aphrodisia). À l’exercice de la poésie préside une divinité, une « Muse séduisante [hédusménè Mousa] », et l’on songe dans ce contexte homérique aux déités enchanteresses de la musique et de l’illusion, les Sirènes de l’Odyssée. L’art est ainsi condamnable dans la mesure où, par sa sensualité, il retient l’âme ici-bas, dans le monde sensible, et la fait dévier de son vrai chemin.

2Contrairement à la poésie, présente dans l’érotisme de ses effets, la philosophie oriente l’esprit vers les causes premières : en suscitant elle aussi l’amour, mais un amour immatériel pour la connaissance – le sentiment de philia2 –, elle élève l’âme vers son origine céleste et divine, vers l’au-delà où séjourne la Vérité, le monde intelligible. L’art du poète s’oppose alors à l’initiation philosophique d’Er : l’âme du Pamphylien a reçu la grâce de pouvoir accéder par la vision d’un songe à la structure du ciel étoilé. Le cosmos y tourne autour d’un fuseau maintenu par la déesse de la Nécessité et c’est à partir de cet axe, colonne semblable au mât d’une trière, que se meuvent huit cercles concentriques, chacun correspondant à l’orbite d’une planète ; or, « sur la partie supérieure de chaque cercle se [tient] une Sirène, qui [est] engagée dans le mouvement circulaire avec chacun et qui [émet] une sonorité unique, une tonalité unique, et de l’ensemble de ces huit voix [résonne] une harmonie unique3 ». Ce concert des Sirènes institue la musique des sphères : si proches des Idées, les huit déesses établissent parmi les astres la nécessité métaphysique de l’octave. C’est le principe pythagoricien du nombre, selon lequel la structure du firmament repose sur une « harmonie » définie comme un équilibre entre les proportions, un ordre éternel, régulier et immuable, mathématiquement mesurable.

3Au livre VI de sa République, où il s’inspire très librement du dialogue de Platon, Cicéron réhabilite la poésie par l’intermédiaire d’un instrument de musique : si les oreilles humaines ont perdu la faculté d’entendre le bruit divin des planètes – déplorable silence –, la lyre a le pouvoir de faire entendre ici-bas, dans l’arc sonore de ses sept cordes, les sept notes que produisent entre leurs intervalles musicaux les huit sphères étoilées. En invoquant cette correspondance entre l’art et le ciel, les poètes de la Renaissance ont légitimé l’empire prosodique du nombre compris au sens latin de cadence ou de mesure, le mètre ou vers fixe. La première des Odes de Ronsard célèbre l’octave des planètes en octosyllabes : « Et d’ordre fist danser aux cieux / Le bal des étoiles roulantes ». Et alors que la rime reproduit à nos oreilles le mouvement circulaire de la gravitation, les douze syllabes de l’alexandrin (6-6) concentrent rythmiquement sur la page les douze signes du zodiaque étoilé.

4Cette réconciliation de la poésie avec la métaphysique et son destin dans l’histoire des formes constituent l’objet du conte d’Edgar Poe, Ligeia. Dans une note pour le poème « El Aaraaf », Poe indiquait l’étymologie du nom attribué à son héroïne éponyme : « Ligeia (mot grec signifiant harmonieux, ou sonore) est censée personnifier la musique4 ». Ligeia est le nom que le poète grec Lycophron avait conféré à l’une des Sirènes de la mythologie ; aussi la séduisante jeune femme subjugue-t-elle le narrateur par « la mélodie presque magique », par « la chère musique de sa voix douce et profonde5 ». L’harmonie évoquée par son nom est la musique des sphères décrite par Platon : héritière du pythagorisme, l’érudite Ligeia s’adonne aux « sciences [...] physiques et mathématiques » ainsi qu’aux « investigations métaphysiques ». Cette harmonie céleste, l’héroïne l’incarne amoureusement : ses deux prunelles brillantes évoquent pour le narrateur l’une des douze constellations du zodiaque, les Gémeaux, et le souvenir de ces yeux lui revient lorsqu’il contemple une « étoile de sixième grandeur [...] près de la grande étoile de la Lyre », ou lorsqu’il écoute « certains sons d’instruments à cordes ». Ligeia réalise ainsi la possibilité – jadis instituée par la lyre de Cicéron – d’une poésie astronomique, philosophique. La jeune femme est l’auteur d’un poème, « Le Ver conquérant », véritable chant de sirène composé selon les lois harmonieuses de la métrique, en stances de vers rimés.

5Or c’est également « dans la chute d’un météore » que le narrateur croit revoir les yeux constellés de Ligeia, signe annonciateur d’un exact désastre. La poétesse agonise bientôt, désireuse d’ouïr une dernière fois son « Ver conquérant » :

Pendant que l’orchestre soupire par intervalles [fitfully]
                    La musique des sphères.

6Le ver rongeur incarne la victoire de la mort sur la Vie éternelle, le néant de la Divinité, alors que l’adverbe « fitfully » trahit une discontinuité, une dissonance dans l’harmonie du ciel. L’angoisse de la mourante annonce le désespoir d’un ange dans un autre conte de Poe, où cette plainte atteste le silence irréparable du cosmos :

Mais hélas ! pur esprit contemplatif et majestueuse intuition de Platon ! Hélas ! compréhensive Mousikê, qu’il regardait à juste titre comme une éducation suffisante pour l’âme ! Hélas ! où étiez-vous ? C’était quand vous aviez tous les deux disparu dans l’oubli et le mépris universels qu’on avait le plus désespérément besoin de vous6 !

7Une note à La République de Platon rappelle que le terme grec mousikê entendu en son acception cosmique « ne s’appliquait pas seulement aux harmonies du temps et du son, mais encore à la diction poétique7 ». Ce silence désespérant du ciel conduit les héros de Poe à congédier définitivement « l’idée de cause en général et par conséquent l’idée d’une cause première : l’idée de Dieu8 ». Ce renoncement au principe métaphysique scelle « le divorce irréductible de l’huile et de l’eau de la Poésie et de la Vérité9 », crise qui impose à la poésie la nécessité d’un autre système. La poétesse baptisée Ligeia apparaît en définitive comme un principe de résolution musicale à la discordance des sphères. Ainsi lisait-on dans le poème « El Aaraaf » :

Ligeia ! Ligeia !
Ma belle Ligeia !
Dont l’idée la plus discordante
Se résout en mélodie10

8L’enjeu est de remplacer l’harmonie enclose dans le nom de Ligeia par une autre musique, une « mélodie ». Dans le conte, cette résolution musicale se réalise par la résurrection de l’héroïne sous les traits de lady Rowena mais en un lieu préservé du désastre : un espace soigneusement clos, un intérieur. Dans cette chambre nuptiale somptueusement meublée, tout est agencé de manière à produire « un effet ». Si les constellations resplendissent dans la nuit obscure, les « arabesques » de la tapisserie se détachent noires sur fond d’or, véritable négatif du ciel étoilé : au firmament, où brillait la courbe des astres, l’époux a substitué un intérieur, où se développe la courbe orientale des ornements. On identifie là l’entreprise de créer un autre ciel, réalisé sur cette terre par le pouvoir physique et sensible de la matière (d’où l’attention que Poe accorde au luxe). Selon Philosophie de l’ameublement, toute chambre doit posséder un tapis « orné d’une manière strictement arabesque », « avec des dessins éclatants, circulaires ou cycloïdes, mais sans aucune signification [of no meaning]11 ». Loin de faire signe ou de s’orienter vers un au-delà, l’arabesque s’enroule par définition sur elle-même, dans un mouvement d’esquive et de repli, de renoncement à l’absolu. Pour l’auteur, ce mouvement se réalise dans l’avènement d’une autre ligne musicale, la « mélodie », qui remplace l’ancien mètre du « Ver conquérant », le vers rimé ; c’est la prose, forme infiniment plus souple et plus fluide dans laquelle est composé le conte lui-même, conte que Poe désigne exactement comme un « conte arabesque12 ».

9Dans l’histoire de la poésie occidentale, Poe est à l’initiative de cet autre chant, placé sous le signe de l’arabesque, modulé en dehors des lois astronomiques et prosodiques du nombre.

10L’ambition de son héritier Mallarmé est d’élever techniquement cette arabesque à la puissance d’un vers qui ne soit plus un mètre sans être pourtant de la prose : tel est l’enjeu de son grand poème, Un coup de dés (1896). Le poète français révère certes le « génie classique » de l’alexandrin, ce « nombre officiel » aux « vieilles proportions13 » : le Coup de dés « laisse intact l’antique vers, auquel », confie Mallarmé, « je garde un culte14 ». Mais le poète compose dans une ère de désastre, l’essai intitulé Crise de vers s’ouvrant précisément sur un « orage ». En attestant dans le ciel l’empire du Néant et du hasard, cette catastrophe met fin à l’ancienne croyance en une origine astrale du vers15, en une nécessité divine de la poésie. On retrouve cette idée dans un sonnet où un « naufrage » « abolit le mât » d’un vaisseau16 : l’image maritime ruine le principe cosmique de la Nécessité que Platon avait comparé au mât d’une trière17. À l’épave de la poésie est associée la mort des Sirènes, aussi bien dans Salut :

Rien, cette écume, vierge vers
À ne désigner que la coupe ;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes mainte à l’envers18.

que dans « À la nue accablante tue » :

Tout l’abîme vain éployé

Dans le si blanc cheveu qui traîne
Avarement aura noyé
Le flanc enfant d’une sirène19.

11L’antique Sirène instituait dans le ciel l’harmonie des constellations, elle se reflète à présent dans le miroir de la mer où son image inversée la fait apparaître en jeune fille « noyé[e] », aspirée par « l’abîme ». Son chant, l’octave défunte, se réfléchit au miroir de la page dans l’octosyllabe ; alexandrin minoré, ce mètre deviendrait son tombeau s’il ne promettait en fait autre chose : rapprochés du terme « flanc », les deux mots à la rime « troupe » et « coupe » permettent d’en déduire un troisième, absent mais suave, croupe. Le vocable inféré indique alors la présence toute sensible, sensuelle, d’une arabesque.

12Cette courbe féminine s’inscrit bientôt sur une double page du Coup de dés, significativement la huitième, où apparaît « une stature mignonne ténébreuse / debout / en sa torsion de sirène » : le terme « stature » révèle que cette sirène est bien une statue, un objet matériel, figure de proue qui frappe les récifs écumeux et qui orne, couronnée et triomphante, le navire échoué du poème. Comme le suggère l’épithète « mignonne », la sirène nouvelle incarne une musique désormais exécutée en mode mineur, selon une autre prosodie : il s’agit d’un contre-chant, selon le sens grec du terme parôdia. Au lieu de rapporter au vers l’intégralité du zodiaque, Mallarmé a voulu, disait Valéry, « élever enfin une page à la puissance du ciel étoilé20 » : le poète entend réaliser en dehors de l’antique nombre une constellation concurrente du vieux firmament et inouïe dans l’Histoire ; aussi exploite-t-il tous les effets inhérents à ce que Poe appelait « la puissance matérielle des paroles [the physical power of words]21 ». Selon Valéry (et c’est tout ce que Poe avait médité dans La Genèse d’un poème), Mallarmé « a rêvé d’une poésie qui fut comme déduite de l’ensemble des propriétés et des caractères du langage22 ».

13Bravant la condamnation de Platon, Mallarmé déduit le poème des procédés matériels de la langue, sonorité des mots mais surtout typographie du livre, cet objet imprimé. « Hors d’anciens calculs », le rythme résulte de la courbe générale du vers – ligne diagonale suggérée par la disposition sinueuse, de haut en bas, des noirs par rapport aux blancs –, ou de la courbe particulière des vocables – la forme des caractères, tous sur cette double page en italiques. Ainsi l’ensemble et l’élément se reflètent-ils absolument, ce qui est l’indice de la nécessité du poème et de sa perfection. La ligne du vers se concentre ici dans la courbe de la lettre S à l’initiale d’un terme lui-même en italiques, « sirène ». Ce graphème relaie à l’échelle de la page le phonème placé à l’attaque dans l’ancien mètre, « pieuse majuscule ou clé allitérative23 ». Le dessin du vers, oblique à tous les niveaux de la page, réalise alors matériellement la nouvelle constellation, l’arabesque éminemment visible du poème, « en sa torsion de sirène ».

14Placée sous l’égide de la sirène, le Coup de dés se présente comme l’exacte parodie du ciel étoilé. Une page des Divagations relative à l’art de la conversation éclaire cette intention parodique :

« Quand un parleur affirme, en un sens plutôt qu’à l’opposé, une opinion esthétique, généralement outre l’éloquence, qui séduit, s’en défalque une sottise parce que l’idée aux coups de croupe sinueux et contradictoires ne se déplaît, du tout, à finir en queue de poisson ; seulement refuse qu’on déroule celle-ci et l’étale jusqu’au bout comme un phénomène public24 ».

15En faisant dévier typographiquement le vers, l’arabesque du Coup de dés serait une « queue de poisson » faite au vieux ciel étoilé. Si la sirène tord les écailles de sa croupe, « squames [...] bifurquées », c’est dans un mouvement d’esquive qui la conduira loin du « naufrage » des antiques constellations, loin du malheur et du désastre. Le corps féminin de la sirène ouvre sous nos yeux la possibilité d’un nouveau vers, d’une ligne qui se développe par « coups de croupe » à la fois « sinueux et contradictoires », poème érotique autant que comique. L’« ironie » – terme en italiques dans le Coup de dés –, est ce régime de la langue dans lequel les signes procèdent « en un sens plutôt qu’à l’opposé », de manière oblique, par suggestion. Ainsi toute la métaphysique du poème est-elle enclose dans un jeu de mots, lui-même contradiction dans les termes : « rire / que / SI / C’ÉTAIT / LE NOMBRE / CE SERAIT / LE HASARD ». Une autre page des bien nommées Divagations indique qu’il s’agit en fait d’instituer ce que Mallarmé appelle idée :

Telle portion incline dans un rythme ou mouvement de pensée, à quoi s’oppose tel contradictoire dessin : l’un et l’autre, pour aboutir et cessant, où interviendrait plus qu’à demi comme sirènes confondues par la croupe avec le feuillage et les rinceaux d’une arabesque, la figure, que demeure l’idée25.

16On se rappelle que l’âme d’Er avait reçu la grâce de percevoir dans son ascension le concert des Sirènes, la musique des sphères : cette harmonie lui ouvrait alors le monde intelligible, ce ciel des Idées situé si loin de notre séjour terrestre. À l’inverse, la sirène arabesque, cette « figure » qui est un « rythme » et l’unique « idée », suscite pour les yeux du corps et pour le rire de l’esprit le plaisir d’une présence sensible, ce bonheur de voir ici-bas, si proche et enfin perceptible pour nos sens mêmes, la beauté26 d’un ciel né de la page d’un poème, d’un livre.

17L’arabesque du Coup de dés fait bien plus qu’emprunter à Poe. En exergue aux « Scolies » qui accompagnent sa traduction des poèmes américains – notamment « Le Ver vainqueur » –, Mallarmé place le fac-similé d’une signature autographe de son maître, tracée en lettres liées et sinueuses : « La signature ici montrée a été prise, au bas d’une lettre connue, à cause de l’arabesque du paraphe plutôt que comme échantillon de l’écriture exquise27 ». En 1887, l’auteur des Poésies avait composé en alexandrins « Le Tombeau d’Edgar Poe » où était imprimé en caractères romains le nom révéré. Or l’on se souvient combien, aux yeux de Mallarmé, tous les vers d’un poème sont agencés de manière à faire un seul nom, celui du poète qui les composa28. La grande arabesque baptisée Un coup de dés aurait pour ambition de former un vers qui soit un nom aussi beau que la signature infiniment sinueuse d’Edgar Poe. Bien plus, ce nom serait celui-là même du lien enfin renoué entre la poésie et la philosophie : « Je révère, confie Mallarmé, l’opinion de Poe, nul vestige d’une philosophie, l’éthique ou la métaphysique, ne transparaîtra ; j’ajoute qu’il la faut, incluse ou latente29 ». Pour l’auteur du Coup de dés (et c’est aussi la leçon de Poe), la « métaphysique » est tout entière « incluse » dans la forme matérielle de la page et du vers, au point que la « philosophie », qui s’en déduit toute, ne peut plus se réaliser que dans et par la poésie. C’est ainsi qu’aux dernières années du XIXe siècle Mallarmé est parvenu, dans la joie, à réparer la scission millénaire, à surmonter par l’unité cette crise qui avait divisé depuis l’Antiquité la parole occidentale.

Notes de bas de page numériques

1 Platon, La République, éd. G. Leroux, Paris, Garnier-Flammarion, 2004, p. 501.

2 Platon insiste : « philomathès kai philosophon » (376c).

3 Platon, La République, éd. G. Leroux, Paris, Garnier-Flammarion, 2004, p. 517.

4 Saturday Museum, 4 mars 1843, in Edgar Allan Poe, Contes. Essais. Poèmes, éd. C. Richard, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1984, p. 1513 (c’est toujours l’auteur qui souligne).

5 Ligeia (1838), in Edgar Allan Poe, Contes. Essais. Poèmes, éd. C. Richard, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1984, pp. 362-374.

6 Colloque entre Monos et Una (1841), in Edgar Allan Poe, Contes. Essais. Poèmes, éd. C. Richard, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1984, p. 566.

7 Colloque entre Monos et Una (1841), in Edgar Allan Poe, Contes. Essais. Poèmes, éd. C. Richard, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1984, p. 1375.

8 Marginalia (1844), in Edgar Allan Poe, Contes. Essais. Poèmes, éd. C. Richard, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1984, p. 1066.

9 Le Principe poétique (1850), in Edgar Allan Poe, Contes. Essais. Poèmes, éd. C. Richard, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1984, p. 1021.

10 Le Principe poétique (1850), in Edgar Allan Poe, Contes. Essais. Poèmes, éd. C. Richard, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1984, p. 1227.

11 Philosophie de l’ameublement (1840), in Edgar Allan Poe, Contes. Essais. Poèmes, éd. C. Richard, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1984, p. 1058.

12 Dans sa préface des Contes grotesques et arabesques (1840), auxquels appartient Ligeia, Poe évoque « la prédominance de l’arabesque dans [s]es contes sérieux ».

13 Divagations (1897), « Crise de vers », éd. B. Marchal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », O. C., t. II, 2003, p. 205-209.

14 « Observation relative au poème Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » (1897), O. C., t. I, 1998, p. 392.

15 Mallarmé indique à Jules Huret l’origine en fait intralinguistique de « l’alexandrin, que personne n’a inventé et qui a jailli tout seul de l’instrument de la langue ».

16 Poésies (1899), « À la nue accablante tu... », in Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, éd. B. Marchal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 2003, p. 14.

17 Une note de La Musique et les Lettres (1894) relative à « la Cité », « l’Esthétique et l’Économie politique », fait allusion à La République sans « gréciser avec le nom très haut de Platon ».

18 Poésies, « Salut », in Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, éd. B. Marchal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 2003, p. 4.

19 « À la nue accablante tu... », in Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, éd. B. Marchal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 2003, p. 14.

20 Variété (1924), « Je disais quelquefois à Stéphane Mallarmé... », O. C. éd. J. Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1957, p. 626.

21 Puissance de la parole (1845), O. C. éd. J. Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1957, p. 1021.

22 Variété, « Sorte de préface », O. C. éd. J. Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1957, pp. 684-685.

23 La Musique et les Lettres, O. C., éd. J. Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 1957, p. 75.

24 Divagations, « Solitude », O. C., éd. J. Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, p. 260.

25 « Planches et feuillets », O. C., éd. J. Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, p. 195.

26 Idée vient du terme grec eidos qui signifie la forme visible mais aussi la beauté.

27 Les Poèmes d’Edgar Poe (1889), « Scolies », O. C., éd. J. Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, p. 765. C’est à cette page qu’est reproduit l’autographe de Poe.

28 « Le nom du poëte mystérieusement se refait avec le texte entier qui, de l’union des mots entre eux, arrive à n’en former qu’un, celui-là, significatif, résumé de toute l’âme, la communiquant au passant ; il vole des pages grandes ouvertes du livre désormais vain » (Divagations, « Tennyson »).

29 Lettre à Charles Morice, O. C., éd. J. Hytier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, p. 623.

Pour citer cet article

Sébastien Mullier, « Érotique de la sirène (Platon, Poe, Mallarmé) », paru dans Loxias, 68., mis en ligne le 09 mars 2020, URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=9372.


Auteurs

Sébastien Mullier

Agrégé de lettres, enseigne la littérature française dans les classes préparatoires aux grandes écoles. A soutenu et publié en 2006 (Nouveau monde éditions) une thèse de doctorat : « Vénus dans l’œuvre de Mallarmé (du modèle parnassien au poème d’Hérodiade) », où il analyse notamment l’influence du Principe poétique d’Edgar Poe sur l’esthétique de Mallarmé. Ses travaux portent sur l’érotique de la poésie et sur les liens entre la littérature et les arts plastiques dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il a publié un article dans la revue Études françaises, « Un singe à Cythère : Verlaine et la fête galante », vol. 51, n° 3, 2015, p. 53–75. Il est également l’auteur d’un ouvrage sur la peinture contemporaine, Emmanuelle Amsellem. Vers la couleur cathédrale (Paris, Hermann, 2015).